RELIGIEUSES
Personnages ecclésiastiques.
Les difficultés nées de la ConsliluUon Unigenitus, portant la condamnation des Réflexions Morales du P. Quesnel, qui avaient agité la fin du règne de Louis XIV, continuèrent pendant la Piégence. Le Duc d'Orléans, qui désirait la paix religieuse, n'attachait d'importance qu'à la question gouvernementale. L'abbé Dubois, ambitieux d'arriver à la pourpre romaine, s'associa à la politique de son maître, et il la servit avec une ardeur, que n'expliquait pas seulement l'intérêt public. Les Jansénistes, d'abord favorisés par le Régent, devinrent peu à peu l'objet de persécutions nouvelles; la situation des Protestants ne changea pas et TEdit de Fontainebleau, cause de tant de ruines, fut maintenu par un Prince qu'on aurait cru plus libéral et plus généreux.
La Papauté au temps de la Régence.
Clément XI.
Le Pape Clément XI était monté, en 1700, sur le trône de Saint Pierre; il Toccupa jusqu'en 1720. Il souffrit de la perte d'une partie de ses Etats résultant du traité d'Utrecht en 1713; il déplora toujours les conséquences de la quadruple alliance qui enlevèrent à son autorité temporelle : la Sicile, la Sardaigne, Parme et Plaisance. Il promulgua, en 1705, la Bulle Vineam Bomini et, en 1713, la Constitution Unigeoiitus, qui faillirent amener un schisme dans l'Eglise Catholique.
Son aversion pour le Régent selon Lemontey.
« Clément XI, dit Lemontey, avait une aversion particulière pour le Régent, il se plaisait à le blesser dans les plus chétives rencontres. Le Régent ayant acheté des tableaux de la Reine Christine en vente publique, le Pape éleva diverses chicanes, et retarda de la sorte la délivrance au Duc d'Orléans des objets acquis par lui. »
impression causée par sa mort, d'après Mathieu Marais.
Mathieu Ma mis (Journal, t. II, page 12) en annonçant la fin de Clément XI, écrit : « Le Pape n'a été que
deux jours malade. Il est mort le 19 avril, sans confession. L'abbé Dubois fut surpris de la nouvelle, changea de couleur et crut son chapeau perdu.» On sait que ce dernier reprit courage et qu'il arriva à son but, malgré tous les obstacles.
Saint-Simon. — Le Pape et les Libertés Gallicanes.
Nous nous bornerons à résumer ce que Saint-Simon a dit de Clément XI, dans ses Mémoires (XIII-343). « Le Pape, raidi, contre l'usage de ses plus grands et plus saints prédécesseurs, à ne vouloir donner aucune explication de sa ^2^/7e^ ni souffrir que les Evoques y en donnassent aucune, de peur d'attenter à sa prétendue infaillibilité, encore plus dans l'embarras de donner une explication raisonnable, ou d'en admettre une, ne voulait ouïr parler que d'obéissance aveugle, et son Nonce, à la tête des Jésuites et des Sulpiciens, trouvait l'occasion trop belle d'abroger les libertés de l'Eglise Gallicane, et de la soumettre à l'esclavage de Rome, comme celles d'Italie, de l'Espagne, du Portugal, des Indes, pour en manquer l'occasion. Use mit donc à tonneter les Evêg^ues, par lui et par les Jésuites^ et les Sulpiciens, pour faire déclarer la Constitution rèerle de foi. »
Le Régent livré à la Constitution.
Saint-Simon déclare que le Régent, dès 1717, fut livré à la Constitution sans contre-poids (Xni-363). Il
ajoute: « S'il m'avait cru, ou plutôt s'il en avait eu la force, la Constitution tombait avec toutes ses machines et ses troubles, l'Eglise de France serait demeurée en paix, et Rome, de plus, eût appris, par un si fort exemple, à ne la plus troubler de ses artifices et de ses ambitieuses prétentions. Le Pape, si soutenu par tant d'Evêques en France, ou ignorants, ou simples, ou ambitieux, et si continuellement pressé et tourmenté par son Nonce et par les autres boute-feux de se porter à des démarches violentes, n'avait jamais osé s'y commettre. Il avait menacé trop souvent pour qu'on n'y fût pas accoutumé. Il ne s'agissait pourtant que de sévir contre la personne du Cardinal deNoailles en particulier, et en gros contre d'autres de son parti, en dernier lieu contre les appelants. Rien ne fut oublié de la part de Bentivoglio et des furieux pour l'y engager, sans que jamais il ait osé passer les menaces, et encore sans s'en expliquer. »
Regrets exprimés par Clément XI d'avoir promulgué la Constitution.
(XII-27o). — Quand, en 171^, Amelot revint de Rome, sans avoir pu obtenir le Concile National, ni aucune chose raisonnable de cette Cour, il vint voir Saint-Simon qui raconte, comme il suit, ce que l'Ambassadeur lui rapporta :
« 11 me dit que le Pape l'avait pris en goût, et lui parlait souvent avec confiance, gémissant d'être en
brassière, et de ne pouvoir ce qu'il voudrait. Dans une de ces conversations, le Pape se répandit, avec lui, en regrets de s'être laissé aller à donner sa ConstiHition, que les Lettres du Roi lui avaient arrachée, dans la persuasion où elles l'avaient mis, et toutes celles du P. Tellier, que le Roi était si absolu en France, et tellement maître des Evêques, du reste du Clergé et des Parlements, que sa Bulle serait reçue de tous unanimement, enregistrée et publiée partout sans la moindre difficulté, et que s'il eût pu penser en trouver la centième partie de ce qu'il en rencontrait, jamais il ne l'aurait donnée. Là-dessus, Amelot lui demanda, avec liberté, pourquoi aussi, voulant donner sa Bulle, il ne s'était pas contenté de la censure de quelques propositions du livre du P. Quesnel, au lieu d'en faire une baroque de cent une propositions; que là-dessus le Pape s'était écrié, s'était mis à pleurer, et, lui saisissant le bras, lui avait répondu en propres termes italiens, répondant à ceux qu'il me dit en français, que voici : « Eh! Monsieur Amelot, Monsieur Amelot, que vouliez-vous que je fisse! je me suis battu à la perche pour en retrancher, mais le P. Tellier avait dit au Roi qu'il y avait dans ce livre plus de cent propositions censurables ; il n'a pas voulu passer pour menteur, et on m'a tenu le pied sur la gorge, pour en mettre plus de cent, pour montrer qu'il avait dit vrai, et je n'en ai mis qu'une de plus. Voyez-vous, Monsieur Amelot, comment j'aurais pu faire autrement? »
Le Conseil de Conscience.
« Au début de la Régence (XII-230), le Conseil de Conscience fut composé du Cardinal de Noailles, de l'Archevêque de Bordeaux, de l'Abbé Pucelle, de Daguesseau, de Joly de Fleury, etc. Les chefs du parti de la Constitution furent très mécontents de ces choix. Ils n'y trouvèrent de remède que par Rome et n'oublièrent rien pour irriter le Pape et l'engagèrent d'en demander la destruction et de la procurer par toutes sortes de voies. Ils eurentje dépit de trouver Rome plus sage qu'eux, et un Pa'pe qui, Men que très affligé, prît le parti du silence et ne voulut jamais se commettre. »
Hostilité de Bentivoglio.
(XIII-227). — En 1716, le Pape fut excité par Bentivoglio contre la France, qui allait s'unir, par un traité, avec l'Angleterre.
Le Nonce écrivait au Pape que l'Eglise était intéressée à rompre une Ligue que les ennemis du Saint- Siège et de la Religion regardaient comme le plus solide fondement de leurs espérances. Ce n'était pas la première fois qu'il avait prêté auprès du Pape les plus malignes intentions au Régent sur l'alliance qu'il voulait faire avec les Hérétiques et sur la douceur qu'il témoignail aux Huguenots dans le Royaume. Il repré-
sentait la Ligue de la France avec les Protestanls comme l'ouvrage des Ministres Jansénistes, dans la vue d'établir en France le Jansénisme, dont l'unique remède était de leur opposer une Ligue entre le Pape et le premier Prince de la Chrétienté (l'Empereur), de mettre un frein aux entreprises des ennemis de la Religion et de rendre le gouvernement de la France plus traitable, quand il verrait ce qu'il aurait à craindre.
Les Bulles pour les Evêchês et les Abbayes.
(XIV-393). — Depuis longtemps, le Pape, persécuté par Bentivoglio, par les Cardinaux de Rohan, surtout de Bissy, s'était rendu, à eux, malgré lui à refuser des Bulles, pour des Evèchés et des Abbayes. En 1718, le Régent établit un bureau pour examiner lemoyen de se passer des Bulles. A cette nouvelle, le Pape manda le Cardinal de La Trémoille, et, sans lui faire des plaintes du parti que le Régent prenait, qui avait répandu l'alarme dans Rome, lui déclara qu'il accordait toutes les Bulles et le pria de ne pas différer de dépêcher un courrier à Paris pour y porter cette nouvelle. Elle fit grand plaisir et aurait dû servir tVune grande leçon à l'avenir pour se conduire avec Rome.
Portrait de Clément XI.
(XIV-70). — Saint-Simon a tracé ce portrait de Clément XI, en 1718 : « Il était plus susceptible qu'aucun
de ses prédécesseurs, de frayeur, d'agitation et de trouble et plus incapable que personne du monde, de se décider de sortir d'embarras. Il mécontentait ordinairement tous ceux dont il n'avait point affaire ; il traitait avec hauteur ceux dont il croyait n'avoir rien à craindre; il se comportait, avec tant de bassesse et de timidité, à l'égard de ceux dont il appréhendait la puissance, qu'ils ne lui savaient aucun gré de ce qu'ils en arrachaient par force et par terreur. Il croyait exceller à écrire en latin et à composer des homélies et des Brefs. Il y perdait beaucoup de temps. Il était sans cesse tiraillé dans son intérieur domestique. Son incertitude, ses variations, sa faiblesse, avaient ôté toute confiance en ses paroles. Des Cardinaux hardis, comme Fabroni et d'autres, hasardaient, sous son nom, quelquefois ce qui leur plaisait, et ne le lui disaient que quand les choses étaient faites. Il était désolé, mais il n'osait les défaire. Les larmes, dont il avait une source et une facilité abondantes, étaient sa ressource dans tous ses embarras ; mais elles ne l'en tiraient pas. Au fond, un très bon homme, et honnête homme, doux, droit et pieux, s'il fut resté particulier sans affaires. » Saint-Simon ajoute (XV-240) : « Le caractère d'esprit de Sa Sainteté était timide^ il était facile de l'obliger, par la crainte, à faire les choses mêmes qui paraissaient les plus opposées à sa manière de penser. »
Mailly devient Cardinal
(XVI-385). — Saint-Simon nous raconte du Pape un trait, qui nous rappelle, quelque peu, l'Archevêque de Grenade, de Gil Blas. Il se rattache à rélévation à la pourpre de l'Archevêque d'Arles, Mailly : « Le Pape se piquait singulièrement de bien parler et de bien écrire en latin ; il voulait s'approcher de Saint Léon et de Saint Grégoire, ses très illustres prédécesseurs; il s'était mis à faire des homélies ; il les prononçait, puis les montrait avec complaisance ; pour l'ordinaire, on les trouvait pitoyables, mais on l'assurait qu'elles effaçaient celles des Pères de l'Eglise les plus savants, les plus élégants et les plus solides. Mailly s'empressa d'en avoir, et encore plus de se distiller en remercîments et en éloges. Ils achevèrent de gagner et de déterminer le Pape, qui le fit Cardinal, sans participation de la France, ni de pas un de ses parents ou amis de ce pays-ci. »
Mort de Clément XI.
(XVII-222).— Saint-Simon annonce la mort du Pape, arrivée le 19 mars 1721. Il avait soixante-onze ans et un peu plus de vingt ans de Pontificat. L'auteur des Mémoires ajoute :
«Clément XI, qui avait plusieurs descentes, menaçait d'une fin prochaine et prompte. Il était fort gros, rompu
aussi au nombril, relié de partout et soutenu par une espèce de ventre d'argent, en sorte que l'accident le plus léger et le plus imprévu suffisait pour l'emporter brusquement, comme il arriva en effet. Dubois, informé du billet et du succès de la cabale, fut si transporté de joie de la mort du Pape, qu'il ne la put contenir et eut l'imprudence de dire qu'il ne fallait point d'autre Pape que Conti. M. le Duc d'Orléans m'en parla aussi, comme d'un sujet qu'il désirait passionnément, sur lequel il pouvait compter, et qui, selon toutes les mesures et les apparences, serait élu, mais sans me rien dire de la convention du Cardinalat. Conti fut élu en effet le 8 mai au matin, le trente-huitième jour du Conclave. La joie de M. le Duc d'Orléans parut grande à cette nouvelle ; Dubois ne se possédait pas, et ne fut pas trois mois sans recevoir celte calotte si ardemment désirée et si monstrueusement procurée. »
Innocent XIII élu Pape. — Son Pontificat.
Innocent JT/// (Michel-Ange Conti) occupa le Saint- Siège de 1721 à 1724. 11 administra sagement les Etats qui restaient à l'Eglise. 11 donna à Dubois le chapeau de Cardinal. 11 condamna la Lettre des septEvêques français qui demandaient la révocation de la Constitution Uiiigeoiitus. Il retusa de prononcer, comme on le lui demandait, une condamnation contre le Cardinal Alberoni, disgracié et retiré à Rome. Il se montra peu favorable aux Jésuites, il leur interdit de recevoir des
novices ; il allait dissoudre cette fameuse Compagnie quand il mourut, naturellement suivant les uns, empoisonné, suivant les autres. Lemontey nous apprend qu'Innocent XIII remit au Cardinal de Rohan un acte écrit par lequel il promettait de ne rien entreprendre sur la Constitution Unigenitus, avant la mort du Roi.
Son élection. — Son caractère d'après Mathieu IVIarais.
Mathieu Marais (t. II, pages 138 et suiv.), retrace TElection d'Innocent XIII, dans les termes suivants : « Le 8 mai 1721, a été élu un Pape qui est le Cardinal Conti, d'une très ancienne famille d'Anagnia... C'est un homme sage, qui a beaucoup de parents, qui leur fera du bien tant qu'il pourra, et dont le gouvernement se tournera, dit-on, suivant l'esprit de ceux qui le gouverneront eux-mêmes... Le Cardinal de Rohan s'est très bien comporté au goût de la France, et on espère beaucoup de ce Pontificat. Pasquin a dit : « Si Conti est Pape, ce sera l'esprit qui le fera ; si c'est le Cardinal d'Albani, ce sera l'Empereur ; si c'est Alberoni, ce sera le diable. »... 1721. On dit beaucoup de bien du Pape, il a bien des neveux et des nièces, mais il ne veut pas que sa famille se mêle du ministère. Rome est bien aise de voir un Pape, prince et baron romain. Elle ne l'avait pas vu de longtemps. »
Son portrait par Saint-Simon.
(XVn-225). — Saint-Simon ajoule ces détails sur le nouveau Pape : « Il avait soixante-six ans et quatorze de Cardinalat, avait été Nonce en Suisse, puis en Portugal^ pour lequel il avait conservé un grand attachement. Il était d'une des quatre premières maisons romaines, allant de pair, sans difficulté, avec les Ursins, les Colonne et les Savelli; ces derniers sont éteints et ont donné beaucoup de Papes et de Cardinaux. Sa naissance avait un peu suppléé à ses talents. C'était un homme doux, bon, timide, qui aimait fort sa maison, et qui parut peu sur le Siège Apostolique. »
Sa promesse de nommer Dubois Cardinal.
« Tencin, écrit Saint-Simon, pensait dès lors au Cardinalat. Trop petit compagnon pour oser montrer y prétendre, il se renferma dans les basses ruses qui l'avaient porté jusqu'oii il se trouvait. Il agit donc sous terre, il fut amusé, il s'en aperçut enfin et menaça le Pape, s'il ne le contentait, de rendre public l'écrit qu'il avait de sa main, qui l'avait fait Pape, par lequel il s'engageait, s'il le devenait, de faire, incontinent après, Dubois Cardinal. Le Pape se trouva donc dans de doubles horreurs, ou de faire Tencin Cardinal motit 2)roprio sans qu'aucune puissance s'y intéressât, sur l'autorité de laquelle il pût excuser une promotion de
tous points si indigne, ou de se voir déshonoré, en plein, par la publicité de ce billet de sa main. L'embarras, le dépit, la douleur de se voir réduit en de si cruelles extrémités, altérèrent tellement sa santé qu'il en mourut, et finit ainsi sa vie, sans être tombé dans aucune des deux infamies, dont la juste frayeur et horreur le précipita dans le tombeau un peu plus de deux ans après qu'il fut monté sur la chaire de Saint Pierre. »
FéiicKations portées par Saint-Simon à Dubois nommé Cardinal.
(XVII-253). — Le 16 juillet 1721 , Dubois fut nommé Cardinal; Saint-Simon qui lui est si hostile, dans ses Mémoires, s'empressa de le visiter et de le féliciter.
Le Cardinal de Noailles sous la Régence.
Sa faveur au début. — Hostilité des Jésuites. — Leur Interdiction.
Ce prélat fut, aussitôt la création des Conseils, placé à la tête du Goiiseil de Conscience. Il avait la disposition des Bénéfices. Au début, cette victime des injustices de Louis XIV trouva dans le Régent un appui favorable; la popularité dont il jouissait sembla d'abord rétablir le calme dans les esprits.
Les Jansénistes furent mieux traités ; bientôt le Cardinal de Noailles fut attaqué de nouveau par les Jésuites; il fut l'objet de leurs intrigues, soit à la Cour de France, soit à Rome. Il fut forcé, le 12 novembre 1716, d'interdire tous les Jésuites dans son diocèse, à l'exception des Pères Gaillard, de La Rue, de Linières et de Trévoux.
Appels au futur Concile.
L'opposition à la Constitution Unigenitus prit une forme nouvelle, celle d'un Appel des dissidents au futur Concile. Le 1" mars 1716, un certain nombre d'Évèques firent cet Appel, le Cardinal les imita; il fît interjeter le sien en avril, mais il ne le publia qu'en
A cette époque, le Conseil de Conscience i\ii supprimé; le Régent, fatigué des disputes religieuses, ordonna le silence aux deux partis.
Le Bref d'excommunication, d'après le Journal de Buvat.
Buvat, dans son Journal de Régence, nous apprend, qu'à la date du 6 janvier 1719, le Nonce reçut un Bref, portant excommunication formelle contre le Cardinal de Noailles, mais que la Cour ne voulut pas l'accueillir. Le Régent sembla alors disposé à résister énergiquement aux entreprises de Rome. Cette tentative n'était pas nouvelle, car sous Louis XIV, au moment où la
mort le surprit, Fénelon allait revenir à Versailles, sur Tordre du Roi, pour juger et condamner le Cardinal de Noailles, puis recevoir en récompense lui-même le titre d'Archevêque de Paris, et obtenir la pourpre. L'abbé Dubois était disposé à sacrifier le Cardinal de Noailles aux ressentiments implacables de la Cour de Rome, sans doute pour recevoir en récompense lui-même le titre d'Archevêque de Paris et la dignité de Cardinal.
Rétractation des Appels et acceptation de la Constitutioni Unigenitus (1720).
En 1720, le Cardinal de Noailles, cédant aux sollicitations du Régent et à des influences de diverses natures, rétracta son Appel ; il rédigea un Mandement où il acceptait la Constitution avec quelques réserves et sous certaines conditions secondaires. S'il fit à la paix publique ce pénible sacrifice, il ne voulut pas aller plus loin, quand sa conscience lui sembla engagée.
Refus des Dimissoires opposé à Dubois.
C'est ainsi qu'il refusa à Dubois les dimissoires nécessaires pour l'entrée dans les ordres de ce personnage, quand il fut nommé à l'Archevêché de Cambrai. Il subit les effets de la colère du tout puissant Conseiller du Régent. Pressé de toutes parts, violenté, inquiété à raison de son opposition à la Constitution Uni-
genituSj le Cardinal de Noailles eut la faiblesse de céder aux sollicitations, objurgations et menaces des partisans de la Bulle.
Adhésion complète â la Constitution (1728).
Le 11 septembre 1728, il adhéra à la Constitution Unigenit'us, purement et simplement, au grand scandale de tous ceux qui l'avaient soutenu dans sa longue lutte contre les prétentions romaines.
Mort du Cardinal de Noailles.
Il mourut le 4 mai 1729, laissant la réputation d'un prélat pieux, charitable, vertueux, mais n'ayant pas eu dans des circonstances difficiles, l'unité de conduite et de vues et l'énergie morale qui étaient nécessaires au rôle élevé qu'il avait d'abord assuré et qu'il abandonna.
Jugement de Voltaire.
Voltaire a dit du Cardinal de Noailles, dans le S'iècle de Louis XIV : « Le Cardinal plein de vertu et de science, le plus doux des hommes, le plus ami de la paix, protégeait quelques Jansénistes et aimait peu les Jésuites, sans leur nuire et sans les craindre. »
Portrait du Cardinal de Noaiiles par l'abbé Legendre.
L'abbé Legendre, dans ses 3Iémoires (Livre VIII), a peint l'Archevêque de Paris sous des couleurs beaucoup moins favorables :
« Ce fut un malheur pour lui que la fortune l'ait élevé à l'Archevêché de Paris. Il n'était point né pour une si grande place. Il faut, pour la remplir, un génie supérieur, des talents, de la capacité, ce qu'il n'avait point. C'était un petit esprit léger et inégal, esprit Iracassier, pointillant et barguignant en tout, aimant à ruser, disant oui et non, ne jugeant du bien et du mal que selon ses préventions, sottement orgueilleux, puérilement vindicatif, ne se possédant plus, pour peu qu^on lui résistât. Il pensait peu et ne faisait rien que par autrui. Jaloux cependant d'être informé de tout, il affectait d'épiloguer, même opiniâtrement, pour en paraître plus entendu. Les gens qui pensaient et qui travaillaient pour lui n'en étaient pas les dupes; ils ne savaient que trop combien sa sphère était bornée. Aussi, après avoir bien vétille, acquiesçait-il aveuglément à tout ce qu'ils lui proposaient. Il se présentait mal : son air béat et indolent, ses cheveux plats, son ton de voix languissant et niais ne donnaient pas de lui une grande idée. Un autre malheur pour lui fut de s'être livré aux Jansénistes etdéclaré contre les Jésuites. Comme Évêque, un des plus petits troupeaux, c'était tout ce qu'il lui fallait. »
Opposition du Cardinal de Noailles au choix d'un Jésuite» comme Confesseur de Louis XV.
Un des incidents les plus graves de la lutte religieuse
d'alors fut le choix du Confesseur de Louis XV, en 1722.
Villars {Mémoires, tome IV, p. 221), raconte en
ces termes cet incident qui aggrava encore Taversion
de la Cour contre TArchevêque de Paris :
« L'abbé Fleury, Confesseur du Roi, s'était démis de cette place, à cause de ses infirmités et de son grand âge. Le Régent y destina un Jésuite. On le proposa au Cardinal de Noailles qui déclara qu'il ne lui donnerait pas ses pouvoirs et qui conseilla de ne prendre aucun religieux... Le Cardinal de Noailles refusa les pouvoirs au Père de Linières, nommé confesseur du Roi. Il fut résolu que l'un des aumôniers du Roi ou l'un de ses chapelains le confesserait pour les premières Pâques et qu'on chercherait un moyen d'établir le nouveau Confesseur soit par l'autorité du Pape, soit en faisant sortir le Roi pour quelques jours du diocèse de Paris. L'Évèque de Chartres était très dévoué aux Jésuites; il ne se fit pas solliciter pour accorder ce qu'on lui demandait pour le Père de Linières, et, en conséquence, le Roi se confessa et communia à Saint-Cyr, qui est de rÉvèché de Chartres. A cette occasion, les Molinistes et les Jansénistes, dont l'aversion mutuelle était au plus haut point, depuis longtemps, et divisait l'Eglise de France, prirent parti. Les derniers soutenaient la Con-
fession nulle et par conséquent sacrilège aussi bien que la communion, si le Confesseur n'avait pas les pouvoirs de l'Evêque diocésain, et les iMolinistes étaient formellement opposés à cette opinion. »
En 1720, le Parlement fut exilé à Pontoise à la suite de son refus d'ordonner l'Enregistrement de la Constitution. Villars intervint dans ce conflit et il le rapporte dans ses Mémoires (IV-144).
Villars obtient du Cardinal un mandement pour l'acceptation de la Constitution que le Parlement, exilé à Pontoise, enregistre,
« Les Patentes pour la Déclaration, enregistrées au Grand Conseil, ne déterminèrent pas le Cardinal de Noailles à publier son mandement. Cet enregistrement n'avait point été refusé entièrement (par le Parlement) et MM. du Parlement prétendaient que, si le Marquis de La Vrillière se fût moins pressé, lorsqu'il porta à Pontoise l'ordre d'enregistrer, l'enregistrement aurait été fait, et seulement avec quelque modification. Le Parlement était menacé alors d'un exil à Blois et de mesures violentes. Villars alla trouver le Cardinal de Noailles, lui dit que son obstination à refuser son mandement allait causer de grands malheurs. Le Cardinal parut à Villars disposé à se prêter tant qu'il le pourrait pour faire changer les résolutions prises et lui en donna parole.
» Villars vit successivement : le Chancelier, le premier
Président, le Régent. Le Cardinal de Noailles voulut être certain que la plus grande partie des Conseillers voterait pour l'enregistrement de la Constitution; quand il le fut, il remit au Régent son Mandement imprimé. Le Duc d'Orléans remercia Villars, le qualifia de bon négociateur. Le même jour, on expédia des lettres de cachet pour révoquer Téloignement du Parlement à Blois et le laisser à Pontoise. »
Tergiversations du Cardinal sur la Constitution, d'après Mathieu Marais.
Le Journal de Mathieu Marais, est rempli, pendant plusieurs années, de détails relatifs aux discussions du Cardinal de Noailles avec le Régent et à ses querelles avec les Docteurs de la Sorbonne, avec les Curés de Paris, avec les Appelants au futur Concile. L'auteur y relève avec amertume les variations d'opinion et de conduite du Cardinal de Noailles, cédant tantôt à un parti, tantôt à un autre, et à la fin mécontentant tout le monde. Les tergiversations de l'Archevêque furent le thèmo de nombreux écrits, mandements fictifs, pamphlets et chansons. A la fin, le prélat ne savait plus où il en était. En septembre 1720, dit Mathieu Marais, il fit un mandement sur les calamités publiques, la peste de Marseille, les abus du Système. « On se joue, ajoute Marais, des paroles et de la Religion, et son Eminence pourrait bien mettre au nombre des calamités publiques la rétractation de son Appel, et ce qui
se passe de son aveu au sujet de la Constitution.... » On s'attendait, écrit plus loin le même auteur, à voir paraître un Mandement du Cardinal portant acceptation de la Constitution, mais il n'en a été rien publié dans les paroisses et on assure que le Cardinal a dit qu'il avait promis son accepation sous la condition de l'acceptation du Parlement, ce qui n'ayant point été fait, il n'est point obligé d'accepter. Le Régent est très fâché contre lui et lui a dit, dans sa colère, qu'il le livrerait au Pape et l'enverrait au château Saint-Ange pour qu'on lui fit son procès. Les gens même de son parti sont las de ses incertitudes. En octobre 1720, se produisit entre le Duc d'Orléans et le Cardinal une scène plus vive encore. {Marais, tome I, p. 463.) « Le Régent a demandé au Cardinal de Noailles son acceptation delà Constitution, il l'a refusée sur ce que l'enregistrement n^était pas fait au Parlement, sur quoi le Régent lui ayant dit des gros mots et des obscénités, dont il se sert ordinairement, Son Eminence étonnée de ce traitement, lui a dit qu'il n'était pas d'un âge et d'un caractère à en entendre davantage, et s'est retirée en pleurant. Personne ne le plaint, il laisse errer son troupeau tantôt dans les montagnes, tantôt dans les vallées. »
Quand le Cardinal se fut décidé à donner son acceptation, le public se moqua de lui. En avril 1721 {Mathieu Marais, tome II, p. 147), on distribua un projet de Mandement où était relatée d'une façon satirique cette acceptation, le mandement n'était composé
que de tous les mandements précédents du prélat. En sorte que c'était lui-même qui se condamnait cruellement.
Le Président Bouhier, écrit ailleurs Marais, nommait le Cardinal de Noailles une Eminfnce girouette.
Après avoir annoncé la mort de TArchevêque en 1728, Mathieu Marais conclut ainsi : « Il a fait sa cour au Pape jusqu'à la fm, il a gagné le Jubilé, il en a fait toutes les stations publiquement, et il est venu mourir dans le giron apostolique et romain. Il donnait tout aux pauvres. »
Le Cardinal de Noailles d'après Saint-Simon.
— Nous allons analyser ce que Saint-Simon a écrit sur le Cardinal de Noailles, dans quelques pages de ses Mémoires, relatives au temps de la Régence.
Saint-Simon parle d'abord du choix que le Régent fit, en ITlo, du Cardinal de Noailles, comme chef du Conseil de Conscience.
Nomination du Cardinal de Noailles comme Chef du Conseil de Conscience, d'après Saint-Simon.
(XII-227). — « J'achevai, dit-il, de fortifier le duc d'Orléans contre les eiïorls qui se faisaient contre le Cardinal de Noailles. Les Cardinaux de Rohan et de Bissy, le Nonce Benlivoglio et les autres chefs de la Constitution étaient dans les plus vives alarmes du
traitement que le Cardinal recevait depuis la mort du Roi. Ils mouraient de frayeur de le voir à la tête des affaires ecclésiastiques; ils remuaient tout pour Fempêcher; ils criaient à l'aide à tout le monde; ils demandaient aux gens principaux leur protection pour la Religion et pour la bonne cause. Bissy, dès Versailles, me l'avait demandé tout éperdu, je lui avais répondu avec une très froide modestie.
« Quand le Cardinal fut choisi, tout retentit de cette nouvelle, aussitôt après, dans le Palais-Royal, et dès le soir à Paris. Le lendemain toute la ville le sut, et la joie et les applaudissements parurent universels, autant que la douleur et le dépit furent extrêmes dans le parti opposé, naguère si gros et si triomphant, alors si réduit en nombre et en crédit. Le remerciement du Cardinal de Noailles, le lendemain au Régent, acheva de consommer la chose.
« Il en était temps. On sut que la prière du Pape était résolue. Il la changea en plaintes, mais assez douces, auxquelles le Régent répondit plus doucement encore, mais avec une fermeté sur la chose, mêlée de force compliments et respects. On vit alors, bien à clair, le pouvoir de la puissance temporelle sur les matières ecclésiastiques, et bien à nu la gaze déliée de ce manteau de religion qui couvre tant d'ambition, de cabales, de brigues et d'infamies.
« Tout changea dans le monde religieux. L'herle croissait à V Archevêché, il n'y paraissait que quelques Nicodèmes, tremUants sous l'effroi de la Synagogue. En
un moment on s'en rapprocha, en un autre, tout y courut. Les Évêques qui s'étaient le plus prostitués à la Cour, ceux du second ordre qui s'étaient le plus fourrés pour faire leur fortune, les gens du monde qui avaient eu le plus d'empressement de plaire et de s'appuyer des dictateurs ecclésiastiques, n'eurent pas honte de grossir la Cour du Cardinal de Noailles, et il yen eut d'assez impudents pour essayer de lui vouloir persuader qu'ils l'avaient toujours aimé et respecté et que leur conduite avait été innocente. Il en eut lui-même honte pour eux; il les reçut tous, en véritable père, et ne montra quelque froideur qu'à ceux où la duperie aurait été trop manifeste, mais sans aigreur et sans reproches.... »
(XII-251). — Au Conseil il ne se haussa ni se baissa, il eut assez à faire de se défendre des insidieux chefs de la Constitution. Il ne reçut d'ailleurs aucun appointement, pour sa place dans le Conseil de Conscience.
Le Cardinal est favorable aux Ducs et Pairs dans les difficultés avec le Parlement.
(XIII-33ij). — Dans les difficullés que les Ducs et Pairs eurent avec le Parlement le Cardinal de Noailles, dit Saint-Simon, malgré son accablement des affaires de la Constitution et le besoin et les liaisons qu'elles lui donnaient avec le Parlement, fut des plus fidèles et des plus généreux partisans des Ducs et Pairs.
Entretien chez Saint-Simon sur la Constitution, entre lui, le Cardinal et le Garde des Sceaux d'Argenson.
(XIV-318). — En 1718, quand d'Argenson fut nommé Garde des Sceaux, Saint-Simon demanda amitié et secours pour le Cardinal de Noailles qu'il lui déclara, très nettement, ne pas distinguer de lui-même. Il ne cacha pas à d'Argenson qu'il savait ses liaisons avec les Jésuites et le parti de la Constitution, s'efforça de l'ébranler sur ce point, de le ramener au bon parti, celui où la Religion, l'Etat, la vérité, l'honneur, le devaient attacher, à raison de sa première place dans la Magistrature. Un rendez-vous fut pris chez Saint- Simon.
a Le Garde des Sceaux ne fut pas longtemps sans me tenir parole, sur la conférence queje lui avais demandée avec le Cardinal de Noailles. Tous deux vinrent chez moi un soir, à rendez-vous pris. Nous fûmes longtemps tous trois ensemble. On ne peut mieux dire ni mieux parler que fit le Cardinal. A la politesse près, on ne peut rien dire de plus mal que furent les propos coupés et embarrassés du Garde des Sceaux. J'y mis du mien tout ce que je me crus permis, pour réchauffer sa respectueuse glace; mais je vis clairement que le vieux levain prévalait, et qu'il ne se dépouillerait point de cette vieille peau jésuitique, que la fortune lui avait fait revêtir, sous le feu Roi, et que ses fonctions de la police, c'est-à-dire de l'Inquisition, avaient de plus en plus
collée et cuirassée en lui. Tout ne se passa qu'honnêtement, et tout le fruit qui s'en put tirer fut que le Cardinal sentit nettement à qui il avait affaire, et que je compris qu'il y aurait toujours à veiller et à être en garde contre ce Magistrat dans tout ce qui regarderait les matières de Rome, le Cardinal de Noailles et les Jésuites et les croupiers des deux partis. »
En 1718, sous l'influence de Dubois, le Conseil de Conscience fut supprimé.
Déclaration d'Appel de la Constitution.
(XVI-103). — Saint-Simon expose que le Cardinal de Noailles avait fait, malgré ses sollicitations, la faute capitale de n'avoir pas déclaré son Appel de la Constitution Unigenitus, lors de celui des quatre célèbres Evêques, en pleine Sorbonne, avec elle et en même temps que tant d'Universités et de grands Corps séculiers et réguliers. Les affaires s'étant depuis continuellement aigries par l'intérêt des chefs de la Constitution en France, malgré Rome qui leur résistait, le Cardinal de Noailles sentit enfin la faute énorme qu'il avait faite, et crut ne pouvoir trouver d'abri que par la déclaration de son Appel. 11 en rendit compte au Régent, bien résolu à cette fois de ne se plus laisser gagner, et se démit en même temps de sa place de chef du Conseil de Conscience qui, de ce moment, ne s'assembla plus à l'Archevêché, mais chez TArchevêque de Bordeaux, qui y était en second. L'Appel du Cardinal
de Noailles fut donc rendu public, dès le lendemain, 23 septembre. Il fut incontinent suivi de celui du Chapitre de Notre-Dame, de presque tous les Curés de Paris et du grand nombre du reste du diocèse, de plusieurs Communautés séculières et régulières, et d'une foule immense d'ecclésiastiques particuliers, aux acclamations générales et publiques, avec tout le bruit et le fracas qu'on peut se représenter. Le Cardinal de Noailles publia un Mandement sur son Appel, qui fut applaudi comme un chef-d'œuvre en tout genre.
Hostilité de la Cour. — Refus des dimissoires pour les Ordres sacrés à donner à Dubois.
{XVII-22). — « L'hostilité que la Cour lui témoignait s'augmenta encore quand Dubois se fit Archevêque de Cambrai. L'extrême scandale de cette nomination fît un étrange bruit. Tout impudent que fut Dubois, il en fut extrêmement embarrassé, et M. le Duc d'Orléans si honteux, qu'on remarqua bientôt qu'on lui faisait peine de lui en parler. Question fut bientôt de prendre les Ordres. Dubois se flatta que, dans la posture où il se trouvait et le besoin que le Cardinal de Noailles avait et aurait continuellement de lui, dans la situation si pénible où l'afîaire de la Constitution, menée comme elle l'était, le mettait, lui feraient faire envers lui toutes les avances, avec d'autant plus d'empressement, que le Cardinal avait lieu d'être fort mal content de lui et de toute la protection qu'il donnait à ses ennemis, qu'il
ménageait de loin pour son Cardinalat et que le Cardinal, dans l'espérance de le ramener, au moins de l'adoucir, s'en ferait un mérite auprès du Duc d'Orléans et de lui, envers le public d'un si bon procédé à l'égard d'un homme qui l'avait si peu mérité de lui. Il se trompa; la chair et le sang n'eurent jamais de part à la conduite du Cardinal de Noailles. Les vices d'esprit et de cœur, et les mœurs si publiques de l'abbé Dubois lui étaient connus. Il eut horreur de contribuer en rien à le faire entrer dans les Ordres sacrés. Il sentit toute la pesanteur du nouveau poids, dont son refus l'allait charger, de la part d'un homme devenu loulpuissant sur son maître, qui sentirait dans toute étendue l'insigne affront qu'il recevrait, et quelles en seraient les suites pour le reste de leur vie. Rien ne l'arrêta, il refusa le Dimissoire pour les Ordres, avec un air de douleur et de modestie, sans que rien ne le piàt ébranler, et garda là-dessus un parfait silence, content d'avoir rempli son devoir, et y voulant mettre tout ce que ce même devoir y pouvait accorder à la charité, à la simplicité, à la modestie. On peut juger des fureurs où cet affront fît entrer Dubois, qui de sa vie ne le pardonna au Cardinal de Noailles, lequel en fut universellement applaudi, et d'autant plus loué et admiré qu'il ne le voulut point être. »
Le Duc de Noailles sacrifie son oncle. — Haines et disgrâces.
(XVIII-397). — Saint-Simon remarque que le Duc de Noailles s'était fait un mérite de sacrifier son oncle
à ses ennemis. Les Rohan, les Bissy, n'avaient point de client plus rampant et plus souple, ni les Jésuites de serviteur plus empressé et plus respectueux.
(XV1II-4B9). — Le Maréchal de Villeroy avait adopté en bas courtisan, la haine de l'Archevêque de Paris et s'était uni sur ce point à Bissy d'une manière étroite.
Le Cardinal de Noailles vit rendre aux Jésuites le confessionnal du Roi, et, dans sa disgrâce, il ne fut pas invité à la cérémonie du Sacre de Louis XV, où le Cardinal de Rohan tint ainsi la première place. Il officia cependant au service célébré à Notre-Dame, pour les obsèques de Dubois, où personne n'osa hasarder une oraison funèbre (XIX-137).
Le Nonce Bentivoglio sous la Régence.
Ce prélat était Nonce en France, à la mort de Louis XIV, dont il reçut de nombreuses faveurs, en raison de son zèle pour la Consiitution Unigenitus. Il fut opposé aux changements que la Régence apporta dans les affaires ecclésiastiques. Il fut rappelé en Italie et fait Cardinal en 1719.
Haine de Saint-Simon contre Bentivoglio, défenseur ardent de la Constitution.
Saint-Simon avait contre lui une haine vigoureuse, et il ne manque aucune occasion de l'exprimer « à l'égard de ce boute feuw qui tourmentait sans cesse le Pape pour le porter à des démarches violentes (XIII-3G3). »
En ce qui concerne la Constitution et la Nonciature de Bentivoglio, écrit Saint-Simon (XIII-30), ce n'est point employer un terme trop fort que de dire, et dans toute son étendue, que les cheveux se dresseraient dans la tête à la lecture de la conduite véritable et journalière de Bentivoglio. »
Action de Bentivoglio sur le Régent. — Ses mœurs. Ses intrigues, d'après Saint-Simon.
(XIII-363). — Quand en 1717, la Sorbonne et quatre Evêques firent appel au futur Concile général, Bentivoglio et toute la Constitution jetèrent les hauts cris. Ils sentaient le poids en soi de cette grande démarche... Ils remuèrent l'Enfer pour l'arrêter. Le Régent facile à se laisser entraîner par des Conseillers perfides, s'abandonna à eux, pour sévir contre la Sorbonne et contre les quatre Evêques...
(XVI-339). — (( Le Nonce Bentivoglio, près enfin d'être Cardinal, et sûr de trouver sa calotte en entrant en Italie, prit congé du Roi et du Régent, après avoir fait, ou voulu et travaillé à faire tous les maux dont les chiens et les loups enragés peuvent être ^capables. Il emporta le mépris et la malédiction publiques, même de ceux de son parti. Il ne fut regretté que d'une fille de l'Opéra qu'il entretenait chèrement, et dont il eut une fille, qui, à son tour, monta sur le théâtre de l'Opéra, où elle a été fort connue et toujours, sous le
nom de la Constitution, en mémoire de son Eminentissime père, qui en tout était un fou et un scélérat qui aurait mis le feu aux quatre coins de l'Europe, s'il avait cru et pu hâter sa promotion d'un jour. »
— Saint-Simon signale encore, en de nombreux endroits, les intrigues de Bentivoglio avec les ennemis de la France, qu'il cherchait à culbuter. Stairs et Bentivoglio étaient en relations suivies en 1716 (XIII-29). Si l'un des deux était plus corrompu, plus noir, plus scélérat que l'autre, c'était Bentivoglio.
Bentivoglio (XIII-67), non content de n'oublier rien pour embraser la France du feu du schisme et de la discorde, excitait le Pape, contre elle, en prétendant que les Huguenots recevaient toutes sortes de faveurs. Il révélait au Pape (XIII-73), le projet de traité entre rx\ngleterre et nous, on l'assaisonnant de tout le venin qu'il put y jeter. Saint-Simon (XIII-304), soutient, qu'en 1717, il engagea le Pape à s'unir à l'Empereur, le traité conclu entre la France et l'Angleterre ayant pour but, selon lui, de soutenir les Protestants.
Il l'accuse ailleurs (XIV-77), d'avoir gémi amèrement sur le jugement rendu entre les Princes du sang et les bâtards, attendu que la privation de l'habileté de succéder à la couronne était l'ouvrage des Jansénistes et d'avoir souhaité leur rétablissement.
Mêlé à tous les mouvements des partis hostiles au Régent, Bentivoglio ordonnait le silence du Pape et l'engageait à agir contre le gouvernement de la Ré-
gence, en s'appuyant sur tous ces adversaires, notamment l'Espagne. Son départ délivra le Régent d'un ennemi ; nous avons retracé sa fin précédemment.
Le Cardinal de Bissy sous la Régence.
Nous avons déjà parlé, au temps de Louis XIV, de cet Evêque de Meaux, Abbé de Saint-Germain-des- Prés. Sous la Régence, il demeura Tun des chefs les plus ardents de la lutte contre le Jansénisme.
Ses travaux et son zèle pour la Constitution « Unigenitus ».
Il fut Tun des défenseurs les plus intolérants de la Rulle Unigenitus. Il soutint contre toutes les attaques les prérogatives de TEglise Romaine ; il rédigea à Tappui de la Constitution de nombreux écrits qui entretinrent le feu des passions religieuses. Ces ouvrages furent, après sa mort, scellés et déposés à la Bibliothèque du Roi, comme contraires aux lois de l'Etat, sur l'ordre du Cardinal Fleury. Il avait reçu, en 1724, le cordon bleu; il alla trois fois à Rome pour des Conclaves ; on lui dût la création de divers établissements charitables dans son diocèse. Il était en hostilité permanente avec le Cardinal de Noaiiles, et Saint-Simon voit dans ce dernier sa victime.
Le Cardinal de Bissy d'après Mathieu Marais.
Mathieu Marais, dans son Journal, a parlé plus d'une fois du Cardinal de Bissy. Nous relevons quelques traits qui peignent bien cette figure. Le 11 septembre 1719, écrit Marais (t. I, page 199), quand le Cardinal de Noailles arriva à Versailles, après la mort du Roi, le Cardinal de Bissy alla à lui et lui dit qu'il avait beaucoup de joie à le voir dans ce pays-là (dont, d'après Saint-Simon, il l'avait cependant fait chasser). Le Cardinal de Noailles lui répondit : « Ce n'est pas le temps de la joie; et il passa.
En juillet 1720 (t. I, page 417), un accommodement à la Constitution fut préparé, il traîna. Le Cardinal de Bissy, zélé pour la Cour de Rome, voulait qu'on retranchât dans les Lettres patentes ce qui était favorable aux Appels. Par tous les moyens il cherchait à rattacher les dissidents à la Constitution.
Bissy ne peut amener les Bénédictins de Saint-Germain à renoncer à leur Appel.
En 1712, il avait eu le dessein (Marais, 1. 1, page 117), de sacrer le Nonce dans l'Abbaye de Saint-Germain. Il en parla aux Bénédictins et il leur fit entendre qu'il y avait là un grand honneur de sacrer un Nonce en France. Quelques jours après, il leur dit que le Nonce ne viendrait pas dans un Couvent d'Appelants, qu'ils
n'avaient qu'à mettre, sur un papier, le moindre signe d'improbation de leur Appel et qu'il viendrait. Sur quoi, ils lui dirent : « Nous ne voulons pas acheter si cher cet honneur; nous avons fait notre Appel, avec connaissance de cause, avec maturité, rien ne sera capable de nous arracher le moindre signe de repentir. »
Opinion de iVlathieu Marais sur les ouvrages de Bissy.
Le 15 décembre 1722, Marais écrit (t. II, page 281) : « Le Cardinal de Bissy a publié un volume in-quarto de Mandements et autres ouvrages sur la Constitution, ouvrages obscurs, confus, et sans lumières, mais il soutient toujours le parti de ceux qui l'ont fait Cardinal et Abbé de Saint-Germain-des-Prés. On a trouvé, dans ces livres, plusieurs propositions contre l'autorité du Roi, les libertés de l'Eglise Gallicane, le pouvoir des Parlements, et contre le Pape même... »
Atteintes aux Libertés de l'Eglise Gallicane d'après Mathieu Marais.
Le Cardinal de Bissy, sans avoir aucun égard aux Arrêts des Cours sur la Constitution, publia une instruction pastorale, qui fut vivement attaquée par deux écrits que le Conseil condamna et dont il ordonna la suppression.
Mathieu Marais qui rapporte ce fait (t. II, page 488), ajoute : « On a vu aussi le Conseil juger la matière des
Libertés Gallicanes et décider, sur l'instruction d\m Evèque, que Ton déclare bonne, pendant que le Parlement la déclarait absolument contraire aux libertés. Exemple bien nouveau et bien périlleux en France. Rome nous domine plus que jamais. Nos libertés s'en vont et nous allons tomber dans Tinfaillibilité. »
Influence de Bissy sur le Régent. Ses promesses non tenues.
(XIIT-341), — Saint-Simon nous peint le Régent livré à la. Constitution par les manèges du Cardinal de Rohan, les fureurs du Cardinal de Bissy.
Ce dernier fit tout ce qu'il put pour amener le Pape à déposer l'Archevêque de Paris de son siège et le dépouiller de la pourpre (XIII-92).
(XVI-401). — Saint-Simon accuse Bissy d'avoir écrit à Rome tout le contraire de ce qu'il promettait au Duc d'Orléans qui, ayant eu connaissance de son courrier, lui reprocha sa perfidie. C'est lui qui avait fait échouer le Coiys de doctrine du Cardinal de Noailles, rédigé pour mettre un terme aux difficultés nées de la Constitution, approuvé par le Cardinal de Rohan et par lui-même, et ayant reçu l'adhésion d'une Assemblée d'Evêques (XIII-29).
Les Cardinaux de Rohan et Bissy s'efforcent en vain de gagner Saint-Simon au parti de la Constitution.
(XIII-30). — Bissy tâcha, avec le Cardinal de Rohan, de gagner Saint-Simon au parti de la Constitution.
Ce dernier répondit civilement et modestement qu'il n'était point Evêque et aussi pou docte et docteur, et il battit en retraite de la sorte.
(XIlI-353). — Saint-Simon rapporte un entretien qu'il eut, en 1717, avec le Régent sur les Appels de la Constitution, il déclara au Régent que Bissy et autres l'avaient excité à se prononcer pour la Constitution, en haine du Duc de Noailles, mais qu'il demeurait l'ami, le plus puissant protecteur du Cardinal. Il ajoute : « Si je suis encoreincapable du pardon des ennemis, à Dieu neplaise que je succombe assez au plaisir de la vengeance et devienne assez scélérat, pour me tourner contre la vérité, connue, la droiture et l'innocence manifeste et le bien de la Religion et de l'Etat. »
Convocation d'un Concile national désirée par Bissy, combattue par Saint-Simon.
En présence de l'agitation du Clergé, le Cardinal de Bissy désirait la convocation d'un Concile National, mais il ne put amener le Régent à accepter ce projet qui fut combattu par Saint-Simon (^XIII-4G4). Bissy avait pressé le Pape de refuser les Bulles aux Evèques
et Abbés qui n'acceptaient pas la domination romaine, et, comme nous l'avons vu, le Souverain Pontife céda au Régent quand ce Prince fit valoir avec succès son autorité.
Bissy tente un rapprochement entre Dubois et Villeroy.
Le Cardinal Dubois employa Bissy pour rapprocher de lui le Maréchal de Villeroy, son ennemi déclaré (XVIII-459). « L'ambitieux béat avait du reste saisi avidement une occasion si honnête et si décente, de rendre à son confrère un service si désiré... Parvenu de si loin, où en était Bissy, son étonnante fortune ne lui semblait guère que des degrés, pour se porter plus haut. Il voulait faire une grande fortune à son neveu, et, depuis qu'il voyait l'entrée du Conseil ouverte aux Cardinaux, il désirait beaucoup d'y faire le troisième, » (après Rohan et Dubois).
On sait que cette médiation de Bissy, suivie d'une visite du Maréchal à Dubois, amena entre eux une scène aussi violente qu'imprévue, qui fut l'occasion de la disgrâce de Villeroy. Quant à Bissy, il n'entra pas au Conseil.
Le Cardinal de Rohan.
Le Cardinal de Rohan, dont nous avons parlé déjà (page 94), qui avait dû à la faveur de Louis XIV, la
plus haute situation dans FEglise, conserva toute son influence sous la Régence. Il garda une haute autorité sur le Clergé; il ne craignit pas de résister au Cardinal de Noailles, qui avait été son bienfaiteur; il fut mêlé à toutes les luttes religieuses de son temps, et s'employa souvent, avec zèle, pour amener une conciliation entre les partis opposés. Il recueillit, dans des honneurs nouveaux, les fruits de sa politique habile et ambitieuse, jusqu'à sa mort, qui survint en 1749.
En 1720, il avait fait accepter à quarante évêques un accord qui pacifia, pour un instant, les esprits.
Il sacra Dubois comme Archevêque de Cambrai, il fit à Rome de nombreux voyages, y défendit la politique du Duc d'Orléans et de Dubois. Il devint membre du Conseil de Régence. 11 y fut placé en 1722, entre les Princes et le Chancelier; les Ducs et Pairs froissés de cette distinction, ne revinrent plus au Conseil, et Daguesseau les suivit dans leur retraite.
Portrait par Saint-Simon.
(X, p. 28). — Saint-Simon trace de ce prélat le portrait suivant : « Le Cardinal de Rohan était né avec de l'esprit naturel^ qui paraissait au triple, par les grâces de personne, de son expression, du monde le plus choisi, dont le commerce l'avait formé, par les intrigues et les liaisons où Madame de Soubise l'avait mis de fort bonne heure. Son naturel était bon, doux, facile et sans l'ambition et la nécessité qu'elle impose, il était né
honnête homme et homme d'honneur; d'ailleurs d'un accès charmant, obligeant, d'une politesse générale et parfaite, mais avec mesure et distinction; d'une conversation aisée, douce, agréable. Il était assez grand, un peu trop gros, le visage du fils de l'amour, et, outre la beauté singulière, son visage avait toutes les grâces possibles, mais les plus naturelles, avec quelque chose d'imposant et encore plus d'intéressant; une facilité de parler admirable et un désinvolte merveilleux, pour conserver tous les avantages qu'il pouvait tirer de sa princerie et de sa pourpre, sans montrer ni affectation, ni orgueil, et n'embarrasser ni lui-même ni les autres; attentif surtout à se mettre bien avec les évêques, à se les attirer et à se conserver l'attachement de toute la gent doctrinale, qu^il s'était fait un capital de s'acquérir sur les bancs et à quoi il avait parfaitement su réussir. Le Cardinal de Noailles, sur l'influence de sa mère, en fit comme son neveu. Prince, avec sa maison, par la grâce du Roi et la beauté de sa mère^ des biens immenses et de grands établissements y étaient entrés. Il avait passé sa première jeunesse sous la férule, dans le travail, dans toutes sortes de contraintes pour arriver à une grande fortune. 11 y était parvenu avec rapidité, que ses mœurs, délivrées d'Argus, ne lui avaient pas procurée. Il se voyait, avant quarante ans, évêque de Strasbourg et Cardinal, avec plus de quatre cent mille livres de rente, le goût des plaisirs, de la magnificence, du repos, après tant de travaux si contraires à sa paresse naturelle. Il lui semblait qu'il
n'avait plus rien à désirer qu'à jouir d'un état où tout est devenu permis, et où on n'a plus à compter avec personne. »
Droits et habitudes d'un Cardinal de Cour, d'après Saint-Simon.
(X-31). — « Un Cardinal est en droit de passer sa vie au jeu, à bonne chère et avec les dames les plus jeunes et les plus jolies; d'avoir sa maison pleine de monde pour le rendez- vous et la commodité des autres, de leurs amusements, de leurs plaisirs et pour le centre des siens; d'y donner des bals et des fêles, et d'y étaler tout le luxe et la splendeur en tout genre qui peut flatter, surtout de n'entendre plus parler de livres, d'étude, de rien d'ecclésiastique; d'aller régner dans son diocèse sans s'en mêler; de n'en être pas seulement importuné par ses grands vicaires, ni par le valet sacré et mitre payé pour imposer les mains; et d'y vivre sans inquiétude dans un palais à la campagne, au milieu d'une Cour, comme un Souverain parmi le jeu, les dames et les plaisirs, pleinement affranchi, là comme à Paris et à la Cour, de toute bienséance. Ce n'est pas que nos Cardinaux vécussent tous de la sorte, mais ils en avaient toute liberté. Le Cardinal de Bouillon en avait usé dans toute son étendue, et le Cardinal de Rohan en jouissait aussi pleinement; il était fait pour être et vivre en grand seigneur. »
Abandon du Cardinal de Noailles par Rohan.
Saint-Simon nous le montre entraîné par Tallard vers le Père Tellier et sa politique, abandonnant ses anciennes idées, dans la crainte d'être traité comme Fénelon et le Cardinal de Bouillon, sacrifiant à son ambition ses sentiments pour le Cardinal de Noailles. « Son marché fut conclu, il devint l'esclave du Père Tellier en même temps qu'il prêta le serment de Grand Aumônier de France. »
Jugement de Lemontey sur le Cardinal de Rohan.
Lemontey {Histoire de la Régence, 11-19), juge sévèrement le Cardinal de Piohan, en se plaçant à l'époque où il fut envoyé à Rome, sous la Régence, et chargé d'obtenir le chapeau pour Dubois : « Entre toutes les favorites de Louis XIV, une femme, née dans les galanteries de la Fronde et aussi belle qu'artificieuse, la Princesse de Soubise, avait tout cédé à Louis XIV, hors sa réputation. Mise, par le mystère, à l'abri des caprices de l'amant et des hontes de la disgrâce, elle avait joui de la considération que les vices prudents obtiennent à la Cour et accumulé sur le pauvre gentillâtre des dignités sans nombre et d'immenses richesses. Un de ses fils, Armand-Gaston de Rohan, s'élait trouvé, par les intrigues de sa mère, et par la tendresse du Monarque, Cardinal, Évèque de Strasbourg et Grand
Aumônier. Les femmes et les prêtres du dernier règne lui avaient entremêlé deux réputations assez brillantes de courtisan et de controversiste. Tandis que le monde profane vantait, dans son langage, \q^ iSou'persdela'beUe Uminence, les Jésuites, toujours stationnaires auprès de la faveur, érigeaient ce prélat efféminé en chef ostensible des Constitutionnaires. Pour lui, il tâchait de suffire à ces deux renommées, en joignant au grand faste d'une âme peu élevée, des grâces séduisantes, un esprit commun et d'une élocution facile, une science superficielle. Héritier de la beauté de sa mère, il laissait volontiers croire que le sang de Louis XIV coulait dans ses veines, et, n'ayant pas su d'ailleurs proportionner son ambition à ses talents, il s'était voué aux complaisances.... »
L'influence de Dubois sur le Régent diminue la sienne.
L'influence de Dubois fit, peu à peu, malgré tout, diminuer la sienne. Mathieu Marais nous dit, dans son Journal (11-317) qu'en 1722, le Cardinal Dubois augmentait toujours en crédit à Versailles, et que celui du Cardinal de Rohan tombait. Le même auteur raconte, en ces termes, les avantages que le Cardinal de Rohan reçut, cependant, à son retour de Rome, en 1722 :
Entrée au Conseil du Cardinal de Rohan, d'après Mathieu Marais.
(1I-23G). — « Le Régent a donné l'entrée au Conseil au Cardinal de Rohan, revenant de Rome. A la séance
du Conseil, il fut placé après les Princes du sang, audessus des Ducs et Pairs et du Chancelier. Le Régent a bien mené son affaire en lui faisant prendre séance, avant d'en parler à personne, et, en France, en matière de rang, on ne descend jamais. Voilà le Cardinal de Rohan bien récompensé d'avoir négocié le chapeau du Cardinal Dubois. On prétend que cette place n'a été donnée que pour en faire autant au Cardinal Dubois au premier jour. Aussi appelle-t-on le Cardinal de Rohan, tout haut, depuis ce temps-là, le chausse-pied du Cardinal Dubois. On dit qu'il est venu faire son lit, on l'appelle aussi le Cardinal de la 'planclie. »
Marais rapporte que les Ducs et le Chancelier firent de grands mouvements à l'occasion de ce fait; il ajoute que la prétention du Cardinal de Rohan était justifiée par des précédents.
Comme Rissy, le Cardinal de Rohan avait essayé par ses manèges, mais en vain, de gagner Saint-Simon à la cause de la Rulle Unigenitus.
Mémoires de Saint-Simon. — Son opposition à l'entrée de Rohan au Conseil des affaires ecclésiastiques.
(XI-256). — Saint-Simon, à l'origine de la Régence avait dissuadé le Duc d'Orléans, contre lequel le Cardinal de Rohan avait intrigué autrefois, de le faire entrer dans le Conseil des affaires ecclésiastiques. C'était, selon lui, un ambitieux, esclave de la Cour de Rome, qui ne respirait que la grandeur de sa maison et de
ses chimères, livré à ce qui était le plus contraire au Duc d'Orléans, qui s'était fait le protecteur intéressé du Nonce Bentivoglio.
Hostilité de Rohan contre le Cardinal de Noailles.
Le Cardinal de Rohan était de ceux qui avaient conçu la pensée de faire enlever et conduire à Rome le Cardinal de Noailles pour le déposséder de ses dignités. Plus d'une fois il s'était trouvé en lutte avec ce prélat, pour la prédication de l'Avent comme pour les affaires de la Constitution; il avait aussi conseillé au Pape de refuser les Bulles pour la nomination de certains Évoques et Abbés désignés par le Régent. Il était uni à Bissy pour toute cette politique ultramontaine.
Sa participation au sacre de Dubois.
(XVII-22). — Quand il s'agit de sacrer Dubois comme Archevêque, le Cardinal de Rohan ne refusa pas son concours à cette cérémonie.
« Le Cardinal de Rohan, ravi de faire contre, en tout, au Cardinal de Noailles et de profiter du refus qu'il avait fait à l'abbé Dubois, de lui permettre d'être ordonné dans son diocèse, saisit un si précieux moment de faire bien sa cour au Régent et de s'attacher son Ministre, en s'empressant pour faire la cérémome. En effet, un Cardinal de sa naissance, Évêque de Strasbourg et brillant de toutes sortes d'avantages, était un
consécrateur fort au-dessus de tous ceux que l'abbé Dubois aurait pu désirer. Il n'y a guère en fait d'honneur que la première démarche de chère; Rohan avait franchi le saut, quand, à la persuasion du Maréchal de Tallart, il subit la loi que lui fit le Père Tellier, pour le faire grand Aumônier, et se livra, contre le Cardinal de Noailles, ses propres lumières et la vérité à lui parfaitement connue et reconnue, à toutes les scélératesses et à toutes les violences dont ce terrible Jésuite le rendit son ministre, et que l'intérêt et l'orgueil d'être chef de parti et de n'en abandonner pas l'honneur et le profit au Cardinal de Bissy, lui fît continuer, en premier.
« Avec le revêtement constant d'un tel personnage, il ne fallait pas s'attendre qu'aucune considération de de honte ni d'infamie retint le Cardinal de Rohan, d'une si étrange prostitution, moins encore que sa conscience l'arrêtât un moment sur le sacrilège dont il allait se rendre le ministre. L'abbé Dubois fut donc comblé de l'honneur qu'il lui voulut bien faire; M. le Duc d'Orléans témoigna au Cardinal toute la part qu'il y prenait, et Rohan charmé des espérances qu'il conçût de ce grand trait de politique, plus sensibles pour sa maison que pour sa cause, laquelle ne fut jamais que pour servir aux avantages de l'autre, se rit de tous les discours, du bruit de l'improbation générale et nullement retenue que cette fonction excita, et qu'il ne regarda que comme des raisons de plus et des fondements d'augmentation à ses espérances pour tout ce
qu'il pouvait désirer, d'un homme tout puissant, pour l'amour duquel il se livrait à tant d'opprobres. »
Dubois prend la place de premier ministre.
(XVII-221). — Saint-Simon prétend que l'abbé Dubois avait persuadé au Cardinal de Rohan qu'il le ferait premier Ministre s'il voulait aller à Rome presser son chapeau, mais, qu'il dupa, dans cette circonstance, ce prélat, qui fut assez simple et assez follement ambitieux pour s'en être laissé pleinement persuader.
Conduite des Rohan quand Dubois devint, lui-même, premier Ministre et quand il fut ensuite nommé Cardinal.
(XIX-48). — « Quand, en 1722, Dubois fut nommé premierMinistre, écrit Saint-Simon, les Rohanfirentpreuve de leurs sentiments de crainte en cette occasion qui les touchait de si près. Ils avalèrent la chose doux comme lait, affectèrent de l'approuver, de la louer, de publier que cela ne se pouvait autrement, sinon que cela avait été trop différé. Ils ont tous, en préciput, une finesse de nez qui les porte, sans faillir, à l'insolence et à la bassesse, qui les fait passer, de l'une à l'autre, avec une agilité merveilleuse, et dont l'air simple et naturel surprendrait toujours, si leur extrême fausseté était moins connue, jusqu'à douter, avec raison, s'ils ont soif à table, quand ils demandent à boire. En vérité, la souplesse ni l'étude des plus surprenants danseurs
de corde n'égalera jamais la leur. Leur coup était manqué; en user autrement eût blessé le Cardinal Dubois jusque dans le fond de rame; l'avaler, comme ils firent, était se l'acquérir autant qu'il en pouvait être capable, par la reconnaissance. »
Mission de Rohan à Rome.
(XVIII-249). — Le Cardinal de Rohan ne manqua pas de flatter bassement Dubois, quand il fut élu Cardinal. Pendant sa mission à Rome, il avait excité la curiosité publique. Saint-Simon nous apprend que, durant son voyage en Espagne, Philippe V lui conta que le Cardinal de Rohan remportait en Italie, avec toute sa magnificence et les agréments de ses manières flatteuses, peu de crédit. Le Cardinal Rorgia avait dit à Philippe V, que les fatuités de Rohan et le soin de sa beauté, quoique à son âge, avaient été jusqu'à se baigner, le soir, dans du lait pour se rendre la peau plus douce et plus belle; que, quelque secret que le prélat y eiit apporté, la chose, connue du public, avait indigné les dévots et attiré le mépris et les railleries des autres.
Dubois s'explique avec Saint-Simon sur les suites de l'entrée de Rohan au Conseil.
(XVIII-282). — Saint-Simon rapporte l'entrée du Cardinal de Rohan au Conseil, à son retour de son
Ambassade ; les difficultés qui s'élevèrent sur la préséance, l'éloignement du Conseil des Ducs, des Maréchaux et du Chancelier. Dubois, dans une lettre du 2 mars 1722, écrite à Saint-Simon, lui rendait compte de ces mouvements; il en attribuait l'origine à une cabale ménagée par un homme du Duc de Noailles et il souhaitait le retour de Saint-Simon en France.
Saint-Simon ne fut pas convaincu, il traita cette cabale de chimère ; il reproche à Dubois de n'avoir pas voulu attendre, par ambition personnelle, la majorité du Roi, qui aurait mis fin à cette question par l'expiration, naturelle à cette époque, du Conseil de Régence.
Tencin succède au Cardinal de Rohan, à Rome. — Critique de ce choix par Saint-Simon.
Quand le Cardinal de Rohan quitta Rome, l'Abbé de Tencin fut chargé des affaires de la France. Saint- Simon regrette ce choix et il dit qu'il chercherait avec le Cardinal de Rohan, s'il n'y avait pas moyen d'envoyer son successeur prendre la discipline dans quelque séminaire. Saint-Simon s'en explique vivement dans une lettre qu'il écrivit d'Espagne, le 20 janvier 1722, à son ami le Cardinal Gualterio. Il ajoute, dans la même lettre, qu'il sera heureux de voir, à son retour, le Cardinal de Rohan, et il finit par ces mots, plus diplomatiques que sincères : « Nous éprouverons réciproquement amitié et confiance. » (XIX-322.)
Massillon (Jean-Baptiste).
Sa vie. — Sermons et Oraisons funèbres. Le Petit Carême.
Massillon, né en 1663, mourut en 1742. Il entra à l'Oratoire en 1681. En 1699, il prêcha avec succès le Carême à Paris et l'Avent à Versailles. Louis XIV lui dit : a J'ai entendu plusieurs grands orateurs, j'en ai été content; pour vous, toutes les fois que je vous entends, je suis très mécontent de moi-même. » Il resta ensuite éloigné de la Cour pour un motif que nous ignorons. On lui doit les Oraisons funèbre du Prince de Conti, du Dauphin, de Louis XIV lui-même. Sous la P»égence, il composa dix Sermons portant le nom de Petit Carênie^ qu'il prononça devant Louis XV, âgé de huit ans. En 1717, il fut nommé Evêque de Clermont; en 1719, il devint membre de l'Académie française.
Il s'efforça d'accommoder le Cardinal de Noailles et les Evêques, pour terminer l'affaire de la Bulle Unigenitus. En 1720, il prit part à la consécration de l'Abbé Dubois comme Archevêque de Cambrai. Il prononça, en 1723, l'Oraison funèbre de M"® la Duchesse d'Orléans, et, depuis 1720, se conformant à l'avis qui lui avait été donné, il résida dans son Evêché qu'il ne quitta plus. Sainte-Beuve voit en lui un doux et clair orateur, qui rappelait Isocrate. Son Petit Carême est demeuré une œuvre classique dans notre littérature.
Lettre du P, Quesnel sur ce Prélat.
Quand Massillon fut nommé Evêque de Clermont, en novembre 1717, le Père Quesnel écrivit à Jean Soanen, Evêque de Senez : « Nous avons un nouvel Evêque qui est de la Communauté de l'Oratoire et dont le diocèse a grand besoin de sa présence. Je ne vois pas s'il se presse d'y aller. Il a été reçu de l'Académie française, je ne sais à quoi cela est bon, soit pour lui, soit pour l'Académie, s'il fait état de résider au milieu de son troupeau, comme il s'y est obligé. De plus il s'est lié, dit-on, avec Mgr l'Archevêque de Bordeaux, pour faire un tiers parti entre les Appelants et les Séparants, plus favorable néanmoins aux premiers qu'aux seconds. Ce sont de nouveaux liens qu'on se fait pour s'attacher à la Cour et pour favoriser les pernicieuses propositions d'accommodements ou plutôt d'amusements et de tergiversations. »
Jugement défavorable de Mathieu Marais.
Mathieu Marais, dans son Journal (1-187), à la date de novembre 1720, parle de Massillon, avec une hostilité qui atteint même sa conduite privée :
« Le P. Massillon, à présent Evêque, a prêché pendant vingt ans, à Paris, avec un applaudissement extraordinaire. On le regardait comme un apôtre, mais on reconnaît à présent que c'est un faux apôtre
et un déclamateur qui a joué la Religion. J'y ai été trompé, comme les autres, et séduit par son esprit et par son exacte prononciation, qui pénétrait Fâme. Il y a quelques années que Ton fit courir le bruit d'une galanterie qu'il avait eue avec la Marquise de l'Hôpital. Ses amis disaient que c'était une calomnie, mais feue M"'° la Dauphine, qui en était bien informée, et qui avait une lettre de ce commerce, assura la Cour de la vérité de l'histoire, et on en fit des chansons qui ont passé avec le temps. A présent, cela se renouvelle, il s'est poussé à la Cour, il a prêché devant le Roi de jolis petits sermons, courts, polis et sjracieux ; on lui a donné un Evêché et, aussitôt, on a vu le Père de l'Oratoire plus Jésuite qu'un Jésuite même, et tout à fait dans l'intrigue de la Constitution. » ,
Galanteries qui lui sont reprochées.
Plus d'une méchante langue accusa, en effet, Massillon de certaines passions pour des Dames de la Cour, pour la duchesse de Rerry entre autres. Ghamfort dit de son côté : « Massillon était fort galant; il devint amoureux de M""^ de Simiane, petite-fille de M™" de Sévigné. »
Massillon chargé, à diverses reprises, de préparer un accomodement sur les questions religieuses.
M. Gazier {Mélanges de Littérature et d'Histoire)^ nous apprend qu'en 1719, Pecquet, dont la droiture et
la capacité étaient reconnues de tous, dans son emploi de premier commis des Affaires étrangères, proposa, pour arriver à la paix de l'Eglise, de recourir au Père de La Tour et à Massillon. En 1714, ce dernier avait été déjà chargé de revoir un projet d'accommodement, préparé par le Cardinal de Rohan. En 1720, il devint Tâme de l'affaire, il fut en relations suivies avec le Cardinal de Noailles, le Cardinal de Rohan, Daguesseau, le Duc d'Orléans. A la suite de l'abandon du premier projet, Dubois en accueillit un second plus favorable au Pape. Massillon exigea du Régent un concours plus sérieux de Dubois à son œuvre de conciliation, malgré les dispositions, en apparence différentes, du Cardinal de Rohan, porté à la pacification, et celles du Cardinal de Rissy, lequel y était contraire. Le Régent imposa sa volonté à Dubois sur ce point.
Concours de Massillon au Sacre de Dubois.
C'est dans ces circonstances que vint la consécration de Dubois, nommé Archevêque de Cambrai. Massillon y concourut, ce qui lui a été souvent reproché. Il demanda d'abord au Cardinal de Noailles le Licet pour qu'au préalable Dubois fût ordonné prêtre à Paris, mais il ne l'obtint pas. L'Archevêque de Paris déclara à Massillon qu'il se regarderait comme très coupable devant Dieu et devant les hommes, s'il avait la plus petite part à une telle ordination, ajoutant que d'ailleurs l'Abbé Dubois pouvait suivre l'exemple
de Law, qui avait jugé à propos d'aller dans un autre Diocèse, pour son abjuration. Dubois reçut en conséquence les ordres, dans un village voisin de Triel, avec la permission de TArchevêque de Rouen.
Justification de IVfassillon proposée par M. Gazier.
Suivant M. Gazier, Massillon se détermina à participer au Sacre de Dubois, dans l'intérêt de la paix de l'Eglise ; son refus aurait eu pour résultat d'irriter Dubois et le Régent, de rompre les accords en cours, d'entraver la paix religieuse, d'exposer l'Eglise à des persécutions et de la laisser retomber dans l'abîme.
Cette considération a pu émouvoir Massillon ; mais, avec son caractère faible, il a pu craindre aussi que le Régent, qui l'avait obligé plus d'une fois, le taxât d'ingratitude s'il se retirait, et ne comprît pas des scrupules que, du reste, ni le Cardinal de Rohan, ni l'Evèque de Nantes, de Tressan, ni d'autres, sans doute, n'éprouvèrent pas en cette occasion, vu les mœurs de l'époque.
L'Abbé Couet, grand Vicaire de l'Evêque de Noailles, a écrit à ce sujet : « L'Evêque de Clermont fut le témoin de la vie et des mœurs de Mgr de Cambrai, et cette démarche lui a fait grand tort. »
Si la fermeté de l'Evêque de Clermont peut être contestée, son désintéressement ne peut êtrs mis en doute; en 1721, il donna sa démission de membre du Conseil de Conscience ; il retourna définitivement dans son diocèse, et il ne reçut rien, pas même une Abbaye.
Saint-Simon ne parle de Massillon qu'en fort peu d'endroits dans ses Mémoires.
Mémoires de Saint-Simon : Les Bulles de Massillon payées par Crozat le Cadet.
(XIV-197). — En 1717, sur le refus de l'Abbé Louvois, le Père Massillon, célèbre par ses sermons, eut TEvêché de Clermont. Crozat, le cadet, paya pieusement et noblement les Bulles. (D'autres ont dit que ce fut le Régent.)
Sacre de Massillon.
(XIV-146). — « Le P. Massillon, excellent prédicateur, avait fort plu à la Cour par des sermons à la portée de l'âge et de l'état du Roi, qu'il avait précédemment prêches à la Chapelle. Le Roi eut la curiosité de voir son sacre (1718). Il fut fait, pour sa commodité, dans sa Chapelle. Massillon fut sacré par Mgr de Fréjus, assisté des Evoques de Nantes et de Vannes. Le Roi était dans sa tribune. Le nouvel Evêque eut 10000 écus de gratification;, en attendant une Abbaye. »
Saint-Simon plaint Massillon, à raison de son concours au Sacre de Dubois.
(XII-30). — Saint-Simon juge avec modération le concours donné par Massillon au sacre de Dubois. « A
regard des deux Evêques assistants, Nantes y avait un tel droit par l'ordination qu'il avait osé donner à l'Abbé Dubois, qu'il n'y avait pas moyen de lui préférer personne; pour l'autre assistant. Dubois crut en devoir chercher un dont la vie et la conduite put être en contre-poids. Il voulut Massillon, célèbre prêtre de l'Oratoire, que sa vertu, son savoir, ses grands talents pour la chaire, avaient fait Evêque de Clermont, parce qu'il en passait quelquefois, quoique rarement, quelque bon parmi le grand nombre des autres qu'on faisait Evêques. Massillon, au pied du mur, étourdi, sans ressources étrangères, sentit l'indignité de ce qui lui était proposé, balbutia, n'osa refuser. Mais qu'eût pu faire un homme aussi mince, selon le Siècle, vis-à-vis d'un Régent, de son Ministre et du Cardinal de Rohan? Il fut blâmé néanmoins et, beaucoup dans le monde, surtout des gens de bien, de tout parti ; car, en ce point, l'excès du scandale les avait réunis. Les plus raisonnables, qui ne laissèrent pas de se trouver en nombre, se contentèrent de le plaindre, et on convint enfin assez généralement d'une sorte d'impossibilité de s'en dispenser et de refuser. »
Le Cardinal de Tencin.
Pierre Guérin de Tencin vécut de 1680 à 1758. Abbé de Vezelay, il s'attacha aux Jésuites et aux Sulpiciens, qui le défendirent contre les Jansénistes. En septembre 1719, il prépara et reçut l'abjuration de Law, à Melun.
Marais (t. I, page 282) cite une des chansons qui coururent, en juin 1720, sur cette conversion.
Law est catholique à la fin ; C'est la grande nouvelle.
Le voilà donc dans le chemin
De la vie éternelle.
Il a fait abjuration, La faridondaine, la faridondon.
L'Abbé Tencin l'a converti, biribi A la façon de Barbari, mon ami.
Le chansonnier continue en souhaitant que, pour sa récompense de tant de bonnes actions. Law soit bientôt mis par le Seigneur dans son Paradis. Tencin fut récompensé par Law, en billets et mandats du Système; il fut employé aux affaires secrètes du banquier écossais.
Tencin négocie a Rome pour le chapeau de Dubois.
Homme de confiance de Dubois, Tencin fut envoyé à Rome; il négocia pour obtenir le chapeau de Cardinal à son maître. En 1721, il fut le conclaviste du Cardinal de Rohan, dans l'élection qui suivit la mort de Clément XI; il contribua à l'élection de Conti; il Kii fit promettre qu'il nommerait Dubois Cardinal s'il était élu. Après le départ du Cardinal de Rohan, il demeura à Rome, comme chargé d'aiïaires jusqu'en 1724, époque à laquelle il fut remplacé par le Cardinal de Polignac.
Tencin archevêque d'Embrun y préside un Concile.
Nommé Archevêque d'Embrun, il présida le Concile qui se tint en cette ville en 1727, et qui condamna Soanen et les Jansénistes. Tencin continua la lutte contre ces derniers; il combattit également l'Ecole des philosophes du xvin" siècle; il sut s'attirer la protection de Fleury, et devint Cardinal en 1739, Archevêque de Lyon en 1742, enfin Ministre d'Etat.
Portrait de Tencin par Saint-Simon.
Saint-Simon (XVI-348 et suiv.) a tracé ce portrait de l'abbé Tencin : « Le diable l'a poussé depuis à une si étonnante fortune, tant il est vrai qu'il sort quelquefois des règles ordinaires pour récompenser les siens, et par ces exemples éclatants en éblouir d'autres et les acquérir. » (On remarquera cette crédulité naïve de Saint- Simon, qui n'est pas seulement un artifice de style, chez lui) : « L'abbé Tencin avait un esprit entreprenant et hardi qui le fit prendre pour un esprit vaste et mâle; sa patience était celle de plusieurs vies et toujours agissante vers le but qu'il se proposait, sans s'en détourner jamais, et surtout incapable d'être rebutée par aucune difficulté; un esprit si fertile en ressorts et en ressources qu'il en acquit faussement la réputation d'une grande capacité; infiniment souple, fin, discret, doux ou âpre selon le besoin, capable, sans effort, de toutes
sortes de formes; maître signalé en artifices, retenu par rien, contempteur souverain de tout honneur et de toute Religion, en gardant soigneusement les dehors de l'un et de l'autre; fier et abject selon les gens et les conjonctures, et toujours avec esprit et discernement, jamais d'humeur, jamais de goût qui le détournât le moins du monde, mais d'une ambition démesurée, surtout altéré d'or, non par avarice, ni par désir de dépenser et de paraître, mais comme voie de parvenir à tout, dans le sentiment de son néant. Il joignait quelque légère écorce de savoir à la politesse et aux agréments de la conversation des manières et du commerce, une singulière accortise et un grand art de cacher ce qu'il ne voulait pas être aperçu, et à distinguer, avec jugement, entre la diversité des moyens et des routes. Ce ne fut donc pas merveille, si produit et secondé par uno sœur maîtresse du Ministre effectivement déjà dominant, il fut admis par ce Ministre avec lequel il avait de si naturels rapports, et en même temps si essentiels. On savait, quoique en gros, qu'il avait tiré immensément de Law. Il lui avait été impossible de cacher ses pernicieux talents à tout le monde. Il y passait pour un scélérat très dangereux, que son esprit ployant et ses grâces rendaient agréable dans un certain commerce général où il était souffert par ceux qui le connaissaient, et désiré par ceux qui, n'étant pas instruits, se prenaient aisément par des dehors flatteurs. »
Arrêt sanglant rendu, en 1721, par le Parlement contre Tencin.
Saint-Simon (XVI-354), rapporte un procès que Tencin eut à soutenir, en 1721, devant le Parlement, contre un sieur Vaissière, clerc tonsuré de Tabbaye de Vézelay, qui Taccusa de simonie. « A l'audience on déféra à Tencin le serment qu'aucun marché n'avait été fait par lui; il se leva pour jurer. Ce n'est pas la peine, dit l'avocat de la partie adverse, puisque vous êtes résolu, et que vous l'offrez de si bonne grâce. Voilà, ajouta-t-il, en secouant sa manche, qui cachait sa main et un papier qu'elle tenait, voilà une pièce entièrement décisive, dont je demande à la Cour de faire la lecture; et tout de suite il la fit. C'était le marché original du Prieuré, signé de l'abbé Tencin, qui prouvait la simonie et la friponnerie à n'avoir pas un mot à répliquer. La pièce passa aussitôt entre les mains des juges, qui furent indignés de la scélératesse et de la hardiesse de Tencin. L'auditoire en frémit, qui, excité par M. le Prince de Conti, fit une risée et une huée à plusieurs reprises. Tencin, confondu, perdit toute contenance, fit le plongeon et tenta de s^évadcr; mais sa partie, qui s'était flattée de l'enferrer comme elle fit, s'était à tout événement pourvu de trois ou quatre gaillards, qui, sans faire semblant de rien, s'étaient mis à la portée de l'abbé, et l'empêchèrent de sortir de sa place. Cependant, Mesmcs, premier Président, alla aux opinions, qui ne durèrent qu'un in-
staiit, et où M. le Prince de Conti ni les Pairs qu'il avait menés ne furent point, parce qu'ils n'avaient pas assisté aux plaidoiries précédentes. Le premier Président, remis en place, prononça un arrêt sanglant contre Tencin avec dépens et amende, qui est une flétrissure, puis fit avancer Tencin, et il l'admonesta cruellement sans épargner les termes les plus fâcheux, et de la voix la plus intelligible. Il finit par le condamner à une aumône, qui est une peine infamante. Alors les huées recommencèrent ; et, comme il n'y avait plus rien à ajouter, l'abbé Tencin ne trouva plus d'obstacle pour se couler honteusement dans la presse et se dérober aux regards des honnêtes gens et aux insultes de la canaille. Ce jugement se répandit à l'instant dans tout Paris avec l'éclat et le scandale qui en était inséparable. »
Dubois l'envoie à Rome, comme son agent.
« Tout autre que l'abbé Dubois aurait changé d'agent pour Rome, mais celui-ci se trouvait tellement à son point et dans ses mœurs, et ses talents lui semblèrent si difficiles à rassembler dans un autre, qu'il le fit partir dès le lendemain pour le faire disparaître, et par là faire cesser plus tôt ce que sa présence eut renouvelé. C'était un négociateur supérieur à tout autre pour faire valoir utilement l'or, l'intrigue, et les divers ressorts où l'abbé Dubois avait établi toutes ses espérances à Rome pour le chapeau. » — Nous ferons observer que
Mathieu Marais ne parle pas de cet incident et que rhabileté incontestable de Tencin rend bien peu vraisemblable son acceptation d'un serment à lui déféré dans les circonstances relatées plus haut, car il ne pouvait guère avoir oublié qu'il avait signé une pièce décisive contre lui-même.
Billet du Cardinal de Conti promettant à Tencin le chapeau pour Dubois, s'il devene^it Pape.
(XVII-222).— Saint-Simon prétend qu'en 1721, quand le Cardinal de Conti fut élu Pape sous le nom d'Innocent XIII, Tencin et Lafitau avaient fait leur cabale et tiré un billet de la main du Cardinal de Conti, par lequel il promettait, s'il était élu Pape, de faire, incontinent après, Dubois Cardinal. Ce billet fut donné assez longtemps avant la maladie de Clément XI, pour avoir le loisir de former une cabale.
Lettre de Saint-Simon au Cardinal Gualterio sur l'indignité de Tencin.
Le 20 janvier 1722 (XIX-321) Saint-Simon écrivait au Cardinal Gualterio : « L'Abbé Tencin est un homme perdu de toute réputation et déshonoré en France, à n'être reçu nulle part à Paris. C'était le grand écrivain des fadaises théologiques, pour prouver combien l'agiotage était permis et utile. Ce fut lui qui reçut l'abjuration de M. Law, après l'avoir instruit et converti
comme Votre Eminence peut croire et qui a été jusqu'à la fin son grand confident et le défenseur du Système qui nous a perdus et ruinés. Sa probité et ses mœurs également décriées, il partit pour Rome, après avoir perdu un procès infâme en simonie, avec des huées inouïes, et où les Princes du sang et plusieurs Pairs eurent la pauvreté d'aller, sans se soucier de sa partie, exprès pour lui faire perdre sa cause. »
(XVII-22o). — Tencin, dès 1721, pensait au Cardinalat, écrit Saint-Simon. Trop petit compagnon pour oser montrer y prétendre, il se renferma dans les basses ruses. Il agit sous terre et fut amusé ; il s'en aperçut et menaça de rendre public le billet dont nous avons parlé. Le Pape se trouva donc dans de doubles noirceurs, ou de faire de lui un Cardinal motu pi'oprio, sans qu'aucune puissance s'y intéressât ou de se voir déshonoré. » Saint-Simon prétend qu'il en mourut de douleur.
Madame de Tencin.
Claudine -Alexandrine Guérin, Marquise de Tencin, était la sœur du Cardinal. Elle vécut de 1681 à 1749. Elle fut d'abord religieuse, puis elle vint à Paris demeurer chez son frère. On sait sa conduite dissolue, sa liaison avec le Chevalier Destouches dont elle eut d'Alembert, en 1717, ses rapports avec le Régent, avec Dubois et d'autres. La seconde partie de sa vie fut mieux réglée, elle tint un salon où elle attira par son
esprit, sa grâce et sa fortune, les hommes de lettres les plus célèbres : Fontenelle, Marivaux, Helvétius, Bernis, Montesquieu, dont elle patronna L'Esprit des Lois. Ses neveux, Pont de Veyle et d'Argental sont bien connus des lecteurs de la Correspondance de Voltaire. Elle composa elle-même quelques ouvrages qui eurent du succès; le plus connu fut : Les Mémoires de Comminges, qui ne sont pas oubliés.
Mémoires de Saint-Simon. — Madame de Tencin au couvent de Grenoble.
(XVI-350). — Saint-Simon raconte qu'elle était fille et sœur de Présidents au Parlement, qu'elle fut d'abord religieuse à Grenoble oi!i elle attirait la meilleure compagnie dans son couvent. Il ajoute : « Tant de commodités, dont M""^ Tencin abusa largement, ne firent que lui appesantir le peu de chaînes qu'elle portait. On la venait trouver, avec tout le succès qu'on eût pu désirer ailleurs. Mais un habit de religieuse, une ombre de régularité quoique peu contrainte, une clôture bien qu'accessible à toutes les visites des deux sexes, mais d'oi^i elle ne pouvait sortir que de temps en temps, était une gêne insupportable à qui voulait nager en grande eau, et qui se sentait des talents pour faire un personnage par l'intrigue. Quelques raisons pressantes de dérober la suite de ses plaisirs à une Communauté qui ne peut s'empêcher de se montrer scandalisée des éclats du désordre et d'agir en conséquence,
hâtèrent la Tencin de sortir de son Couvent sous quelque prétexte, avec ferme résolution de n'y plus retourner. »
Son union constante avec son frère. — Sa liaison avec Dubois. — Ses rapports avec Law.
« L'Abbé Tencin et elle ne furent jamais qu'un cœur et qu'une âme par la conformité des leurs, si tant est que cela se puisse dire en avoir. Il fut son confident toute sa vie ; elle de lui. Il sut la servir si bien par son esprit et ses intrigues, qu'il la soutint bien des années, au milieu de la vie du monde, des plaisirs et des désordres, dont il prenait bien sa part, dans la province, et jusqu'au milieu de Paris, sans avoir changé d'état; elle fit même beaucoup de bruit par son esprit et par ses aventures, sous le nom de la Religieuse Tencin. Le frère et la sœur, qui vécurent toujours ensemble, eurent l'art que personne ne l'entreprit sur cette vie vagabonde et débauchée d'une Religieuse professe, qui en avait même quitté l'habit, de sa seule autorité. On ferait un livre de ce couple honnête, qui ne laissa pas de se faire des amis par leur agrément extérieur et par les artifices de leur esprit. Vers la fin de la vie du Roi, ils trouvèrent enfin moyen d'obtenir de Rome un changement d'état, et de Religieuse la faire Chanoinesse, je ne sais d'où et où elle n'alla jamais. Cette solution demeura imperceptible en nom, en habit, en conduite, et ne fit ni bruit, ni changement. C'est l'état où elle se trouva, à la mort du Roi. »
« Bientôt après elle devint maîtresse de l'Abbé Dubois, et ne tarda guère à devenir sa confidente, puis la directrice de la plupart de ses desseins et de ses secrets. Cela demeura assez longtemps caché, et tant que la fortune de TAbbé Dubois eut besoin de quelques mesures ; mais, depuis qu'il fut Archevêque, encore plus lorsqu'il fut Cardinal, elle devint maîtresse publique, dominant chez lui à découvert, et tenant une Cour chez elle, comme étant le véritable canal des grâces et de la fortune. Ce fut donc elle qui commença celle de son frère bien-aimé ; elle le fit connaître à son amant secret, qui ne tarda pas à le goûter comme un homme si fait exprès pour le seconder, en toutes choses, et lui être singulièrement utile. »
(XVI-3o2). — a La sœur, dont le crédit n'était pas ignoré de Law, dès le commencement de l'amour de TAbbé Dubois pour elle, n'avait pas négligé de l'acquérir. Elle n'était plus débauchée que par intérêt et par ambition avec un reste d'habitude. Elle avait trop d'esprit pour ne pas sentir qu'à son âge et à son état, une ambition personnelle ne pouvait la mener bien loin. Son ambition était donc toute tournée sur ce cher frère, et, suivant son principe, elle le fit gorger par Law et le gorgé sut de bonne heure mettre son papier en or. «
Le Cardinal de Mailly. — Amitié de Saint-Simon pour lui.
Le Cardinal de Mailly était l'ami de Saint-Simon ; leurs maisons, souvent alliées, avaient dans tous les
temps été unies (IV-298). « L'Abbé de Mailly, qui n'avait jamais voulu tâter de la moinerie, n'avait pas plus d'inclination à la profession ecclésiastique. Sa mère l'y força et lui laissa percer les coudes, dans l'extérieur d'un.Couvent, jusqu'à ce qu'il fut prêtre. On peut juger quel prêtre ce fut, et quelles études il fit ; mais il avait de l'honneur, et fit de nécessité vertu. Il eut enfin une méchante petite Abbaye, une place d'Aumônier du Roi, et une autre Abbaye ensuite encore fort chétive. Ce n'était pas un homme de beaucoup d'esprit, mais il n'en manquait pas, avait des vues et une vaste ambition, était suivi dans toutes ses idées, et fort attentif à ne se barrer sur rien et à s'aplanir les chemins à tout. Il rouit longtemps dans ce petit état, enviant celui des soldats a qui il voyait monter la garde, à ce qu'il m'a souvent avoué. Dès lors, il pensait au Cardinalat, il faisait sa cour à Saint-Germain pour s'en frayer la route à la nomination. Je me moquais de lui, d'idées si éloignées de sa portée, il me répondait qu'en dirigeant toute sa conduite sur un même projet et ne s'en lassant point, souvent on y réussissait.
Enfin il fut nommé à l'Archevêché d'Arles, où je lui servis fort en excitant sa belle-sœur, et par d'autres amis. C'était un pas fort extraordinaire que celui d'être fait Archevêque sans avoir été Evèque. »
Rapports secrets avec le Pape.
La Cour, sous Louis XIV, regardait comme un crime tout commerce direct d'un Evêque avec Rome. L'Arciievêque d'Arles avait profité du voisinage de l'Italie, pour se mettre bien avec les principaux membres du Saint-Siège et le Pape lui-même. Il fit un échange secret de reliques. Il reçut une dure réprimande et Tordre de ne plus recommencer (IV-303). Il se lia. par Tintermédiaire de Saint-Simon, avec Gualterio, vicelégat d'Avignon.
Haine des Mailly contre les Noailies.
Les Mailly haïssaient les Noailies, à cause de l'influence qu'ils avaient acquise sur M™° de Maintenon et sur le Roi, à leur préjudice. L'Archevêque d'Arles devint l'ennemi juré du Cardinal de Noailies, et il déclara à Saint-Simon que, s'il était favorable à la Constitution c'était en haine de ce prélat, et qu'il aurait été contre avec la même violence si l'Archevêque de Paris avait été pour (XVI-383).
Mailly, nommé archevêque de Reims, devient Cardinal proprio motu du Pape. — Colère du Régent.
Le P. Le Tellier le fit nommer Archevêque de Reims, il ne garda plus aucune mesure, et par ses
flatteries envers le Pape, il parvint en 1719 à se faire nommer Cardinal prop^rio motu sans être présenté par la France.
Saint-Simon raconte, avec de grands détails, les suites de celte promotion extraordinaire. Le Régent entra dans une furieuse colère contre Mailly. Saint- Simon laissa évaporer ce feu et parut aussi fâché que lui. Comme l'Archevêque de Reims était son parent et ami, Saint-Simon, malgré son hostilité de principe contre toutes ces nominations de Cardinaux, ne voulut pas se laisser casser la corde sur lui.
Languet, Evêque de Soissons, apprenant à table la nomination de Mailly, tomba sur chaise, la tête sur son assiette, se la prit à deux mains et s'écria tout haut : « Ha ! il m'a pris mon chapeau ! » ce qui fit rire toute la Compagnie. On prévint Mailly qu'il se perdrait sans ressource s'il acceptait la calotte rouge, sans l'agrément du Duc d'Orléans. Ce prélat déclara qu'il se soumettait et qu'il attendrait les ordres du Prince. Saint- Simon appuya son ami auprès du Duc d'Orléans, entretenu dans son hostilité par Dubois, contraire également à cette promotion inattendue. On fit sentir à Dubois que l'appui de Mailly lui serait avantageux, à lui-même, pour le triomphe de ses propres vues ambitieuses. Mailly se tint caché pendant quelque temps, puis il arriva clandestinement à Paris. « Il était, écrit Saint-Simon, en calotte noire, mais il avait la rouge dans sa poche. Il la tirait de fois à autre devant moi. la considérait avec ravissement, par-ci par-là,
la baisait, puis me disait, les yeux enflammés, qu'il ne la laisserait pas arracher de ses mains ; en vérité je crois qu'il couchait avec comme font les enfants avec une poupée qu'on vient de leur donner. » Saint-Simon, après avoir consulté le Régent, lui amena l'Archevêque, à qui il avait fait le lec, dans la crainte de sa hauteur et de son indiscrète vivacité. Le Régent le renvoya dans son Diocèse, et lui dit qu'en France il ne devait pas prendre le titre de Cardinal, avant d'avoir reçu h calotte du Roi. Hors du Royaume, il pourrait se faire appeler le Cardinal de Mailly. Dubois le laissa languir cinq mois dans son Diocèse dans cet état amphibie. A la fin, le Corps de doctrine, préparé par le Cardinal de Noailles, fut signé par Mailly; à cette condition, il reçut enfin du Roi la calotte qu'il désirait.
Mort du Cardinal de Mailly, en 1721. — Réflexions philosophiques de Saint-Simon.
(XVII-273). — En 1721, à la veille de partir pour assister à Rome au Conclave, le Cardinal de Mailly tomba malade. Il fut opéré de la fistule. Cinq mois après, il succomba presque subitement, sans avoir eu un moment pour penser à sa conscience. Saint-Simon après avoir annoncé la fin prochaine du prélat conclut par ces belles paroles : « Quelle fin de vie dans un prêtre et dans un Evêque, toute d'ambition, et persécuteur effréné, par ambition et par haine! Il passionna les honneurs, il goûta seulement des plus grands comme
pour s'y attacher davantage. Ce qu'ils avaient pour lui de plus flatteur lui fut montré et porté, pour ainsi dire, jusqu'au bord de ses lèvres. La coupe lui en fut subitement retirée, sans qu'il y piit toucher au moment d'y mettre la bouche et d'en boire à longs traits. Livré à des douleurs cruelles, puis à un état de mort, et paraître devant Dieu, tout vivant de la vie du monde, sans avoir eu un moment à penser qu'il fallait quitter et paraître devant son juge: voilà le monde, son tourbillon, ses faveurs, ses tromperies et sa fin. »
Le Cardinal de la Trémoilie.
Joseph-Emmanuel de La Trémoilie, auditeur de Rote, était le frère de la Princesse des Ursins. Il lui dut la pourpre. Il fut chargé de représenter Louis XIV à Rome, il fut mêlé aux affaires du Cardinal de Bouillon, de la Bulle Unigenitus . Il mourut, Archevêque de Cambrai.
Son portrait par Saint-Simon.
Saint-Simon (IV-281) le peint comme il suit : « L'Abbé de La Trémoilie était un petit bossu, fort vilain, fort débauché, qui n'avait jamais voulu rien apprendre ni rien faire de conforme à l'état qu'il n'avait pris, que pour réparer sa pauvreté, par des Bénéfices. Il avait de Tesprit, un esprit plaisant et d'agréable compagnie, mais qui n'avait aucune solidité, et tout
tourné au plaisir. Ses mœurs et sa pauvreté aidèrent au goût naturel de l'obscurité, oii il trouvait plus de liberté qu'avec des gens de son état et de sa naissance. Cette conduite ne lui procura pas de quoi vivre. Ennuyé d'en attendre vainement, et incapabie d'en mériter par un changement de vie, il prit le parti de s'en aller à Rome trouver ses sœurs. Il y attrapa FAuditorat pour la France, que le Cardinal de Bouillon et d'Estrées lui ménagèrent, pour l'amour de la Duchesse de Bracciano, avec un emploi qui demandait de la science, de l'appUcation, de la gravité ; la première ne lui vint pas ; les deux autres lui étaient inconnues ; ses mœurs furent les mêmes; à Rome c'eût été un inconvénient léger pour la fortune ; mais l'obscurité, la bouffonnerie et le jeu où il consumait tout ce qu'il avait, et qu'il n'avait pas, le perdirent d'honneur et de réputation. Pour comble, il se brouilla avec sa fameuse sœur, pour avoir pris le parti de son mari.
Il dut la pourpre à sa sœur.
« Mais, après quelques années, ils se rapprochèrent; bien qu'il fut perdu d'honneur et de réputation, la Princesse des Ursins entreprit de lui faire obtenir la pourpre; elle était alors toute puissante en Espagne, appuyée par la France, elle y parvint. »
La Trémoille chargé des affaires du Roi à Rome, archevêque de Cambrai.
(XVI -440). — Saint-Simon annonce sa mort, en 1720. « Le Cardinal de La ïrémoille mourut à Rome, assez méprisé et à peu près banqueroutier. Il avait pourtant des pensions du Roi, et les fortes rétributions attachées au Cardinal chargé des affaires du Roi, le riche Archevêché de Cambrai et cinq Abbayes, dont deux fort grosses : Saint-Amand et Salnt-Eliennede-Caen. Son ignorance, ses mœurs, l'indépendance de sa vie, sa figure étrange, ses facéties déplacées, le désordre de sa conduite, ne purent être couverts par son nom, sa dignité, son emploi, la considération de sa fameuse sœur, la Princesse des Ursins, quoique raccommodé avec elle par sa promotion qu'elle avait arrachée. C'était un homme qui ne se souciait de rien, et qui pourtant craignait tout, tant il était inconséquent, et qui, pour plaire, ou de peur de déplaire, n'avait, sur rien, d'opinion à lui. »
L'abbé d'Entragues. ' — Portrait par Saint-Simon de cet ecclésiastique, connu pour ses excentricités.
(XVI-431). — Saint-Simon nous a laissé un curieux crayon de cet original, « qui avait été extrêmement du grand monde et qui n'était rien moins que Balzac. »
« L'Abbé d'Entragues se mit dans les bonnes com-
pagnies dont il avait le ton et le langage, avec une plaisante singularité, qui le rendait encore plus amusant, qui était son vrai caractère ; mais ce caractère n'était pas sût; il était méchant, se plaisait aux tracasseries et à brouiller les gens, ce qui le fît chasser de beaucoup de maisons considérables. Il eut Abbayes et Prieurés, mais jamais d'Ordres. C'était un grand homme, très bien fait, d'une pâleur singulière, qu'il entretenait exprès, à force de saignées, qu'il appelait sa friandise, dormait les bras attachés en haut pour avoir de plus belles mains, et, quoique velu en Abbé, il était mis si singulièrement qu'il se faisait regarder avec surprise. Ses débauches le firent exiler plus d'une fois. L'étant à Caen, il y vint des Grands Jours, parmi lesquels était Pelletier de Sousy, qui a eu depuis les fortifications, père de Des Forts, qui a été Ministre et Contrôleur général des Finances. Pelletier qui avait connu l'Abbé d'Entragues, quoique assez médiocrement, crut qu'arrivant au lieu de son exil, il était honnête de l'aller voir. Il y fut donc sur le midi ; il trouva une chambre fort propre, un lit de même, ouvert de tous côtés, une personne dedans à son séant, galamment mise, qui travaillait en tapisserie, coiffée en coiffure de nuit de femme, avec une cornette à dentelle, force fontanges, de la parure, une échelle de rubans à son corset, un manteau de lit volant et des mouches. A cet aspect. Pelletier recula, se crut chez une femme de peu de vertu, fit des excuses et voulut gagner la porte, dont il n'était pas éloigné. Cette personne l'ap-
pela, le pria de s'approcher, se nommant, se mit à rire : c'était TAbbé d'Entragues, qui se couchait très ordinairement dans cet accoutrement, mais toujours en cornettes de femme, plus ou moins ajustées. Il y aurait tant d'autres contes à faire de lui qu'on ne finirait pas. Avec cela beaucoup de fonds d'esprit et de conversation, beaucoup de lecture et de mémoire, du savoir même, de l'élégance naturelle et de la pureté de langage ; fort sobre, excepté de fruit et d'eau. On sut, sans que rien eût pu en faire douter, qu'il avait été faire la Cène, un dimanche, au prêche, chez l'Ambassadeur de Hollande ; il s'en vanta même, et dit qu'il avait eu enfin le bonheur de faire la Cène avec ses frères. On en fut d'autant plus surpris qu'il était de race catholique, et qu'aucune Religion n'avait jusqu'alors paru l'occuper ni le retenir. L'éclat de cette folie et le bruit qu'en fit le Clergé, ne permit pas à M. le duc d'Orléans de se contenter d'en rire, comme il eût bien voulu. Il donna donc ordre, au bout de trois ou quatre jours, de l'arrêter et de le mener à la Bastille ; mais, dans l'intervalle, il avait pris le large. La fantaisie le prit d'aller à Lille et de se nommer chez le Commandant. On avait averti aux frontières, et celle-là, comme la plus proche, l'était déjà. Le Commandant s'assura de lui et en rendit compte à M. le Duc d'Orléans, qui le fit mettre dans la citadelle. L'Abbé d'Entragues s'en lassa, et fit là son abjuration, après laquelle il revint enfin à Paris, sans qu'il en fût autre chose, ni à son égard, ni à celui de ses Bénéfices.
Comme on ne pouvait rien imaginer de sérieux d'un homme si frivole, il fut reçu chez Madame la Duchesse, chez Madame la Princesse de Conti, chez Madame du Maine, et dans toutes les maisons qu'il avait accoutumé de fréquenter, et où il était très familier, et reçu comme s'il ne lui était rien arrivé. Il affecta quelque temps de se montrer, à la Messe, avec un grand bréviaire, puis revint, peu à peu, à sa vie et à sa conduite ordinaires. Il ne laissait pas, avec toute la dépravation de ses mœurs et vn jeu qui l'avait souvent dérangé, de donner toute sa vie considérablement aux pauvres, et, avec tous les fruits et la glace qu'il avalait, de passer quatre-vingts ans sans infirmité. Il soutint avec beaucoup de courage et de piété la longue maladie dont il mourut, et il finit fort chrétiennement une vie fort peu chrétienne. »
Mademoiselle de Chartres.
Louis-Adélaïde d'Orléans, appelée d'abord M"" de Chartres, puis M"° d'Orléans, fille du Régent, naquit en 1698 et mourut en 1743. Elle entra comme Religieuse à l'Abbaye royale de Chelles, sous le nom de sœur Bathilde en 1718, devint Abbesse en 1719, et donna sa démission en 1734. Elle s'était retirée au Couvent des Bénédictines de la Madeleine de Tresnel, dans l'Eglise duquel elle fut inhumée.
Sa nomination comme Abbesse de Clielles d'après Saint-Simon.
(XVI-2oO). — « M""" d'Orléans, écrit Saint-Simon, Religieuse professe à Chelles, par fantaisie, humeur et enfance, ne put durer qu'en régnant, où elle était venue pour obéir. L'Abbesse, fille de beaucoup de mérite, sœur du Maréchal de Villars, se lassa bientôt d'une lutte, où Dieu et les hommes étaient pour elle, mais qui lui était devenue insupportable, et qui troublait toute la paix et la régularité de sa maison. Elle ne songea donc qu'à céder et à avoir de quoi vivre ailleurs. Elle obtint douze mille livres de pension du Roi, vint à Paris loger chez son frère, en attendant un appartement dans un Couvent. Elle le trouva chez les Bénédictines du Cherche-Midi, près la Croix-Rouge; elle s'y retira, elle y vécut plusieurs années, faisant l'exemple et les délices de la maison, et y est enfin morte fort regrettée. »
Habitudes singulières de IVllle de Cliartres.
« Pour achever de suite une matière qui ne vaut pas la peine d'être reprise, et dont la fm passe les bornes du temps de ces Mémoires, la Princesse qui lui succéda se lassa bientôt de sa place. Tantôt austère à l'excès, tantôt n'ayant de Religieuse que l'habit; musicienne, chirurgienne, théologienne, directrice, et tout cela par sauts et par bonds, mais avec beaucoup d'es-
prit, toujours fatiguée et dégoûtée de ses diverses situations, incapable de persévérer en aucune, aspirant à d'autres règles et plus encore à la liberté, mais sans vouloir quitter son état de Religieuse, elle se procura enfin la permission de se démettre et de faire nommer à sa place une de ses meilleures amies de la maison, dans laquelle, néanmoins, elle ne put durer longtemps. »
Son établissement dans le couvent des Bénédictines de la Madeleine de Tresnel.
« Elle vint donc s'établir, pour toujours, dans un bel appartement du Couvent des Bénédictines de la Madeleine de Tresnel, auprès duquel M""^ la Duchesse d'Orléans, qui avait quitté Montmartre, s'était fait un établissement magnifique et délicieux, avec une entrée dans la maison, oii elle allait passer les bonnes fêtes et quelquefois se promener. Madame de Chelles, peu à peu, reprit la dévotion et la régularité, et, quoique en Princesse, mena une vie, qui édifia toujours de plus en plus jusqu'à sa mort, qui n^'arriva que plusieurs années après, dans la même maison sans en être sortie. »
— Il faut noter, comme un détail de mœurs fort original, la cérémonie de son installation (XVI-334) : « M"° de Chelles fut enfin bénite en 1719 par le Cardinal de Noailles, au milieu de trente Abbesses. Il y eut des tables pour six cents personnes. Elle en tint une de cinquante couverts, M. le Duc d'Orléans mangea en particulier, avec quelques dames qu'il avait amenées. »
Pieuses représentations adressées au Régent par sa fille.
(XIX-158). — Saint-Simon nous apprend qu'en 1723, lors de la création de beaucoup d'Evêchés et d''Abbayes, le Duc d'Orléans reçut une lettre de sa fille sur cette distribution qui Teffraya et qu'il lut et relut pourtant deux fois. « Elle était admirable sur le choix des sujets et sur l'abus qu'il en faisait, et le menaçait de la colère de Dieu, qui l'en châtierait promptement. Il en fut assez ému, pour en parler et même pour le laisser voir, mais je ne sais s'il en eût profité, il n'en eut pas le temps. »