CHAPITRE IV
Mais c'est surtout dans les nouveaux établissements de l'ouest et dans les villages naissants des portions jusqu'ici inhabitées des Etats atlantiques, que la difficulté est plus grande et qu'on admire d'autant plus la puissance du système volontaire. Un exemple fera comprendre comment la chose se passe journellement.^
Je suppose un établissement en formation dans une forêt du nord deTIndiana. Durant le cours de trois ou quatre années un nombre considérable d'émigrants s'y sont fixés à un mille ou deux les uns des autres. Chacun d'eux a éclairci la forêt tout autour de lui, et il a
* Voyez l'ouvrage des docteurs Ueid et -Mathieson, et celui du D"^ Lang, qui contiennent l'un et l'autre des renseignements fort exacts sur ce point.
* Journellement, n'est pas trop fort ; car s'il faut qu'il se construise chaque année aux Etats-Unis plus de huit cents églises , cela fait bien deux églises au moins chaque jour. (Trad.)
362 LA UHLir.lON EN AMÉKIOUU. LIV. IV
entouré d'uii endos des ul)jun[>s où se voient encore be<utcou|) d'arbres debout, mais morts. Peu à peu le pays prend quelque air de civilisation.
Au point central de l'établissement se forme un petit village prôsde l'aubergeet du forgeron. Bientôt un charpentier vient s'y établir; ainsi fait un tailleur, puis un cordonnier, un charron, un chapelier. Le fils d'Esculape ne manquera pas d'arriver à son tour; peutêtre est-il le plus occupé de tous, heureux encore s'il ne lui arrive pas tout à l'heure deux ou trois collègues. Naturellement aussi le marchand en détail ne manque pas d'y venir étaler son magasin. Enfln, dès que le village prend un peu l'apparence d'une ville qui pourrait bien devenir chef-lieu de comté, quoique les arbres de la forêt en coupent encore les rues, voici une demidouzaine déjeunes avocats qui accroissent la population et qui offrent leurs services à ceux qui ont commis quelque méfait, aussi bien qu'à ceux qui souffrent du méfait d'autrui.
Mais avant même que la population ait pris ce développement, il s'est trouvé dans ce rassemblement hétérogène d'Américains venant des anciens Etals et d'échappés de l'Europe, un homme qui fit un jour à ses voisins la proposition de se pourvoir d'une église , ou de quelque local du moins oiî l'on pût rendre un culte à Dieu. Car il serait bien extraordinaire qu'il n'y eût pas là une ou deux femmes pieuses, ou un père de famille, soupirant après les douceurs du sanctuaire, douceurs qu'ils goûtaient jadis dans les pays de l'Est. Qu'y a-t-il donc à faire? Quelqu'un propose
de bâtir une grande maison d'école qui puisse servir aussi de salle de réunion pour le culte. Ce n'est pas plus tôt dit, qu'on raet la main à l'œuvre. L'édifice, pour commencer, ne sera pas beau. Quelques arbres grossièrement équarris en feront la façon ; mais c'est un provisoire qui ne doit durer qu'un petit nombre d'années. Comme d'ailleurs il s'agit d'une salle destinée à des chrétiens de dénominations diverses et que l'on entend l'ouvrir à tout prédicateur qui voudra bien y prêcher en passant, on donne un avis général à ceux du voisinage. Aussitôt un ministre baptiste y vient prêcher dans la soirée, puis un presbytérien, puis un méthodiste. Celui-ci ne tarde pas à organiser ses courses de manière à visiter la nouvelle église chaque quinzaine, et le pasteur presbytérien, dont la congrégation réside à dix ou quinze milles de là, s'engage à prêcher une fois par mois.
Cependant, grâce à l'augmentation des habitants, la maison d'école devient trop petite, pour les assemblées du dimanche surtout. C'est alors qu'on bâtit décidément une église en poutres bien jointes et proprement planchéiée. Cette église, qui va faire désormais l'ornement du village, peut contenir de 200 à 300 personnes; et comme elle fut construite pour le bien de tous, elle sera ouverte à toutes les sectes de l'endroit, et à d'autres encore par-dessus. Car fût-ce même un ministre Swedenborgien qui, passant par là, manifeste l'intention de prêcher, il est sûr d'avoir un auditoire, bien que personne dans la localité ne partage ses vues et n'en ait seulement entendu
364 l.A KEI.IGION KN A.VIKRIQCE. I.IV. IV
parler, lanl celle secle esl peu considérable en Amérique.
Ces églises ou lieux de réunions temporaires portent en plusieurs endroits un nom assez bizarre. On les appelle des églises rcpublicmnes , par la raison qu'elles s'ouvrent également et librement à tous les cultes. Mais au bout d'un certain temps, les presbytériens, les méthodistes ou les baplisles du village, désirent un pasteur et une église pour eux seuls. Ils s'établissent donc à part el le local primitif devient enfin la propriété d'une communion particulière; à moins qu'il ne demeure vacant, parce que tous se sont construit quelque chose de mieux. Vacant! pas entièrement toutefois. On le verra, dans l'occasion, servir à quelque prêtre romain en passage, ou à quelque prédicateur universaliste.
Voilà ce qui a lieu presque partout ; car il est rare que, dans un nouvel établissement, une secte quelconque soit assez nombreuse pour avoir d'entrée une église à elle; il faut tout au moins qu'elle commence par se réunir dans une chambre d'école, ou en maison particulière.
Quand un de ces nouveaux établissements de l'ouest est un peu bien situé, c'est merveilleux avec quelle rapidité la population s'y accroît. Eu 1831, visitant , pour le compte d'une de nos sociétés de bienfaisance, tous les Etats de l'ouest, je me trouvai, au mois de février, avec un respectable ministre baptiste, dans la ville naissante de Monlgomery. Ce n'était encore qu'un village. Le soir du second jour, nous prêchâmes
dans une vaste salle d'école, seul endroit où l'on pût célébrer le culte, sil m'en souvient bien. Nous eûmes une bonne congrégation , quoi qu'il y eût un cirque tout à côté. Trois ans après , faisant la même tournée, je passai deux ou trois jours à Montgomery, et sur ces trois jours il y eut un dimanche. Quel contraste avec le passé ! Je prêchai à plus de 600 personnes dans une église presbytérienne construite proprement en bois et de toute manière très-conforlable. L'église, qui comptait 100 communiants, avait appelé un jeune pasteur auquel elle faisait un traitement de 1000 dollars. Le soir je prêchai dans une église baptisle. Celle-ci , encore inachevée, était bâtie en briques et pouvait contenir liois cents personnes. Outre cela, il y avait une église méthodiste épiscopale et une église méthodiste protestante, de dimensions pareilles à l'église baplisle; puis une église épiscopale protestante aussi grande, mais oîi, selon toute apparence, se réunissaient moins d'auditeurs ; enfin une église catholique assez petite, je crois. El tout cela dans le cours de trois années! Il faut bien dire que l'une d'elles avait été marquée par un réveil religieux qui avait amené beaucoup d'âmes à la connaissance du salut; aussi ne prétends-je pas qu'il se fasse partout de tels miracles, mais dans une mesure différente les églises s'étendent généralement do celte manière.
La ville de Rochester, par exemple, qui, en 1840, comptait 22,000 habitants et viiigl-deux églises,' dont
* Voyez le tableau qui termine le chapitre précédent. [Trad.)
366 l.A RELIGION EN AMÉUIQIIB. LIV. IV
plusieurs pcuveiil coulenirdc mille à douze cents personnes, n'était, il y a vingt-cinq ans, qu'un misérable hameau dont les maisons éparses sur les bords du Genessée à son entrée dans le lac Ontario, se sont réunies comme par enchantement pour former une cité florissante. Elle est fameuse par ses nombreux moulins et par l'immense quantité de farine qu'elle confectionne.
Avant de quitter cette portion de mon sujet , il n'est pas inutile que je dise quelques mots de la manière dont se traitent, en Amérique, les intérêts matériels des églises. J'ai déjà touché ce point en passant.
Les biens d'église de toute nature sont sous la curatelle de lîdéi-commissaires,ou curateurs, choisis par la congrégation propriétaire de ces biens. Les curateurs, au nombre de deux, ou de trois, ou plus encore, rendent compte de temps en temps à la congrégation. Ce sont eux qui , pour l'ordinaire, recueillent l'argent qui sert au traitement du pasteur. Enfin, l'on ne peut, sans leur consentement, prêter l'église pour y célébrer un autre culte.
Souvent il arrive, dans les villes, que les églises, appartenant à une communion, sont toutes sous une même curatelle : il en est ainsi des églises méthodistes épiscopales de New-York. Quatre des églises réformées hollandaises de cette même ville appartiennent à une seule corporation. Mais, en général, chaque église ou congrégation a ses curateurs particuliers, et ménage par eux ses affaires temporelles comme elle l'entend.