Act. apost. c. m-iv
§ 180. Qu’il peut et qu’il doit y avoir des miracles.
Ici se présente la grande question des miracles, et quoiqu’il soit à peu près inutile d’en parler pour ceux qui ne croient pas au surnaturel, cependant nous en dirons un mot pour ceux qui ont plus de simplicité de cœur, afin de rassurer leur foi et de la fortifier contre les raisonnements en l’air des esprits qui se font forts de ne pas croire à une action particulière de Dieu dans les choses de la terre.
Que Dieu puisse faire des miracles, il est évidemment insensé d’en douter... Comme il l’a tant été dit : Tout bien considéré, les phénomènes de la nature sont aussi incompréhensibles et aussi merveilleux que les miracles.
Ainsi, par exemple, il est aussi merveilleux de voir les os d’un bras se ressouder en trente jours qu’il serait merveilleux de les voir se ressouder en une minute, si Dieu le voulait. Il est aussi merveilleux et incompréhensible de voir sortir la lumière du frottement de certains corps, qu’il est merveilleux et incompréhensible de voir une grande clarté apparaître en pleine nuit, comme cela est souvent arrivé lorsque Dieu a voulu manifester sa présence... Qu’est une chose naturelle, si ce n’est un effet de la volonté de Dieu?... Qu’est un miracle, si ce n’est également un effet de la volonté de Dieu?...
Dieu a établi que tel arbre donnera des pommes, tel autre des cerises... mais il aurait tout aussi bien pu établir le contraire et faire pousser des cerises
JÉSUS-CHRIST
sur le pommier... Et pour qui veut réfléchir de bon cœur, la Providence ou la main de Dieu se montre tout aussi bien dans les faits naturels que dans les faits surnaturels .. .
Mais comme il en est beaucoup qui ne savent pas ainsi s’élever jusqu’à la connaissance et à l’admiration de Dieu par la vue des beautés et des merveilles de la nature, alors Dieu essaye, de temps en temps, de ramener à Lui ces aveugles, en leur révélant son existence et sa providence par des faits extraordinaires qu’ils ne peuvent plus attribuer à la nature...
La seconde question que l’on peut se poser au sujet des miracles, est celle-ci... Que Dieu puisse faire des miracles, c’est incontestable, mais en faitil?... en a-t-il fait?
Il n’y a évidemment rien à répondre à celui qui ne croit pas que la terre n’est qu’un lieu de passage, et que nous sommes créés pour le ciel, à celui qui regarde la vie de ce monde, comme la seule vie et le terme de toutes choses. . . Il est clair que des miracles ne serviraient à rien, s’il n’y avait pas un bonheur éternel à atteindre, un au-delà!
Mais tout autre est le raisonnement de celui qui croit à la vie future... Il admet parfaitement que Dieu doit s’occuper de lui, il sent qu’il est si attaché à la terre, et qu’il élève si difficilement ses pensées vers le ciel, qu’il ne s’étonne pas que Dieu vienne à son aide, en manifestant fortement sa présence par des prodiges, en nous terrifiant même quelquefois, et nous devrions avoir l’humilité de croire que ce n’est pas inutilement, car notre oubli de la vie éternelle
est bien la chose la plus incompréhensible du monde , le plus grand des prodiges, peut-on dire... L’anéantissement de la mort est là, toujours prêt à nous rayer de ce monde, et nous n’y pensons pas!
Il est encore une autre preuve de la réalité des miracles, c’est la croyance universelle. Allez demander aux mères agenouillées contre le berceau de leur enfant malade si elles ne croient pas à l’intervention miraculeuse de Dieu?... Allez demander au marin en danger s’il ne croit pas que Dieu peut calmer les flots qui menacent de l’engloutir; essayons d’aller nous moquer de ses vœux à la Sainte Vierge... Nous serons bien reçus, il nous écrasera sous son pied, ou, nous regardant sans rien dire, il se demandera si nous sommes fous.
Et vous-même, n’avez-vous donc jamais, dans un moment de peine, jeté ce cri : « Mon Dieu!... mon Dieu!... » et que demandiez-vous par ce cri, qu’en espériez-vous... si ce n’est une intervention surnaturelle , c’est-à-dire un acte de Dieu en dehors de la marche ordinaire des choses?... Vous demandiez donc un miracle.
Quant aux miracles des commencements et des trois premiers siècles de l’Église surtout, il est un raisonnement qui prouve absolument leur existence, un raisonnement inéluctable et supérieur à tout autre, comme le dit Dante, lorqu’on lui demande comment il prouvera de divinité de l’Église.
« Si, dit ce grand génie, on pense à la difficulté de faire adopter les croyances et la morale chrétienne
par les païens, l’établissement de l’Eglise sans mira-
JÉSUS-CHRIST
clés serait un plus grand miracle que tous les miracles possibles... c’est-à-dire que si je crois que les Apôtres ont fait des miracles, alors je comprends que les païens les aient écoutés et crus ; mais si je ne crois pas que les Apôtres ont fait des miracles, alors j’avoue ne pas comprendre comment les païens ont pu les écouter, renoncer à leurs mœurs si corrompues, et pratiquer les vertus qu’impose l’Évangile. Dès lors l’établissement de l’Église devient absolument incompréhensible, mille fois plus incompréhensible que les miracles eux-mêmes. »
De ces considérations, il ressort donc : 1° que les miracles sont possibles; 2° qu’il est de la Sagesse providentielle de Dieu de faire sentir sa présence par des faits ne pouvant être attribués qu’à son intervention particulière ; 3° que le monde
entier crovant aux miracles il est contre la raison de %)
penser que tout le monde se trompe ; 4° que la Religion chrétienne n’aurait pas pu s’établir sans miracles, que par conséquent son établissement prouve qu’il y a eu des miracles.
§ 181. Qu’il est bon de se faire une idée abrégée de la Foi que les Apôtres vont répandre dans le monde.
Avant d’assister à la marche de l’Évangile à travers le monde et les siècles, nous ferions bien, il semble, de nous demander en quoi consiste exactement la nouvelle Religion que vont enseigner les Apôtres.
Le païen qui voudra se faire chrétien devra
d’abord renoncer à ses dieux, simples représentants des passions et même des vices de l’humanité, pour croire en un seul Dieu en Trois Personnes, égales entre elles, infiniment parfaites, et trouvant toute vie et tout bonheur dans leur amour réciproque, amour qui, sans confondre les Trois Personnes, ne fait cependant d’Elles qu’un seul Dieu, une seule Toute-Puissance, une seule Infinie Bonté.
Il devra encore croire que l’homme, ayant perdu par sa faute les dons surnaturels qui faisaient de lui un enfant de Dieu héritier du ciel, le Verbe, seconde personne de la Sainte-Trinité est venu sur la terre pour relever l’humanité, expier ses fautes, lui donner l’exemple, ramener les cœurs à Dieu, et rétablir la vie divine dans chaque homme en se donnant à lui, dans le Sacrement de son corps et de son sang, et en le préparant ainsi à recevoir tous les dons de la Troisième Personne de la Sainte Trinité, du Saint-Esprit qui est le feu de l’affection ellemême, l’ardeur du dévouement et de toutes les
vertus.
Enfin, le païen devra aussi croire que le Verbe fait chair, Jésus-Christ ayant été crucifié, et étant mort est ressuscité le troisième jour, qu’il est ensuite monté au Ciel, d’où il viendra juger les vivants et les morts, c’est-à-dire rendre à chacun selon ses œuvres, et qu’il a de plus laissé sur la terre un représentant, le Pape, chef de l’Église unique et véritable.
Ce que la Religion chrétienne demandera surtout aux païens convertis, ce sont les deux vertus qu’ils connaissaient le moins : la plus parfaite pureté de
JESUS-CHRIST
mœurs et la charité. Les Apôtres exigeront de suite l’unité et l’indissolubilité absolue du mariage, ils traceront à l’homme les mêmes devoirs et les mêmes obligations qu’à la femme. Et si un païen demande comment il pourra pratiquer de telles vertus : « Va, lui répondra le prêtre de Jésus-Christ, marche, ne t’inquiète pas, veux seulement, car ce n’est plus toi qui vivras, mais c’est le Christ qui vivra en toi ; tu auras des pensées nouvelles, tu ne te reconnaîtras pas toi-même, tu passeras à travers le mal sans qu’il t’atteigne, et tu seras la joie et le soulagement de tous ceux qui t’approcheront... » Et le monde étonné verra ce miracle, les jeunes gens et les jeunes filles, les enfants eux-mêmes se trouveront plus forts que les rois et les puissants. Ils braveront toutes les tentations et même tous les supplices, leurs réponses confondront la sagesse humaine, et la pureté de leur regard fera reculer la passion et le crime.
Enfin le culte de la Vierge Marie, en se répandant de plus en plus, arrivera à faire régner, dans une multitude d’âmes, une pureté de cœur et de pensées que l’humanité [n’aurait pas cru pouvoir connaître. Et c’est cette pureté générale des mœurs qui maintiendra, parmi les peuples chrétiens, cette activité, cette générosité, cette vie ardente, cette hauteur de vues que ne peuvent connaître les peuples encore dans l’erreur, et c’est à elle qu’il faut attribuer toute notre civilisation.
Quant à la charité elle découlera tout naturellement de la nouvelle idée apportée dans le monde
par l’Incarnation du Verbe. « Aimez-vous les uns les autres, a dit Jésus-Christ, car vous êtes tous frères, et vous l’êtes doublement d’abord comme enfant d’un seul père, Adam, et ensuite parce qu’en me faisant homme j’ai élevé tous les hommes à la dignité d’enfants de Dieu, d’héritiers réels du ciel, de sorte qu’il n’y a plus ni Romains, ni Juifs, ni Grecs, ni riches, ni pauvres, ni maîtres, ni esclaves, il n’y a plus que des hommes tous baptisés dans mon sang, tous nourris du même pain sacré qui est ma
chair. »
« Jésus-Christ n’a invoqué qu’un seul titre, dit le Père Lacordaire dans son beau langage, celui de Fils de l'homme , mais il annonce par là une ère nouvelle, l’ère où l 'humanité commence, et où, après le nom de Dieu, rien ne sera plus grand que le nom de l’homme, rien de plus efficace pour obtenir secours, honneur et fraternité... Et là où l’on n’entendait que le bruit de l’égoïsme, on n’entend plus que le pas de course de la charité1 »... Désormais, être un homme sera un titre suffisant pour avoir droit à tous les égards... Saint Paul écrit à un chrétien de recevoir un esclave coupable, avec la même bonté qu’il le recevrait lui Paul, Apôtre du Christ... Et d’un autre côté il écrivait aux esclaves d’être soumis à leurs maîtres, non plus par crainte, mais [par amour, comme à Dieu lui-même...
Une jeune païenne voit un jour un patricien se pencher vers un esclave infirme couché le long d’une