CHAP. XIJ. LES PREM. COL. — FRANÇAIS
naître aux protestants tous leurs droits, mais qui , du moins, s'exécuta fidèlement tant que régna ce prince.
Il n'en fut pas de même après sa m.orl. Sous le règne de son successeur immédiat, et pendant la première moitié de celui de Louis XIV, l'édit de Nantes ne fut guère qu'une trêve mal observée, jusqu'à ce qu'enfin s'exercèrent d'horribles persécutions dont nous ne retracerons pas le tableau. Il n'y eut pas de moyens qu'on n'employât pour empêcher les protestants de sortir de France, et pour les contraindre à abjurer leurs prétendues erreurs. Ceux qui purent s'enfuir trouvèrent un asile dans les divers pays protestants de l'Europe. Ils y portèrent leur industrie et leur piété. La ville de Londres vit un de ses faubourgs peuplé tout entier de protestants français, et il fut un moment où ils avaient six églises dans cette cité. Mais l'Europe ne fut pas seule à recevoir les réfugiés. Ils dirigèrent aussi leurs pas vers le cap de Bonne-Espérance et vers l'Amérique.
« Il n'est aucune de nos colonies, dit Bancroft, qui ne leur ait fait le meilleur accueil. Toutes les sympathies religieuses de la Nouvelle-Angleterre se réveillèrent en leur faveur. Plusieurs arrivèrent dans un état de complet dénùment, n'ayant pu sauver que leurs personnes; mais les villes du Massachusets se cotisèrent libéralement pour les entretenir, et leur fournirent des terrains à cultiver. Quelques-uns d'en-i tre eux se rendirent à New-York. Cependant il fallait un climat plus chaud pour des exilés du Languedoc, et la Caroline du Sud devint la principale retraite des
huguenots. Us élaienl nombreux, car on avait eu beau punir de mort l'émigration, cinq cent mille protestants étaient sortis de France. Ces infortunés avaient mis encore plus d'art à ménager leur fuite, que les ministres de la tyrannie n'en mettaient à les garder. » « Nous (|ui liâmes de nuit notre demeure, » dit Judith, la jeune femme de Pierre Manigault, « laissant les soldats dans leur lit et leur abandonnant notre maison et tout ce qu'elle contenait. Pensant bien qu'on nous chercherait partout, nous nous tînmes cachés pendant dix jours à Romans , en Dauphiné, chez une bonne femme qui n'avait garde de nous trahir. Nous étant embarqués à Londres (oij ils étaient arrivés en faisant un long circuit par l'Allemagne et la Hollande), nous eûmes toutes sortes de malheurs. La fièvre rouge se déclara sur le navire. Plusieurs des noires en moururent, et parmi eux notre vieille mère. Nous touchâmes les îles Bermudes, où le vaisseau qui nous portait fut saisi. Nous y dépensâmes tout notre argent, et ce fut à grand'peine que nous nous procurâmes le passage sur un autre navire. De nouvelles infortunes nous attendaient à la Caroline. Au bout de dix-huit mois, nous perdîmes notre frère aîné, qui finit par succomber à des fatigues si inaccoutumées. En sorte que, depuis notre départ de France, nous avions souffert tout ce qu'on peut souffrir. Je fus six mois sans goûter de pain, travaillant, d'ailleurs, comme une esclave; et, durant trois ou quatre ans, je n'eus jamais de quoi satisfaire complètement la faim qui me dévorait. Et toutefois, » dit