Filius, qui est imago Dei invisibilis
DE LA VIE INTIME DE DIEU
est la véritable vie de l’homme, sa vie intime, sa vie de cœur.
§ 18. Que la véritable vie de l’homme est la vie de famille.
Si nous regardons bien jusqu’au fond de notre cœur, et si nous ne nous laissons pas aveugler par ces choses extérieures et bruyantes, nous reconnaîtrons facilement que la véritable vie de l’homme, est la vie du cœur, la vie de famille. Un exemple nous le prouvera.
Un homme jeune encore, mais seul : a un commerce considérable, une industrie occupant 1500 ouvriers. Tout y dépend de lui, à un signe de ses lèvres, tout ce monde s’émeut et obéit; sa fortune s’augmente chaque jour, et, de plus, il est dans les affaires publiques. Les intérêts généraux de son pays l’intéressent et l’occupent; il est considéré et l’objet de l’envie de beaucoup...
Interrogeons-le, un jour, dans l’intimité, félicitons-le même, au soir d’une de ses plus belles journées. Il nous remerciera sans doute, mais, allons plus loin, interrogeons-le sur son cœur. Nous l’entendrons, certainement, nous dire : « Ah ! qu’est-ce tout cela? Je suis seul... A quoi sert? Pour qui estce que je travaille? » Et si nous continuons, il nous avouera que l’ennui, le découragement l’envahissent souvent, et que sa vie Jui paraît sans but, sans raison d’être.
Tout à coup, une révolution singulière se fait dans l’âme de ce jeune homme déjà comblé de tous les
biens; la vie semble s’animer pour lui et se revêtir de nouvelles couleurs. 11 a entrevu la possibilité de ne plus vivre pour lui seul, mais pour un autre être que lui, un être qui ne serait pas lui, et qui lui serait, cependant, tellement cher et tellement uni, qu’il serait comme une partie essentielle de son être...
Il se marie; il n’est plus seul; ses efforts, ses pensées, son travail ont un autre but que luimême; plein d’amour pour sa compagne, il se plaît à l’entourer de bien-être et de considération. Sa compagne, de son côté, remplie d’admiration pour son mari, se fait un devoir de le rendre heureux, et de faire d’elle-même et de sa maison comme un reflet de tout ce qu’il possède, de tout ce qu’il est : de son génie, de sa fortune, de ses entreprises.
Cette vie à deux est bien supérieure à la vie solitaire, l’âme y trouve mille occasions de se donner, de s’oublier elle-même, et de s’élever ainsi jusqu’à la beauté morale, jusqu’au sacrifice. Cependant, voici que bientôt ces deux âmes, qui croyaient se suffire éternellement l’une à l’autre, se prennent à se lasser de nouveau de la vie ; quoique deux, ces époux se trouvent de nouveau seuls, et par un mystère insondable du cœur, ils aspirent à posséder un troisième être qui leur devrait la vie, auxquels ils se consacreraient et sacrifieraient la leur.
Il leur faut un enfant, c’est-à-dire un être qui leur donnera toutes sortes de peines et de soucis ; un être qui va coûter mille douleurs à sa mère, peut-être sa santé, même sa vie... Peu importe, ils le désirent
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ardemment; ils ne peuvent cependant rien en attendre pour eux, si ce n’est quelques sourires, quelques caresses bien chèrement achetées. Qu’il vienne, ils s’estimeront heureux de souffrir pour lui et de mettre tout leur bonheur dans son bonheur.
Un fils leur naît ; dès lors, tout est à jamais transformé pour ces deux cœurs ; les choses leur apparaissent dans un aspect tout nouveau; le soir les chevaux ne ramènent pas assez vite le père au pied du berceau de son enfant. Son travail, son 'commerce, ses usines l’intéressent plus que jamais. Ne sont-ils pas la vie, la fortune, la gloire, l’avenir de ce fils?
Quant à la mère, santé, repos, bien-être, beauté ne sont plus rien pour elle... le bien de son enfant, voilà tout ce qu’elle veut; elle ne sait penser qu’à lui, parler que de lui.
Pour qui veut réfléchir, rien n’est plus remarquable et plus touchant que de voir ce père et cette mère, chacun de leur côté, couvrir de caresses leur enfant, se disputer ses baisers ou ses sourires ; tressaillir au moindre de ses cris ou de ses gestes ; tout ravis de voir se manifester cette vie qui émane de la leur, et trop heureux de perdre la leur dans la sienne.
§ 19. Que les affections de famille sont le seul vrai mobile de la vie et la source des plus admirables sentiments.
Et il en est ainsi dahs toute position. Si ce forge-
ron va chaque matin braver la chaleur de son fer rougi au feu, c’est qu’il y a quelque part une chambre où se trouve un petit berceau vers lequel se tournent, mille fois le jour, ses pensées.
Si cet officier supérieur aspire à un commandement général, il est peut-être bien en partie poussé par son patriotisme, mais, croyons-le, il l’est surtout par le désir de donner de la gloire et de la fortune h une personne aimée, ou à une frêle enfant qu’en partant pour la guerre il laisse aux soins de sa femme, et si enfin, cruellement blessé, il meurt, sa dernière pensée sera certainement pour cette enfant 1 .
Si ce paysan économise pendant quarante ans sur son pain noir; s’il ne recule devant aucun travail et arrose de ses sueurs, avec tant de persis-
i. Notons que nous parlons ici de la généralité, car nous savons bien qu’il est des hommes qui ne pensent guère qu’à eux. Cependant, il est certain que le nombre de ces purs égoïstes n’est pas grand... Ils sont rares ceux qui n'ont pas, quelque part, un être qui leur tienne au cœur, fils, fille, femme, neveu, ou parfois, au moins, une vieille mère. Ceux qui n’aiment personne et ne pensent qu’à eux ne sont, à proprement parler, plus des hommes et l’ennui, le dégoût de la vie sont là pour leur crier qu’ils violent les lois de leur nature, car on pourrait dire de l’homme en un sens restreint ce que l’on dit de Dieu, c’est-à-dire que sa nature est la bonté , ce qui veut dire qu’il ne peut trouver la vie et le bonheur que dans l’affection, qui est l’oubli de soi-même pour rendre heureux un autre être que soi.
Au reste, c’est cette impossibilité pour l’homme de trouver le bonheur en dehors du sacrifice qui fait tout sa grandeur, et qui constitue sa ressemblance avec Dieu. Un être qui ne sert qu’à luimême est le contraire du bien, un monstre, c’est-à-dire un être contre nature, un être inutile, dont l’existence ne se comprend pas.
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tance, cette terre si souvent ingrate, est-ce pour accumuler le blé dans ses greniers ou l’argent à la banque ? Non, il rêve de laisser du bien à ses enfants ou de tenir un de ses fils, soit au séminaire, soit à une école du gouvernement... Un jour il réunira ses derniers écus, il s’acheminera vers la ville où est son fils, et quand il l’aura vu à l’autel ou à la tète de sa compagnie, il s’en retournera mourir content dans sa chaumière... et dira à sa femme : « J’ai vu notre fils ! »
J’ai vu notre fils !... Tout est dans ce mot... Ce père et cette mère ont donné, de leur substance la vie à un autre être, en lequel ils ont versé tout ce qu’ils avaient d’amour, de force et d’énergie. Ils se sont vus dans un autre eux-mêmes, émané d’eux, Ils ont accompli le cycle de tout ce que peut être la vie.
C’est la réalisation, dans la vie de famille, de cette
grande et profonde parole de l’Evangile : « Perde animam tuam et inventes illam; Perds ton âme , et tu ia retrouveras , » c’est-à-dire oublie-toi, toi-même, pour l’amour d’un autre, et tu vivras plus ardemment; il sortira de tes entrailles des fleuves d’eau vive qui rejailliront jusqu’à la vie éternelle, et tu auras trouvé ton âme, c’est-à-dire la vie, le bonheur... « Parfois, disait un père, il me vient le désir de faire litière de moi-même ; de me mettre sous les pieds de ce petit être inconscient que j'aime, de lui dire : « Prends-moi tout!... prends mes forces, « prends mes rêves, et fais-en des jouets que tu met- « tras en pièces !... J’ai voulu de belles choses, nulle
« qui vaille tes petits cris de joie, et rien ne ma « rendu heureux comme de voir tes larmes s’es- « suyer!... Crois donc et grandis de ma sève et ne « me laisse que mon cœur pour t’aimer *. »
Ainsi parlait un père, et il ne faisait que traduire éloquemment ce qui se passe dans l’âme de tous les pères et de toutes les mères, car qui dit père dit mère ; ce sont deux cœurs n’en faisant qu’un, pour aimer et rendre heureux un troisième cœur, qui leur devra tout. Merveille des merveilles que nous n’admirons guère, parce que nous sommes si habitués à jouir de l’amour de nos parents que nous n’y faisons plus attention; mais cet amour si dévoué, si pur, n’en reste pas moins le sommet des choses, tout ce qui se peut imaginer de plus beau, de plus élevé, de plus près de la perfection.
Mais citons encore quelques exemples, pris sur le vif. Une mère sanglotait et pleurait devant le corps inanimé de son enfant, mort, après avoir été pendant neuf années l’objet des soins les plus pénibles, les plus crucifiants. Était-ce sur elle-même qu’elle pleurait cette mère?... Oh ! non... une seule pensée l’occupait, celle de ce que son enfant avait souffert. « Ah ! disait-elle, pourquoi était-ce donc ce petit qui souffrait...? c’était à moi à souffrir, et non pas à lui... moi j’ai la force... mais lui... non ce n’est pas naturel ça... Si au moins il n’avait pas souffert !... Et cependant, depuis cinq mois la pauvre mère ne se couchait presque pas, supportant tout de