E. Rod, Le sens de la vie
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son enfant... le gardant des heures entières appuyé sur elle, épiant son souffle... ses regards... et elle ne croit pas pouvoir continuer à vivre, maintenant qu’elle, n’a plus ce petit être infirme à soigner, à caresser, qu’elle ne l’entend plus l’appeler maman ! . . . maman!... Et le père est là triste, affligé, souffrant dans l’âme de sa femme, prêt à tout, portant le fardeau et la responsabilité de cette famille où se passent des choses si douloureuses, admirant et s’en voulant à lui-même de ne pouvoir soulager ces êtres qu’il aime plus que sa vie.
Une autre mère que l’on plaignait des douleurs affreuses qu’elle endurait à la suite de la naissance d’un de ses enfants répondait : « Ah ! ne nous plaignez donc pas, nous mères, nous souffririons bien trop de ne pas souffrir pour nos enfants ».
Un père, après dix années écoulées, ne pouvait encore, sans que les larmes lui vissent aux yeux, parler de la mort d’un petit enfant de sept mois, parce que, étant éloigné de chez lui, il n’avait pu recueillir son dernier soupir, et cependant il avait neuf enfants... Un autre n’hésitait pas à tout quitter et à voyager pendant dix jours et dix nuits consécutives avec la vague espérance de trouver peut-être, encore vivant, un fils dont sa femme lui avait annoncé la grave maladie.
Un dimanche de Fête-Dieu, une procession défilait dans un parc, où un riche reposoir avait été dressé... Des sanglots se font entendre derrière un bosquet... C’était une mère, qui pleurait toutes les larmes de ses yeux en apercevant les petits enfants
vêtus de blanc... Ils lui rappelaient que l’année précédente le sien figurait aussi à la procession. Hélas ! le croup le lui avait enlevé. Deux autres beaux enfants entouraient cependant la pauvre mère, mais ils ne lui faisaient pas oublier son petit Jean... et elle ne l’oubliera jamais...
§ 20. Qu’il faut l’amour et la reconnaissance du fils pour compléter la vie de famille.
Nous savons maintenant ce que sont un père et une mère, nous pouvons comprendre aussi quelle admiration et quel amour nous devons avoir pour eux. Mais nous avons besoin de faire encore une supposition pour comprendre quelle doit être la vie de la troisième personne de la famille, et comment cette troisième personne contribue au bonheur des deux autres.
Supposons qu’un de ces fils, objet de tant d’amour, arrivé à l’âge d’homme, instruit, habile dans les affaires, marié, père lui-même, devenu, en quelque sorte, l’égal de son père; supposons, disons-nous, qu’un de ces fils ait le cœur rempli d une telle reconnaissance qu’un jour, trouvant son père et sa mère réunis, il se jette affectueusement à genoux devant eux, et, prenant leurs mains, les embrasse et leur dise : « O mon père, ô ma mère, combien je vous aime ; quelle reconnaissance je devrais avoir pour vous!... Quand je pense que je vous dois tout ce que je suis, tout ce que j’ai. Quand je pense que depuis trente ans vous n’avez pas eu d’autre pensée que
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mon bien et mon bonheur; que pour me faire homme et me mettre dans la position où je suis, chef, à mon tour, d’une famille aimée, vous m’avez consacré tout ce que vous aviez de force, de savoir, de moyens et de vie ! »
Il est bien certain que des larmes de joie couleraient des yeux de ce père et de cette mère, qu’ils serreraient leur fils dans leurs bras, le couvriraient de baisers et de larmes. Le fils, de son côté, tout ému de voir ses parents si heureux, les embrasserait tour à tour, ces trois âmes se fondraient ainsi, en quelque sorte, les unes dans les autres, comme dans une extase d’affection, et si un tel mouvement de cœur pouvait durer toujours, et toujours avec la même intensité, il serait évidemment le bonheur parfait, bonheur si grand qu’on en mourrait, et il semble en vérité que nous n’avons plus qu’un effort à faire pour arriver à la conception de tout ce qu’il peut y avoir de plus beau, de plus élevé, c’est-à-dire à ia conception de Dieu lui-même, autant toutefois que notre intelligence en est capable.
Prenons en effet tous les admirables sentiments qui se développent dans les cœurs de ce père, de cette mère et de ce fds, multiplions- les par l’infini et l’éternel, c’est-à-dire supposons qu’ils sont mille et mille fois plus grands, plus profonds et plus beaux qu’ils ne sont en réalité; supposons qu’ils durent toujours, et toujours avec la même intensité, sans diminution, sans ralentissement... est-ce que nous n’avons pas la suprême beauté morale? le suprême
bonheur? en un mot tout ce qui peut s’imaginer de plus beau, de plus admirable, de meilleur , c’est-àdire Dieu, selon la parole de saint Louis, car la pensée ne peut rien concevoir de plus élevé que cette vie à trois, vie uniquement composée des efforts de chacune des trois personnes pour le bonheur des deux autres : c’est la charité parfaite, le bien absolu.
Dieu, source de toute perfection, ne sera donc pas un Être solitaire, il sera tout à la fois Un et Trois, comme dans la famille humaine. Il sera trois Personnes divines ne formant entre elles qu’un seul Dieu, et en parlant d’elles, il ne faudra ni confondre les personnes ni diviser leur être ou essence, comme il est dit dans le symbole de saint Athanase l.
Mais expliquons en détail ce mystère fondamental en nous servant de ce que nous venons de dire sur les beautés de la vie de famille et en nous servant aussi des comparaisons qne nous trouvons dans les
docteurs de l’Eglise.
1. Symbole S. Athanase. Fides autem catholica hæc est, nt unum Deuni in Trinitate; et Trinitatem in unitate veneremus, neque confundentes personas, neque substantiam séparantes. Alia est enim persona Patris, alia Filii, alia Spirilus sancti, sed Patris et Filii et Spiritus sancti una est divinitas,... etc...
LA TRÈS SAINTE TRINITÉ
§ 21. De Dieu le Père et de la génération du Verbe.
Le vrai Dieu, le Dieu vivant, principe éternel de toute vie et de toute paternité, est donc Père. De toute éternité et par un acte infini d’amour, il engendre un Etre égal à lui-même, éternel et infini comme lui, objet de toutes ses complaisances et auquel il se fait un bonheur de communiquer tout ce qu’il est, toute sa puissance, toute sa beauté, toute sa grandeur, et cet être se nomme le Fils parce qu’il est engendré... et le Verbe, c’est-àdire la parole par excellence parce qu’il est l’expression parfaite de la Grandeur , de la Sagesse et de la Ronté de son Père, et le rayonnement éternel de sa Gloire... Et Dieu éprouve à sa vue une joie infinie, joie innénarrable dont peut donner quelqu’idée, mais sans comparaison toutefois, la joie qu’éprouve un père lorsqu’il reçoit son premier né entre ses bras pour la première fois, joie qui est le bien pur, dans sa plus haute conception puisque c’est une joie, toute fondée sur le sacrifice et l’oubli complet de soi-même... Et tout père, en cet heureux instant, ne s’écrie-t-il pas, lui aussi aujourd’hui : « Cher enfant, tues mon fds, je t’ai engendré, et tu seras désormais l’unique objet de toute mon affection, de toute mes pensées! »
La vie de Dieu le Père est une vie toute de dévouement, toute de charité et de tendresse ; Vie souverainement adorable. Car en tant que Père, Dieu s’oublie complètement lui-même pour se donner à son Verbe, et se fondre, en quelque sorte, d’amour en Lui, comme la mère voudrait se fondre en son enfant par l’ardeur de ses caresses, et lui transmettre toute la vie de son corps, toute la chaleur de son cœur.
Maintenant nous avons à nous demander quelle peut être la vie du Verbe. La réponse semble facile... Le Verbe étant une pure effusion du cœur admirable de son Père, est donc nécessairement bon, dévoué, généreux, comme son Père, dès lors quelle peut être sa vie si ce n’est un acte infini de reconnaissance envers ce Père auquel il doit tout ce qu’il est?
Et en effet, de toute éternité, le Verbe se tient devant Dieu dans un état d’admiration, d’action de grâces, d’obéissance et de don complet de luimême, il lui reporte toute sa gloire, toutes ses perfections, tout son amour, et tous ses désirs; c’est lui que figure cet agneau égorgé que saint Jean vit devant le trône de Dieu1, touchante et très exacte figure ! Le Verbe est en effet comme égorgé, car il est prêt à tous les sacrifices pour faire la volonté de son Père. Au jour voulu, il s’élancera
1. Et vidi et ccce in medio throni... Et j’ai vu, et voici que, devant le trône de Dieu, se tenait un agneau, comme égorgé... (.4poc., y, 6)... Exultavit ut gigas ad currendam viam suam, a summo cœlo egressio ejus. (Ps. xviii, 6.)
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du ciel sur la terre, se précipitera dans toutes les humiliations, et bravera toutes les tortures et toutes les douleurs pour sauver les âmes qu’aime son Père. C’est du Verbe fait homme qu’il sera dit plus tard : « Il a été obéissant jusqu’à la mort et à la mort de la Croix et c’est pour cela que Dieu l’a exalté et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom. »
§ 22. Qu’une troisième personne divine procède de l’amour du Père et du Verbe.
Mais la vie infinie consistera-t-elle uniquement dans ce regard ravi de Dieu sur son Verbe, et dans la reconnaissance infini du Verbe? Non, sans doute; ce flux et reflux d’amour qui va ainsi de l’une à l’autre des personnes divines, ne serait pas le bien s'il était stérile, s’il ne faisait pas encore le bonheur d’un troisième être. L’amour éternel semblerait entaché d’égoïsme comme l’amour de lepoux et de l’épouse, si l’un et l’autre n’aspiraient pas à être père et mère. Il faut donc que le mystère qui s’accomplit si merveilleusement dans la famille s’accomplisse aussi dans le sein de Dieu.
Une troisième personne divine procède de l’amour réciproque du Père et du Verbe, comme l’enfant procède de son père et de sa mère, et cette troisième personne divine se nomme le Saint-Esprit, parce qu’elle est le souffle, ou la flamme de l’éternel Amour, et de même que l’enfant est la vie ou la raison d’être de la vie de ses parents, quoiqu’il leur doive son être et tout ce qu’il est, de même le
Saint-Esprit est la vie, et la joie du Père et du Verbe, et c’est pour cette raison qu’on lui donne tous les noms qui désignent la vie. Il est la lumière des cœurs ; le doigt de la droite de Dieu; la fontaine d’eau vive; le feu sacré de la charité ; sans lui , il n’y a rien de bien.
§ 23. Comparaison qui peut aider à saisir plus intimement le mystère de la vie divine.
Saint Thomas, cherchant toujours à donner les raisons des choses et à faciliter l’intelligence des mystères, ne craint pas d’établir que la génération du Verbe a été figurée par la formation de notre première mère tirée du côté d’Adam. « Il fut convenable, dit le saint Docteur, que la femme fût formée de la chair de l’homme, afin que le premier homme fût le principe de toute l’humanité à la ressemblance de Dieu, principe de toutes choses. »
En effet, Eve, formée de la chair d’Adam, apparut tout à coup à ses yeux ravis, comme le Verbe apparaît de toute éternité à son Père, et elle offrit à l’affection d’Adam un être semblable à lui, dans lequel il pouvait en quelque sorte se contempler et s’aimer lui-même, sans égoïsme cependant, puisqu’Ève était réellement une personne distincte de lui, ayant sa vie propre, son cœur à elle, comme le
1. Prose de laPentcc. Lumen cordium. Dator munerum. Consolator optime. Dulce refrigerium. Dexfceræ Dei digitus. Fons vivus. Ignis Charitas. Sine tuo munere. Nih.il est innoxium.
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Verbe divin est une personne distincte de Dieu son Père, et a une vie propre à Lui, et un cœur à Lui ; et Eve devait être lobjet de toutes les complaisances d’Adam, comme le Verbe est V objet cle toutes les complaisances de son Père \
Rien de plus beau et de plus lumineux que cette assimilation établie par le saint Docteur, entre la génération du Verbe et la création d’Ève cette seconde personne de la Trinité terrestre; elle révèle la vie divine, l’explique, nous la rend sensible, et nous fait en même temps comprendre toute notre grandeur native et comment nous sommes réellement de la race de Dieu1 2 .... Saint Hilaire va encore plus loin, si c’est possible; il dit que la ressemblance de l’homme avec Dieu nous apprend qu’il y a trois personnes en Dieu, ce qui veut dire que la nature humaine se composant de trois personnes distinctes, le père, la mère et l’enfant, la nature divine doit
1. S. Thomas d’Aquin, Q. xcn, art. 2. Conveniens fuit mulierem ex viro formari, ut in hoc quædam dignitas primo homini servaretur, ut secundum Dei similitudinem esset, et ipse principium totius suæ speciei, sicut Deus est principium totius universi. Tamen ut Eva non est producta per naturalem generationem, sed sola virtute divina, non dicilur filia Adæ. Et propter hoc ratio non sequitur.
Ajoutons que, sous un autre rapport, la génération du Verbe peut être comparée à la formation d’Ève, car nous nous faisons généralement une idée très douce du Verbe qui nous est apparu en Jésus-Christ. Le Verbe est bon, clément et indulgent comme les mères. Il nous nourrit de son sang comme les mères nous nourrissent de leur lait et parfois aussi de leur sang. Combien de mères sont mortes pour leurs enfants comme le Verbe fait chair est mort pour nous !