DK LA PRÉDICATION EN AMÉRIQUE
Pour décrire au juste ce qu'est la prédication en Amérique, il faudrait connaître par soi-même les églises de notre pays dans son immense étendue, et c'est assurément ce dont peu de gens peuvent se vanter. Ceux des étrangers qui ont touché ce sujet, sont des voyageurs dont les livres trahissent une grande ignorance des faits de cet ordre, ou des auteurs qui, sans être sortis de chez eux, jugent sur les échantillons qu'ont pu leur fournir quelques discours imprimés, ou des prédications faites en passant par des ministres américains qui visitaient l'Europe. Or, nous n'avons que très-peu de prédicateurs qui aient publié leurs sermons, et l'on ne saurait attendre d'un homme qui voyage, et souvent pour sa santé, des discours oiî il soit égal à lui-mêmeJ
' Parmi les prédicateurs américains qui visitèrent l'Europe, et dont on y a gardé quelque souvenir, nous [louvons citer les docteurs Mason, Romeyn, Bruen, Henry, Hobart, Emory, Fisk et Clark, tous liommes distingués et maintenant dans leur repos. Vivent encore les révérends docteurs Spring, Humphrey, Cox, M* Auley, Codman, Sprague, Breckinridge, Patfon et le révérend M. Kirk, des églises presbytérienne et congrégationnelle; les révérends docteurs Bethune et Ferris, de l'église réformée tiollandaise ; le révérend docteur M ilnor, MMlvaine (évéque d'Ohio), Meade (évoque de Virginie), lîawks et Tyng, de 'église épiscopale; les révérends docteurs Olin, Capers, président Durbin, et évêque Soûle.
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La prédication aux Etals-Uuis varie consicîèrablement d'un lieu à un autre, et pour la forme, et pour le fond, mais surtout pour la forme. Dans les églises presbytériennes, congrégationalistes, épiscopales, réformées, luthériennes, moraves, le clergé se compose d'hommes qui, presque tous, ont fait, au sein de nos collèges et de nos séminaires, ou d'une manière équivalente, l'étude régulière du latin, du grec, des sciences physiques et morales, et de la théologie. Beaucoup d'entre eux, surtout les plus jeunes, ont aussi quelque connaissance de l'hébreu. Quant aux baptistes, je ne pense pas qu'il y ait plus d'un quart de leurs ministres qui aient fait ces études; c'est d'ailleurs ce qu'il n'est pas facile de dire avec certitude. Les méthodistes sont encore moins bien partagés sous ce rapport, quoique leurs prédicateurs vaillent en général ceux des baptistes. J'en dis autant des presbytériens du Cumberland.
C'est avec beaucoup d'injustice qu'on parle de ces ministres sans études régulières, comme si c'étaient des hommes tout k fait dépourvus d'éducation et de culture littéraire. H en est beaucoup parmi eux qui, à force de travail particulier, ont acquis une mesure considérable de connaissances. Quelques-uns savent passablement de latin et de grec, et, par la lecture de bons livres anglais, la plupart ont développé leur
de l'église méthodiste; les révérends docteurs Wayland, Stowe, Sears et M'^ Murray , des églises baptistes; enfin, le révérend docteur Kurtz et le révérend Riley de l'église luthérienne et de l'église réformée allemande.
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os])rit do miuiière à rendre leur prédication l'orl inléressanle. Ou'on veuille l)irMi, du resle, ne pas s'en élonner. Benjamin Franklin n'entendait rien aux langues mortes, et des modernes il ne possédait guère que le français, à côté de sa langue maternelle; cependant, peu d'hommes en son temps eurent plus d'instruction quelui ou écrivirent avec plus de pureté. J'en dis autant de Washingion. Qui est-ce encore qui se servit de sa langue avec plus de bonheur et de puissance que Bunyan ? Quels écrits théologiques sont meilleurs que ceux d'André FuUer? Et toutefois, ni Fuller, ni Bunyan, n'avaient fréquenté les collèges.
On se figure communément que les prédicateurs méthodistes en tournée ne doivent pas avoir le temps de lire. C'est une erreur. Ils sont ordinairement deux pour desservir un arrondissement. Tandis que l'un des deux est en course, l'autre s'occupe à dresser ses rapports, à faire sa correspondance, à poursuivre ses études; et ce qui prouve qu'ils ne négligent pas ce dernier point, c'est l'excellence de leur prédication. Beaucoup même de baptistes étudient sans relâche, et préparent soigneusement leurs discours. Si l'on en voit dont on ne puisse pas dire la môme chose, toujours est-il qu'ils lisent et relisent avec grande attention leurs auteurs favoris.
Presque tous les ecclésiastiques épiscopaux et congrégationnels écrivent leurs sermons et les lisent plus ou moins servilement. J'en dis aulanl de beaucoup de presbytériens et de réformés hollandais, et même de quelques baptistes. Mais la grande majorité des mi-
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iiislres appartenant aux autres communions évangéliques, ne lisent, ni n'écrivent d'un bout à l'autre leurs discours. Après avoir médité convenablement leur sujet, ils en notent les principaux chefs et montent ainsi en chaire. Ecrire et apprendre par cœur est donc ce qu'il y a de plus rare au milieu de nous. Ce qu'on a écrit, on le lit; mais c'est communément d'abondance que parlent les messagers de la bonne nouvelle ; ce qui ne veut pas dire sans préparation.
Le débit de ceux de nos ministres qui lisent n'est pas en général très-animé. Il l'est toutefois assez pour captiver l'attention d'auditeurs qui ne prennent pas le son pour le sens, et qui préfèrent à de la déclamation un discours bien raisonné, bien écrit et d'une instruction solide. J'ai vu partout qu'il est moins aisé de lire d'une manière attrayante, que de parler avec chaleur et avec facilité ; malgré cela, j'ai cru remarquer que les esprits cultivés aiment généralement mieux une lecture.
Il y a toutefois chez les prédicateurs qui prêchent d'abondance plus de vie et de ce qui constitue l'orateur. Peut-être ont-ils moins d'ordre et de clarté dans leurs idées, et leur arrive-t-il aisément de se répéter; mais leur méthode ne les empêchant pas d'être instructifs, il faut convenir qu'elle est plus favorable à la persuasion. La vérité est toute pleine de puissance, quand elle a pour interprèles les yeux de l'orateur et l'accent d'une voix qui s'anime.
Le nombre des ministres évangéliques des Etats- Unis qui OUI fait des études régulières peut bien s'éle-
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ver à 7,000. Quoiciu'il y en ait assez qui ne mamjuent pas (le L'iialeur dans leur ('(locution, pris en masse, ils sont plus froids que les grands prédicateurs d'Angleterre et d'Irlande, de France et d'Allemagne, et même de Danemark et de Suède. On ne saurait adresser le môme reproche à ceux de nos ministres qui n'ont pas suivi les collèges. Ainsi les méthodistes. Assujettis à quatre années d'épreuves avant de recevoir l'ordination d'anciens, ou prêtres, ils doivent, pendant ce temps, lire certains livres dans un ordre déterminé, mais tout en commençant leurs tournées d'évangélisation. C'est de la sorte qu'ils appliquent au fur et à mesure leurs connaissances, et que celles-ci s'assimilent pour ainsi dire à leur existence même. Et tandis que les études régulières de l'école ont souvent pour effet d'attiédir le zèle des jeunes gens les mieux disposés, on conçoit au contraire que le méthodiste, qui s'envisage comme appelé de Dieu à la prédication de l'Evangile, sente son zèle s'enflammer de plus en plus par la préparation même qui lui est prescrite. Ensuite, comme il ne s'adresse généralement qu'à des assemblées peu nombreuses, composées surtout de gens simples et pauvres, il est moins intimidé qu'un jeune homme qui, pour avoir passé quelques années dans un collège et quelques années encore dans un séminaire, s'est formé un goût si délicat, est devenu si sensible aux plus légères fautes contre la grammaire et la rhétorique, qu'il craint presque d'ouvrir la bouche, afin de ne les pas offenser l'une et l'autre. Le grand avantage d'ailleurs que possèdent les mi-
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nislres itinérants des méthodistes, c'est de pouvoir répéter le même discours en huit ou dix endroits dans leur arrondissement. On conçoit quelle facilité cela leur donne pour l'améliorer; d'autant plus qu'il n'est point écrit. Aussi n'avons-nous personne qui acquière aussi promptement la véritable éloquence. La diction des n:élhodistes laisse souvent beaucoup à désirer; mais, SQus ce rapport même, ils sont quelquefois étonnants, et l'on ne peut contester qu'en somme leurs discours ne produise:;t plus d'effet que ceux de nos lettrés.
Tout ceci s'applique également aux presbytériens du Cumberland, sur lesquels nous aurons à revenir plus tard, et qui ne se trouvent qu'à l'Ouest et dans le Texas. Ils ont aussi leurs prédicateurs itinérants, et la plupart d'entre eux n'ont pas fait d'études régulières. Il en est à peu près de même des ministres baplistes. Je dis à peu près, attendu qu'ils iiont pas l'avantage des prédications itinérantes, et que beaucoup d'entre eux sont trop occupés de leurs affaires temporelles pour consacrer de longues heures à l'étude. Toujours est-il qu'ils ne manquent pas d'éloquence ni d'énergie. Par fois un peu familiers, ils ne laissent pas de produire un grand effet. On voit qu'ils sont plus occupés des idées que du langage, plus désireux de toucher les cœurs que de gagner des applaudissements.
Quelques touristes se sont divertis à jeter du ridicule sur ces ministres de Christ, dont ils se plaisent à exagérer l'ignorance et le défaut de culture, afin
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d'en amuser leurs lecteurs. Malheureux! qui n'ont pas su aj)|)r6cier l'excellence des travaux de ces hommes humbles, plus utiles à la classe de leurs auditeurs,* que ne le seraient les savants docteurs des universités. Je les ai vus à l'œuvre, presque dans toutes les parties des Etats-Unis, et s'il en est, j'en conviens, qui, par leur ignorance, leurs bizarreries et leur incapacité, compromettent le saint ministère et font k la religion plus de mal que de bien,^ somme toute ces ministres qu'on appelle des ignorants et des eniagés (ranters) sont une grande bénédiction pour le pays. Celui qui traiterait les Américains de sauvages, parce qu'on ne trouve pas |)artout au milieu d'eux les rafinements du luxe parisien, ou les somptuosités de Londres, ne dévoilerait pas plus son défaut de bon sens, que s'il venait à mépriser la simple prédication d'un homme qui monte dans la chaire, l'esprit riche de connaissances religieuses acquises
* Ce n'est pas à dire que ces prédicateurs «illettrés» n'aient pour auditeurs que des pauvres'et des ignorants. Soit dans le nord, soit dans le sud, ils sont suivis au contraire par bon nombre d'hommes marquants. Mais il est une gloire qu'il ne faut pas leur ôter, c'est d'avoir su plus que personne « annoncer l'Evangile aux pauvres. »
* Sans se joindre à ceux qui déclament contre les études qu'on impose généralement aux jeunes gens qui veulent entrer dans le saint ministère, il est permis de se demander si les universités et les académies ne se convertissent pas trop aisément en une sorte de manufacture de ministres, et s'il n'en sort pas bien souvent des hommes qui, « par leur ignorance, leurs bizarreries et leur incapa- » cité (pour ne rien dire de plus), compromettent le saint ministère » et font à la religion plus de mal que de bien ? » {Traducteur.)