‹ La religion aux États-Unis d'AmériqueChapitre 93 sur 185 · CHAP. VII. SÉPARÂT. DE L'ÉT. ET DE L'ÉGL · texte numérisé non relu

CHAP. VII. SÉPARÂT. DE L'ÉT. ET DE L'ÉGL

berlé d'examen et à la manifestation des convictions individuelles? *

* En ce siècle de lumières et au sein d'un pays où les chrétiens de toutes les dénominations unissent leurs plus grands efforts pour conquérir la liberté, nous espérons fermement que nos représentants se feront une gloire de renverser l'esclavage religieux, et non pas seulement l'esclavage politique. Il est certain qu'on ne peut présenter en faveur de la liberté civile aucun argument qui n'ait une force double en ce qui concerne la religion, et l'on ne saurait alléguer, à l'appui des églises nationales, aucune raison qu'il ne soit aisé d'appliquer également aux doctrines de Mahomet. Que si l'on nous conteste la chose, on avouera du moins (jue le pouvoir politique ne saurait, sans prétendre à une sorte d'infaillibilité qui rappelle le romanisme, faire un choix entre les diverses sectes qui se partagent le monde chrétien.

» Permettez-nous ensuite de vous représenter combien les églises nationales sont nuisibles aux intérêts temporels des Etats. Sans parler de l'ambition qui se développe chez ceux que le gouvernement favorise , et des actes arbitraires qu'ils se permettent; sans

' « A restraint upon freedom of inquiry and private judgement. » (-'est une vérité qu'on n'avait pas encore mise en saillie comme l'a fait M. A. Vinet dans son beau livre sur le Devoir de manifester ses (■onvic(ii)nsreliyie\tses.\\ est àespersonnes qui n'admettent pas que 'a question des églises d'Etat ou églises nationales ne fasse qu'un avec celle de la liberté de conscience ! Ou voit que les pasteurs presbytériens de la Virginie comprirent bien mieux la portée du principe. (Trad.)

276 LA llhLlGION KN AMKIIIOUE. LIV. 111

dire l'esprit d'inlrigue elde rùvoltc que fomcnle celle sorle d'oppression, comme loule oppression, il n'est pas douteux que ce système ne relarde les progrès de la population, et par conséquent ceux des arts, des sciences et des manufactures; témoin soit le rapide accroissement des provinces septentrionales comparées à la noire. Quand on pense à la supériorité physique du pays que nous habitons, quand on se rappelle d'ailleurs qu'il a été le premier colonisé , l'on se persuade qu'une foule d'arlisans et d'autres citoyens utiles seraient venus s'y fixer, au lieu de le faire en des contrées presque stériles, ou de rester dans leur pays natal, s'ils avaient eu la perspective de jouir ici pleinement des droits de la conscience. D'où nous concluons que, sans l'église nationale, la Virginie serait actuellement le premier Etat de l'Amérique, et qu'elle eût pu, à elle seule, tenir tête aux forces de la Grande-Bretagne, non pas qu'elle a dû dépendre des autres Etats pour le matériel de la guerre.

» Il ne nous paraît point, d'un autre côté, que l'Evangile ait besoin de ce genre de secours de la part du pouvoir civil. Nous croyons plutôt que notre Sauveur, en déclarant que son règne n'est pas de ce monde, a voulu dire qu'il ne réclamerait point l'appui de l'Etat. Ses armes sont toutes spirituelles; il ne veut agir que sur la raison de l'homme et sur son cœur, et nous sommes persuadés que, si l'on assurait à chacun la libre jouissance des droits inaliénables de la conscience , le christianisme fleurirait comme

CttAP. VII. SEPARAT. DF L*ÊT. ET DE l'ÉGL. 277

au temps des apôtres, par sa seule énergie morale et sous l'action puissante de la Providence divine.

j> Nous prenons aussi la hardiesse de représenter que le gouvernement civil ne saurait avoir d'autre objet que le bonheur et la protection de l'homme icibas, et relativement aux choses du présent siècle. Garantir la vie, la liberté et les propriétés des citoyens, réprimer le vice et encourager la vertu par de bonnes lois égales pour tous : telle est la part de l'Etat. Mais, quant à nos devoirs envers le Créateur et à la manière de s'en acquitter, c'est une affaire qui est entièrement du ressort de la raison et de la conviction : nul tribunal n'en peut connaître, excepté celui du Juge suprême de l'univers.

* C'est pourquoi nous ne demandons rien à la loi pour nos églises, el nous ne saurions approuver les faveurs qu'elle accorderait à d'autres communions. Ce serait donner à une seule classe d'individus des émoluments ou des privilèges, sans aucune utilité réelle pour l'Etat et au grand détriment des autres cultes. Par les raisons que nous avons énumérées, nous supplions avec instances qu'on rapporte immédiatement toute loi qui, dans notre république de Virginie, organise une religion dominante, et que les diverses sectes reçoivent une égale protection dans le libre exercice du culte que leurs assemblées rendent à Dieu. Nous demandons enfin que nul ne soit astreint à payer quoi que ce soit pour l'entretien d'une église, en sorte que tout, de ce côté, soit parfaitement volontaire. Par là vous abolirez les dis-

278 LA «FLKÎION EN AMl'lRIOUfi:. LIV. III

linclions oïlieuses (juc la loi fiiil entre les citoyens, et ce sera tout à la fois une cçloire et un bien pour cet Etal; sans compter que les églises ne devront leur conservation et leur prospérité qu'à leurs seuls mérites, ce qui n'a pas lieu quand l'une d'elles est soutenue par la loi à l'exclusion des autres.

» Que le Souverain maître de l'univers daigne vous donner sagesse et résolution, afin que vous preniez, dans cette affaire importante, des déterminations conformes à la justice. C'est l'ardente prière des pétitionnaires soussignés. »

Outre cette pétition du presbytère de Hanovre, il y en eut d'autres de la part des baptistes et des quakers. Il faut même reconnaître que ce furent eux qui firent les premières démarches dans ce sens. Déjà l'an 1775 ils présentèrent à l'Assemblée générale une adresse, où ils demandaient «■ qu'il leur fût permis d'adorer Dieu à leur manière, et sans entraves; d'avoir des ministres de leur choix et de leur communion ; de pouvoir se marier et être enterrés sans payer le clergé d'une église qui n'était pas la leur.»* Sur quoi l'Assemblée leur fit une réponse honnête, et donna des ordres pour que le clergé de toutes les sectes eût accès auprès des soldats de l'armée républicaine, aussi bien que les aumôniers de l'église établie.

Les pétitions des presbytériens, celles des baptistes et des quakers ne demeurèrent pas sans réplique. Les épiscopaux et les méthodistes firent des contre-adres-

* Semple's Hùlory of the liaptists in Virginia, p. 25-27, 62.

CHAP. VU. SÉPARÂT. DE L'kT. ET DE l'ÉGL. 279

ses où ils défendaient l'église nationale au nom de la justice, de la sagesse et de la politique. L'Etat, disaient-ils, ne saurait, sans iniquité, rompre ses engagements. Un ordre de choses qui date de si loin, et à la conservation duquel se lie l'existence de tant de personnes, constitue des droits qu'il faut maintenir dans leur intégrité. La longue expérience de tous les pays chrétiens atteste d'ailleurs la sagesse de l'institution qu'on propose de détruire, et qui seule garantit la morale publique et le bonheur de tous. La politique aussi devait être consultée, ajoutaient-ils; et il était facile de voir que, faute d'une église nationale, la paix de l'Etat serait bientôt troublée par les jalousies et les contestations des sectes rivales. Enfin les pétitionnaires demandaient que cette question fût déférée, en dernier ressort , au peuple tout entier, dans la ferme persuasion qu'il voterait pour le maintien de l'église établie.

On pourrait croire, d'après ceci, que la majorité du pays appartenait à l'église épiscopale, et cependant ses adversaires affirmaient que les deux tiers des citoyens étaient dissidents. Pour moi, j'incline à penser que le plus grand nombre, en effet , professait l'anglicanisme, mais que beaucoup d'entre eux, toutefois, ne voulaient pas qu'il demeurât plus longtemps la religion de l'Etat.

Quoi qu'il en soit, toutes ces pétitions provoquèrent une longue et vive discussion. L'église nationale eut pour champions MM. Pendleton et Nicolas, et pour principal adversaire M. Jefferson, qui parle de cette

280 i,A iiELK.iON i:n amkriouk. liv. ni

luUe comme de la plus rude où il se soit vu engagé. Après des débals qui durèrent près de deux mois, l'Assemblée révoqua toutes les lois coloniales qui, qualifiant de délit la profession de la dissidence, exigeaient la fréquentation de l'église paroissiale, et défendaient, sous diverses peines, de rendre son culte ailleurs. On dispensa, pour l'avenir, les dissidents de toute contribution forcée en faveur de l'église épiscopale. Cependant, le clergé percevrait ses salaires jusqu'à la fin de l'année suivante, et on lui garantissait les arrérages. Les temples, chapelles, fonds de cures, livres, vaisselle, etc., appartenant à l'église épiscopale, lui étaient laissés en toute propriété. * Cette loi est du 5 décembre 1776. L'Assemblée discuta, dans le même temps, la question d'une cotisation générale en faveur des divers cultes, mais la décision fut ajournée.

Les années 1777 et 1778 virent reparaître celle question, ensuite de nombreuses adresses pour et contre. Le presbytère de Hanovre rentra dans la lice, et après avoir reproduit les idées essentielles de son premier mémoire, voici comment il s'exprimait :

« Pour éclaircir et appuyer ces assertions, nous dirons que le libre examen est un droit de conscience qui ne saurait s'aliéner. C'est d'après ce principe que l'Evangile se propagea dans l'origine, et que se fil notre bienheureuse réformation. L'Eglise de Christ n'eut pas besoin d'impôts pour se maintenir. Nous sommes sûrs du moins, quant à la société dont nous

* Hening's Slalules of Virginia, p. 34.

CHAP. VII. SÉPARÂT. DE l'ÉT. ET DE L'hGL. 28i

faisons partie, que celle mesure lui serait plus funeste qu'utile. Tout vrai chrétien croit que Jésus-Christ gouverne lui-môme son royaume paroles lois spéciales ; il doit croire également que sa Providence le maintiendra jusqu'à la fin des siècles. Dans la conviction où nous sommes que ce royaume de Christ, ou, pour le dire autrement, les intérêts de la religion ne sont pas du ressort des lois civiles, nous agirions d'une manière à la fois inconséquente et peu honorable, si nous acceptions quoi que ce soit des deniers publics.

» Cela étant, on nous pardonnera sans doute de prolester contre toute taxe ou cotisation générale qu'on voudrait lever dans l'intérêt de la religion. D'après la maxime vulgaire que le serviteur se doit à son maîlre , et que l'ouvrier est comptable de son temps à celui qui le paie, si nous reconnaissions au législateur quelque autorité sur les ministres de l'Evangile pour ce qui tient à leurs fonctions, et d'un autre côté le devoir de les entretenir , nous lui accorderions par cela même le droit de restaurer l'Eglise nationale abolie, ou d'en organiser une nouvelle ; de déterminer qui est apte à prêcher, ce qu'il faut prêcher, à qui, quand et en quels lieux ; d'imposer enfin aux diverses sociélés religieuses tels règlements et telles réserves qu'il le jugerait à propos. L'on ne peut nier que ce ne soient les conséquences du principe, et véritablement elles sont à un tel point subversives de toute liberté religieuse, que, si la Virginie les adoptait, nous nous verrions dans la déplorable nécessité de dire avec les apôtres : « Jugez vous-mêmes s'il

282 LA RELIGION KN AMÉRIQUR, LIV. ]1I

vaut mieux obéir aux hommes plutôt qu'à Dieu ; » puis nous agirions comme ils le firent.

» En un mol, regardant toute cotisation générale pour le culte comme contraire à nos principes et à nos intérêts, et destructive de la liberté religieuse, nous supplions la législature de ne jamais songer à nous en gratifier, ni nous, ni les congrégations qui se sont remises à nos soins. »

Cette adresse, et plus encore, selon toute apparence, les vigoureux efforts des baptistes, firent abandonner la mesure projetée, bien que le bill fût parvenu à la troisième lecture. C'était en 1779.

Au rétablissement de la paix, la législature de Virginie remit à l'ordre du jour la question religieuse, et dans les sessions de 1784 on discuta deux objets d'une grande importance. Il s'agissait d'accorder à toute église qui en ferait la demande, le droit d'être légalement reconnue, ce qu'on appelait le bill d'incorporation ; puis ou avait repris l'idée d'une cotisation générale et obligatoire. Le célèbre Patrick Henry * défen-

* Patrick Henry, un des orateurs les plus distingués de l'Amérique, fut, pendant longtemps, membre de la législature de Virginie, et à plusieurs reprises gouverneur de cet Etat. Il fut de ceux qui s'opposèrent avec le plus de force aux prétentions de l'Angleterre, et c'est lui qui dit un jour en pleine assemblée : « César a eu son Brutus, Charles I" son Cromwell, et Georges III... » — Trahison ! Trahison ! s'écrie-t-on de diverses parties de la salle. — « Et Georges III, continue l'orateur avec calme, et Georges lit doit profiter de leur exemple. Si c'est là de la trahison, Messieurs, faites-en ce que vous voudrez. « — On a dit que, dans sa jeunesse, il inclina vers l'incrédulité. Il paraît, au contraire, qu'il fut, dès lors, ferme-

CHAP. VIT. SÉPARÂT. DE L*ÉT. ET DE l'ÉGL. 283

dait avec chaleur les deux mesures. Alors reparut dans l'arène le presbytère de Hanovre qui s'opposait catégoriquement à la dernière de ces propositions, bien qu'elle fût aussi favorable à l'église presbytérienne qu'à toute autre. Mais sur le premier point en discussion la marche du presbytère eut quelque chose de vacillant, par la raison peut-être qu'il regardait comme assuré le succès des projets présenlés h la législature, et qu'il ne songeait qu'à obtenir la moins mauvaise loi possible. Quelques-uns attribuent ce pas rétrograde à ce que Patrick Henry avait, dit-on, gagné par son influence le révérend docteur John B. Smilh, un des membres les plus distingués du presbytère.

Quoi qu'il en soil, il est sûr que l'acte d'incorporation passa dans l'assemblée à une forte majorité, et

ment chrétien, et que, sur la fin de sa vie, il eut une dévotion très -prononcée. Il prenait fréquemment la sainte Cène, en s'y préparant par le jeûne et en passant le jour entier dans la solitude. C'est ce qu'il continua de faire lorsqu'il occupa la charge de gouverneur.— Il était déjà fort âgé lorsqu'on parvint à l'engager à accepter la députation au congrès, où de graves questions devaient se traiter. Dès qu'il parut devant les électeurs, il se vit entouré d'ime multitude qui, dans son admiration, ne pouvait détourner ses yeux de dessus ce respectable citoyen, et l'adorait, pour ainsi dire. Un prédicateur baptiste, dont la piété s'offensait de pareils hommages rendus à un mortel, crie à cette multitude : « Et pourquoi attachez-vous ainsi vos regards sur M. Henry? M. Henry n'est pas un dieu ! » — «C'est vrai, dit le magistrat chrétien, c'est vrai, mon ami, je suis un pauvre ver de terre ; quelque chose d'aussi inconstant et d'aussi vain que l'ombre d'un nuage qui traverse nos champs et qui passe sans refour. » L'accent qu'il mit à ces paroles et l'expression de son visage touchèrent vivement les cœurs et firent rentrer toutes les voix dans le silence.

Page 1