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Ps. cxviii. Manus luæ fecerunt me, el plasmaverunt me

Admirons ici la sagesse de Dieu, qui multiplie les prodiges. 11 fallait que la famille fût fondée sur des affections et non sur des droits, car les droits créent nécessairement les luttes. Eve, la première femme, naîtra dès lors, en quelque sorte deThomme; elle sera formée de la propre chair et du propre sang d’Adam... Elle ne lui arrivera pas comme une étrangère, venant partager sa vie et son empire, elle sera pour lui une sœur, une amie, presque une

fille, une partie de lui-même, comme parle l’Ecriture et comme le sent le cœur.

Il fallait encore plus, nous dit saint Thomas, dans un passage que nous avons déjà cité en parlant de la Très-Sainte Trinité, « il fallait que l’homme fût élevé à cette dignité d’être le principe de toute l’humanité, comme Dieu le Père est le 'principe de tout », et l’on peut dire que cette paternité d’Adam, même vis-à-vis d’Eve, est un des points qui établit le mieux notre ressemblance avec Dieu, et cependant, combien peu nous croyons à cette ressemblance ; quelle peine nous avons à nous imaginer que nous sommes aussi près de Dieu, de sa race , répéterons-nous encore.

Voulant créer notre première mère, Dieu envoya donc à Adam un profond sommeil; il prit à son côté une parcelle de sa chair, une côte, c’est-à-dire la partie la plus près de son cœur ; et par sa toute-puissance, il en fit sa première femme et la nomma Eve, c’est-à-dire Mère des vivants. Dieu, dit saint Augustin, ne prit pas pour former la femme, une parcelle proche de la tête de l’homme, parce

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qu’il ne fallait pas qu’elle se crût tout à fait son égale, et voulût le dominer; il ne prit pas non plus une parcelle proche de ses pieds, parce qu’il ne fallait pas que l’homme la crût sa servante, mais il prit une parcelle de son côté et proche de son cœur, pour signifier qu’elle devait savoir vivre, à côté de lui, comme sa compagne et son amie.

Ne voyons rien de petit dans ce récit de la création de la femme ; ceux qui en plaisantent font preuve du manque de toute réflexion. Dans ce qui concerne l’homme, il y a toujours un côté infime, comme au reste dans tout ce qui commence. L’amour-propre et l’orgueil nous font trop vite oublier que nous avons tous été élevés sur les genoux d’une mère, bercés dans ses bras, nourris de son lait, que nous avons joué autour d’elle, que nos premières paroles n’ont été qu’un informe bégayement, et qu’un jour, redevenant faibles par l’effet de l’âge et des infirmités, et souvent presque enfants, nous serons encore trop heureux de trouver une femme à notre chevet, ou pour appuyer nos pas chancelants sur son bras resté plus fort que le nôtre.

§ 68. Que, tout en étant égale à l’homme, la femme en est cependant différente par ses aptitudes.

Mais le mode de création ne sera pas la seule différence entre Adam et Eve : les idées, les tendances, le caractère, les penchants de la femme ne seront pas les mêmes que ceux de l’homme.

L’homme a reçu en partage la force, le courage, la fierté, l’amour de la domination, l’esprit d’entreprise, en un mot toutes les aptitudes nécessaires à la marche et au gouvernement du travail et des affaires. Sa compagne, elle, aura la grâce, la beauté, la douceur, la tendresse, l’esprit de résignation, et toutes les qualités qui peuvent embellir la vie, la charmer ou la rendre moins pénible.

Cependant cette différence ne mettra pas la femme dans un état d’infériorité vis-à-vis de l’homme. Tout en ne lui étant pas semblable en tout, elle sera son égale en dignité, en droits, en possession et responsabilité absolues d’elle-même... Bien mieux, lorsque le bien de la famille le réclamera, mère ou même encore fille, elle se trouvera capable de tenir la place de l’homme, de concevoir comme lui de grands desseins et de les réaliser. On la verra commander et imposer l’obéissance à tous, s’il le faut; puis, le danger ou les circonstances changées, retourner à ses humbles occupations de mère de famille, se faisant un devoir et une joie d entourer de soin tout ce qui est faible ou souffre autour d’elle. Merveilleuse invention de Dieu, que nous ne devrions pas nous lasser d’admirer, malgré les misères dont la faiblesse humaine vient si souvent voiler tant de perfections.

Telle fut Ève, et, en arrivant à la vie, elle eut pleine conscience de ce qu’elle était, et comme Adam elle sentit qu’elle n était pas créée pour elle seule, et déjà son cœur cherchait qui aimer. A ce moment, Dieu la présente à Adam, qui en la voyant

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se reconnut en elle, et s’écria: Voici les os de mes os , la chai r de ma chair ! — C'est pourquoi l'homme laissera son père et sa mère pour s' attacher à sa femme , et entre eux deux ils seront comme un seul. Et le souvenir ineffaçable de ce premier mariage formé sous l’œil et la bénédiction de Dieu, s’est si religieusement conservé à travers les siècles que, chez les peuples les plus sauvages, les mariages sont toujours entourés de cérémonies symbolisant la présence et l’assistance divines.

§ 69. Que les premiers hommes ne furent pas des

sauvages.

Voici l’homme, il est semblable à Dieu par son intelligence, son cœur et sa volonté; bientôt père, il trouvera dans sa famille le plus grand bonheur que puissent donner les choses créées, mais, avant d’écrire son histoire, nous avons à nous demander quel fut son état intellectuel et moral au moment de sa création. Que savaient Adam et Eve? Faut-il croire qu’ils étaient dans l’état si inférieur des peuples sauvages qui existent encore de nos jours, et que c’est purement par son travail et ses recherches que l’humanité s’est peu à peu perfectionnée, s’est créé un langage, et a découvert les sciences et les arts, éléments essentiels de toute civilisation?

Beaucoup partagent cette opinion : trouvant dans certains pays des cavernes qui conservent des traces d’habitation, ainsi que des haches et des couteaux de pierre, ils en concluent que les hommes pri»

mitifs habitaient des cavernes et ne possédaient que ces grossiers instruments, mais c’est là une conclusion très hasardée, car elle repose sur des observations bien insuffisantes.

Qui nous dit, en effet, qu’à cette époque comme de nos jours, il n’existait pas tout à la fois, sur la terre, des peuples civilisés et des peuples très arriérés et que les hommes de ces prétendus âges de pierre ou de bronze n’étaient pas toutsimplement les restes malheureux de peuples civilisés, comme sont les sauvages actuels de l’Afrique, que tout le monde dit être les descendants dégénérés des Égyptiens, des Ethiopiens, des Lvbiens, etc... ce que prouvent surabondamment les débris de langage et de coutumes que l’on trouve jusque dans les tribus les plus arriérées.

Il n’est presque pas de tribu sauvage qui n’ait des cérémonies religieuses attestant une certaine foi en des restes de vérité, ainsi il en est qui administrent une espèce de baptême aux enfants, consacrent les mariages devant les autels de leurs dieux informes ou fétiches. Toutes ces tribus ont encore des gouvernements, avec des formes souvent assez compliquées ; elles ont une espèce de droit public, des règles pour la possession et la transmission des propriétés, et jusqu’à des mots qui correspondent à un état social bien supérieur à celui dans lequel nous les voyons. Or, comme il l’a été si justement remarqué, l’existence d’un mot dans la langue d’un peuple prouve incontestablement que la chose ou l’acte désigné par ce mot

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existe ou a existé chez ce peuple à une époque quelconque cle son histoire, car il n’existe jamais des mots ne représentant rien, ou une chose qui n’a pas existé.

Ainsi, par exemple, si je trouve chez un peuple sauvage, barbare ou nomade, les mots qui désignent la propriété , la borne , Y héritage, je suis bien assuré que les ancêtres de ce peuple, aujourd’hui errant, ont été fixés au sol, l’ont cultivé, y ont construit des demeures... Si je trouve encore chez le même peuple les mots désignant les sentiments les plus délicats, comme les mots penser , plaire , désirer , aimer , se dévouer , il est également certain que les ancêtres de ce peuple ont eu une vie supérieure à celle de leurs descendants actuels. Or on trouve des mots semblables chez tous les peuples sauvages, donc les peuples sauvages ne sont pas sauvages par nature, mais sont des civilisés dégénérés.

Mais bien plus, on peut encore observer que ce sont ces notions ou idées supérieures à leur état actuel, qui seules ont empêché les tribus sauvages de périr complètement, car, sans ces notions, il est incontestable que toutes ces peuplades auraient péri au bout de peu de générations, comme nous voyons l’immigration périr sous nos yeux ou ne subsister que par nos populations urbaines elles-mêmes, lorsqu’elles rejettent tout frein moral ou religieux, perdent la notion du droit et du devoir, et renoncent aux croyances salutaires qui ont donné la vie et la durée à leurs ancêtres.

Mais ce n’est pas tout. On a encore pu constater

que jamais un peuple sauvage n’est sorti par luimême de son état d’infériorité ; que jamais un peuple sauvage n’est devenu un peuple civilisé par les progrès qu’il a faits par lui-même dans la morale, dans l’industrie. Une triste expérience nous apprend même qu’il est pour ainsi dire impossible d’élever à la civilisation un peuple sauvage.

D’après ces observations, il est donc certain que les premiers hommes n’ont pas été des sauvages, puisque, s’ils l’avaient été, non seulement l’humanité ne se serait jamais élevée à la civilisation où nous la voyons aujourd’hui en partie, mais elle aurait au contraire disparu de la surface de la terre depuis bien longtemps... Or l’humanité existe; elle est en partie civilisée ; donc elle n’était pas sauvage à son origine et possédait au contraire une haute culture intellectuelle, comme nous l’avons démontré... Tel est le raisonnement rigoureux dont nul ne peut sortir sans renoncer à raisonner.

Et, à l’appui de cette thèse importante, on peut encore ajouter cette considération très simple, c’est que lorsqu’un ouvrier fait un ouvrage, il le fait toujours de son mieux : l’artiste chargé de sculpter une statue de marbre la sculptera toujours aussi bien qu’il lui sera possible ; comment donc, dès lors, pouvoir penser que Dieu, infiniment bon et infiniment puissant, n’a pas créé Adam et Ève avec toute la beauté et toutes les perfections inhérentes à leur nature, comme il a créé tous les autres êtres, car le brin d’herbe est aussi parfait dans son genre que le camélia ou le cèdre du

Liban dans le leur ; comment dès lors s’imaginer Dieu créant Adam avec le nez aplati, la peau rugueuse et les cheveux crépus du nègre, et Eve avec les difformités des femmes sauvages? Les poètes ne se trompent pas lorsqu’ils nous représentent Adam et Eve ravissant la création entière par leur beauté L

§ 70. Qu’Adam et Ève possédaient le langage et toutes les connaissances nécessaires à la vie intellectuelle.

Adam et Ève ne furent donc certainement pas créés à l’état sauvage et dans l’ignorance ; reste à savoir quel fut leur degré d’intelligence, et quel ensemble de connaissances ils possédaient. A ceci on peut répondre qu’Adam et Ève ayant été créés à l’âge mûr, ils devaientposséder toute l’intelligence et toutes les connaissances qui conviennent à cet âge; ils savaient parfaitement parler, avaient des mots pour nommer toutes les choses et exprimer tous les sentiments de l’âme et du cœur, ainsi que toutes les nuances de la pensée, et de plus, ils comprenaient parfaitement le sens de ces mots, sans

i. Dans l’ordre de la nature, dit avec raison S. Thomas, q. xciv, a. 3, le parfait précède l’imparfait, comme Y acte précède Impuissance, car les choses qui sont en puissance , c’est-à-dire possibles, ne peuvent être réduites en acte que par un être en acte, et comme les choses primitivement instituées par Dieu le furent, non seulement pour exister elles-mêmes, mais encore pour être les principes des autres, il a fallu, pour remplir ce second objet, qu’elles aient été instituées dans un état parfait, etc... Quocl naturali ordine perfection præcedit imperfection, sicut et actus potentiam, etc...

cela qu’eussent-ils été, si ce n’est de grands enfants, incapables de sortir jamais de cet état inférieur, car, pour en sortir, il aurait fallu qu’ils se créassent un langage; or, il est impossible à l’homme d’inventer des mots nouveaux pour nommer des sentiments nouveaux ou des idées morales nouvelles, par cette raison bien simple que, pour penser à une chose morale, par exemple à /’ honneur ou à la bonté , il faut connaître ces deux mots; — si Adam et Eve ne connaissaient pas ces mots, ils ne pouvaient pas penser à ces sentiments, et, d’un autre côté, s’ils ne pensaient pas à ces choses, il est évident qu’ils ne pouvaient pas créer ou inventer des mots pour les nommer, car on ne peut inventer des mots que pour désigner des choses qu’on connaît.

On objectera peut-être à cela, que l’homme invente des mots; ainsi, par exemple, de notre temps, n’a-t-il pas inventé les mots de locomotive, de vélocipède, etc., etc.? Mais, remarquons-le, ces mots ne sont pas de véritables mots nouveaux, ce sont simplement de nouvelles applications de mots anciens, locus, lieu, motus , mouvement; velox, rapide; pedes , pieds. Afin de pouvoir dire que l’homme invente des mots nouveaux, il faudrait montrer qu’il invente des mots comme les mots bonté , honneur, colère, vice, vertu , etc. : or, c’est ce qui ne s’est jamais fait.

D’ailleurs, supposons qu’Adam aurait inventé un mot , comment aurait-il pu en faire comprendre le sens par Eve? Par des explications, dira-t-on. Mais, le 6 explications ne se donnent qu’à l’aide de mots !

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Il y a donc là un cercle vicieux dont on ne peut sortir qu’en reconnaissant qu’Adam et Ève possédaient dès le commencement une langue complète, bien supérieure, sans aucun doute, à nos langues actuelles, dont les imperfections viennent sans cesse s’opposer à l’expression de notre pensée. Or posséder parfaitement une langue complète, c’est posséder toute science, puisque les sciences ne sont autre chose que l’intelligence complète des mots, désignant les choses ou idées faisant l’objet de ces sciences.

§ 71. Qu’Adam possédait tous les principes des sciences

morales et autres.

On a même pu dire qu’Adam fut le plus grand des philosophes et des théologiens, et il faut qu’il l’ait été, sans cela qui aurait instruit ses enfants, qui aurait indiqué à l’humanité la marche qu’elle devait suivre1? A-t-on jamais vu des ignorants inventer une philosophie ou une théologie? Encore aujourd’hui, ne sommes-nous pas obligés d’étudier les philosophes anciens? On dirait même que les philosophies sont d’autant plus élevées et plus belles que l’on remonte davantage dans l’antiquité Platon et Aristote sont encore nos maîtres, et en les étudiant on voit qu’eux-mêmes avaient reçu des leçons

1. S. Thomas, 1 p., q. xciv, a. 3-4. Sicut primas liomo insti tutus est in statu perfeclo, quantum ad corpus... ita etiam institutus est in statu perfecto quantum ad animnm, ut statim posset alios instruere, et gubernare, etc...

de maîtres dont le nom n’est pas parvenu jusqu’à nous.

Et au point de vue de la connaissance des choses de l’infini et de l’éternel, il est également certain que les religions sont d’autant plus belles et plus dégagées d’erreurs que l’on se rapproche davantage des origines. Pour qui veut réfléchir, les mythologies anciennes ne sont absolument pas autre chose que les vérités premières corrompues par l’oubli, les intérêts et les passions ; c’est ainsi qu’on a constaté que les peuples primitifs ne croyaient qu’à un seul Dieu. Que sont les trois dieux principaux des Grecs et des Romains, Jupiter, Neptune et Pluton, si ce n’est une déformation de la croyance en la Sainte Trinité? Il en est de même des dieux indiens, qui ont trois têtes, six bras, etc...

Quant aux sciences physiques, Adam ne connut certainement pas ces sciences dans tous leurs détails ou conséquences, mais il en connut les principes , c’est-à-dire ces notions premières ou essentielles qui contiennent virtuellement toutes les autres, et dont l’ignorance laisse l’intelligence dans une telle obscurité qu’elle est incapable de toute recherche, et, par conséquent, de toute invention.

Mais quels sont ces principes, que faut-il entendre par là? Il semble qu’on peut entendre par principes des sciences les notions générales; ainsi, par exemple, pour la physique, ce serait la connaissance de l’atmosphère, de la pesanteur de l’air, une idée de la possibilité des lois générales qui régissent la matière ; pour la mécanique une idée des forces que l’on peut découvrir dans la nature, etc.

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En effet, si aucun homme n’avait jamais connu ces principes par lui-même, l’humanité ne serait jamais arrivée à la connaissance des sciences, puisque jamais l’on n’a vu aucun ignorant y arriver, sans avoir été d’abord préparé par moins ignorant que lui, comme le prouve surabondamment l’état misérable dans lequel restent les sauvages, état dont il est presque impossible de les tirer à moins de les prendre très jeunes, et encore n’en vient-on presque jamais à bout.

Ajoutons que de la connaissance des principes des sciences découlait naturellement celle des arts et des métiers, que possédèrent en effet les hommes dès les premiers siècles, comme l'indiquent l’Écriture Sainte et la tradition profane.

§ 72. Que les connaissances de nos premiers parents furent infuses, c’est-à-dire données directement par Dieu.

On a souvent demandé si Dieu instruisit Adam, en lui parlant comme un père qui instruit son enfant. Non, sans doute: ce n’était pas nécessaire, d’ailleurs le moyen eût été trop long.

La science d’Adam fut une science infuse , c’està-dire donnée directement par Dieu et reçue par Adam sans même qu’il s’en soit aperçu. A mesure que les choses se présentaient devant lui, il les nommait du nom qui leur convenait et il connaissait tout ce que signifiaitce nom , et, par conséquent, tout ce qu’était la chose nommée. 11 en était de

même pour toutes les choses cle la vie. Il savait faire tout ce qu’il devait faire, pour que l’humanité pût se former. Il se trouva, en un mot, posséder tout à coup ce que nous ne possédons qu’après vingt ou trente années d’études, de conversations, d’expérience \

Dieu, dit encore l’Écriture, donna à nos premiers parents le langage et le goût de la réflexion et la discipline de F esprit1 2. Or, qu’est la discipline de l’esprit, si ce n’est précisément la philosophie ou l’art de trouver la vérité par le raisonnement, en partant des principes évidents et de l’ohservation de ce qui est; en remontant des effets aux causes, et en tirant des causes toutes les conséquences qu’elles renferment. Travail intellectuel qui est tout l’homme, qui fait toute sa grandeur. Mais, comme l’expérience le prouve et comme nous pouvons l’ohserver autour de nous et dans nous-mêmes, personne n’a jamais pu se livrera ce travail intellectuel, ni à ces recherches de l’esprit, s’il n’y a pas été préparé par des études faites sous la direction de maîtres, c’est-à-dire d’hommes déjà instruits par d’autres maîtres.

Et ce n’est pas tout ; l’humanité tout entière a cru qu’elle tenait ses connaissances essentielles d’êtres divins qui ont daigné les lui apporter. La

1. Q. xciv, a. 3... Nomina autem debent naturâ rerum congru ere. Ergo Adam scivit naturas omnium animalium, et pari ratione habuit omnium aliorum scientiam.

2. Eccl., xviii. Consilium et linguam et cor dédit illi excogitandi et disciplina inlellectus replevit illos.

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mythologie nous a conservé tous les noms de ces hommes célèbres ou demi-dieux, et le paganisme leur élevait des temples, ou il les honorait d’un culte que le christianisme ne détruisit pas sans peine.

Quant à Eve elle possédait naturellement, de son côté, toutes les connaissances et tous les goûts que nous voyons si développés chez nos mères et nos sœurs. Dès qu’elle se sentit vivre, sa pensée se porta sur ses devoirs, elle eut l’intuition complète de tout ce qu’elle devait être et faire, et elle se trouva aussi habile pour la conduite de sa vie et l’éducation de ses enfants, qu’aurait pu l’être la tille élevée par la meilleure et la plus expérimentée des mères.

Il nous semble, en vérité, que ces explications et ces raisonnements ne permettent plus de douter des rapports directs de Dieu avec nos premiers parents. Notion importante entre toutes, car elle établit qu’il y a nécessairement quelque chose de surnaturel dans l’homme, et qu’il ne peut vivre sans cette assistance surnaturelle de son Créateur, se communiquant à lui, comme un père se communique à ses enfants. Dieu n’est-il pas Y être ou existence de tout ce qui existe ; sa volonté active et toujours présente n’est-elle pas la seule cause de l’existence de tout ce qui est?

§ 73. Que Dieu éleva l’homme au-dessus de l’état de simple créature en le faisant son fils par adoption.

L’éducation intellectuelle et morale d’Adam fut donc faite par Dieu lui-même et cette éducation

remplaça, pour lui, l’éducation par laquelle les parents et les maîtres forment leurs enfants et leurs élèves. Mais Faction directe de Dieu ne se borna pas là, car, nous le savons, en créant l’homme à son image, Dieu avait le dessein de l’élever jusqu’à Lui, de le faire entrer dans la vie divine, et de lui donner tous les privilèges et tous les droits, non seulement d’une créature ou d’un serviteur, mais d’un fils, d’un véritable fils, c’est-à-dire d’un autre lui-même l.

Arrêtons-nous un instant sur ce dessein de Dieu, car cette élévation de l’homme à un état surnaturel , c’est-à-dire au-dessus de la nature dans laquelle il a été créé et au milieu de laquelle il vit, est la plus grande de toutes les questions; elle en soulève une foule d’autres, et c’est de sa solution que dépend la Foi, la Foi réelle, la Foi vivante et éclairée.

L’on peut, en effet, se demander pourquoi l’homme n’a pas été créé complet, pourquoi il a besoin de surajouter quelque chose à sa nature? Eh quoi! dit la raison, Dieu a tout bien fait, Il a donné à chaque être tout ce qu’il lui fallait pour qu’il pût atteindre le but pour lequel il était créé, et l’homme, roi du monde, serait le seul qui aurait été créé incomplet, le seul qui aurait manqué de ce qui lui était nécessaire pour accomplir ses destinées?

1. Ep. ad Gai. c. iv. Quoniam autem estis filii, misit Deus spiritum Filii sui in corda vestra, clamantem : Abba, pater... itaque jam non est servus, sed filius, quod si filius, liæres per Deum.

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Il ne faut pas se le dissimuler, l’esprit se pose souvent ces objections, ou, s’il ne se les pose pas, ce qui est encore pire, alors il vit sans trop savoir comment et, par le fait, recourt fort peu, et surtout avec fort peu d’avidité, aux sources de cette vie ou influence surnaturelle qui est cependant absolument nécessaire à l’homme pour vivre, non en simple créature mais en fils de Dieu, et arriver par là au bonheur réel. Nous ne devons donc pas reculer devant cette grande question du surnaturel , et, bien loin de là, nous essayerons, Dieu aidant, de la pénétrer autant que notre intelligence nous le permettra.

Nous l’avons dit, Dieu étant infiniment bon, veut

naturellement répandre le plus grand bonheur

possible sur les êtres qu’il appelle à la vie... Or, le

plus grand bonheur possible serait évidemment

d’être son fils, comme le Verbe qui est égal à son

Père... Mais Dieu, malgré sa Toute-Puissance, ne

peut faire que des créatures soient ses véritables

enfants, c’est-à-dire des êtres engendrés par Lui,

car alors ces êtres seraient Dieu, et certes nous

sentons bien que nous ne le sommes pas, nos

faiblesses et nos défaillances nous le disent assez.

Oue fera donc Dieu? Sa Bonté se trouverait-elle en ^ *

défaut?

Nous le savons ; on peut être le fils de quelqu’un de deux manières : d’abord par nature , comme nous sommes le fils de notre père et de notre mère, et ensuite par adoption. Un homme peut aller vers un enfant étranger, et lui dire : « Tu es pauvre, tes

parents sont morts, je suis touché de ton infortune ; je pourrais te donner une bourse, mais elle ne te soulagerait qu’un instant; je pourrais encore te prendre à mon service, mais tu ne serais jamais qu’un étranger et un serviteur, exposé à être renvoyé d’un instant à l’autre. Je t’aime, je veux faire plus pour toi... Je veux faire que tu me sois comme un fils, c’est-à-dire comme une partie de moi-même; je veux faire que tu aies des droits sur mon cœur et sur ma fortune, et qu’après ma mort tu prennes tout ce que je possède; en attendant, tu porteras mon nom, ta parole aura la valeur de ma parole et mes serviteurs t’obéiront comme à moimême. Mais pour que tu sois capable d’une telle position, il faut d’abord que je t’adopte, c’est-à-dire que je te reconnaisse publiquement pour mon fils; que tu sois inscrit comme tel sur les registres publics; et cela ne suffit pas : il faut que je change tes vêtements ; il faut, de plus, que tu renonces à tes mœurs basses et communes ; que tu t’instruises ; que tu prennes les habitudes d’un homme bien élevé ; sans cela tu ne pourrais pas partager ma vie et mon bonheur. »

C’est ce que fit Dieu pour Adam et Eve. Il les adopta et les éleva ainsi à la dignité d’enfants et d’héritiers réels, et il leur en donna, non seulement les droits, mais encore le caractère ou la manière d’être, en répandant sur eux des Grâces ou dons divins qui modifièrent complètement leur nature, et en firent des êtres nouveaux, de véritables citoyens du Ciel, ne devant plus considérer la terre que

CRÉATION DE l/HOMME.

comme un lieu de passage ou une route par laquelle il faut passer pour arriver à la patrie, mais sur laquelle on ne s’arrête que le moins possible1.

Mystère sans cloute que cette transformation opérée en nous par une influence invisible de Dieu, mais la même transformation ne s’opère-t-elle pas sans cesse dans la vie civile, non seulement pour X adoption mais encore pour les magistratures, pour la vie militaire? Le simple citoyen n’est-il pas sans cesse transformé et élevé à un état supérieur par la simple volonté du chef de la nation. Tout à l’heure, cet homme n’était rien et le voici transformé en juge, ou en officier, par la signature d’un ministre, et il peut envoyer d’autres hommes à la mort, etc... Si les hommes constitués en dignité peuvent ainsi transformer leurs semblables, pourquoi Dieu, le maître des maîtres, ne pourrait-il pas aussi nous transformer, et c’est en effet ce qu’il opère sans cesse par le don qu’on appelle Grâce , parce que ce don est si grand et tellement au-dessus de nous que nous ne pourrions jamais rien faire qui le méritât réellement. C’est ainsi qu’un pauvre ne pourrait en aucune manière acheter ou mériter réellement la maison dont un homme riche et bienfaisant lui ferait présent, quoique cependant il eût peut-être mérité, en un sens, ce présent par sa bonne volonté, sa bonne conduite ou son dévouement. C’est ainsi

1. Ep. Rom. c. vm. 15. Non enim accepislis spiritum servitutis iterum in timoré, sed accepistis spiritum adoptionis filiorum... ipse enim spiritus testimonium reddit spiritui nostroquod sumus lilii Dei... Si autem filii, hæredes, cohæredes Christi.

que Dieu invite ceux qui ont soif du bien , c’est-à-dire qui ont bonne volonté, à venir boire aux fontaines d'où s écoulent ses grâces , leur promettant la joie, le lait ou le vin, et ne demandant en retour que leur cœur et leur bonne volonté... Venez , achetez sans argent , et rassasiez-vous 1.

§ 74. De la Grâce, de sa nature et de ses effets.

Mais d’abord, que doit-on entendre par le mol grâce ? qu’est ce don si précieux? On ne peut évidemment dire ce qu’est la grâce en elle-même, par cette raison bien simple, qu’il nous est absolument impossible de nous faire une idée d’êtres ou de choses n’ayant ni forme, ni figure, ni couleur, ni rien qui puisse tomber sous les sens; mais du moment où nous croyons à l’existence de notre âme, être purement spirituel , nous pouvons très facilement admettre qu’elle puisse recevoir une nourriture ou des influences de même nature qu’elle et invisibles comme elle.

On peut donc définir la grâce en disant qu’elle est quelque chose de spirituel qui nourrit l’âme, comme les aliments nourrissent le corps ; seulement les aliments étant de même nature que le corps ne peuvent que le maintenir dans l’état où il est, ou l’augmenter, tandis que la grâce, étant d’une nature

1. Isaïe, ly, I. Omnes sitientes, venite ad aquas, et qui non liabetis argentum, properate, emite et comedite ; venite, emite absque argento et absque ulla commutatione vinum et lac... haurietis aquas in gaudio de fontibus Salvatoris.

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supérieure à l’âme, peut la changer et l’élever à un état au-dessus de sa nature , et c’est là ce qu’elle fait. Au reste, nous assistons parfois à ce changement, même clans les choses naturelles. Ainsi, il est certaines boissons ou certains aliments qui modifient profondément l’état du corps et même de l’âme, telles les liqueurs, le vin, le café, quelques fruits. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que des dons spirituels changent l’âme, comme les dons matériels, aliments ou boissons, changent le corps.

On peut encore dire que la grâce est comme ces faveurs que les souverains répandent parfois, sur ceux qui leur plaisent ou dont ils espèrent des services utiles à l’État. On verra un souverain entourer alors tel ou tel jeune officier de son attention, lui faciliter son avancement, lui fournir les occasionsde se distinguer, le complimenter devant son entourage, le faire manger à sa table, etc. Encouragé par cette bienveillance, ce jeune homme osera se présenter à toute heure devant son souverain ; il ne craindra pas de s’adresser à lui, et, s’il a du cœur, il fera des efforts pour être digne de tant de bontés... La grâce de Dieu est quelque chose comme les faveurs de ce souverain, mais cependant ce n’est là qu’une comparaison bien imparfaite, car les faveurs de ce souverain ne sont qu’une idée, un sentiment de bienveillance, tandis que la grâce est quelque chose de réel.

Des théologiens ont même pu dire qu’elle était Dieu lui-même venant en nous ou plutôt une communication spéciale de la nature et de la vie divines

par laquelle la créature intelligente est rendue accidentellement participante des perfections divines, définition que semble autoriser fÉvangile, lorsque Jésus-Christ nous dit : Si quelqu'un m'aime , mon Père l'aimera et nous viendrons et nous ferons notre demeure en lui. C’est si vrai, que la grâce nous permet de dire que ce n'est, plus nous qui vivons , mais que Dieu vit en nous 1 .

Profond mystère, sans doute, mais qui ne doit pas nous étonner, si nous pensons à ce que nous avons dit de l’amour infini de Dieu et à ce que nous savons des tendresses de nos mères. Pourquoi Dieu, qui nous a assez aimés pour nous tirer du néant, ne nous aimerait-il pas assez pour se donner à nous et nous tendre la main, afin que nous puissions franchir plus facilement la distance qui nous sépare de Lui?

§ 7Ô. Que la grâce opère en nous comme lumière, force

et goût.

Afin de s’expliquer l’action de la grâce, on peut dire qu’elle opère en nous de trois manières. Le premier point pour agir étant d’abord de savoir ce qu’il faut faire, la grâce commence par éclairer notre intel-

1. S. Jean, xiv, 23. Si quis diligit me, sermonem meum servabit et Pater meus diliget eum et ad eum veniemus et apudeum mansionem faciemus. Ep. Gai., n, 20. Vivo autem jam non ego, vivit vero in me Cliristus. S. Thomas. lre 2e, q. ex, a. 1, 2, 4. Gratia polest definiri... communicaLio et parlicipatio specialis naturæ et vitæ divinæ, facta creaturæ intellecLuali, qua, quod substantialiter est in Deo, accidentaliter fit in creaturà, participante bonitatem divinam sive in substantià, sive in operatione. (lnstit. theol. ad usum stminarii Tolosani, 1867.)

CRÉATION DÉ L’HOMME

ligence, afin que nous puissions plus facilement discerner le bien et le mal. Elle répand en nous comme une lumière intellectuelle qui nous fait apparaître plus vive la vérité, afin qu’elle nous frappe comme une chose que nous verrions de nos yeux et toucherions de nos mains.

Mais il ne suffit pas de connaître la vérité, il faut encore la mettre en pratique. La grâce nous donne donc la force morale nécessaire pour éviter le mal et faire le bien. Sous l’influence de cette force, nous sentons notre volonté se porter au bien ; il nous apparaît moins difficile à faire ; les obstacles nous semblent aplanis, tandis qu’au contraire, en l’absence de la grâce, le bien nous semble si difficile que nous y renonçons et nous nous laissons aller au mal, sans prendre la peine d’y résister. Sans la grâce, nous sommes semblables à un homme qui se trouverait devant un fardeau dépassant tellement ses forces qu’il n’essayerait pas seulement de le soulever.

Enfin, la grâce va encore plus loin ; elle va jusqu’à nous donner le goût sensible du bien et l’horreur naturelle du mal. Lorsque la grâce est en nous, le bien nous semble désirable et aimable, il nous attire comme nous attire un aliment agréable au goût , car la grâce crée réellement en nous comme un sens spirituel du goût qui nous aide dans l’accomplissement du bien, comme le sens matériel du goût nous aide à prendre notre nourriture, et nous savons par expérience combien le sens du goût est important pour notre santé, car, lorsque ce sens est détruit par la maladie ou par l’âge, nous refusons les

aliments, nous disons que les meilleurs sont comme de la cendre, et alors nous nous laissons presque mourir de faim devant des choses qu’en bonne santé nous prendrions, au contraire, avec joie.

Il en de même du goût spirituel, créé en nous par la grâce ; sans lui la religion nous semble pénible, rebutante, impossible... Avec lui nous nous portons avec joie aux actes qui semblent les plus opposés à la nature. C’est ainsi que l’on voit des personnes difficiles, égoïstes, ne cherchant en tout que leurs aises et leurs intérêts, devenir tout à coup bonnes, détachées, généreuses, se plaisant dans les jeunes, les privations, dans une vie complètement différente de celle qu’elles menaient avant Ja venue de la grâce.

§ 76. Que pour comprendre l’action de la grâce il faut

en distinguer deux sortes.

Cependant l’homme n’agit pas toujours, il est des moments où iln’abesoinni de lumières, ni de forces, ni de goûts spirituels; c’est même son état habituel, car il n’a pas besoin de la grâce pour le travail ordinaire de la vie; ainsi les païens ou les méchants travaillent aussi bien et souvent même mieux que les bons ; il faut donc remarquer que l’on peut distinguer deux sortes de grâces : la Grâce habituelle ou sanctifiante et la Grâce actuelle .

On appelle grâce habituelle ou sanctifiante la grâce par laquelle nous sommes agréables aux yeux de Dieu, c’est-à-dire en grâce avec Lui ; dans le sens

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où l’on dira par exemple de quelqu’un : « Cette personne a trouvé grâce devant telle autre personne. » C’est ainsi que nous lisons dans l’Écriture qu’ « Esther avait trouvé grâce devant le roi Assuérus; Tobie devant Salmanazar ».

Cette grâce est donc celle qui crée dans l’homme comme un état ou manière d’être agréable à Dieu et répand, de plus, dans son âme, une certaine paix et un certain bonheur.

La grâce actuelle est celle qui nous est donnée à chaque instant pour nous aider à remplir nos devoirs, à lutter contre nos passions, et à surmonter les tentations; ce qu’elle fait, comme nous l’avons dit, en nous éclairant, en nous fortifiant et en nous donnant le goût du bien.

L’homme qui possède la grâce habituelle doit s’appliquer â demander à Dieu les grâces actuelles dont il a besoin ; la grâce habituelle le porte même à demander les grâces actuelles; il sent que Dieu est disposé à exaucer sa prière : C’est ainsi qu’Esther, sachant qu’elle avait trouvé grâce devant Assuérus, osa se présenter devant lui pour réclamer le salut de ses compatriotes. La grâce qu’elle avait trouvée devant le roi Assuérus, était comme la grâce habituelle , la grâce quelle obtint pour les juifs est comme une grâce actuelle.

§ 77. Que la grâce ne détruit par la liberté morale ou

libre-arbitre.

Ici se présente une question qui a donné lieu aux plus longues et aux plus difficiles controverses, c’est

celle de Y action de la grâce en nous, ou de son accord avec la liberté. En effet, la grâce étant quelque chose qui nous porte au bien, on peut se demander si elle ne vient pas détruire notre liberté, c’est-à-dire nous porter tellement au bien que nous ne pourrions pas nous empêcher de le faire, ce qui détruirait tout le mérite de nos actes et ne ferait plus de nous que des machines fatalement portées au bien lorsque la grâce nous aiderait, portées au mal dès qu’elle nous abandonnerait.

Pour répondre tout simplement à cette difficulté, il faut dire que la grâce est pour nous ce que l’aide de la mère est pour son enfant. Lorsqu’une mère veut apprendre à marcher à son enfant, elle le soutient légèrement sous les bras ; si l’enfant a bonne volonté il peut marcher, grâce aux mains de sa mère, ses forces lui suffisent... Mais s’il ne veut pas marcher, s’il laisse ses genoux se plier, s’il ne s’efforce pas de prendre un point d’appui sur ses pieds, l’aide de sa mère devient inutile, il tombe, et cependant, d’un autre côté, malgré tous ses efforts, il n’aurait pas pu marcher sans laide de sa mère. Ainsi en est-il de la grâce ; nous ne pouvons rien faire sans elle , mais elle ne peut rien faire sans nous et elle reste inutile, si nous ne voulons pas nous aider nous-mêmes, et c’est ainsi que la grâce ne détruit ni la liberté ni le mérite. Toutes les fois que nous faisons le bien Dieu opère en nous et avec nous , afin que nous opérions nous-mêmes , dit le Concile d’Orange, cité par le Cardinal Gousset.

Mais bien plus, on peut dire que, loin de détruire

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la liberté morale, la grâce, au contraire, l’assure et l’augmente. En effet, qu’est-ce qu’être libre? estce faire tout ce qui nous passe par la tête ? est-ce écouter toutes nos fantaisies et obéir à toutes nos passions?

Oh ! non, certes, la liberté n’est pas cela, car celui qui écoute ses passions ou ses penchants, qui s’y laisse aller, loin d’être libre, est au contraire réellement le serviteur et l’esclave de ces passions et de ces penchants; ainsi, par exemple, rien n’est plus ordinaire que d’entendre un homme qui s’est violemment mis en colère, dire pour s’excuser : « Que voulez-vous, je n’ai pas pu faire autrement, je n’ai pas été maître de moi ! » Et il en est de même pour la paresse, pour la gourmandise et pour tant d’autres vices ou défauts.

L’homme libre est celui qui fait ce que sa raison ou sa conscience lui disent de faire, et qui sait ne pas écouter ce que lui disent ses passions... Or nous savons quelle peine nous avons à écouter ainsi notre raison et notre conscience. Nos ennuis, nos chagrins, viennent presque toujours de ce que nous n’avons pas le courage et la force de nous résister ànous-même.

Car, il faut le reconnaître, il y a réellement en nous deux tendances différentes, ou en quelques sortes deux volontés, c’est-à-dire deux hommes : l’un qui veut, l’autre qui voudrait mais ne veut pas. Ainsi, par exemple, il s’agit de me lever à l’heure pour faire plaisir à ma mère ou pour remplir un devoir. La meilleure partie de moi-même, la cons-

cience, veut se lever, elle sent que c’est le devoir... Mais une autre partie de moi-même pense qu’il est pénible de se lever et qu’il serait bien plus agréable de rester coucher.

Il y a donc en moi, à ce moment, comme une véritable lutte. Quel sera le vainqueur? Sera-ce ma conscience vraie, mon amour du devoir et de ma mère? ou sera-ce ma paresse, mon amour de mes aises?... Je sens en moi que je voudrais me lever, que je serais content si je me faisais un peu violence, tandis qu’au contraire je serai malheureux si je me laisse aller à ma paresse. Et cependant j’hésite.

Eh bien, c’est à ce moment que la grâce m’est nécessaire, c’est à ce moment que je dois la demander à Dieu, comme l’enfant qui réclame la main de sa mère pour sauter un ruisseau ou descendre un escalier... Alors la grâce vient, elle me fait voir plus vivement la nécessité de surmonter ma paresse. En même temps, elle me fait paraître moins difficile l’effort à faire, plus agréable l’accomplissement de mon devoir, et enfin elle me donne la force de l’accomplir. La grâce, en un mot, fait, à ce moment-là, ce que ferait un homme qui apercevrait un jeune garçon tirant péniblement une carriole. Le jeune garçon découragé n’avance plus qu’à petits pas, il va s’arrêter : « Allons, courage! » lui crie cet homme en donnant lui-même une bonne poussée à la carriole... Le jeune garçon se dresse à cette voix, fait joyeusement un effort plus vigoureux et la carriole roule bon train,

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Ainsi en est-il pour notre vie. Nous hésitons, nous nous sentons si faibles que nous sommes sur le point d’abandonner la lutte; Dieu voit que nous allons périr, il nous offre son aide, si nous voulons l’accepter, cette aide suffit pour nous sauver, mais si nous la refusons, cette aide reste impuissante. C’est pour cela que nous devons sans cesse prier et demander secours à Dieu, parce que la prière incline notre cœur vers lui, nous rend attentifs à son action sur nous, et nous permet de profiter ainsi de grâces qui resteraient inutiles sans ces prières, sans ces élévations de notre âme.

On le voit, loin de détruire la liberté, la grâce, au contraire, l’augmente en lui donnant la force de se soustraire â l’esclavage des passions et de faire ensuite ce qu’il veut. Les anciens philosophes disaient avec raison que le Sage seul était vraiment libre, parce que lui seul était assez maître de luimême pour dominer ses penchants et ses passions. C’est pour cela que saint Paul nous dit que la liberté est là où est b Esprit de Dieu , et saint Pierre reproche aux méchants de promettre la liberté à ceux qui voudront les écouter , lorsqu' eux-mêmes sont les esclaves de leur propre corruption , car, ajoute-t-il, on est esclave de celui par lequel on est dominé.

Nous saurons donc lutter courageusement contre nos mauvais penchants, encouragés par cette conviction que la grâce , c’est-à-dire la lumière et la force divine ne nous manqueront jamais si nous savons les demander et ne pas offrir d’obstacles à leur action en nous.

§ 78. Que la grâce éleva Adam et Ève à un état de justice, de sainteté et d’immortalité.

Après cette longue digression, qui était au reste indispensable, revenons à Adam et Ève et précisons les effets et changements produits en eux par l’adoption divine. La grâce, répandue sur eux en vertu de leur adoption, les mit ou établit d’abord dans un état de justice , c’est-à-dire qu’ils se sentirent portés vers ce qui est le droit, le bon et le juste.

Le bien leur semblait naturel et aimable. Bien loin d’être portés au mal, comme nous le sommes nous-mêmes, la possibilité de le faire ne venait pas même à leur pensée. Le mal et l’injuste leur semblaient des choses étrangères à eux, et qu’ils ne devaient pas même connaître. Leur sens moral se révoltait contre le mal, comme le sens matériel de lodorat se révolte contre une odeur nauséabonde ; ils fuyaient le mal sans peine.

Cependant, toujours libres, ils pouvaient le faire puisqu’ils le tirent, mais, pour le faire, ils devaient en quelque sorte se déterminer violemment contre leurs penchants, et faire un effort. C’était un état moral bien différent de celui dans lequel nous sommes, puisque nous n’avons qu’à nous laisser aller pour faire le mal, tandis que nous ne pouvons faire le bien sans de grands efforts.

Et bien plus, le corps lui-même, au lieu d’être, par ses appétits, un obstacle à l’âme, se portait au

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contraire au-devant de ses désirs, il lui obéissait tout naturellement, et trouvait lui-même le calme et la satisfaction dans cette soumission.

Le second effet produit par la grâce dans Adam et Eve fut la sainteté , c’est-à-dire une certaine manière d’être qui les rendait semblables à Dieu, non plus seulement de cette ressemblance que Dieu leur avait donnée dans la Création, mais d’une ressemblance résultant de leurs désirs et de leurs volontés et cette ressemblance les rendait agréables à Dieu : Dieu se plaisait en eux comme eux-mêmes se plaisaient en lui. Au lieu de Le craindre et de Le fuir, ils Le recherchaient et marchaient en sa présence, avec cette joie qu’éprouve l’enfant bien né, en présence de son père et de sa mère.

Enfin, le troisième don fait à Adam était l’immortalité, c’est-à-dire le privilège de ne pas tomber dans cet état d’anéantissement et de destruction que nous appelons la mort, et qui est, pour tous les êtres, un si grand sujet de crainte et d effroi. D’après l’Écriture, Dieu attacha ce don de l’immortalité au fruit d’un arbre, appelé l’arbre de vie. Ne nous étonnons pas que Dieu ait voulu se servir d’un fruit pour rendre l’homme immortel, puisqu’il a également voulu se servir des fruits et autres produits de la terre pour faire croître son corps et réparer la déperdition de chaque jour. Il n’est, en effet, pas plus étonnant qu’un fruit donne la vie, qu’il est étonnant qu’un fruit la prolonge ; et lorsque les païens disaient que leurs dieux étaient immortels parce qu’ils prenaient une certaine nourriture

nommée l’ambroisie, ils ne faisaient, en résumé, que constater par cette fable l’existence d’un arbre de vie à l’origine du monde, ce qui montre une fois de plus que le paganisme tout entier n’était qu’une suite de traditions déformées, et pour qui sait réfléchir et remonter des effets aux causes, ces vieilles traditions forment une des plus puissantes démonstrations de la vérité.

Nous avons expliqué plus haut pourquoi il fallait que l’homme fût immortel : nous n’y reviendrons pas ici.

§ 79. Que, malgré leur perfection, Adam et Ève couraient

un grand danger.

Dieu avait comblé Adam et Ève de toutes les perfections que comportait leur nature ; une admirable harmonie régnait dans tout leur être, ils ressentaient en eux un amour naturel pour le bien, une aversion instinctive du mal, et cependant, avant de parvenir au bonheur immuable de l’éternité, ils avaient bien des dangers à courir, bien des difficultés à surmonter, car, malgré toutes leurs perfections, ils étaient libres, et s’ils avaient du penchant pour le bien, ils pouvaient cependant faire le mal. S'ils sentaient qu’ils trouveraient la joie dans la reconnaissance envers Dieu, dans l’humilité et l’abnégation, dans la sainteté en un mot, ils n’en étaient pas moins exposés à se complaire en eux-mêmes, et ils avaient nécessairement une tendance a chercher ce bonheur dans cette satisfaction naturelle

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que l’on éprouve à se regarder comme maître de sa propre vie, à penser que l’on est fort et sage par soi-même. Il faut tant de vertu pour ne chercher le bonheur que dans la dépendance, il est parfois si pénible de reconnaître qu’on ne vit pas par soimême, que l’on dépend entièrement d’un autre! L’ambition de l’homme n’est-elle pas toujours de commander, d’être le maître, d’être sûr de son avenir et de tenir en ses mains sa propre existence?

Adam et Eve avaient donc un etfort et un grand effort à faire pour être reconnaissants, pour s’oublier eux-mêmes ; or un effort est nécessairement une souffrance, sans cela il ne serait pas un effort. Souffrance aimable, sans doute, souffrance qui n’a aucun rapport avec ce que nous appelons ordinairement souffrance, mais enfin véritable souffrance, qui pourrait se comparer à celle que supportent avec empressement, par exemple, deux hommes concourant pour un prix, soit par la lutte à bras le corps, soit par la course, ou à celle de deux auteurs cherchant à se surpasser dans des vers ou des chants, ou à des cœurs généreux pris d’une grande émulation pour le bien.

§ 80. Que Dieu Très-Bon voulut prémunir Adam et Ève

contre le danger de se perdre, en lui ordonnant de

prier.

Dieu Très Bon devait donc prémunir Adam et Ève contre ce double danger; c’est ce qu’il fit de deux manières : d’abord en les avertissant qu’il y

avait des choses bonnes, mais qu’il pouvait aussi y en avoir cle mauvaises qu’ils devaient éviter1 ; il leur montra que leur vie dépendait d’eux ; que s’ils faisaient le bien, ils trouveraient le bonheur; que s’ils faisaient le mal. ils trouveraient le malheur. 11 leur fit comprendre que tout était créé et ordonné selon la justice, et il imprima si profondément ces notions dans la pensée et le cœur de nos premiers parents qu’ils en furent pénétrés, comme le sont de nos jours les hommes vraiment bons, les saints.

Ensuite, Dieu leur donna et imposa le moyen de ne pas oublier ces grandes vérités et de pouvoir y conformer leur conduite ; ce moven était d’élever plusieurs fois, chaque jour, leur cœur vers lui par la prière , par cet acte extérieur qui consiste à réfléchir sur ce que nous sommes, sur nos devoirs, sur l’amour que nous devons à notre Créateur, et enfin à lui demander ce que nous sentons nous être nécessaire... Il n’est certes rien de plus naturel que la prière, pour des êtres si faibles et si dépendants que nous le sommes. Et ils se trompent bien ceux qui disent qu’il est inutile de fatiguer Dieu de nos prières, puisqu’il sait mieux que nous ce que nous allons lui demander et ce qu’il nous faut.

Oh! oui, sans doute, Dieu sait tout, mais il veut que nous le lui demandions, parce qu’il n’y a que cette nécessité de lui demander qui puisse entretenir les rapports entre Lui et nous, comme elle les entretient entre les parents et les enfants, même entre

1. Ecoles., xvii. — Mala et bona et justitiam et judicia sua ostendit illis, et dixit illis attendite ab omni malo, etc...

CRÉATION DE lAlOMME.

les amis. Sachons le reconnaître, en réalité la vie ne se compose que d’un échange de services et de dons. Les bons cœurs sont heureux de donner et heureux de recevoir, presque heureux d’avoir à demander afin d’avoir à remercier, or la prière est l’expression de tous ces sentiments... car elle est louange, demande et remerciement, ou action de grâce. Elle est encore plus que cela. Bien loin de n’être qu’une demande égoïste, elle est avant tout une élévation cle l'âme vers Dieu, vers ce qui sera toujours.

C’est dans la prière que nous essayons d’oublier un instant la vie terrestre, pour penser que nous

sommes les enfants de Dieu, les citoyens de l’Eternité, et que si nous avons des devoirs à remplir pour ne pas manquer à nos destinées de ce monde, nous en avons aussi à remplir pour ne pas manquer à nos destinées infinies. C’est dans la prière et seulement dans la prière que nous pouvons nous mettre en la présence de Dieu, nous habituer à vivre sous sa main et sous ses yeux.

Et il est certain que ceux qui ne veulent pas se soumettre humblement au précepte de la prière, sentent bientôt s’éteindre en eux toute idée de Dieu réel, de Dieu Père, et toute pensée de l’Infini; de même qu’ils verraient rapidement s’éteindre en eux toute affection pour leurs parents et amis, s’ils se mettaient à ne pas leur parler, à ne pas les visiter, à ne pas s’intéresser à leurs joies et à leurs douleurs, même à ne pas leur faire part des leurs, sous prétexte que cela est inutile, n’aboutit à rien. Or c’est exactement là ce qui arrive vis-à-vis de Dieu à celui

qui ne veut pas le prier, c’est-à-dire converser avec lui, lui confier ses peines, lui exprimer ses désirs : cet homme devient un étranger pour Dieu comme Dieu l’est pour lui, car toute vie est une vie de cœur, tout aussi bien dans le ciel que sur la terre.

§ 81 . Que Dieu demanda à Adam de lui offrir des sacrifices.

Prier c’est déjà beaucoup, mais ce n’était pas encore assez. Les actes matériels devant tenir une large place dans la vie de l’homme, il fallait que ses rapports avec Dieu se traduisissent aussi en actes matériels, en espèces de sacrifices ou consécrations qui lui rappelleraient continuellement qu’il tient de Dieu tout ce qu’il possède, que rien ne lui appartient en propre sur la terre, puisque tout lui a été donné gratuitement. Dieu imposa donc sans aucun doute à Adam et Eve de lui consacrer, par certains rites et cérémonies, les prémices des fleurs et des fruits que produirait la terre.

Au premier coup d’œil, on ne semble pas comprendre ces sacrifices. Vaines cérémonies ! dira-t-on , Dieu n’a besoin de rien, et quel honneur peut lui rendre la destruction inutile de choses qui pourraient servir... En effet, plus tard, on verra les hommes sacrifier à Dieu ou aux dieux des choses de grande valeur, leur élever des sanctuaires somptueux, et ensui te leur immoler des troupeaux entiers d’animaux domestiques, sans parler même des sacrifices humains, cette cruelle exagération d’un

principe vrai. Les sacrifices offerts à Dieu ne semblent donc pas une chose raisonnable.

Et cependant, si nous consultons notre propre cœur, nous voyons que le sacrifice volontaire d’une chose précieuse, pour l’amour ou le bien de quelqu’un, est l’acte par excellence... En effet, dès que nous aimons quelqu’un, nous cherchons à lui faire plaisir en lui donnant ce que nous avons de plus précieux, et notre don ou sacrifice est d’autant plus agréable à celui auquel nous l’offrons, que la chose offerte est plus rare et même plus folle, plus inutile si l’on veut... C’est pour cela que nous donnons en cadeau des fleurs qui ne durent qu’un jour; des bijoux ou des diamants qui ne servent presqu’à rien.

Dès lors, si nous ne croyons pas déroger à la raison en offrant des sacrifices ou dons à notre mère, à notre fiancée, à notre fille elle-même, pourquoi y dérogerions-nous en en offrant à Dieu?... Dieu n’a certainement pas besoin de nos dons, mais nous, nous avons besoin de lui donner , afin d’élever notre cœur et notre pensée vers lui par un acte nous coûtant quelque chose.

§ 82. Que Dieu demanda à Adam et Eve de lui consacrer

le septième jour.

La prière et les sacrifices seront-ils tout ce que Dieu demandera à ses enfants, pour graver en eux le souvenir de leur filiation divine et de leurs destinées éternelles? Non, Dieu inventa encore, si l’on

peut se servir de cette expression, un moyen plus puissant qui assurait au reste les deux premiers. Il savait que le travail et les préoccupations de la vie matérielle arriveraient à tellement nous passionner que nous finirions par ne plus trouver un instant pour le prier et penser à l’Éternité ; il voulut donc que ce travail s’interrompît tous les six jours, et que le septième fût consacré à la prière et au repos. Et le temps se trouva ainsi divisé en semaines ; et ce nombre de six n’était pas un nombre arbitraire ou sans raison d’ètre; il était le nombre de jours ou époques que Dieu avait mis à créer le monde, et le repos du septième figurait le repos éternel, où Dieu était entré après la Création.

Quoi de plus beau et de plus solennel ! La vie de l’homme se trouvait ainsi assimilée à la vie de Dieu. 11 suffira de six jours à l’homme pour produire les choses nécessaires à sa vie terrestre, comme il a suffit de six jours à Dieu pour créer le monde. Et ce septième jour s’appellera dimanche, c’est-à-dire le jour du Seigneur, il sera comme une fête de l’humanité tout entière, car en ce jour elle se groupera autour de ses chefs ou de ses prêtres pour chanter les gloires et les louanges de son Créateur qui sont, après tout, ses propres gloires et son propre bonheur, puisque ce Créateur veut être son Père et l’appelle à partager bientôt sa vie et sa puissance.

Nous n’affirmons certainement pas cette prescription du repos du septième jour et des sacrifices avant la chute de nos premiers parents, mais elle nous semble plus que probable. Du moment où,

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selon la parole de l’Ecriture, le Paradis terrestre leur fut donné afin qu’ils le travaillent, il est bien clair qu’une règle ou limite fut assignée à ce travail. D’autant plus que la facilité avec laquelle ils oublièrent leurs devoirs envers Dieu, montre combien ils avaient besoin qu’ils leur fussent rappelés ; ce qui est précisément un des objets principaux du septième jour.

§ 83. Que la prière et les sacrifices ne suffisaient pas pour rappeler toujours à l’homme la pensée de Dieu et de la vie éternelle.

Rien n’était plus sage, plus naturel et plus juste que ces prescriptions ordonnant la prière, le sacrifice et le repos solennel d’un jour sur sept, et il semble qu’elles auraient dû suffire pour tenir Adam et Eve dans les sentiments d’humilité et de reconnaissance affectueuse, condition du bonheur; mais Dieu connaissait mieux notre cœur que nous ne le connaissons. Il savait que l’homme ne tarderait pas à oublier ces obligations salutaires et à secouer toute idée de dépendance, si quelque chose de matériel, de visible, de tangible, quelque chose touchant ses goûts et ses penchants les plus naturels et les plus constants, ne venait pas lui rappeler ses devoirs et l’humilier même, dans le cas où il viendrait à s’enorgueillir et à oublier qu’il avait au-dessus de Lui un Maître ou plutôt un Père.

Or, si nous avons l’humilité d’en convenir, nous reconnaîtrons que le meilleur moyen pour obtenir

ce résultat était que l’homme eût continuellement sous les yeux quelque chose d’agréable et d’attrayant auquel il lui serait défendu de toucher. Nous le savons, rien ne surexcite davantage notre désir qu’une défense: c’est un travers, sans doute, mais enfin ce travers n’en existe pas moins et on l’explique facilement... C’est que notre volonté aspire naturellement toujours à se manifester. Agir et surmonter l’obstacle est sa vie; pour elle ne rien vouloir c’est mourir.

§ 84. Qu’il fallait absolument que Dieu fît une défense

matérielle à l’homme.

Si Dieu voulait que sa pensée et celle de nos obligations nous fussent toujours présentes, il fallait donc qu’il nous fit une défense, sous des peines sévères; cependant il ne fallait pas que cette défense portât sur quelque chose d’important, car c’eût été exposer Adam et Ève à une tentation trop grande, ce qui était contre le dessein de Dieu, car en ceci Dieu ne voulait pas éprouver nos premiers parents, comme on ne le dit que trop souvent; il ne voulait que les préserver du mal.

Il fallait, de plus, choisir quelque chose dont l’homme eût continuellement besoin : sans cela cette défense n’eût pas atteint son but; dès lors que choisir? C’est peut-être humiliant pour l’humanité, mais il n’y a qu’une chose dont les puissants, pas plus que les faibles, ne peuvent se passer et devant laquelle tout le monde est égal, c’est la nourriture,

CRÉATION DE L’HOMME

c’est le besoin de manger. La faim est toujours là, se renouvelant plusieurs fois chaque jour, nous prenant à notre réveil et nous accompagnant jusqu’à notre coucher... Ajoutons à cela la gourmandise naturelle, c’est-à-dire l’attrait qui vient du goût , et nous serons forcés d’avouer que le choix de quelque chose qui se mange s’imposait forcément à Dieu.

Dieu fît donc tout simplement porter sa défense sur un fruit particulier ; mille autres fruits s’offraient à Adam et Eve ; la privation de l’un d’entre eux était sans importance, et cependant elle suffisait au dessein de Dieu. Le jour où tu mangeras de ce fruit , tu mourras de mort , dit-il à Adam; tu mourras , c’està-dire tu ne seras plus l’être heureux et parfait que j’avais créé, tu seras malheureux, parce que, pour manger de ce fruit, il faudra que ton cœur se soit déjà détourné de moi; il faudra que tu aies déjà étouffé en toi tous les sentiments d’affection et de confiance que tu aurais dû conserver avec tant de soin. Le fruit ne sera pas la cause de ta mort, mais il en sera le motif; en le mangeant tu n’auras fait qu’exprimer extérieurement ce que tu éprouvais déjà intérieurement. « L’homme n’eût pas péché, dit saint Thomas, après saint Augustin, si l’amour de sa propre excellence et une pensée d’orgueil n’avaient déjà pénétré dans son âme1. »

i. S. Thomas, q. xciv, 4... Quod millier verbis serpenlis non crederet, nisi jam inesset menti ejus amor propriæ potestatis, et quædam de se superba præsumptio... peccatuminternæ elationis... péché d’élévation intérieure, ajoute S. Thomas.

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§ 85. Que c’est faute de réflexion que l’on traite si légèrement l’épreuve imposée à Adam et Eve.

Beaucoup ont voulu plaisanter sur cette défense faite à Adam; son peu d’importance les choque. Tout en y croyant vaguement, ils ne veulent guère y voir autre chose qu’un mythe ou symbole. Eh quoi ! disent-ils, Dieu perdra l’humanité pour si peu de chose, un fruit. Qu’est-ce qu’un fruit? Presque rien !

Mais c’est faute de réfléchir que nous parlons ainsi. Interrogeons notre propre cœur, nous que révolte la puérilité apparente du dogme de l’arbre de la science clu bien et du mal ; regardons en nous, et nous y verrons que si nous sommes parfois capables de grandes choses, nous sommes en même temps les esclaves de bien petites;... que si nous gouvernons peut-être de grandes affaires, notre gravité et notre raison viennent cependant à chaque instant échouer devant une bagatelle, devant un mot, un regard, un geste, un cheveu; le sort des empires a souvent tenu à des choses moindres encore... C’est si humiliant que nous ne nous l’avouons pas à nous-mêmes, mais notre silence et notre amour-propre n’empêchent pas que cela soit. Soyons francs et reconnaissons-le ; à quelque degré de l’échelle que nous soyons placés dans le monde, pour certaines choses, nous sommes tous de grands enfants , comme on le dit communément, et, pour continuer ce simple langage, reconnaissons que nous

CRÉATION DE L’HOMME

ne devons pas être si fiers, et sachons admirer la sagesse Divine, dans le mystère de l’arbre de la science du bien et du mal, comme nous devons l’admirer dans toutes ses œuvres, si nous consentons à les étudier à la pure lumière de la raison \

Nous devons donc croire qu’Adam et Ève reçurent avec soumission ce précepte de la bonté de Dieu, qu’ils furent même tout étonnés de son peu d’importance. « Qu’est-ce pour nous, un fruit de plus ou de moins? dirent-ils, et nous nous garderons bien d’y toucher et de nous exposer ainsi à perdre le bonheur dont nous jouissons. Comment pourrionsnous être assez méchants et insensés pour désobéir à ce Dieu Très-Bon, sans lequel nous ne serions pas, dans lequel et par lequel nous vivons; qui, en un mot, est tout pour nous. »

Telles furent certainement les pensées d’Adam et d’Ève, mais, hélas! ils ne connaissaient pas toute la faiblesse de leur cœur, tous les dangers qui découlaient de leur propre grandeur. Créés dans la plénitude de la vie et doués de toute la sensibilité possible, ils devaient bientôt éprouver que l’affection qui donne le bonheur est une vertu, et uiie vertu difficile, nécessitant des efforts et même des sacrifices.

1. Dieu ne recommande à l’obéissance d’Adam qu’un seul précepte court et facile, pour l’avertir qu'il est le Seigneur et que la créature raisonnable n’a de liberté qu’à son service. S. Augustin, Cité de Dieu , xiv, 15.

LA CHUTE ORIGINELLE

§ 86. Qu’Adam et Eve ne durent conserver que fort peu de temps leur état de perfection

Combien de temps Adam et Eve jouirent-ils de l’état de paix dans lequel Dieu les avait créés? Ni l’Écriture Sainte, ni la Tradition ne nous l’apprennent, mais l’on peut supposer que ce temps fut bien court; les choses matérielles ne pouvaient pas plus faire le bonheur de nos premiers parents qu’elles ne peuvent faire le nôtre maintenant; elles ne durent pas tarder à leur être comme indifférentes et même à les lasser. Dès lors, sur quoi pouvait se porter leur activité? Sur la contemplation et l’adoration de Dieu, comme le font les saints. Mais il est difficile de toujours s’humilier, de toujours se reconnaître redevable à un autre de tout ce que l’on est. C’est dur pour nous qui sommes remplis de tant de misères ; ce devait l’être encore bien davantage pour nos premiers parents, qui avaient conscience de leur perfection ; aussi le désir d’être quelque chose par eux-mêmes entra-t-il bientôt dans leur cœur, et ne veillant déjà plus assez sur leurs pensées, ce désir grandit peu à peu, et qui sait s'ils ne se demandèrent pas bientôt quel moyen ils pour-

LA CHUTE ORIGINELLE

raient employer pour se soustraire au joug1.

Cependant Adam et Ève n’étaient pas, nous le savons, les seules créatures de Dieu. 11 y avait les Anges; les bons s’étaient réjouis de la création de l’homme, et se disposaient à remplir auprès de lui le ministère dont Dieu voudrait bien les charger; les mauvais, au contraire, avaient vu avec colère que de nouveaux êtres allaient jouir du bonheur qu’ils avaient perdu par leur faute ; la jalousie s’était facilement introduite dans leur cœur, et ils résolurent de perdre Adam et Eve.

Le pouvoir de tenter l’homme, que possèdent les Anges déchus, est incontestablement un grand mystère, difficile à expliquer et à admettre. Comment Dieu n’a-t-il pas enlevé aux mauvais anges la puissance de faire le malheur de l’homme, ce nouvel être qu’il créait avec tant d’amour et entourait de tant de soins?

La raison en est dans la grandeur, elle-même, des Anges. Pour qu’ils fussent capables d’arriver au bonheur infini, il avait fallu qu’ils fussent semblables à Dieu ; or, cette ressemblance consistant surtout dans la possession de soi-même et dans la liberté, Dieu avait dû donner à l’Ange une telle propriété de lui-même, que rien ne pût la lui enlever, pas même le mal. Mais, dira-t-on, si Dieu ne pouvait

1. S. Augustin, Cité de Dieu, xiv, 15. Non enim ad malum perveniretur, nisi præcessisset mala voluntas... Quid est autem superbia, nisi perversa celsitudinus appetitus. — S. Thomas, q. xciv, 4. La séduction de la femme, quoique ayant précédé le péché d’action, a suivi le péché de présomption intérieure.

enlever la vie aux mauvais anges, il pouvait leur enlever leur activité. Non, car chez l’Ange l’activité ou l’opération c’est la vie elle-même. Ils périraient donc, nous dit saint Augustin, si Dieu leur enlevait leur puissance d’agir1 ; ils seraient semblables à un homme auquel Dieu enlèverait la faculté de penser : cet homme ne serait en réalité plus un homme.

§ 87. Que les mauvais anges pouvaient et devaient vouloir tenter la nouvelle créature de Dieu.

Les mauvais anges, en perdant la grâce et le bonheur, n’ont donc pas perdu leurs facultés ou puissances naturelles ; ils peuvent agir pour le mal, tout comme ils pourraient encore agir pour le bien, s'ils le voulaient. Dieu ne leur a pas plus enlevé la liberté d’agir qu’il ne l’enlève, sur la terre, aux hommes corrupteurs. Les anges mauvais, connaissant donc ce qui se passe dans le monde, ne peuvent y être indifférents; s’en occuper est leur vie, comme la nôtre est malheureusement, trop souvent, de nous occuper inutilement des affaires du prochain. Et l’on comprend dès lors que la vue du bonheur d’Adam et d’Eve devait les faire souffrir, par la même raison que, sur terre, la vue des bons et des heureux fait souffrir les méchants. Il semble que ce soit une des lois des intelligences et des cœurs.

Le chef des mauvais anges, Lucifer, résolut donc de perdre nos premiers parents et avec eux toute

1. Dom. Septuag. VIe leçon. S. August. Quæ subministralio si auferatur, interibunt.

LA CHUTE ORIGINELLE

l’humanité. Or, voyant Ève lever souvent les yeux vers l’arbre de la science du bien et du mal, et s’entretenir à son sujet de pensées dangereuses, il crut en avoir trouvé le moyen. Mais comment tenter Ève, comment entrer en relation avec elle, sans l’effrayer et la voir s’enfuir; de plus, sous quelle forme lui apparaître? Satan n’avait pas à son service, comme il les a maintenant, tant d’âmes perdues, qui lui servent à tenter les bons. Nos premiers parents n’étant pas sujets à la concupiscence, les moindres images ou imaginations n’étaient pas une tentation pour eux, comme elles le sont pour nous, et leur intelligence et leur volonté ne pouvaient pas être influencées directement par Satan, car l’âme humaine est un sanctuaire dans lequel nul ne peut pénétrer.

Un seul moyen restait donc, c’était de faire entendre aux oreilles d'Eve les paroles de la tentation. Satan le pouvait, car il a puissance sur l’air; mais une voix doit sortir de quelqu’un ou de quelque chose ; si Ève avait entendu simplement une voix, sans voir personne, avant de répondre, elle aurait cherché d’où venait cette voix. Il aurait fallu lui donner des explications qui l’auraient mise sur ses gardes. L’esprit du mal crut donc avoir trouvé un moyen sûr, en se servant d’un des animaux qui jouaient autour de l’homme : du serpent; ce choix ne doit pas nous étonner. A cette époque le serpent n’inspirait pas â l’homme, et surtout à la femme, l’inexplicable répugnance qu’ils éprouvent maintenant à son aspect; il devait être, au contraire,

un des animaux les plus agréables ; il ne rampait pas et se tenait facilement debout; sa jolie tête en l’air, il faisait miroiter ses écailles au soleil , etc. ; il était le plus caressant de tous les animaux, nous dit l’Ecriture Sainte, calidior dont nous avons fait câlin.

Satan s’empara donc du corps d’un de ces animaux, et un jour qu’il aperçut Eve se diriger vers l’arbre de la science du bien et du mal, il se glissa à travers les branches, et essaya d’entrer en conversation avec elle. Mais que va-t-il lui dire? L’invitera-t-il tout simplement à manger du fruit défendu? Ce serait maladroit. Satan est plus fin. Il cherchera d’abord à faire naître chez Ève un doute sur son devoir. C'est le moyen qu’emploient tous les tentateurs. Pourquoi , lui dira-t-il, pourquoi Dieu ne vous a-t-il pas permis de manger de tous les fruits du Paradis 1 ?

§ 88. Qu’Ève dut se prêter facilement aux suggestions de

l’esprit du mal.

Mais, dira-t-on, Ève dut s’étonner d’entendre parler un serpent? C’est certain; aussi lui en demandat-elle fort probablement la raison. Mais Satan lui répondit par un mensonge, qu’elle s’empressera de croire, tellement elle était déjà troublée par l’espérance d’apprendre sur le fruit défendu quelque chose qu’elle croyait ne pas savoir; tel le jeune

d. Satan, ce mot signifie adversaire. Diable signifie volonté qui s'est mise en travers. Démon signifie mauvais génie.

LA CHUTE ORIGINELLE

homme agité par des désirs coupables, écoute d’une oreille complaisante le séducteur qu’il sait cependant vouloir le tromper.

Au lieu de fuir, comme on doit le faire toutes les fois qu’on soupçonne une tentation, Eve répondit donc au pourquoi de Satan : Nous mangeons des fruits des arbres du Paradis, dit-elle, mais Dieu nous a défendu démanger de celui-ci, de peur que peut-être nous ne mourions.

Satan a appris ce qu’il voulait savoir, et il sent qu’il a fait naître le doute dans le cœur d’Eve. Elle ne croit déjà pas complètement à la parole de Dieu, puisqu’elle dit peut-être. Dès lors Satan n’hésite plus, il nie effrontément ce qu’elle lui dit, et il insinue très adroitement que c’est par une espèce de jalousie que Dieu leur a défendu de manger de ce fruit. « Non, non, Ève, dit-il, vous ne mourrez point, et si Dieu vous a défendu de manger de ce fruit, c’est qu’il sait que le jour où vous en mangerez vos yeux seront ouverts et vous serez comme des dieux sachant le bien et le mal. » Vous serez comme des dieux, c’est-à-dire vous ne serez plus obligés detre reconnaissants, de vous humilier, de prier, d’attendre votre vie et votre bonheur d’un autre... Vous serez par vous-mêmes... C’était justement répondre aux sentiments qui agitaient déjà le cœur de notre mère... Aussi ne trouva-t-elle rien à répondre, et cependant était-il sage de croire à la parole d’un inconnu, plutôt qu’à la parole de son Créateur, son Père, son ami? « O Eve! tu n’étais pas hier; tu ne pourrais pas dire seulement ce qu’est ce souffle qui

court sur tes lèvres, ni ce qui donne la vie au brin d’herbe que tu foules sous tes pieds ; comment peuxtu croire si facilement que tu vas vivre par toimême ; ne devrais-tu pas t’en rapporter à Dieu ; il t’avait donné la raison de la défense qu’il te faisait. Cet arbre n’était qu’un signe, un moyen de te rappeler ta dépendance. Si l’arbre de la science du bien et du mal possédait quelque propriété salutaire, est-ce que Dieu ne t’en aurait pas laissé l’usage, comme il t’avait laissé l’usage de l’arbre de vie, qui te communiquait l’immortalité? »

§ 89. Que le seul fait de vouloir s’élever contre Dieu devait suffire pour troubler tout l’ordre de la Création.

Eve cueille donc le fruit défendu, en mange et le présente à Adam qui l’accepte de sa main, quoiqu’il sache bien qu’il fait mal. Mais Ève a fatigué son âme par ses sollicitations. C’est l’histoire du genre humain qui commence1.

A l’instant tombe le voile épais que les mauvais désirs et les promesses du tentateur avaient jeté sur l’intelligence et le cœur de nos premiers parents ! Au lieu de la plénitude de vie et de bonheur qu’ils espéraient, ils éprouvent un désenchantement immense, car ils n’aiment plus, les malheureux; et, pour l’âme, ne plus aimer c’est mourir. Ils se sont, il est vrai, débarrassés du fardeau de la reconnaissance, mais c’était là un fardeau doux et léger;

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