F. Ozanam, Études germaniques, chap. vu
un long cri d’horreur. Les peuples crurent à la fin du monde... C’était en effet la fin du monde païen, mais c’était aussi le commencement d’un monde nouveau, d’un monde où la charité prédominerait sur la force.
Et comme les païens attribuaient à la destruction de leurs temples et du culte des dieux les maux effroyables dont ils étaient affligés, saint Augustin prend la défense de la Providence. « Pourquoi, leur écrit-il, pourquoi vous plaignez-vous des malheurs qui vous affligent, si ce n’est parce que vous désireriez pouvoir jouir en paix de vos coupables plaisirs, et, libres de toute crainte, vous livrer à vos mœurs dissolues. Et si vous désirez avoir la paix, est-ce pour user avec modération et piété des biens que Dieu vous laisserait? Non, c’est pour rechercher les plus folles jouissances, à tel point qu’il résulte de vos désordres des maux plus grands que ceux dont vous affligent vos ennemis.
» Scipion, votre grand pontife et le plus sage des Romains, le prévoyait lorsqu’il s’opposait à la destruction complète de Carthage contre le sentiment de Caton. Il redoutait avec raison pour Rome un ennemi plus terrible que Carthage : la mollesse qu’amènerait l’absence de la crainte , ce tuteur nécessaire ; et nous savons quelle corruption envahit en effet la république lorsque ses consuls n’eurent plus qu’à combattre des peuples déjà vaincus... Et, continue saint Augustin, la postérité le croira-t-elle lorsqu’on lui racontera qu’à peine échappés au désastre et réfugiés à Carthage vous allez chaque
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jour au théâtre ; vous l’assiégez, vous l’encombrez pour y faire éclater votre frénétique enthousiasme pour des histrions... Quel prodige d’erreur!
» Quoi ! tous les peuples d’Orient pleurent la perte de Rome, l’univers est dans la consternation; c’est un deuil public,, et vous vous ne pensez qu’à vos coupables plaisirs ! Ce n’est donc pas la paix de l’empire que vous désirez, mais l’impunité du désordre ; la prospérité vous a dépravés et l’adversité vous trouve incorrigibles et vous perdez tout le fruit du malheur, étant devenus les plus misérables des hommes, sans cesser d’en être les plus méchants1. »
Ces divers passages de saint Augustin nous révèlent toute la philosophie de l’histoire, tout le secret du gouvernement divin. Mais écoutons notre Frédéric Ozanam, qui de son côté a également envisagé cette époque sous son point de vue providentiel.
« Quand, dit-il, les barbares renversaient les temples et les théâtres de la vieille Rome, ils ne faisaient que dégager les marbres dont la Rome des Papes bâtirait ses églises. Les Goths étaient les pionniers des architectes du moyen âge. » On verrait, sur le mont Esquilin, les colonnes de marbre du temple de Vénus servir à élever une basilique en l’honneur de la Vierge Marie, les cent marches de marbre qui conduisaient au temple de Jupiter
(1) Cité de Dieu, lib. I. Cur enim afüicti rebus adversis de temporibus quærimini christianis, nisi quia vestram luxuriam cupitis habere securam... et tanquam pupillis civibus idoneum tutorem, necessarium videns esse terrorem... perdidistis utilitatem calamitatis, et miserrimi facti estis et pessimi permansistis...
Capitolin nous conduisent aujourd’hui à Y Ara Cœli , à la basilique où se trouve l’autel antique élevé à la Vierge Mère.
Nous savons que beaucoup ne pensent pas ainsi, et regrettent cette magnifique civilisation romaine qui avait couvert le monde de superbes monuments et suscité tant d’artistes dont les chefs-d’œuvre rem-
plissent encore nos musées. Ecoutons la réponse que leur faitOzanam. « Un jour, dit-il, l’historien Gibbon visitait Rome ; plein de ses souvenirs classiques il errait au Capitole, tout à coup il entend des chants d’Église et voit sortir de la basilique d Ara Cœli une longue procession de franciscains, essuyant de leurs sandales les parvis traversés par tant de triomphes. Alors, l’indignation s’emparant de lui, il forme le dessein de venger l’antiquité outragée par la barbarie chrétienne, il conçoit Y Histoire de la décadence de l'Empire romain. Et moi aussi, continue Ozanam, j’ai vu les religieux A Ara Cœli fouler les vieux pavés de Jupiter Capitolin, mais au lieu de m’en plaindre je m’en suis réjoui comme de la victoire de l’amour sur la force, et j’ai résolu d’écrire Y Histoire du progrès à cette époque où le philosophe anglais n’aperçut que décadence ; l’histoire de la civilisation aux temps barbares, l’histoire de la pensée échappant au naufrage de l’Empire, traversant ces flots des invasions comme les Hébreux passèrent la mer Rouge et sous la même conduite, c’est-à-dire soutenus par le bras puissant de Dieu. »
D’ailleurs les barbares ne détruisaient pas tout ; ils avaient généralement été pleins de respect pour les
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églises chrétiennes, car la prédication de l’Évangile avait été plus loin que les armes de Rome, et déjà beaucoup de ces indomptés avaient courbé la tête sous la main des missionnaires. Ils se laissèrent même promptement séduire par ce qu’il y avait de bon dans la civilisation romaine. Pénétrés du sentiment de leur infériorité, ces pères, qui ne savaient ni lire ni écrire, s’empressèrent d’envoyer leurs enfants dans les écoles qui survécurent au désastre; de sorte qu’il se forma, peu à peu, une nouvelle génération de jeunes hommes moins barbares que leurs pères, et moins amollis que les Romains, plus aptes aux grandes vertus que veut le christianisme.
Seulement il fallut bien des siècles pour rendre humbles et doux les premiers descendants de ces hommes qui ne respiraient que le carnage et faisaient consister le mérite à entrer en fureur, et à tout briser autour d’eux : ce fut l’œuvre de l’Église. Et l’on aimerait à montrer comment elle fît l’éducation de nos ancêtres. M. Taine écrivant, avec la science que l’on sait, sur l’action religieuse à l’époque des invasions et ensuite au moyen âge, a pu dire que « les immenses possessions qu’on a tant reprochées à l’Église étaient précisément la meilleure preuve des services considérables qu’elle avait rendus, parce que, dit-il, les peuples ne se trompent pas ainsi. Ils ne donnent pas à qui ne fait rien ; s’ils ont tant donné à l’Église, c’est qu’ils en recevaient des services égaux à leurs dons ».
§ 190. Que l’Église et le monde ont été de tout temps
troublés par l’erreur.
L’Église, confiante dans les promesses de son Chef, continuait son œuvre au milieu de tant de changements et de révolutions ; elle voyait les mœurs se modifier peu à peu sous l’influence de ses enseignements, et les préceptes de justice et de charité de l’Évangile, même ses simples conseils, se transformer en lois et devenir des obligations civiles, ce dont aujourd’hui nous sommes, peut-être plus que jamais, les heureux témoins.
Cependant, malgré ses succès, l’Eglise ne laissa pas d’être troublée intérieurement, souvent par ceux-là mêmes qui étaient chargés de la soutenir et de la défendre. Elle vit tous les points de sa doctrine successivement mal interprétés, attaqués, déformés, niés au nom d’une prétendue philosophie, ou par des esprits peu éclairés et aveuglés par leurs passions.
Mais ce que nous devons remarquer, c’est que l’horreur du surnaturel a presque toujours été le prétexte des errements... tellement il est vrai que l’homme tient avant tout à vivre par lui-même, à ne pas être obligé de demander et de recevoir, comme nous, chrétiens, nous nous en faisons un devoir aimable, semblable à l’enfant qui s’adresse avec joie à sa mère dès qu’il a besoin ou envie de de quelque chose.
C’est ainsi que, déjà du temps des Apôtres, on vit
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un nommé Cerinthe nier la nécessité de la venue de Dieu sur la terre, et comme il ne pouvait nier devant les Apôtres l’existence de Jésus-Christ, qu’ils avaient vu de leurs yeux, il prétendit qu’il n’était qu’un homme remarquable, sur lequel le Verbe ou la science suprême (Xoyoç) était descendu le jour de son baptême; que c’est bien Jésus-Christ qui nous a révélé le Père inconnu jusque-là, et qui a fait des miracles, mais que, pendant la Passion, le Verbe l’a quitté, et que l’homme seul a souffert et est ressuscité.
D’autres, à la même époque, unis par la même pensée, ne voulurent considérer le corps de Jésus- Christ que comme une apparence , parce que, disaient-ils, on ne pouvait comprendre l’absence du péché dans un corps réel.
Ce que nous avons dit plus haut, au sujet des erreurs de Nestorius et d’Eutichès, sur la personne de Jésus-Christ, suffit pour réfuter celles-ci; mais en 320, un prêtre nommé Arius, alla encore plus loin, car, oubliant que les abaissements de Dieu sont précisément ce qui nous montre le mieux sa Grandeur, il se prit à penser que Dieu éternel et infini n’avait pu s’abaisser jusqu’à créer la matière , et qu’alors il s’était d’abord créé un ministre , dans la personne du Verbe. Dès lors, le Verbe n’est pas Dieu, Il n’est plus qu’une créature privilégiée , disposant, il est vrai, d’une puissance infiniment supérieure à celle de l’homme, mais simple puissance déléguée , n’ayant, par conséquent, aucun rapport avec la personne divine.
Cette erreur renversait, en réalité, complètement la religion, en lui enlevant les merveilles d’amour qui en font tout le charme et toute la force. Elle troubla le monde chrétien pendant plus d’un siècle, mais finit par disparaître, comme tôt ou tard disparaît toute erreur. La vérité seule subsiste toujours.
Un peu plus tard, Pélage, né sur les côtes de Bretagne, n’admettait pas la transmission du péché originel; il disait qu’Adam n’influait, sur ses descendants, que par le mauvais exemple qu’il leur avait donné ; que le mal contre lequel l’humanité lutte est la tendance à l’imitation d’Adam, mais que l’homme peut, par lui-même, résister à cette tendance.
S’obstinant à nier toute nécessité d’une vie surnaturelle venant se superposer à la vie naturelle, il disait que le don de la doctrine et des exemples de Jésus-Christ, était ce qu’on appelle la grâce. Le don de l’Évangile est certainement une grâce , mais nous devons encore croire que Dieu agit directement en nous, par une action indéfinissable, invisible, mystérieuse, sans doute, mais qui, en somme, ne l’est pas plus que Yaction par laquelle Dieu donne la vie matérielle aux êtres, car tout est mystérieux dans la nature, pour celui qui sait chercher les Causes pre mières.
Quis potest rerum cognoscere causas a dit le poète, et nous avons déjà remarqué plus haut que si l’homme peut généralement connaître le pourquoi des choses, il ne peut presque jamais connaître le Comment , parce que le comment toudhe à la substance 5
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à Y être, à ce qui est nécessairement mystère pour nous. Qui ajamais pu dire ce qu’est Yêtrel Tous les philosophes s’y sont perdus dans de vaines paroles et dans des subtilités inintelligibles.
Les nicolaïtes, comprenant mal la double nature de l’homme, prétendirent que les actes du corps ne pouvaient influer sur l’âme, et que, par conséquent, le corps pouvait se laisser aller à tous ses désirs, pourvu que l’âme sût se tenir dans des pensées élevées.
De nos jours, cette idée subtile, règne dans une nombreuse classe d’hommes, surtout parmi les puissants et les fortunés. Comment ne pas regarder les péchés des sens comme de simples bagatelles, lorsqu’on tient en main de grandes affaires ou les destinées des peuples! Et cependant, Dieu sait si ces soi-disant bagatelles influent sur la vie; ne sont-ce pas elles qui presque toujours sont la véritable cause des plus grands désordres et des plus terribles malheurs?
Et si nous prolongions cette étude, nous verrions qu’en résumé toutes les erreurs ont été plus ou moins semblables à ces quatre premières.
Le protestantisme qui, au xvc siècle, enlèveracent
millions d’âmes à l’Eglise ne fut, à proprement parler, qu’une diminution de la vérité. Il rejeta les obligations qui semblent trop pénibles ou impossibles à la nature, oubliant que ces obligations devieniient douces lorsque Dieu nous assiste de sa Grâce ; mais voici qu’après moins de quatre siècles ces dissidents nous côtoient à l’envi dans les sentiers
de la Charité, se rapprochant ainsi chaque jour davantage de la foi de leurs ancêtres.
Les erreurs sociales actuelles ne sont elles-mêmes que des erreurs anciennes, se présentant sous un vêtement et des noms nouveaux. C’est de tout temps que l’homme a cherché à rejeter la responsabilité qui lui incombe et a voulu attribuer aux événements, ou à l’organisation de la société, les maux qu’il devrait attribuer à sa négligence, à son peu de courage, souvent à ses vices.
Parlerons-nous du véritable assaut que la prétendue philosophie du xvmc siècle livra à Jésus- Christ. A cette époque, elle écrivit contre Lui des montagnes de livres; déjà ses ennemis prédisaient sa mort, et lui disaient comme le pharisien : Si tu es Dieu , descends de la croix... Mais voici que le monde se trouble... toute justice disparaît... des flots de sang coulent sur les échafauds, bientôt sur les champs de bataille, tout semblait perdu; mais ce n’était rien ; c’était seulement Dieu qui secouait le monde, pour le débarrasser des insensés, de même, dit l’Écriture, que la servante secoue le linge sali par la poussière l. Le calme se rétablit, peu à peu les
1. Un jour une personne parlait au saint curé d’Ars, de la révolution de 1848, et s’alarmait devant lui... Oh! ce n'est rien mon ami , lui répondit le bon curé, c'est tout simplement le Bon Dieu qui est en train de balayer sa maison.. Ce mot dit toute la politique de Dieu dans le gouvernement du monde, et résume également toute la philosophie de l’histoire. De même qu’on ne peut blanchir une maison sans enlever d’abord l’ancien enduit, ce qui fait nécessairement beaucoup de bruit, de dégâts et de poussière, de même Dieu ne peut faire disparaître des institutions vieillies, caduques, devenues inutiles, sans toucher à beaucoup
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églises se rouvrirent, les foules retrouvèrent avec joie ces autels, où elles savent que réside le Dieu qui seul peut les consoler, leur donner la force de supporter la vie et d’en remplir les devoirs.
Qu’il y ait encore aujourd’hui bien des aveuglements, bien des faiblesses, c’est possible, mais c’est à peine si quelques voix discordantes viennent troubler le concert d’admiration qui s’élève de toutes parts pour le chef de cette Église catholique, qui s’avance impassible à travers les siècles et poursuit, sans se lasser, la mission qui lui est confiée.
§ 191. Que la perfection morale de la Religion est elle-
même un obstacle à son règne dans le cœur de
l’homme.
Nous devons parler ici avec soin, de trois obstacles singuliers que l’amour ou piété de cœur envers Jésus-Christ trouvera dans les âmes, et précisément dans les âmes les plus élevées, dans celles qui gouvernent le monde des choses et des idées, c’est-àdire chez les hommes, surtout chez les hommes d’affaires chez les capables. Et je dis que nous avons à parler avec soin de ces trois obstacles, parce qu’en
d'intérêts, broyer beaucoup de personnes ; de là des plaintes amères, des regrets, des souffrances réelles. Mais sachons attendre, bientôt la poussière se dissipe, les blessures elles-mêmes se cicatrisent, de nouvelles institutions mieux appropriées à l’époque surgissent, et le monde reprend sa marche à travers de nouveaux siècles, sauf à voir les mêmes révolutions après une certaine période... Et il ne peut en être autrement, étant donnée la liberté de l’homme, devant laquelle viennent sans cesse échouer la volonté toute-puissante de Dieu et son amour infini.
effet, si les hommes supérieurs ont raison de ne pas incliner leur front devant Jésus-Christ, de laisser aux petits le soin de l’entourer d’amour, et de le recevoir dans les cérémonies sacrées qu’il a établies, pour se donner à nous, alors la Religion n’est pas la véritable Religion, c’est-à-dire le dernier mot de la Sagesse divine et humaine, car il n’y a pas deux vérités, deux raisons, deux intelligences; ce qui est vrai, est nécessairement vrai partout et pour tous, aussi bien pour les savants que pour les ignorants, pour l’intelligence des grands que pour celle des petits.
Le premier obstacle que rencontre la religion, chez presque tous les hommes, c’est une espèce d’amour-propre, ou de sentiment de force, qui les porte à considérer comme indignes d’eux les choses humbles. La pauvreté de Rethléem, les petitesses de la vie de Nazareth , la simplicité de la sainte Vierge et de saint Joseph, les humiliations endurées par Jésus-Christ, même les souffrances du Chemin de la croix et du Calvaire leur semblent des choses bonnes , sans doute, mais bonnes surtout pour les femmes et les enfants, et qui ne peuvent regarder que de loin des hommes chargés d’affaires, appliqués au travail, ou vivant au milieu des splendeurs, des arts et du luxe.
Etcependant, si les hommes réfléchissaient sérieusement un instant, ils ne pourraient moins faire que de reconnaître, non seulement l’erreur mais encore l’odieux d’une telle conduite, car enfin, c’est agir contre toutes les indications du cœur et même
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de la raison. C’est agir comme le fils qui dédaignerait les chagrins et les larmes que coûtent ses sottises à sa mère et à son père, parce qu’il lui semble puéril de pleurer, ou de tant se faire du chagrin.
D’ailleurs, ne sont-ce pas précisément les abaissements volontaires de Jésus-Christ qui font sa grandeur? Qu’y a-t-il de plus beau, chez un homme puissant, que de se soumettre volontairement à des humiliations et à des souffrances, pour le bien de quelqu’un ! Et si c’est pour un ennemi, ce sera le sommet de la perfection ou beauté morale. Or c’est là ce qu’a fait Jésus-Christ L
Mais encore, si l’homme aime la gloire, la grandeur, la force, la puissance, qui est plus grand, plus fort, plus illustre que Jésus-Christ? N'est-il pas l'homme par excellence , cet homme fort qui a volontairement choisi la vie dure , a hcii l'iniquité et a agi virilement ? Jésus-Christ a rempli l’univers de sa pensée et de son nom. L’époque ou ère actuelle, se nomme l’ère chrétienne. Être civilisé et être chrétien c’est tout un, car la barbarie règne encore partout où l’Évangile n’a pas plus ou moins pénétré, c’est vrai même pour le xMahométisme qui ne vit que par le peu de vérité qu’il a emprunté à nos livres saints. Enfin les idées modernes d’égalité, de fraternité et de liberté ne datent que de Jésus-Christ, et
4. Sustinuit opprobriurn et confusionem... Factus est obediens usque ad mortem, et ad mortem crucis, propter quod et Deus exatlavit ilium et dédit illi nomen quod est super omne nomen...
« Il a soutenu l’opprobre et la confusion... lia été obéissant jusqu’à la mort, et à la mort de la croix, et c’est pour cela que Dieu lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom... »
il est étrange que nous les retournions contre lui.
Bien loin de laisser Jésus-Christ aux femmes et aux enfants, il semble donc que les hommes devraient, au contraire, les écarter de lui en leur disant : « Faites-nous place à nous, car vous, faibles, petits, naturellement portés à l’humilité, vous ne pouvez comprendre quel abîme d’amour et de perfection il y a dans les abaissements de Jésus-Christ. Non, vous ne pouvez apprécier comme nous, hommes, tout ce qu’il y a d’admirable et d’adorable dans ce petit enfant qui vagit sur la paille , lorsqu'il pourrait tonner dans le ciel, clans ce Dieu qui se cache sous les faibles apparences d'une hostie, lorsqu'il pourrait, d’un mot, réduire le monde en poudre.
Mais, bien plus, n’avons-nous pas reconnu que la vie bruyante des affaires n’était pas notre vie réelle, la vie qui nous tenait au cœur; que notre vraie vie était notre vie de famille, la vie qui se compose de l’amour de nos enfants, surtout de nos petits enfants : leurs moindres caresses nous charment, leur pensée nous est toujours présente, il n’est pas de peines que nous ne supportions volontiers pour eux ; à la moindre gentillesse nous les couvrons de baisers, nous jouons avec eux, et si par hasard ils sont en danger de mort, le monde entier disparaît pour nous. Un exemple.
Des hommes graves sont assis autour d’une table : ils discutent sur la politique ou l’industrie. Le plus grave de tous, le président peut-être, regarde la pendule. Demandez-lui à quoi il pense, tout en répondant à l’un et à l’autre. S'il veut être franc, il
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y a cent à parier contre un qu’il vous répondra qu’il pense qu’en arrivant dans une heure à sa campagne, sa petite fille viendra au-devant de lui et lui sautera au cou... Et si la discussion se prolonge trop, il en voudra beaucoup à la politique, qui retarde ce bonheur, petit mais vrai.
Pourquoi Dieu ne serait-il donc pas pour nous ce que nous sommes pour nos enfants ? Pourquoi ne se plairait-il pas à nous combler de ses dons, comme nous nous plaisons à combler nos enfants de tout ce qui peut leur faire plaisir ou tourner à leur bien? Pourquoi Dieu ne chercherait-il pas à nous transformer en Lui, en nous donnant son Corps et son Sang, lorsque nous-mêmes nous rêvons si ardemment de nous donner tout entiers à nos enfants et de leur infuser en réalité tout notre sang, par les soins que nous leur prodiguons, au prix de tant de soucis et de travail? Nous tressaillons au moindre cri d’un enfant aimé, et nous semblons ne rien comprendre lorsqu’on nous parle des tendresses du cœur de Jésus-Christ!... Pourquoi refuser de nous soumettre aux petites cérémonies par lesquelles nous pouvons exprimer les sentiments de notre cœur envers Dieu, lorsque, dans la vie de famille, nous nous soumettons, si volontiers, à mille autres petites cérémonies et à mille petits jeux pour exprimer les sentiments de notre cœur?
C’est donc une erreur à l’homme de s’éloigner ainsi de Dieu, de se priver des forces, des encouragements et même des douceurs qu’on trouve dans la piété humble. Notre rêve est d’avoir des enfants
simples et aimants; sachons, de notre côté, être simples et aimants avec Dieu. L’homme n’est jamais plus grand que lorsqu’il sait s’abaisser, la raison le dit, tout aussi bien que l’Évangile. La gloire est de se vaincre soi-même, et non de se laisser aller aux sentiments naturels d’orgueil et de dédain...
Dieu de son côté n’a-t-il pas tout fait, pour s’attirer notre affection? Il nous le dit : Que 'pouvais- je faire pour vous, que je n'ai pas fait ? Et au lieu, de m'aimer , vous me délaissez , et me préparez la rude croix de vos indifférences et de vos mépris \
§ 192. Que Jésus-Christ trouve encore un obstacle à son règne dans la passion de Fhomme pour la Souveraineté.
Mais il est une autre raison, plus profonde encore, qui presque toujours et partout éloigne de la reli-
gion les hommes politiques, les hommes d’Etat, les hommes qui aspirent au gouvernement des choses humaines. L’homme veut être libre, et c’est son honneur, mais il veut encore être maître, et il veut être maître non seulement de lui et chez lui, mais des autres et chez les autres. Je ne l’en blâme pas, car cette passion de la souveraineté est la plus noble de toutes, à condition, toutefois, qu’elle ne s’exercera que pour le bien, et se tiendra dans ses justes limites.
Mais ce n’est certainement pas ce qu’elle a fait.
1. Popule meus, quid ultra debui facere tibi et non feci? Et tu parasti crucem Salvatori tuo ( Feria VI , in parasceve).
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car l’histoire du monde n’est guère autre chose que le douloureux récit des abus de la puissance sur la faiblesse. Et ici, j’entends parler tout autant de la puissance qui réside en bas de la société que de celle qui réside en haut, car les hommes ont des devoirs égaux, dans une dignité égale, et l’abus de la force du nombre est égal à l’abus de la force de l’intelligence ou du génie.
Or, jusqu’à Jésus-Christ, les puissants ne trouvaient rien qui les arrêtât ; leur volonté était leur loi. Les philosophes avaient disserté longuement sur le vrai bien, sur les devoirs et les droits, mais nul n’avait été assez fort pour imposer réellement des devoirs aux puissants, et pour leur dire : « Toi, le maître, tu n’iras pas plus loin ou tu ne serais qu’un misérable. » Nul surtout, n’a su faire respectables le pauvre, l’inintelligent, le faible. De sorte, que les puissants ne trouvaient personne qui leur résistât, et sauf de rares révoltes étouffées dans le sang, comme celle de Spartacus, on ne voyait pas l’humanité protester contre cette servitude.
Mais Jésus-Christ est venu. En naissant sur ta paille, en marchant nu-pieds, en rejetant loin de lui tous les oripeaux de la grandeur terrestre, il a appris au monde que la véritable noblesse ou grandeur de l’homme ne dépendait en rien ni de la fortune, ni des dons de l’esprit, ni des talents, ni de ta puissance, mais de l’état moral de lame, de la vertu, c’est-à-dire du courage, pour se résister à soi-même, s’humilier et se sacrifier pour le bien.
« Craignez ceux qui peuvent tuer l’âme, a-t-il dit
aux faibles, mais ne craignez pas ceux qui ne peuvent tuer que le corps. » L’humanité a compris, elle a senti qu’une force nouvelle circulait dans ses veines, elle a relevé la tête. Et alors, les hommes qui aspirent au gouvernement des choses et des hommes ont senti qu’ils n’étaient plus les maîtres absolus, mais qu’il y avait de par le monde quelque chose qui leur résisterait, et leur résisterait toujours. Et ils en ont conçu une espèce d’aigreur ou de dépit contre Celui qui a su ainsi donner aux petits une conscience de leur valeur personnelle et de leurs droits. N’a-t-on pas en effet, toujours vu, les gouvernements, quels qu’ils soient, laisser en paix les erreurs les plus insensées et réserver toutes leurs rigueurs contre la vraie Religion. La raison en est bien simple, c’est que l’erreur flatte l’homme, l’exalte, lui dit qu’il peut le bien par lui-même, tandis que la véritable Religion lui enseigne au contraire qu’il n’est que misère et faiblesse et que les puissants et les savants ont besoin de la grâce de Dieu tout aussi bien que le pauvre et le simple. Il faut en convenir, c’est humiliant pour celui qui ne veut pas comprendre que l’homme n’est jamais si grand que lorsqu’il accepte l’humiliation, parce que c’est le signe de la vraie force d’âme ; l’acte moral le plus difficile et le plus beau étant de nous surmonter nous-même, de résister à nos propres tendances, pour obéir à la vérité, pour faire ce que nous devons faire, et non ce que nous aimons à faire.
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§ 193. Que l’ambition de la raison humaine est un troisième obstacle au Christianisme.
Par la même raison que le Christianisme trouve lin obstacle dans la passion de l’homme pour la souveraineté, il en trouve aussi un chez les hommes de grande intelligence ou de génie. « Le génie est la plus grande puissance qui ait été créée de Dieu, humainement parlant, pour percevoir la vérité. C’est une intuition subite et vaste des rapports qui lient les êtres... C’est aussi la faculté de rendre les idées visibles à ceux qui ne les auraient point découvertes par eux-mêmes, de les incarner dans des images saisissantes... et naturellement les hommes de génie tiennent le sceptre des idées; et de fait, avant Jésus-Christ, les hommes de génie exerçaient à peu près pleinement cet empire. Ils concevaient une idée, l’exposaient en beau langage ; des jeunes gens avides de savoir venaient les écouter, se grouper autour d’eux, et voici les péripatéticiens, les platoniciens, les stoïciens et tant d’autres... Tout homme de génie pouvait avoir le plaisir de rassembler ainsi autour de lui des intelligences, d’en former une école, de les gouverner1... »
Or, Jésus-Christ a brisé ce sceptre des idées. Depuis qu’il a parlé, il n’y a plus d’école philosophique, car toutes les philosophies qui ont voulu écarter l’idée chrétienne, ont été tellement illogi-