F. Ozanam, la Civilisation au ve siècle
Mais que pouvaient être des chrétiens auxquels il fallait faire tant de concessions ! Que de superstitions païennes devaient se mêler à leurs pratiques religieuses ; beaucoup de ces superstitions sont même venues jusqu’à nous, et, oubliant leur origine toute païenne, nous accusons souvent la religion chrétienne de leur avoir donné naissance.
Il fallait donc que l’organisation matérielle du monde païen disparût presque complètement, pour que les mœurs chrétiennes pussent enfin prendre pour jamais racine dans les âmes. Mais qui accomplira cette œuvre de sang? Quelle force pourra s’élever contre la plus grande puissance qui fût jamais? Comme presque toujours, en ce monde, le remède sortira de l’excès même du mal, il sera terrible mais il était nécessaire.
§ 189. Que les invasions barbares régénérèrent le monde romain, et sauvèrent l’humanité entière d’une ruine certaine.
Depuis des siècles s’accumulaient au nord de l’Empire ces nations barbares, qui plusieurs fois déjà avaient mis Rome à deux doigts de sa perte. Péniblement maintenues par les colonies romaines échelonnées sur les bords du Rhin, elles semblaient attendre l’heure de venger tant de défaites subies par leurs ancêtres; aussi, dès que les Romains de la décadence ne leur offrirent plus qu’une faible résistance, on vit ces hordes innombrables se répandre sur l’Empire comme un torrent dévastateur, en piller et brûler les villes, massacrer les populations
LE CHRISTIANISME
épouvantées, détruire les temples, les monuments, pour le seul plaisir de les détruire ou d’arracher les crampons de bronze qui en reliaient les pierres.
Peu importaient les douceurs de la vie et les beautés de l’art à ces rudes hommes, qui allaient nus au combat, afin que l’on vît mieux leurs blessures, dont les femmes partageaient les dangers et aimaient mieux tuer leurs enfants et se massacrer entre elles que d’être emmenées en esclavage... C’était horrible sans doute, mais c’était préférable à la dépravation romaine, qui privait de la vie un bien plus grand nombre d’êtres humains que la cruauté des barbares.
Qu’on se représente Rome entre de telles mains! Sa population en fuite ou massacrée, les familles dispersées, les esclaves profitant du désordre... « La première cité des Gaules, Trêves, prise alors pour la troisième fois, n’était plus qu’un sépulcre. Les uns mouraient lentement de leurs blessures, les autres périssaient de faim et de froid. J’ai vu, dit Salvien, et mes yeux en ont soutenu le spectacle, j’ai vu des corps d’hommes et de femmes, dépouillés de tout vêtement, étendus dans les rues, déchirés par les chiens et les oiseaux de proie. L’infection des cadavres tuait les vivants, et la mort s’exhalait de la mort. Et au dire, de saint Jérôme, il en était de même à Spire, Strasbourg, Reims, Tournay, Arras, Amiens, dans les provinces de l’Aquitaine et de Narbonne1 ». Aussi s’éleva-t-il de tout l’Empire comme