Tactus dolore cordis intrinsecus. Gen., vi
qui n’a pas de vie et ne peut se mouvoir, etc...
Cependant ce corps matériel, uni substantiellement avec l’âme, n’est plus, à proprement parler, de la matière pure, il est transformé ; il vit, sent, souffre ; mais si l’âme le quitte, comme cela arrive dans la mort, il redevient matière pure, sans aucune vie, et retombe en poussière. De même l’âme, unie au corps, n’est plus, à proprement parler, un esprit pur, car elle est localisée ou renfermée dans le corps, et elle ne connaît que par l’intermédiaire du corps ; si le corps souffre elle souffre, avec lui et en lui; et si le corps souffre trop, s’il est blessé ou vicié dans ses organes essentiels, l’âme est à tel point troublée dans ses opérations, qu’elle ne peut plus ni penser, ni comprendre, ni vouloir, quoiqu’elle existe cependant tout entière ; seulement, lorsque le corps est incapable, l’âme est semblable à l’ouvrier privé de ses outils, elle ne peut plus agir.
Plusieurs raisons ont été données sur le dessein qu’eut Dieu en créant l’homme différent de l’ange. Aux uns il a semblé que Dieu avait voulu donner un corps matériel à sa nouvelle créature, afin que, tenue courbée vers la terre, par la faiblesse et les infirmités de ce corps, elle fût moins portée à s’enorgueillir, c’est-à-dire à se complaire en ellemême et à y chercher son bonheur.
D’autres, s’élevant plus haut, ont considéré que pour manifester, autant que possible, sa puissance infinie, Dieu avait voulu créer tout ce qu’il est possible de créer, ou du moins tout ce qu’est capable de saisir ou de comprendre noire intelligence. — En
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effet, si nous considérons l’ensemble des choses, nous voyons qu’elles forment une espèce d’immense projection ou ligne qui part de la matière pure, du grain de sable ou de la parcelle de boue, pour s’élever jusqu’aux marbres, aux diamants, à l’or ; puis arriver aux végétaux, en commençant par la mousse, et finissant par les arbres ornés de fleurs magnifiques ; des arbres et des fleurs la Création passe à letre vivant, au ver de terre, à l’insecte, et s’élève jusqu’aux animaux, dont nous ne nous lassons pas d’admirer les formes et les instincts; arrivés à ce point, nous trouvons l’être doué de raison, l’homme, dont l’intelligence, par l’instruction, peut approcher de celle de l’Ange ; et les Anges enfin voient les premiers d’entre eux aussi près de Dieu que cela est possible à une créature. « Vous avez fait deux choses, ô mon Dieu, disait saint Augustin, l’une, proche du néant, qui est la matière; l’autre, proche de vous, qui est l’esprit. »
§ 53. Que l’intelligence de l’homme sera plus lente que
celle de l’Ange.
En tous cas, quelle qu’ait été l’intention de Dieu, la constitution de l’homme aura des conséquences considérables qu’il importe extrêmement d’étudier, Tandis que l’Ange pense ou se représente les idées avec la rapidité de l’éclair, l’homme au contraire ne pourra se les représenter qu’à laide d 'images ou de mots longuement formés par ses sens, dans sa mémoire ou son imagination. De là une grande lenteur
clans ses opérations intellectuelles, ses déterminations et ses vouloirs, si on les compare aux opérations de l’Ange.
De plus, pour exprimer sa pensée et la faire connaître à ses semblables, l’homme devra se servir des mots non plus seulement pensés, mais transformés en sons ou en signes matériels, ce qui sera long, obscurcira souvent les idées. Mais, d’un autre côté, cette lenteur rendra les erreurs plus difficiles, retardera les décisions, et donnera ainsi le temps de se calmer à celui qui serait sous l’empire de sentiments violents.
C’est grâce à cette imperfection que les déterminations de l’homme ne seront pas irrévocables, comme elles le sont chez l’Ange, de sorte qu’il pourra se repentir du mal qu’il aura fait, et revenir au bien, comme nous l’avons expliqué plus haut en parlant de la nature angélique.
§ 54. Que l’homme sera père.
Il y aura entre l’Ange et l’homme une différence encore plus grande que celles dont nous venons de parler. Dieu avait créé directement tous les Anges ; il n’en sera pas ainsi pour l’homme. Dieu ne créera d’abord qu’un seul homme ; de ce premier homme il formera un second être : ces deux êtres, amis l’un de l’autre, égaux et semblables, sans être les mêmes , seront père et mère. D’eux naîtront des fils et des filles qui, devenus grands, auront à leur tour de nouveaux fils et de nouvelles filles, et il en sera
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ainsi jusqu’à la fin des temps. Profond mystère qui complète la ressemblance de l’homme avec Dieu, car Dieu est Père lui-même : c’est son plus beau titre, celui, sous lequel II veut être appelé, et en parlant du mystère de la Très Sainte Trinité, nous avons fait ressortir tout ce qu’avait de beau et de grand la paternité divine, et c’est à son image que sera créée la paternité humaine.
Quelle merveille, en effet, que ce privilège donné à un être créé, de devenir créateur à son tour ! créateur d’autres êtres, d’êtres nouveaux qui lui doivent tout ce qu’ils sont! C’est l’idéal de la vie, c’està-dire tout ce que notre intelligence et notre cœur peuvent comprendre de plus élevé, et quand Dieu lui-même voudra nous donner une idée de sa bonté 11 se bornera à nous dire qu’il est pour nous comme un père ou une mère (1).
Au reste, en fondant l’humanité sur la paternité et la maternité, Dieu avait encore un autre but : Il voulait que l’homme trouvât dans sa famille une véritable école de cet esprit de dévouement et d’affection, qui seule peut lui ouvrir la vie éternelle et divine. Et c’est ce qui arrive ; en effet, l’homme le plus dur s’attendrit à la vue du petit être si faible qui lui doit la vie. En lui prodiguant ses soins et ses caresses, il apprend à s’oublier lui-même; il trouve dans son cœur des trésors de délicatesse, d’amour et de mille admirables sentiments dont il n’aurait jamais soup-
1. Il Corinth. vi. Et ero vobis in patrem et vos in filios et filias.
çonné l’existence, s’il ne s’était jamais agenouillé aux pieds d’un berceau. Et c’est ainsi qu’il devient facile aux pères et aux mères de s’élever jusqu’à l’intelligence du cœur de Dieu, puisque pour cela ils n’ont qu’à regarder leur propre cœur.
Et, bien mieux, la paternité portera même l’homme à la prière et presque malgré lui, car le père le moins religieux sent bien qu’il n’est pas le maître de la vie de ses enfants. Que fera-t-il donc, dès qu’il craindra pour leur existence qui lui est si chère?où aller si ce n’est à Celui qui seul peut les guérir? Et c’est ainsi que beaucoup de pères, qu’on croit impies, prient cependant en secret, tandis qu’ils se renfermeraient impitoyablement en eux-mêmes s’il ne s’agissait que de leur propre personne.
Un homme incrédule avait un fils : un soir qu’il • était encore à son bureau, un domestique entre tout à coup, lui annonce que ce fils vient d’être écrasé par une voiture, et qu’on l’a rapporté mourant à sa mère... Tout effaré le pauvre père ne fait qu’un saut de son bureau à son appartement : il voit son enfant tout ensanglanté étendu sur son lit, il jette un regard désolé à sa femme, ne dit rien, ressort en courant. Où va-t-il? on tremble qu’il n’aille se jeter à l’eau... Non... une idée a traversé son cerveau, la foi de son enfance s’est représentée à lui... Malgré le mauvais temps et la nuit, il monte à Fourvières : la chapelle est déjà fermée... Peu importe : « Je me jetai à genoux la figure et les bras en croix collés contre la porte, racontait-il plus tard, je criai vers la sainte Vierge, puis, plus
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calme, je retournai chez moi... Je consolai ma femme, je veillai mon enfant : il guérit contre tonte attente, par miracle ou autrement, je ne sais, mais, en tous cas, depuis ce temps je n’ai plus jamais négligé mes devoirs envers Dieu. » Et c’est l’histoire de beaucoup. « Maintenant, je n’ai plus besoin de prier pour mon fils, disait une mère. — Et pourquoi donc? lui demandait-on. — Parce qu’il a lui-même un fils, et je suis assurée qu’il priera... »
§ 55. Que l’homme sera obligé de nourrir son corps, de
le vêtir et de l’abriter.
Efne troisième conséquence, des plus importantes, découle encore de la constitution de l’homme. Son corps, quoique animé et vivifié par l’âme, ne pourra pas vivre ou se conserver sans absorber et s’assimiler (rendre semblable à lui) chaque jour des choses matérielles qu’on appelle aliments , et il sera porté à prendre ces aliments, par la faim, ce singulier désir qui, peu à peu, devient une douleur, s’il n’est pas satisfait, douleur toute particulière qui, sans blesser nos organes, sans nous torturer, au moins pendant les premières heures, devient cependant si intense que nous ne pouvons plus penser à autre chose, et si nous ne pouvons la satisfaire, nous nous sentons décidés à ne reculer devant rien pour nous procurer des aliments quelconques ; car la faim se trouve alors, en quelque sorte, plus forte que nous.
Et ce n’est pas tout, il viendra un temps où, soit
pour se garantir du froid ou du chaud, soit pour
couvrir sa nudité et parer son corps, l’homme aura besoin de nombreux vêtements qu’il confectionnera avec mille substances qu’il saura utiliser, tels que la laine, le lin, la soie, les fourrures des animaux. Les métaux précieux, l’or, l’argent, les diamants eux-mêmes seront employés à orner ses vêtements. Et enfin, il voudra s’abriter sous de vastes constructions qui défieront les intempéries de l’air, et seront elles-mêmes élevées avec art et embellies de sculptures, de peintures, de dorures, de tout ce qui peut plaire à l’œil et favoriser ce besoin de bien-être que l’homme éprouve tout naturellement.
§ 56. Que l’homme sera obligé de travailler.
Or les aliments, les vêtements et les autres choses nécessaires, n’existeront généralement pas telles qu’elles lui conviennent. Dieu en créera la substance première, et laissera à l’homme le soin de transformer ou de modifier de mille manières cette substance. De là résultera le travail , cet effort volontaire, souvent pénible, par lequel l’homme acquerra sa valeur, révélera sa force d’âme et de corps, deviendra un être utile, établira et agrandira sa personnalité, créera en quelque sorte à son tour, car, par son travail, il produira des choses nouvelles, des choses qui sans lui n’existeraient pas.
En effet, un jour ou l’autre, un homme aura une idée : il la remuera dans sa pensée, il en jettera parfois la figure sur le papier, puis il regardera autour de lui; il verra des blocs informes de bois,
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de pierre, des minerais de fer, de cuivre ; il prendra ces choses grossières et inutiles, il y mettra son génie et sa force... il les broiera, les fondra, les entassera, les taillera en mille manières, et voilà que ces choses, qui gisaient dans la houe, deviendront des maisons, des palais, des meubles, des vêtements magnifiques, des navires, des voitures, des locomotives, des machines de toutes sortes, qui propageront la vie, rendront la terre habitable, relieront entre eux les peuples les plus éloignés, et faciliteront la diffusion de la vérité et l’élévation des âmes.
Mais que de douleurs, que de peines résulteront de ces efforts incessants de l’homme ; à quelle discussions, à quelles luttes ne donneront pas lieu les mille accidents que feront naître l’acquisition et la possession de tant de choses? Le travail, et à sa suite la douleur, deviendront donc le compagnon et la compagne inséparables de l’homme. De quelque côté qu’il se tourne, il ne pourra leur échapper; s’il échappe aux douleurs du corps, il n’échappera pas à celles de l’âme.
§57. Pourquoi l’homme est obligé au travail, et que c’est le travail qui fait sa grandeur.
Et vraiment , si l’on considère l’ensemble des tourments et des malheurs qu’entraîne le travail, on est bien tenté de se demander pourquoi Dieu Tout-Bon et Tout-Puissant, n’a pas donné à l’homme, dès sa jeunesse, tout ce qui lui est nécessaire, comme il l’a
donné à tant d’êtres inférieurs? Pourquoi il l’a créé arec tant de désirs et de besoins, qu’il ne peut jamais satisfaire qu’à demi? Pourquoi il ne l’a pas fait naître comme l’Ange, avec toutes ses facultés et dans la pleine possession de la vie? Pourquoi il le remet si faible entre les mains de ses parents ; si faible que ceux-ci sont obligés de travailler péniblement pour lui pendant quinze ou vingt ans, sans parler des soins assidus dont ils sont obligés de l’entourer?
On a pu dire avec raison, que l’homme était l’être qui naissait le plus faible... et cependant n’est-ce pas lui qui sera le roi de la Création? Ne domine-t-il pas les autres créatures terrestres, de toute la hauteur de l’intelligence sur la matière, de la liberté sur la servitude?
La réponse à ces questions est facile. Pour la trouver, il suffit de se reporter au dessein de Dieu dans la Création. En effet, Dieu voulait surtout créer des êtres doués d’une volonté libre et forte, c’està-dire des êtres capables de se sacrifier pour la vérité et le bien. Mais pour pouvoir se sacrifier, il faut se posséder, être maître cle soi. Or, il n’était pas facile, même à Dieu, de créer un être se possédant assez pour commander à ses propres désirs et à ses propres volontés.
L'ange avait été créé avec toutes ses facultés et dans toute sa perfection, et il avait abusé de cette perfection, dont il ne connaissait pas assez le prix1.