LA RELIGION EN AMKHIOUK. LIV. V
d'envie et de conlenlion toujours funeste aux procçrès d'un réveil religieux, et celui*ci s'arrêta en 1753. Malgré le déplorable mélange qu'y sema la misère humaine, les résultais montrèrent qu'en somme l'œuvre avait été dirigée par le Seigneur. Les personnes le mieux placées pour évaluer le nombre de ceux dont la conduite subséquente prouva la sincérité, estiment qu'il s'éleva, dans la Nouvelle-Angleterre seulement, à 30,000, et la population totale était de 300,000 âmes. Il yen eut, outre cela, plusieurs milliers parmi les presbytériens de New-York, de New-Jersey, de Pensylvanie et des colonies du sud.
A cette même époque, il se passait chez les aborigènes indiens des choses dont le récit ne peut manquer d'intérêt pour nos lecteurs.
Au mois de juin 1740, David Brainard , missionnaire dont le zèle et la piété sont connus de tout le monde, commença ses travaux auprès d'un petit rassemblement d'Indiens dans le New-Jersey. Pendant les six premières semaines , ils manifestèrent une indifférence tellement stupide qu'il était sur le point d'abandonner son œuvre, le désespoir dans l'âme, lorsqu'il reprit quelque courage par la conversion de son interprète. Le soin que cet homme mit dès lors à son office, la chaleur et l'onction avec laquelle il rendait les discours du missionnaire, frappèrent d'étonnement les Indiens et captivèrent leur attention. «Le 8 août, » dit Brainard dans son journal que j'abrège un peu, «je prêchai à soixante-dix Indiens; ils suivirent avec un intérêt visible le discours que je leur
noif;umaiii
CnAP. VII. UKVEILS RELlGliiDX. 49
adressai; mais ce fut surtout quand je leur parlai à chacun en particulier, que la puissance de Dieu sembla descendre sur eux « telle qu'un vent véhément. » Vieux et jeunes en furent comme terrassés. Des vieillards de l'un et de l'autre sexe, qui étaient depuis bien des années de misérables ivrognes, et quelques enfants aussi , donnèrent tous les signes d'une véritable détresse. Un individu, après avoir été meurtrier, exerçait la magie et se livrait à l'ivrognerie ; il se mit à pousser de grands cris, et tout en larmes il demandait miséricorde. Une jeune femme qui , jusque-là sans doute, ignorait qu'elle eût une âme, était venue voir de quoi il s'agissait. L'ayant rencontrée en chemin, je lui disque j'allais prêcher à son peuple. Elle de rire et de se moquer. Mais je n'avais pas encore fini ma prédication que cette pauvre femme sentit qu'elle avait un compte à rendre, et dès ce moment elle fut saisie d'une telle inquiétude au sujet de son salut, qu'elle semblait comme « transpercée par une flèche.» Des scènes de ce genre se répétèrent durant huit semaines. Quelques mois après, en portant un regard rétrograde sur ces réveils , Brainard fait l'observation que ce mouvement des esprits n'eut jamais lieu par l'effet de prédications effrayantes, mais qu'on le vit toujours succéder aux discours qui roulaient sur la compassion du Sauveur, sur les abondantes richesses de l'Evangile, sur les offres gratuites que la grâce de Dieu fait aux pécheurs. A quoi il ajoute : « Je ne mets pas en doute que ces pauvres gens n'aient acquis en ce peu de temps, par l'influence du Saint-Esprit, plus II. 4
50 i.A iu:i.i«;iii\ i;.\ aukukji i;. i.iv. v
d'inslruclion chrélicmie que beaucoup d'autres n'en ac'(|uit''reiit pur un enseipjnenieiil de longue haleine. Ils paraissent avoir décidément l'onipu avec l'ivrognerie , le péché « qui les assiège le plus aisément. » Ils sentent si bien le devoir de la justice et de la probité, qu'ils sont tout occupés à payer de vieilles dettes dont ils avaient perdu la mémoire. Ils savent maintenant ce que c'est qu'aimer de la vraie charité. Puis, on ne les voit point parler légèrement des consolations dont leurs âmes jouissent; c'est toujours avec un accent solennel et pénétré , avec des larmes et un cœur vraiment ému. » — Après une épreuve de quelques mois, il baptisa quarante-sept Indiens ; leur communauté ne comptait guère qu'une centaine d'individus. « N'est- » cepas là, » dit le missionnaire , « une œuvre évi- » dente de la grâce de Dieu , et une œuvre qui dé- » passe tout ce qu'on pouvait raisonnablement atten- » dre. »
Les cinquante ans qui suivirent furent des années de commotions politiques et de guerres continuelles; d'abord en Ire l'Angleterre et la France qui se disputaient l'Amérique du Nord, puis entre les colonies et la Métropole. Durant tout ce temps, les passions étaient trop excitées pour que les progrès de l'Évangile ne s'en ressentissent point. Les réveils toutefois ne discontinuèrent pas complètement. J'ai été frappé de voir , au contraire , combien de réveils admirables suivirent cette fâcheuse période , et comment ils avai*ent été préparés de longue main par le mouvement religieux qui, durant ces années même de guerre
et de trouble , s'élait maintenu et constamment reproduit en divers lieux.
C'est ainsi qu'on atteignit ce qu'on appelle l'ère des réveils modernes, ère qui date de la fin du siècle passé. Il y eut d'abord cbez les chrétiens un zèle tout nouveau pour la prière , et de vives sollicitudes à la vue des progrès rapides de Tincrédulilé. Les crimes et les habitudes vicieuses d'une longue guerre n'y avaient que trop disposé les cœurs, et la révolution française semblait promettre aux ennemis du christianisme un prompt triomphe. La foi des peuples était ébranlée. Les jeunes gens surtout voyaient déjà poindre, leur semblait-il, un nouvel ordre de choses, où le christianisme serait mis de côté comme tant d'autres vieilleries. Ce fut donc alors que les enfants de Dieu coururent au trône de la grâce avec une ardeur toute rajeunie, demandant au Saint-Esprit d'élever son étendard contre l'invasion de l'ennemi.
Il y avait encore un autre sujet d'inquiétude. On ne voyait pas trop comment satisfaire aux besoins religieux des colonies qui se portaient dans les déserts de l'Ouest, avec une fureurjusque-là sans égale. Il y avait tout lieu de craindre que, si l'on abandonnait à euxmêmes ces émigrants, ils ne laissassent derrière eux, dans leur marche rapide, toutes les institutions du christianisme. C'est ce qui produisit au sein des anciens Etats un esprit missionnaire qui fut le salut des Etats plus récents. Le Massachusets surtout et le Conneclicut, d'oiî sortaient chaque année des myriades de colons pour l'Ouest , épousèrent avec un vif
52 i.A i«i<:r i(;ioN en amkkioi i:. i.iv. v
inlérôl celle noble cause. Les églises facilitèrent l'œuvre par d'abondanles souscriptions; et comme il n'y avait pas moyen d'avoir partout des missionnaires à poste tixe, on vit des pasteurs remettre pour quelque temps leur église aux soins de leurs frères du voisinage, et faire de longs voyages d'évangélisation dans les nouveaux Etals.
Dieu bénit ces prières et les travaux entrepris pour sa gloire. Nombre d'églises, dans l'intérieur du Connecticut et du iMassach usais, reçurent en 1797 une effusion du Saiul-Esprit qui s'étendit progressivement de lieu en lieu. Dès le principe, on se mit en garde contre les excès de zèle qui avaient compromis le réveil de 1740, et l'on obtint d'admirables succès. Nos pays n'eurent peut-être jamais une série de réveils où tout demeurât plus calme, plus pur, et dont les effets se soient autant prolongés. Pour en étendre les bienfaits, on vil les églises qui jouissaient de la présence de Dieu dans leur sein , choisir quelques-uns de leurs ministres et les envoyer, deux à deux, prêcher le réveil dans les églises du voisinage. Leur arrivée était annoncée d'avance et d'immenses auditoires se réunissaient pour les entendre. Leur parole avait cette ferveur et ces formes incisives et pénétrantes qui atteignent le fond des âmes, et qu'on ne retrouve jamais au même point, en d'autres circonstances. Les églises qu'ils visitaient, s'étaient d'ailleurs préparées à leurs prédications au moyen du jeûne et de la prière ; puis, animées par leur présence, elles redoublaient d'activité dans leurs supplications.
CHAP. VII. HÉVEll.S KEMGIEUX. 53
Aussi y en eut-il un grand nombre que le Saint-Esprit daigna bénir ininiédialement. Voilà de quelle manière l'œuvre de Dieu se fit en plus de cent villes du Massachusets et du Connecticut, et dans un nombre encore plus considérable de localités appartenant aux nouveaux établissements de Yermont, deNew-Hampshire, du Maine et de New-York, champ qui venait de s'ouvrir aux travaux missionnaires.
Cependant les presbytériens dont j'ai déjà parlé, se mettant aussi à l'œuvre avec un môme zèle, obtinrent des résultats analogues. Par eux l'esprit des réveils passa les monts Alleghanys. L'an 1801 , le Kentucky vit naître un réveil qui s'étendit sur tous les points de cet Etat, et qui, durant les deux années suivantes, gagna du terrain au Nord et au Midi, sur une ligne de 600 milles en longueur. Dans ces contrées à peine encore civilisées, les réveils eurent des taches qui les rendirent, un moment, assez suspects aux chrétiens de l'Est; et il n*est pas douteux que, parmi ces multitudes qui participèrent au mouvement général, il ne se soit trouvé bien des individus pour lesquels il n'y eut là qu'une excitation plus ou moins factice. Mais quant à ce qu'il faut penser du caractère général de l'œuvre , nous avons le témoignage d'un des ecclésiastiques les plus éclairés d'en Ire les presbytériens de Virginie. Il s'était rendu sur les lieux mêmes pour juger des choses par ses propres yeux. A tout prendre, dit-il, je regarde le réveil du Kentucky comme un des plus extraordinaires de ceux qui ranimèrent jamais l'Eglise du Christ. Il s'adapte d'ailleurs, on ne peut mieux, aux
bk LA RELIGION KN AMÉRIQUE. LIV. V
circonstances locales. L'incrédulilé Irioniphail et la religion s'en allait mourir. Il fallait (luelqiie chose d'inattendu pour fixer les pensées d'un peuple léger qui, frappé d'une sorte de frénésie, en venaità se persuader que le christianisme est une fahie et l'éternité une illusion. C'est ce que le réveil a fait. Confondant l'incrédulité, il a produit, chez un nombre de personnes vraiment incalculable , les impressions les plus sérieuses.
L'année 1802, en réponse à d'abondantes prières, le Saint-Esprit répandit sa grâce d'une manière remarquable sur le collège de Yale, dont le révérend Timothée Dwight, docteur en théologie, était alors président. Un réveil religieux , au sein d'une institution scientifique, offre un intérêt assez grand pour qu'on nous permette quelques détails. Nous les donnerons tels que nous les a communiqués le révérend Noë Porter, docteur en théologie, qui appartenait alors à ce collège. « Il y eut d'abord chez les étudiants un vif désir d'obtenir, pour leur collège, les grâces qu'ils avaient vues se répandre en maintes églises. Pendant plusieurs mois, ils se réunirent une fois par semaine dans une chambre haute, et, « toutd'un accord, » ils offraient à Dieu leurs prières et leurs supplications. Ceux qui ont survécu jusqu'à ce jour, se souviennent encore de ces heureux temps où les cœurs étaient si ouverts, les communications si franches et la lutte avec Dieu si animée. Au printemps déjà, l'on commença d'apercevoir quelques résultats. Il fut manifeste qu'un grand nombre d'étudiants avaient reçu
CHAP. VII. HKVEII.S UKLIGM UIX. 55
de sérieuses impressions. Le séminaire allait voir, pour ainsi dire, un nouvel ordre de choses; car le Seigneur l'avait visité dans la plénitude de sa force et de sa grâce. Ceux qui avaient jusque-là gardé pour eux leurs convictions, ignorant qu'il y avait des âmes toutes prêles à y sympathiser, se mirent dès lors à parler avec courage, et beaucoup d'autres se joignirent à eux, désireux qu'ils étaient de participer aux mêmes bénédictions. Si bien que, dans les dix derniers jours du semestre, il n'y eut pas moins de cinquante étudiants qui devinrent sérieux. De jour en jour, et pour ainsi dire d'heure en heure, on en voyait se ranger sous l'obéissance de Dieu. Ce fut une époque vraiment mémorable. Nul encore n'avait l'idée de semblables triomphes de la grâce du Seigneur. Le' changement qui survint dans les individus et dans l'ensemble du collège, fut si éclatant et à la fois si soudain, que ceux qui l'avaient sollicité en éprouvaient autant de surprise que de joie; et ceux qui ne savaient pas « ce que tout cela signifiait, y> étaient dans une sorte de stupeur. Où que se rencontrassent les étudiants, dans leurs chambres ou à la chapelle, dans les salles ou dans la cour du collège, au milieu même des promenades publiques, partout on sentait que Dieu était avec eux. Leurs pensées et leurs conversations n'avaient qu'un seul objet, le salut. Aux profondes émotions d'une repentance amère, succéda bientôt une paix non moins remarquable. Et toutefois, au fort de ce combat spirituel et sous des impressions si vives, il n'y eut chez eux rien qui sentît le fana-