Chateaubriand, les Martyrs
aises, de tout amour-propre , cle tout ce qui est lui, afin qu’il soit plus libre de se donner tout entier à l’amour de Dieu, et du prochain pour l’amour de Dieu... Il aimera même ses ennemis , car s1 il lïaïme que ses amis , quel mérite aurait-il , les pcàens n'en font-ils pas autant?... Si on lui donne un soufflet , il tendra la joue pour en recevoir un autre... Celui qui s'élèvera sera humilié , lui a-t-il été dit, et celui qui s'humiliera sera élevé... 11 n’est en effet, pas de plus grande élévation morale, que de supporter avec humilité les injures et les humiliations imméritées!
§ 182. Que la Religion devait nécessairement susciter des
persécutions.
La Foi se répandit rapidement, non seulement dans Jérusalem, mais encore dans tous les pays environnants, et le moment vint où les Apôtres se partagèrent le monde entre eux, pour l’évangéliser sous la direction de Pierre qui, dès le commencement, exerce la suprématie sur ses frères, comme en témoignent si fortement les Actes , suprématie qui ne fera que s’affirmer avec les siècles, et qui était absolument nécessaire pour maintenir la pureté de la Foi, et l’unité de l’Église.
Quant àPierre lui-même, après avoir fondé diverses Églises en Asie , et entre autres celle d’Antioche , il vint à Rome, centreetcapitaledumondecivilisé. Rome, nous l’avons vu, combattait depuis 750 ans, sous la main de Dieu, pour unifier le monde et rendre ainsi plus facile l’avènement delà Vérité, et cependant, lorsque
JÉSUS-CHRIST
Pierre, un bâton à la main, et nu-pieds, en foula pour la première fois le pavé, la ville sacrée ne s’émut pas, et elle se fut moquée si quelqu’un lui eût dit que ce pauvre qu’elle allait bientôt battre de verges et crucifier la tête en bas, était celui pour lequel elle avait tant répandu de sang, que ce pauvre lui apportait une gloire bien autrement grande que celle qu’elle avait acquise par ses conquêtes ; qu’un jour, enfin, elle, Rome, devenue réellement la tête de l’univers, verrait les successeurs de ce même pauvre, assis sur le trône le plus glorieux qui fût jamais, recevoir les hommages de foules immenses venues de tous les points du globe, et se pressant dans les magnifiques basiliques élevées sur les ruines et avec les débris des temples des faux dieux.
Mais peu importait le dédain des hommes, la Vérité fera son chemin, la doctrine de l’amour et de la charité séduira vite les âmes humbles et droites, et Rome sentira bientôt qu’il circule en elle un sang plus généreux, une lumière plus vive... Seulement, ce qui était arrivé à Jérusalem ne tarda pas à arriver à Rome. La religion attira bientôt l’attention, la colère et la haine des puissants ; et il ne pouvait en être autrement. Comment, en effet, le monde romain aurait-il pu ne pas se demander ce qu’étaient ces étrangers qui, par leur vie et leurs paroles, se mettaient en contradiction flagrante avec toutes les idées reçues? Eh quoi! on annonce à nos esclaves qu’ils sont nos égaux, à ces esclaves que nous achetons au marché... que nous envoyons au
bourreau dès que cela nous plaît!... Mais, bien plus, voici que ces hommes refusent d’offrir des sacrifices aux dieux protecteurs de Rome... Ils désertent nos temples et nos solennités, pour aller dans des assemblées nocturnes où ils se livrent à des pratiques incompréhensibles... On les voit se partager entre eux un pain qu’ils prétendent être le corps d’un Dieu et ce Dieu n’est autre qu’un certain Jésus, que le proconsul de la Judée a dû condamner à mort à cause de ses crimes... Et ce n’est pas tout, ils se permettent de blâmer notre manière de vivre, ils prêchent la charité, la chasteté, l’indissolubilité du mariage, ils s’éloignent de nos festins et de nos jeux et ils obéissent enfin à l’on ne sait quel pouvoir caché...
Il y en avait là bien assez pour attirer sur les chrétiens toutes les persécutions possibles, surtout à une époque où la vie humaine avait si peu de valeur aux yeux des puissants... Un jour donc, que Néron, l’empereur romain, avait mis le feu à la ville de Rome, afin de se procurer un spectacle nouveau capable d’émouvoir sa sensibilité émoussée par les plaisirs, le peuple se plaignit et fît mine de se révolter... Sur qui allait tomber la colère de Néron? 11 connaissait les chrétiens, il devait être, plus que nul autre, choqué de leurs prédications... Il imagina donc de les accuser de l’incendie de Rome, et ce fut le commencement de ces terribles persécutions qui durèrent trois cents ans, et envoyèrent aux supplices et à la mort des millions de chrétiens.
Selon les coutumes du temps, les chrétiens étaient
JÉSUS-CHRIST
cruellement torturés. Leurs corps étaient déchirés et mis en pièces par les fouets, par les ongles cle fer et les tenailles rougies au feu ; le chevalet disloquait leurs os, on les pendait par les pieds, on les brûlait à petit feu, on les crucifiait, et enfin on les livrait aux bêtes. On vit des centaines d’hommes, de femmes, d’enfants jetés en pâture aux lions, aux tigres et autres animaux féroces que les Romains faisaient combattre dans ces fameux amphithéâtres, dont les ruines gigantesques existent encore dans tous les pays qui furent soumis à leur domination.
Mais les chrétiens bravaient tous les supplices; une force surnaturelle les leur faisait supporter même avec joie. On voyait les mères encourager leurs enfants à mourir; les martyrs allaient à la mort comme à une fête ; ils s’y préparaient par la prière et par la réception du corps et du sang de Jésus-Christ, et, sans parler des miracles que Dieu faisait pour les encourager et manifester la vérité de leur foi, l’histoire profane nous a conservé mille récits de l’étonnement des païens ; aussi ces derniers se convertissaient-ils par miniers, et plus d’une fois les bourreaux jetèrent avec indignation leurs instruments de tortures, pour se livrer eux mêmes aux juges et aux supplices.
§ 183. Que les persécutions assurèrent l’expansion de la Religion chrétienne et affirmèrent sa divinité.
Les persécutions commencées à Jérusalem par le martyre de saint Étienne, et bientôt continuées par
l’ordre de Rome, durèrent pendant trois] cents ans et firent des millions de victimes, mais elles ne ralentirent pas la propagation du christianisme; elles semblent, au contraire, l’avoir activée ; à tel point que les païens, eux-mêmes, reconnurent que le sang des martyrs était de la semence de chrétiens. Ce proverbe a cours, même dans notre siècle ; c’est qu’en effet on voit toujours la foi devenir plus vive dans les âmes, dès qu’elle est persécutée.
Et cela se comprend : la faculté la plus noble de l’homme, après celle de distinguer le bien du mal, c’est son besoin d’activité, son désir de lutte, c’est l’ Irascible, comme dirait saint Thomas, c’est-à-dire cette ardeur que nous éprouvons devant les obstacles qui s’opposent à la réalisation du bien que nous rêvons; or, les persécutions, en voulant empêcher les chrétiens de s’attacher à ce Dieu Très Bon, qu’ils avaient appris à aimer, excitaient en eux cette noble passion, et ils n’en étaient que plus ardents et plus fermes dans leur foi; ils se trouvaient heureux de pouvoir témoigner leur amour à Jésus-Christ, en mourant pour lui, comme il était mort pour eux, et la vue de leur courage et de leur constance enflammait tout ce qui se trouvait de cœurs droits et généreux parmi les païens.
De plus, sans les persécutions, les païens se seraient très facilement faits chrétiens ; beaucoup dès lors se seraient trouvés sans force contre leurs souvenirs païens et les tentations dont ils étaient nécessairement entourés; de là, mille chutes qui eussent scandalisé leurs anciens coreligionnaires. Il faut le
JÉSUS-CHRIST
dire, on ne comprend même pas comment, sans les persécutions, la religion chrétienne aurait pu se répandre aussi vite, et surtout jeter dans les âmes ces racines profondes que des siècles de perversité, ne sont pas même parvenus à arracher.
Que si l’on demande] encore pourquoi Dieu très bon a permis tant d’horreurs et les permet encore de nos jours, en tant de pays, et pourquoi il ne réduit pas en poudre les persécuteurs, on peut répondre que Dieu, préoccupé avant tout du bien éternel des âmes, a vu dans les persécutions un moyen pour établir solidement la foi et la piété, étendre plus rapidement la Religion, et lui imprimer à jamais le caractère de quelque chose de nécessairement divin, car une religion qui s’établit malgré tous les obstacles humains, en combattant toutes les passions les plus naturelles, et au prix de tous les brisements de cœur et de toutes les souffrances possibles, ne peut être que l’œuvre d’un Dieu Tout- Puissant.
Mais laissons parler Bossuet. « Que pouvait avoir vu le monde, dit-il dans son Discours sur V histoire universelle , que pouvait avoir vu le monde, pour se rendre si promptement à Jésus-Christ? S'il a vu des miracles , Dieu s’est mêlé visiblement dans cet ouvrage ; et s’il se pouvait faire qiïil rien eût pas vu , ne serait-ce pas un nouveau miracle, plus grand et plus incroyable que ceux qu’on ne veut pas croire, d’avoir converti le monde sans miracle , d’avoir fait entrer tant d’ignorants dans des mystères si hauts, d’avoir inspiré à tant de savants une humble sou-
mission, et d’avoir persuadé tant de choses incroyables à des incrédules? »
« Mais le miracle des miracles , si je puis parler de la sorte, c’est qu’avec la foi des mystères, les vertus les plus éminentes et les pratiques les plus pénibles se sont répandues par toute la terre. Les disciples de Jésus-Christ l’ont suivi dans les voies les plus difficiles. Souffrir tout pour la vérité a été, parmi ses enfants, un exercice ordinaire ; et, pour imiter leur Sauveur, ils ont couru aux tourments avec plus d’ardeur que les autres n’ont fait aux délices. On ne peut compter les exemples, ni des riches qui se sont appauvris pour aider les pauvres, ni des pauvres qui ont préféré la pauvreté aux richesses, ni des vierges qui ont imité, sur la terre, la vie des Anges. Que dirai-je de la pénitence et de la mortification ! Les juges n’exercent pas plus sévèrement la justice sur les criminels que les pécheurs pénitents l’ont exercée sur eux-mêmes. Bien plus, les innocents ont puni en eux, avec une rigueur incroyable, cette pente prodigieuse que nous avons au péché. La vie de saint Jean-Baptiste, qui parut si surprenante aux Juifs, est devenue commune parmi les fidèles ; les déserts ont été peuplés de ses imitateurs, et il y a tant de solitaires, que des solitaires plus parfaits ont été contraints de chercher des solitudes plus profondes, tant on a fui le monde, tant la vie contemplative a été goûtée. »
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§ 184. Que l’Église arriva enfin à la vie publique sous
Constantin le Grand.
Cependant malgré tant de prodiges, après trois siècles, la Religion n’était pas encore arrivée à la vie publique. Sauf à de rares intervalles, les cérémonies du culte ne pouvaient avoir lieu que secrètement, dans les maisons particulières, ou dans les souterrains. Les catacombes de Rome nous disent assez la sévérité des persécutions.
Ce n’est pas que la foi chrétienne soit pendant tout ce temps restée confinée parmi les pauvres et les petits. Elle était plus d’une fois arrivée à l’oreille des grands par les esclaves eux-mêmes. Combien de riches patriciennes furent converties par la douceur et la patience de leurs servantes devenues chrétiennes. Les palais des Césars ne furent même pas complètement fermés à cette influence invincible de la vertu. Aussi lorsqu’en l’an 313, l’empire tomba aux mains de Constantin, ce prince, élevé par une mère chrétienne et devenu seul maître de l’empire, par sa victoire sur Maxence, s’empressa-t-il de remercier Dieu, en rendant un édit de tolérance en faveur du Christianisme.
Bientôt il fit plus ; il excita par diverses faveurs
les provinces à délaisser le culte des faux dieux ; il encouragea la construction de nouvelles églises, en construisit et en enrichit lui-même plusieurs, entre autres celle de Saint-Jean-de-Latran, dans le Baptistère de laquelle on dit qu’il reçut le baptême. Dès l’an 321 il avait ordonné la célébration du dimanche, autorisé l’Église à accepter des dons et des legs, abrogé la peine du crucifiement, aboli les combats sanglants de gladiateurs, favorisé l’émancipation des esclaves... Plus tard il en vint même à défendre aux fonctionnaires publics d’assister aux sacrifices païens; il détruisit les statues des idoles, transforma les temples en églises...
Et enfin, prenant en l’année 330 une décision dans laquelle il est difficile de ne pas voir la main de Dieu, il transporta sa capitale sur les rives du Bosphore... semblant ainsi laisser l’Église libre d’établir elle-même la capitale de son empire universel, dans cette Borne que, depuis mille ans, le monde était habitué à craindre et à respecter... Et en effet, à partir de cette époque, l’Evêque successeur de Pierre vit sans cesse grandir son influence, sa domination spirituelle s’étendre, et peu à peu se former cette souveraineté humainement inexplicable qui étonne encore notre époque.
§ 185. Le sacerdoce chrétien.
L’Église profita largement de la paix. Désormais, partout où il se formera un groupe d’âmes de bonne volonté, il y aura un prêtre, c’est-à-dire un homme
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ne parlant que cle Dieu, chargé de maintenir dans les esprits la pensée salutaire d’une autre vie, de consoler les affligés, et enfin de distribuer le corps et le sang de Jésus-Christ devenus la vie du monde.
Le nom seul du prêtre indique ce qu’il sera, car ce nom vient du mot grec npéa£iç, qui veut dire vieillard, ancien du peuple. Lors même qu’il sera jeune, le prêtre vivra donc au milieu du monde comme un vieillard, c’est-à-dire qu’il n’aura aucune des passions et des ambitions de la jeunesse, il aura au contraire la gravité et le détachement que donne un grand âge, et il acquerra-ces vertus par l’étude, par la retraite, par l’assiduité à la prière, par une vie solitaire.
Au jour de son Ordination il lui sera dit : « Tu es prêtre, prêtre pour toujours et selon l’ordre de Melchisédech. De même que Melchisédech apparaît tout
à coup dans Y Ecriture, sans généalogie, sans ancêtres, de même toi tu n’auras pas de famille ; peu importe ton extraction, tu es prêtre, cela suffît. S’il le faut tu t’assiéras à la table des princes, on ne te demandera pas tes titres de noblesse, car tu as le plus beau de tous, et tu ne seras plus père toi-même, afin que tu puisses l’être de toutes les âmes qui recourront à toi ».
Et cette grande chose s’est réalisée autant que le permet l’infirmité humaine ; les prêtres se sont multipliés à l’infini, dans tous les pays où a pénétré l’Évangile et sous la direction des évêques ou successeurs directs des Apôtres, ils s’avancent à travers le monde comme une armée. C’est par centaines de
mille qu’il faut les compter. Répandus par toute la terre, parlant différentes langues, vivant sous les climats et sous les gouvernements les plus divers, les uns riches, les autres pauvres, les uns soutenus et honorés par les pouvoirs publics, les autres persécutés, chassés, mis h mort, ils confessent cependant tous la même Foi, chantent tous le même credo, adoptent tous une langue commune, la langue latine , afin de pouvoir tous communiquer les uns avec les autres, étudier la religion, et prier dans la même langue1.
Enfin , ce qu’il y a de plus admirable et de plus
(1) On a souvent blâmé l’Église, de ce qu’elle employait une langue ancienne et morte, on a même pris texte de cette particularité pour prétendre qu’elle n’était plus à la hauteur des temps modernes. Mais il nous semble qu’il serait au contraire bien plus sage d’admirer en ceci deux choses providentielles.
La première, comment il s’est trouvé dans le monde une langue aussi parfaite que le latin, et que nul peuple n’a conservé. La seconde, comment l’Église a eu la merveilleuse idée d’adopter cette langue. En effet, si l’Église n’avait pas eu une langue immuable à son service, il y a longtemps que tout son enseignement aurait été déformé, puisque les langues vivantes se modifiant continuellement on ne comprend que fort mal les ouvrages ayant seulement deux siècles de date... De plus, l’Église étant universelle , il était nécessaire que les mêmes livres pussent se lire dans tous les pays, et pour cela, il fallait une langue commune.
Remarquons encore que le génie de la langue latine, c’est-à-dire son mode de construction , se prête admirablement à l’expression de la pensée, et surtout des sentiments, parce qu’on n’a pas comme, par exemple, dans le français, à s’y inquiéter de la construction grammaticale qui vient arrêter l’élan de la pensée et l’obscurcir par des périphrases.
Au lieu d’accuser l’Église d’un esprit rétrograde et ennemi du progrès, à cause du latin, il faut, au contraire, admirer sa sage prédilection pour cette langue, et nous appliquer à l’étudier nous-mêmes autant que notre situation le comporte.
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prodigieux, dans ce grand Corps composé d’hommes d’idées, de mœurs, d’origines et de caractères si différents, c’est que tous sont pleinement soumis de cœur et d’intelligence au Pontife romain, au Successeur de Pierre, affirment et adoptent tout ce qu’il affirme et adopte, condamnent tout ce qu’il condamne... et le reconnaissent comme le réel représentant vivant de Jésus-Christ, comme le dépositaire infaillible de la Vérité. C’est ce que déclarèrent solennellement une fois de plus les sept cent soixante-quatre patriarches, primats, archevêques, évêques et généraux d’ordre, réunis à Rome en Concile œcuménique, par Notre Saint-Père le Pape Pie IX, en l’année 1 870 1 .
§ 186. Les religieux.
La connaissance de l’infinie bonté de Dieu et des souffrances du Sauveur suscita des dévouements peut-être encore plus absolus que celui des prêtres. Une foule d’âmes voulurent imiter aussi parfaitement
1. Il semble utile de remarquer ici que le mot infaillible ne veut pas dire impeccable, comme on avait tant de peine à le faire comprendre en 1870. Quand le chrétien dit que le Pape est infaillible il ne veut pas dire par là que le Pape ne peut point faire de mal, point faire cl e péché, il veut seulement dire que le Pape ne peut pas se tromper lorsque, se plaçant comme chef ou tête de l'Église universelle, il déclare que telle chose est vraie ou fausse, bonne ou mauvaise... Et la nécessité d’un gardien infaillible de la Vérité ressort de la nécessité même de conserver la Vérité sur la terre, car il est bien certain que la Vérité serait perdue depuis longtemps si elle était abandonnée à l’appréciation de chacun. Qui, dans l’Église, trancherait les difficultés; qui arrêterait les discussions s’il n’y avait pas un chef, et un chef absolument cru et respecté et nécessairement inspiré?
que possible la vie de Jésus-Christ, en renonçant à toute joie terrestre, à toute possession, atout bienêtre... Dès les commencements beaucoup de chrétiens, à l’exemple de saint Jean-Baptiste, s’éloignèrent des villes et se retirèrent dans la solitude, afin de pouvoir se livrer plus facilement à la méditation et à la prière. Les restes de leurs cellules, creusées
dans les montagnes de la Syrie ou de la Haute-Egypte, nous disent qu’il y eut des multitudes d’âmes qui surent donner ce grand exemple au monde.
Les femmes ne restèrent pas en arrière. Dès les commencements de nombreuses jeunes filles se consacrèrent aussi à Dieu, et se dévouèrent au service des pauvres et des martyrs. Les Actes nous ont conservé les noms de plusieurs d’entre elles qui furent livrées aux supplices pour n’avoir pas voulu renoncer à leurs vœux... Telles furent sainte Agnès, sainte Agathe, sainte Lucie, sainte Cécile et tant d’autres.
Mais la charité apportée sur la terre par Jésus- Christ ne pouvait moins faire que de dévorer ces âmes qui s’étaient consacrées tout entières à Lui. Aussi non seulement les vit-on exercer la charité du fond de leurs solitudes, mais encore dès que les persécutions ou les circonstances le permirent, elles accoururent avec empressement partout où il y avait une œuvre de charité à accomplir.
C’est alors que se fondèrent ces Couvents ou Monastères, dans lesquels des hommes se réunissent volontairement, pour vivre en commun, afin de pouvoir se livrer plus facilement à la prière, au travail, à l’étude, à l’enseignement, au soulagement
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des pauvres et des malades. Et au fait, quelle merveilleuse organisation pour le bien. Voici des jeunes hommes qui renoncent volontairement à toute propriété, à tout plaisir, à tout bien-être, et même à leur volonté, qui font profession de vouloir souffrir, dont la seule crainte sera même de ne pas assez souffrir, de ne pas assez se priver. Cette crainte sera tout leur tourment, et ils donneront à leurs supérieurs le droit et le devoir de leur rappeler sans cesse leurs engagements, de les punir de leurs infractions à la règle, et, voulant tous vivre en frères, ils aspireront, malgré leur faiblesse, à mettre en pratique cette parole admirable de Jésus-Christ, disant à la mère de Jean et de Jacques : Que celui qui veut être le premier parmi vous soit le serviteur de tous. . .
Les* veuves, les jeunes filles ne tardèrent pas à suivre cet exemple et à se dévouer de leur côté au soin des malades, des pauvres, des orphelins, et enfin à la prière sous les règles les plus sévères. Jésus-Christ lui-même leur avait indiqué la route, en laissant Madeleine à ses pieds et Marthe préparer son repas.
Aussi serait-il difficile dJndiquer une œuvre de charité que les religieux ou les religieuses n’aient cherché à accomplir; C’est des couvents que sont sortis les plus intrépides missionnaires. Saint Martin^ saint Boniface^ saint Patrice étaient des religieux. Il y eut des ordres entiers consacrés au service des lépreux et des malades h au rachat des malheureux emmenés en captivité par les Turcs... Mais on se
lasserait à énumérer ce qu’ont fait les religieux depuis leur origine. Au reste, consentons seulement à juger de ce qu’ils firent jadis, par ce qu’ils font aujourd’hui, cela suffit à leur gloire et à la justification de leur existence.
Qu’il y ait eu des abus, que des communautés se soient écartées du but de leur fondation, soit par le fait de l’accumulation de trop grands biens entre leurs mains, soit par suite de cette fatigue ou décadence inévitable que le temps traîne après lui, c’est possible, et c’est vrai ; il était même impossible qu’il en fût autrement ; mais cela n’empêche pas que toutes n’aient exercé pendant de longues années, pendant des siècles même, les plus hauts ministères et rendu les plus grands services au monde entier, et que, de nos jours, elles continuent plus victorieusement que jamais la même mission. Vingt fois renversées par les péripéties ou caprices des choses humaines, elles se sont vingt fois relevées, rajeunies par leur chute même et ainsi rendues plus aptes aux nouveaux services que le monde attendait d’elles1.
1. Nous serions volontiers tenté de prendre ici la défense de nos institutions chrétiennes, de montrer que c’est à elles, et à elles seules, que nous devons notre civilisation actuelle, la douceur de nos mœurs, notre culture d’esprit, même notre amour des lettres et des arts, mais cela nous mènerait trop loin. Nous renvoyons donc le lecteur aux admirables travaux qui, de nos jours, ont été faits sur ce point, par de Montalembert, Frédéric Ozanam, etc.
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§ 187. Que l’appui du pouvoir séculier ne fut pas sans
danger pour l’Église.
La conversion de l’empereur romain fut certainement un grand bien, et cependant cette conversion ne laissa pas d’entraîner à sa suite de graves inconvénients qui, à certains moments, purent faire presque regretter le temps des persécutions ; tellement il est vrai que le bien dans la paix n’est guère de ce monde, selon cette parole de Notre-Seigneur, nous disant : Qiïil est venu apporter la guerre et non la paix , mais nous assurant aussi que nous trouverions dans cette guerre ou lutte contre nos passions et les difficultés de la vie une joie infiniment plus grande et plu» intime que la joie que pourrait nous donner la paix selon le monde.
Le premier inconvénient qui résulta de la conversion des empereurs fut leur immixtion dans le
gouvernement de l’Eglise. De tout temps, nous le savons, les empereurs païens avaient uni le Souverain Pontificat à leur puissance temporelle, et rien 11e semblait plus juste, du moment où la nation
c’est-à-dire Y Etat était considéré comme tout, même comme une divinité, car Rome avait ses temples et ses prêtres.
Les empereurs tinrent d’autant plus à ce titre de Souverain Pontife qu’alors ils pouvaient se considérer comme les dépositaires du pouvoir le plus absolu sur les personnes et sur les biens de leurs sujets; et c’est là ce qui explique comment ils
osèrent accepter les honneurs et les titres les plus exagérés, et se laisser aller aux épouvantables abus de pouvoir qui déshonorèrent le règne de Tibère, de Néron et de tant d’autres.
Or, devenus chrétiens, les empereurs crurent pouvoir réclamer à peu près les mêmes privilèges ; il leur sembla naturel de disposer des choses de la religion chrétienne, comme ils avaient disposé des choses de la religion païenne. Ce n’est pas qu’ils aient jamais pensé pouvoir être évêques ou Papes, mais comme les choses matérielles sont forcément liées aux choses spirituelles, comme l’Église possède des propriétés, des temples, des écoles, des hospices, des revenus, comme elle a même parfois besoin d’être défendue contre ses ennemis, ils se dirent qu’ils devaient avoir leur part dans le gouvernement de ces choses, qu’ils devaient concourir au choix et à la nomination des prêtres et des évêques appelés à gouverner ces innombrables institutions. Ils voulurent même intervenir dans la nomination des Papes, surveiller les réunions d’évêques qui prirent le nom de Concile \ en retour ils mirent, comme on l’a dit, leur épée au service de l’Église.
D’un autre côté, l’Église ne pouvait qu’être pleine de reconnaissance pour ces princes qui mettaient à sa disposition leur puissance temporelle et lui donnaient des terrains, des propriétés de toute sorte; elle consentit donc facilement à les consulter, à leur laisser une certaine part dans la direction de ses affaires extérieures. En 51 1^ Clovis, à l’exemple de Constantin, convoque le Concile d’Orléans, etcette
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assemblée lui adresse ses Canons « pour que le consentement d’un si grand roi, prête une autorité nouvelle aux décisions des Évêques ». Le même Concile accorde que nul ne soit ordonné clerc qu’avec l’autorisation du prince1.
Il est clair que, dans les commencements, tout se passa au mieux. Les princes ou seigneurs qui avaient fondé les églises, hospices ou écoles, ne demandaient qu’à choisir des hommes capables et dignes... Mais tout change et meurt en ce monde; il n’en fut souvent plus de même pour leurs descendants ou héritiers. L’ambition et la faveur intervinrent dans les choix, on fit moins attention au mérite. De plus la valeur des propriétés augmentait parfois dans de grandes proportions... de sorte que les nominations des titulaires de ces antiques fondations devenaient des questions d’argent, souvent même des questions de puissance matérielle, comme cela était lorsqu’il s’agissait de propriétés féodales emportant avec elles tous les droits de la souveraineté, le droit d’armer des soldats, de rendre la justice, etc.
On comprend assez quelles causes de discordes et de corruption portait en lui un tel état de choses... Aussi l’histoire, depuis Constantin, est-elle remplie par le récit des maux incalculables qu’il entraîna à sa suite. C’est ce qu’on a appelé la querelle du Sacerdoce et de /’ Empire... querelle, qui sous une autre forme et sous un titre moins solennel, se con-