‹ La religion aux États-Unis d'AmériqueChapitre 19 sur 185 · ÉTUDE DES INSTITUTIONS RELIGIEUSES DES ETATS-UNIS · texte numérisé non relu

ÉTUDE DES INSTITUTIONS RELIGIEUSES DES ETATS-UNIS

En religion comme en politique, si nous voulons bien saisir l'esprit et le caractère des Etats-Unis, nous devrons étudier l'histoire religieuse de l'Angleterre, puis celle des pays qui, par de nombreuses émigrations, n'ont pu qu'exercer à cet égard une grande influence sur l'Amérique. Il est de fait que nos institutions religieuses se ressentent, beaucoup plus que notre système

politique, de la présence, au milieu de nous, des colons originaires de Hollande, de France et d'autres parties du continent européen, sans oublier ceux d'Ecosse et d'Irlande.

Que des hommes habitués aux spéculations philosophiques déterminent à priori le genre de religion qui s'adapte le mieux aux institutions démocratiques, toujours restera-t-il à voir si les faits sont d'accord avec la théorie. Je me permets d'appliquer au second ouvrage de M. de Toqueville cette réflexion toute simple. 11 y a quelque chose de fort séduisant dans les inductions d'un esprit ingénieux, et l'on se laisse aisément aller à les prendre pour la réalité, mais encore ne fautil pas trop donner à l'imagination dans les questions de cette nature.

Pour m'en tenir à deux ou trois seulement des assertions de M. de Toqueville qui montrent combien il a mal compris l'Amérique religieuse, il dit quelque part: « Aux Etats-Unis, la majorité se charge de fournir aux individus une foule d'opinions toutes faites, et les soulage ainsi de l'obligation de s'en former qui leur soient propres. Il y a un grand nombre de théories en matière de philosophie, de morale ou de politique, que chacun y adopte ainsi sans examen , sur la foi du public ; et si l'on regarde de près, on verra que la religion ellemême y règne bien moins comme doctrine révélée que comme opinion commune. * »

Or, quoi qu'on veuille penser de l'Amérique, il est

* La démocratie en Amérique, 2« partie, tome î, chap. 2.

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impossible de Irouver un pays oîi celle observalion soil moins vraie. Nulle pari le peuple n'esl plus ardent a demander qu'on lui rende raison de tout; c'est une exigence de chaque moment, un fait qu'on peut dire universel. Nulle part les prédicateurs ne sont plus appelés à développer les arguments qui démontrent la divinité du christianisme; ce sujet se traite sur tous les Ions et sous toutes les formes, et il n'y aurait pas moyen de faire autrement.

M. de Toqueville dit encore : «Aux Etats-Unis, les sectes chrétiennes varient à l'infini et se modifient sans cesse ; mais le christianisme lui-même est un fait établi et irrésistible qu'on n'entreprend point d'attaquer ni de défendre... Les Américains, ayant admis sans examen les principaux dogmes de la religion chrétienne, sont obligés de recevoir de la même manière un grand nombre de vérités qui en découlent et qui y tiennent. * »

Voilà certes de quoi surprendre un Américain qui connaît un tant soit peu son pays. Il faut être bien préoccupé d'une théorie pour s'écarter à ce point de la réalité. M. de Toqueville n'oublie pas que la so-

1 La démocratie en Amérique, 2« partie, tome I, chap. 1. — L'ouvrage de M. de Toqueville a, sans contredit, un très-grand mérite, surtout la première partie ; mais le but dans lequel il l'a écrit lui a fait souvent voir les objets sous un faux jour. Cela n'empêche pas qu'en bien des choses il ne soit vraiment excellent, et je ne connais pas d'étranger qui ait mieux saisi l'esprit de nos institutions. Toujours est-il que, pour le pénétrer parfaitement, il faut en quelque sorte l'avoir sucé avec le lait.

ciélé anglo-américaine doit son existence à la religion; mais ce qu'il paraît oublier, c'est que la religion des colons n'était point celle qui interdit le libre examen, et qui fait un devoir d'accepter comme vrai ce qui est cru généralement, n'importe la gravité de l'objet. Ce ne fut là, dans aucun temps, le caractère du véritable protestantisme.

Rappellerai-je, après cela, cette autre assertion du même auteur, que, « dans les pays démocratiques, l'esprit humain tend au panthéisme? » Je demanderai quels sont les faits, anciens ou modernes, qui justihent cette thèse. — Mais c'en est assez. Tout ce que je veux en citant ici l'ouvrage, d'ailleurs si remarquable, de M. de Toqueville, c'est de montrer qu'il ne faut pas songer à expliquer par des raisonnements à priori , quelque ingénieux et qnelque plausibles (ju'ils soient, les phénomènes que présente l'état religeux de l'Amérique.

Il sera plus sûr de nous rappeler purement et simplement quel était le caractère des premiers colons venus d'Angleterre. Pour nous rendre compte des instilulions chrétiennes qu'ils fondèrent dans le Nouveau-Monde, ne perdons pas de vue leur point de départ.

C'est une histoire digne du plus haut intérêt, que celle du christianisme dans la Grande-Bretagne, à la prendre dès les premiers siècles. L'Évangile y est apporté par des missionnaires de l' Asie-Mineure. Les hommes de race celtique le reçoivent. D'accord avec les chrétiens de l'Irlande et de la France, ceux de

l'Angleterre repoussent les prùlenlions de Rome. Celle-ci, venant à la suite de l'invasion saxonne, se soumet les chrétiens qu'elle accuse d'hérésie. Les Anglo-Saxons se convertissent à leur tour, mais bientôt ils se brouillent avec la hiérarchie papale. Après quoi vient la conquête par les Normands, et, avec elle, de nouveaux efforts pour consommer l'assujettissement spirituel de l'église britannique et irlandaise. Mais Dieu se suscite de fidèles témoins parmi les Anglo-Saxons. Wickliffe et quelques autres élèvent contre Rome une opposition redoutable qui fait luire enfin l'aurore de la réformation.

Telle est la suite des événements dont se compose l'histoire religieuse de l'Angleterre jusqu'au XVP siècle. La réformation, dont nous voyons à cette époque les heureux préliminaires, se lie incontestablement, dans la Providence de Dieu, avec la résistance persévérante et fidèle que les anciennes églises avaient opposée à l'erreur. Le feu sacré couvait sous la cendre , et, débarrassé des décombres dont les siècles l'avaient recouvert, il s'enflamma de rechef au souffle de l'Esprit de Dieu et au contact de sa Parole.

C'est ainsi que la nation anglaise ressaisit la lumière, et que se prépara le peuple qui devait fonder, dans le Nouveau-Monde, un empire chrétien. Les colons durent à l'Évangile leurs meilleures qualités. Leur amour même pour la liberté politique provenait des luttes qu'ils avaient dû soutenir, en Angleterre, dans l'intérêt de la conscience; luttes longues et douloureuses où la foi seule put les affermir. Ce fut la

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religion qui les fil abandonner leur pays nalal, plutôt que d'accepter une tyrannie qui menaçait leurs âmes immortelles.

Sous le poids des persécutions, ils examinèrent les grandes questions des droits de l'homme, la nature et l'étendue du pouvoir civil, le point enfin où l'obéissance cesse d'être un devoir. On peut leur appliquer ce que Mackinlosh dit de Bunyan : «Les traitements cruels qu'il essuya lui firent résoudre en son esprit le problème de la liberté religieuse, jusqu'à pouvoir confondre, par le raisonnement, les plus subtils et les plus savants de ses persécuteurs. » Les Américains ont transmis à leur postérité des convictions chèreuient acquises, et leur postérité n'a ni répudié ni dilapidé ce noble héritage.

Les institutions politiques des colonies puritaines de la Nouvelle-Angleterre doivent donc s'expliquer par leur religion, el non leur religion par leurs institutions politiques. Celle remarque s'applique également aux autres colonies. Et si le lecteur veut savoir ce qu'étaient ces puritains, qu'il lise l'éloge qu'en a fait une plume qu'on ne saurait suspecter de partialité pour leurs principes religieux, quels que soient les rapports qu'on voie entre ces principes et la politique.

«Les puritains étaient des hommes dont le caractère s'était formé dans la contemplation d'êtres supérieurs à l'humanité et d'intérêts éternels. Non contents de reconnaître l'action générale du gouvernement suprême de la Providence , ils attribuaient tous les événements à la volonté du Grand Etre pour la puis-

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sancc duquel rien n'est trop vaste et dont la vigilance no trouve rien de troi) petit. Le connaître, le servir, jouir de sa faveur, tel était à leurs yeux le grand but de leur existence. Ils avaient en pitié les hommages cérémonieux que d'autres sectes substituent à la pure adoration de l'àme. Au lieu de recueillir en passant les lueurs que la Divinité nous envoie, comme au travers d'un voile, ils n'aspiraient à rien de moins qu'à contempler d'un œil ferme son éclat éblouissant, et à s'entretenir avec lui face à face. De là venait leur mépris pour toutes les distinctions de la terre. Quelle différence peut-il y avoir entre le plus élevé et le plus cliétifdes morlels, quand on les voit à l'intervalle incommensurable qui les sépare l'un et l'autre de Celui sur qui les puritains tenaient leurs regards attachés! Ils n'admettaient pas de plus grand titre de noblesse que d'avoir part à ses grâces; et se confiant en cette prérogative, ils foulaient aux pieds les avantages et les honneurs du monde. Si leurs noms n'étaient pas portés au registre des armoiries du royaume, ils les savaient inscrits dans le Livre de vie. Si une foule de valets ne se pressaient pas à leur suite, ils recevaient les services des anges mêmes de Dieu. Ils avaient pour palais une maison qui n'est pas faite de main d'homme, et pour diadème une couronne de gloire que rien ne peut flétrir. Ils possédaient de plus grands trésors que les riches de ce siècle ; ils parlaient un langage plus sublime que les orateurs les plus éminents; ils étaient nobles, d'une noblesse antique remontant à la création, et ils avaient tous été revêtus de la prê-

trise par l'imposilion des mains du Tout-Puissant ! Le plus petit d'entre eux était un être au sort duquel se rattachait une mystérieuse et solennelle importance. Les esprits de lumière et les anges de ténèbres devaient prendre un intérêt extrême à ses moindres actions, et avant que les cieux et la terre eussent été créés, il fut destiné à jouir d'un bonheur dont la durée ne se mesure pas à celle des cieux et de la terre ! Les événements que l'homme politique, avec sa courte vuC;, attribue aux causes secondes, le puritain les voit dirigés d'en haut à son intention. C'est pour lui que les empires naissent, fleurissent et succombent. C'est pour lui que le Dieu fort proclame sa volonté par la plume d'un évangéliste, ou la harpe d'un prophète. Il eut pour libérateur quelqu'un qui n'est pas d'une trempe ordinaire, et ce n'est pas non plus d'un ennemi vulgaire que son Sauveur l'a délivré. Sa rançon se trouve dans les sueurs d'une agonie surhumaine et dans le sang d'un sacrifice divin. Quoi de plus ! c'est en sa faveur que le soleil fut obscurci, que les rochers se fendirent, que les morts ressuscitèrent, que la nature entière s'émut aux souffrances de son Dieu ! » ^

' Edimburgh Review., vol. XLII, 339.

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