Luc, 22. Üesiderio desideravi hanc pascham manducare
LGS ANGES
§ 46. Que Dieu créa d’abord des êtres purs esprits.
La Création étant arrêtée dans les conseils éternels , Dieu créa d’abord des êtres aussi semblables à Lui qu’il est possible à une créature d’être semblable à Dieu. Il créa les Anges. Les Anges sont des esprits, c’est-à-dire des êtres n’ayant rien de matériel, rien qui tombe sous les sens. Les Anges sont en quelque sorte ce que seraient nos âmes si on pouvait les séparer de nos corps, c’est-à-dire des intelligences, des puissances, des forces pensant, comprenant, voulant tout comme nous, mais faisant tous ces actes sans bruit, sans signes, sans rien de sensible.
L’immatérialité des Anges est un obstacle à la foi de beaucoup, même parmi les chrétiens; il semble que ces êtres qui n’ont pas un corps matériel, ne sont pas des êtres réels; mais, en résumé, que sommesnous, nous-mêmes? ne sommes-nous pas aussi des êtres, en grande partie immatériels, invisibles? Où est notre âme, quelle forme a-t-elle? Si nous ne parlons pas, ni ne faisons aucun signe de la bouche ou des mains, ou des bras, que voit-on de notre âme? Rien, et cependant, elle existe tout entière, et
tout à l’heure nous allons la faire apparaître , en parlant, en nous fâchant, etc...
L’immatérialité et l’invisibilité des Anges ne doivent donc pas nous empêcher de croire à leur existence très réelle, et même à leur présence, tout aussi bien que s’ils avaient des corps.
Comme il nous est toutefois impossible de nous faire l’idée d’un être spirituel ; si nous voulons penser à eux nous devons nous les présenter sous une forme matérielle, par exemple sous celle de beaux jeunes hommes, doués de toutes les qualités que nous rêverions pour nos corps, telles que la légèreté, la transparence, l’invulnérabilité, la possibilité de se transporter d’un lieu à un autre avec la rapidité de l’éclair, de passer à travers les murs, etc. « Je levai les yeux, dit Daniel, et je vis un homme vêtu de lin, une ceinture d’or bruni entourait ses reins, son corps brillait d’un éclat métallique, son visage avaitl’appaparence d’un éclair, ses yeux étaient des lampes ardentes... et sa voix grande comme la voix d’une multitude. »
Mais les Anges sont bien supérieurs à nous, en ce que pour parler, pour connaître et pour exprimer leurs pensées, ils ne sont pas obligés de se servir de paroles successives ou d’images. Ils embrassent d’un seul regard intellectuel tout ce qu’il leur plaît d’embrasser et ils se communiquent leurs pensées les uns aux autres par un seul acte de volonté. Us voient en Dieu lui-même tout ce qu’il plaît à Dieu de leur laisser voir, et ils le voient tout à la fois par un seul acte d’attention, et ils reçoivent directement de
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Lui les lumières et forces qui embrasent leur cœur, éclairent leur intelligence et entraînent leur volonté.
Cette différence entre la nature des Anges et la nôtre suffit pour les placer, par rapport à leur intelligence, dans un rang infiniment plus élevé que celui de fliomme. Mais nous verrons, tout à l’heure, que cette supériorité n’était pas sans un mauvais côté pour ces êtres libres.
§ 47. Hiérarchie des Anges.
L’Ecriture Sainte nous révèle que les Anges sont divisés hiérarchiquement en neuf Chœurs ou groupes principaux, dont les noms signifient le caractère ou les fonctions. Ce sont les Séraphins, les Chérubins, les Trônes, les Puissances, les Vertus ou Forces, les Dominations, les Principautés, les Archanges et les Anges.
Les Séraphins sont les plus rapprochés du trône de Dieu, et semblent participer au feu de l’amour divin, c’est pour cela qu’on les représente sous la forme de flammes, car l’amour brûle et dévore comme le feu.
Les Trônes portent et exaltent en quelque sorte la Majesté divine comme un trône d’or ou d’ivoire porte et élève un souverain.
Les Puissances sont peut-être les Anges que Dieu charge d’agir lorsqu’il manifeste sa puissance.
Les Vertus sont les esprits par lesquels nous est communiquée la force de faire le bien et de résister au mal.
Les Dominations concourent au gouvernement du monde, comme leur nom l’indique.
Les Principautés sont probablement chargées d’assister les rois et tous ceux qui commandent.
Les Anges, comme leur nom l’indique [Angelos veut dire envoyé) sont les esprits que Dieu envoie lorsqu’il veut parler à ses serviteurs.
Les Archanges remplissent la même fonction que les Anges, mais, étant d’un ordre supérieur, ils sont choisis pour les missions les plus solennelles ; c’est un Archange qui sera envoyé à la Bienheureuse Vierge Marie.
Voici donc les Anges créés , ils sont , ils existent, ils jouissent de la plénitude de la vie ; leur intelligence est tout illuminée des clartés infinies ; leur cœur brûle du désir d’aimer ; ils se contemplent avec admiration les uns les autres, se communiquent leurs joies, leurs pensées, leurs désirs naissants... semblables à un groupe nombreux de jeunes gens bien nés, instruits, distingués, tous beaux, tous aimables, tous arrivés à l’âge d’homme, se trouvant tout à coup réunis pour une fête, se communiquant leurs projets d’avenir, se racontant ce qu’ils ont fait ce qu’ils veulent faire, ce qu'ils possèdent.
§ 48. Que les Anges avaient à faire un acte de volonté et d’amour pour fixer leur bonheur.
Tels furent les Anges au premier instant de leur existence... Dieu les contemplait avec cet amour d’un père pour son premier-né. 11 se révélait à eux, il les
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conviait à partager son propre bonheur, il leur ouvrait les trésors de son cœur, ils y découvraient cet immense amour qui devait le porter plus tard à s’incarner, à se faire créature lui-même et à mourir, crucifié par ses propres enfants... Mais, nous l’avons dit, le bonheur de Dieu est sa douceur, sa tendresse, sa générosité, son dévouement, sa bonté en un mot...
Etre bon, c’est sa vie... Si donc les Anges voulaient partager la vie divine, ils devaient entrer dans les sentiments qui font ou, plutôt même, qui sont cette vie...
Il semble que rien ne leur était plus facile... Quoi de plus naturel à des êtres qui viennent d’être créés que d’entrer dans les idées de leur Créateur, de se conformer aux sentiments et aux désirs de celui sans lequel ils ne seraient pas ?... Les Anges devaient donc chercher leur bonheur dans les sentiments admirables qu’ils découvraient en Dieu.
Mais pour être bon, réellement bon , pour être heureux du bonheur des autres , pour être reconnaissant, humble, doux, aimant, pour se répandre hors de soi par l’affection et le dévouement, il faut de la vertu, c’est-à-dire une certaine lutte contre soi-même, contre ce sentiment inné qui nous porte à nous occuper de nous-mêmes, à tout rapporter à nous, à chercher notre vie en nous, à vivre, en un mot, pour nous... Il faut lutter contre ce qu’on appelle ingratitude, cet étrange et mauvais sentiment qui semble impossible et qui cependant se comprend, car être reconnaissant c’est s’anéantir ou se diminuer soi-même, puisque c’est reconnaître qu’on doit à un
autre ce qu’on est ; aussi faut-il de l’humilité pour être reconnaissant . La reconnaissance est une vertu délicate et difficile, c’est la vertu des grandes âmes. Semblable à cette liqueur arabe qui ne se conserve que dans les vases d’or, elle se corrompt vite dans les âmes égoïstes et pusillanimes, y devient de la jalousie, de l’envie et y engendre la tristesse.
Les Anges, malgré leurs perfections, pouvaientdonc se laisser aller à des sentiments égoïstes et mauvais ; ils pouvaient être ingrats, ingrats jusqu’à vouloir du mal à leur Créateur, jusqu’à vouloir le détruire, en quelque sorte, afin de ne plus rien lui devoir... Fiers de leur immortalité et de leur puissance, ils pouvaient rêver de s’en servir pour être indépendants, pour mener une vie personnelle. Au lieu de chercher, comme le Verbe, leur vie et leur bonheur dans le concours de leur volonté à la douce volonté de Dieu, ils pouvaient rêver de se créer une domination ou empire à eux, et de se rendre ainsi semblables à Dieu !
Profond et terrible mystère, en vérité, que la possibilité de telles pensées chez des intelligences tout inondées de lumière... et cependant, si nous sondons notre cœur, nous y découvrirons facilement le germe de toutes ces révoltes, de tous ces orgueils... Le premier mouvement du petit enfant est de dire non , à ce qui lui est demandé ; de tout garder pour lui, de tout briser.
Une partie des Anges s’empressa de surmonter ces tendances mauvaises par un acte de vertu qui inclina leur volonté vers le cœur de Dieu, et par cet acte ils s’associèrent tout entiers à son amour, à son dé-
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vouement, à son désintéressement, à cette vie divine qui est tout bien et par conséquent tout bonheur.
§ 49. Chute des Anges et qu’ils firent eux-mêmes leur
malheur.
Mais une autre partie (la troisième, selon l’Ecriture), aveuglée par l’amour d’elle-même, se révolta à la pensée qu’il faudrait vivre dans la dépendance de Dieu, dans la soumission d’esprit, dans la reconnaissance et dans l’abnégation que nécessite l’amour du bien... Elle rêva le bonheur dans la liberté de penser et de faire ce qu’elle voudrait, dans une vie sans règles et sans entraves, dans l’amour d’ellemême et l’admiration de ses propres perfections. C’était, comme c’est encore chez tant de malheureux, l’égarement de l’orgueil... « Nous serons loin de Dieu, loin du bien, nous serons peut-être loin du bonheur, dit Lucifer, mais au moins nous ne servirons pas, nous serons les maîtres. Il est glorieux d’être le premier, nous ne pouvons l’être auprès de Dieu; nous le serons loin de Lui, nous serons Rois du mal, comme il est Roi du bien... Vivre dans la soumission ce n’est pas vivre, et moi je suis ce que je suis et ma volonté immuable est incapable de faiblesse et de repentir; qu’importe le lieu de notre séjour! l’esprit se crée son propre séjour ; il peut, suivant sa volonté, se faire en lui-même un ciel ou un enfer i. »
1. Isaïe, xiv... In cœlnm conscendam, super astra Dei exaltabo solium meum, similis ero Altissimo.
Évidemment il ne pouvait plus y avoir de place dans le ciel pour ces êtres révoltés. Des intelligences animées de telles dispositions ne pouvaient plus être heureuses. Au lieu du concert de joie et de paix que les bons sentiments et le bon vouloir auraient dû faire naître en elles, la jalousie, l’envie, la haine et l’égoïsme formaient au contraire, dans leur cœur, un concert désordonné qui est le malheur, puisqu’il est de l’essence de l’âme, créée à l’image de Dieu, de ne trouver le bonheur que dans le bien.
Cet état malheureux des Anges n’a rien qui puisse nous surprendre, le mal rend toujours malheureux celui qui le commet; rien n’est plus commun que d’entendre des hommes perdus de vice et bourrelés de remords s’écrier dès ce monde : « T ai T enfer dans le cœur , ou ma vie est un enfer ! » Et ces hommes ne se trompent pas ; en effet, le cœur trouve nécessairement le malheur par son obstination dans le mauvais vouloir , tout comme il trouve nécessairement le bonheur dans sa détermination au bien, dans le bon vouloir. C’est la loi de sa nature.
En réalité, ce n’est donc pasDieu qui a créé l’enfer; d’ailleurs, pour les Anges, l’enfer n’est même pas un lieu matériel puisque que les esprits ne sont pas dans un lieu ; pour les Anges l’enfer n’est qu’un état intellectuel ou moral dans lequel ils se sont volontairement mis. C’est ce queNotre-Seigneur nous apprend dans l’Évangile, lorsqu’il nous dit : Si quelqu'un fait le bien , mon Père et moi nous venons et nous faisons notre demeure en lui.
D’où il résulte, en effet, que si quelqu’un fait le
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mal Dieu ne peut pas être en lui. Or là où n’est pas Dieu, seul auteur et loi des choses, il ne peut y avoir que troubles, que désordre, que faiblesse, que désespoir, et, par conséquent malheur , et si sur la terre ceux qui font le mal ne sont pas absolument malheureux, c’est qu’envers et contre tout ils possèdent non seulement une certaine espérance, mais même un certain désir de devenir meilleurs.
§ 50. Que les Anges ne peuvent revenir sur leur détermination ou changer d’idée.
Pourquoi les Anges furent-ils irrévocablement condamnés au malheur éternel pour une seule faute? Il semble que si Dieu leur avait donné du temps, comme il nous en donne, beaucoup se seraient convertis et auraient ainsi reconquis le bouheur perdu dans un moment d’égarement.
Il est incontestable que Dieu aurait pardonné aux Anges s’ils lui avaient demandé pardon, on plutôt s’ils étaient simplement revenus à de meilleurs sentiments... Mais la nature et la grandeur même de l’intelligence des Anges leur rend bien difficile, sinon impossible, toute conversion.
En effet, qu’est-ce que se convertir? C’est changer d’idée ; c’est voir et sentir autrement qu’on ne voyait et ne sentait au moment de la faute.
Or l’homme peut se convertir, parce que généralement, quand il pèche, son intelligence est tellement obscurcie par la passion qu’il est incapable de voir les conséquences de ce qu’il va faire, ces con-
séquences étant pour ainsi dire voilées par la chose qu’il désire; mais une fois la passion satisfaite, il sent alors comme tomber le voile de ses yeux et on l’entendra dire : « J’étais aveuglé quand j’ai fait cela... Ah! si j’avais su! » L’Ange ne peut jamais parler ainsi. Son intelligence est tellement lucide, tellement vive, qu’avant de faire un acte il en voit clairement toutes les conséquences, et sait avant, tout ce qu’il saura après; de sorte qu’après l’acte nul nouveau motif, nulle nouvelle condition ne peut incliner sa volonté d’un autre côté et le porter au repentir. L’Ange dit toujours, après un acte, ce que que dit l’enfant entêté, qui ne veut pas avouer ses torts. « Eh ! je savais bien ce que je faisais, pourquoi reviendrai-je donc sur ce que j’ai fait; ce que je voulais, je le veux encore. »
Les Anges veulent donc encore ce qu’ils ont voulu une fois, et leur malheureux étatn’est que la conséquence forcée de leur mauvaise volonté. Cette obstination dans le mal, malgré les souffrances qui en sont la suite, est sans aucun doute un grand mystère. Mais, hélas ! le même mystère ne sereproduitil pas chaque jour, sous nos yeux et jusque dans notre cœur?... Nous savons que telle ou telle mauvaise action troublera notre âme, nous enlèvera la paix et l’enlèvera même, peut-être, à des êtres que nous aimons. Nous ne laissons pas de la commettre.
On a vu des mères embrasser en pleurant les petits enfants quelles délaissaient pour se jeter dans le mal ! Et c’est en vain que l’expérience sera venue cent fois dissiper notre illusion; à la première occasion nous
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retomberons encore et bientôt notre volonté sera si affaiblie que le retour au bien nous semblera impossible: bien mieux! nous arriverons même à ne plus vouloir qu’il soit possible. Un moyen de salut nous serait-il offert que nous n’en voudrions pas... Nous nous plaisons dans notre fange ; nous n’aurons plus de volonté que pour le mal ; nous serons le mauvais vouloir , tandis que le bien est le bon vouloir.
Ne nous étonnons donc pas de l’obstination et de la perversité des mauvais Anges, puisque nous en trouvons les germes dans notre propre cœur, et l’éternité de leur peine est une conséquence inévitable de leur création, comme nous l’avons établi plus haut, en parlant du mal.
§ 51. Que le sort des bons Anges fut fixé pour toujours.
Quant aux bons Anges, leur volonté se trouva irrévocablement fixée dans le bien par la même raison que celle des mauvais se trouva irrévocablement fixé dans le mal. Qui est comme Dieu ! s’écrièrent-ils, à la suite de l’Archange saint Michel. Qui est comme Dieu ! c’est-à-dire, qu’y a-t-il de plus beau, de meilleur, déplus aimable que Dieu notre Créateur, notre Père, que Dieu auquel nous devons ce que nous sommes? A qui irions-nous, si ce n’est à Lui ? Qui aimer, si ce n’est Lui? Qu’il reçoive donc notre amour, notre reconnaissance ! Notre vie et notre joie seront de l’aimer, de l’admirer et de le servir. Il est le Bien , il est la Bonté. Il est tout ce qui est bon , tout ce qui peut ravir le cœur , ! intelligence et la
volonté. Hors de Lui, il n’y a que le mal, la mort et le néant. Et cette détermination des bons Anges mit le Ciel dans leur cœur, c’est-à-dire le bonheur, comme la détermination au mal avait mis l’enfer dans le cœur des mauvais, et alors commença pour eux cet éternel ravissement qui est le bonheur sans fin et sans limites !...
CRÉATION DE L’HOMME
§ 52. Que la nouvelle créature de Dieu ne sera pas un
esprit pur.
La perte des mauvais Anges fut une immense douleur pour le cœur de Dieu. L’Écriture Sainte, nous le savons, justifie cette parole1. Que fera donc Dieu? Laissera-t-il ainsi amoindrir le nombre des heureux qu’il avait voulu créer? Non, sans doute, sa Bonté ne le lui permettra pas... 11 créera de nouveaux êtres, mais, par un dessein dont il serait peut-être téméraire de chercher les raisons, ces êtres ne seront plus de purs esprits. Ce seront des êtres appelés comme les Anges au bonheur éternel, et par conséquent doués comme eux de sensibilité pour connaître ; d 'intelligence pour comprendre ou apprécier, et de volonté pour aimer; mais leur esprit ou souffle de vie sera d’une nature différente des An ges : il sera une âme , c’est-à-dire, un esprit destiné à être uni à un corps matériel et à former avec ce corps un être qui s’appellera Yhomme , du mot humus qui veut dire terre, parce qu’en effet le corps de l’homme sera de la terre, c’est-à-dire de la matière , quelque chose d’inférieur, qui ne pense pas,