CHAPITRE m
LKS LIVRES SACRÉS
SoMiCAiiLB : Antiquité de la civilisation chinoise. — Livres canoniques et livres classiques. — Le Chou-King. — Le Chi-King. — Le Y- King. — Le Li-Ki. — Le Tchoun-Tsieou. — Le Chiao-King. — Le Lun-Yu. — Le Tchoun-Young. — Le Ta-Hio. — Les Dires de Mencius. — Authenticité de ces livres. — Les brûleries de Chi Hoang-Ti. — Reconstitution des Livres sacrés.
De l'esquisse historique tracée dans le chapitre précédent on voit ressortir Terreur de ceux qui, sans autre autorité que les rêveries des annalistes chinois, ont fait remonter la civilisation chinoise jusqu'à une antiquité effrayante, chiffrant son histoire par centaines de mille ans. En supposant même qu'on puisse attribuer quelque réalité historique à des personnages légendaires tels que Fou-Hi, Chin-Nong, Yao et Choun, la période où ils ont déployé leur activité civilisatrice ne dépasse pas trois mille ans avant notre ère, ou plutôt reste notablement au-dessous de ce chiffre. Il est vrai que, par comparaison, c'est un chiffre des plus respectables, surtout quand on pense que la société sortie de cette période de formation s'est perpétuée sans interrup-
tionjuqu'à nos jours. On doit admettre que, là comme partout, la civilisation s'est développée lentement, ses premiers pas étant toujours les plus difficiles, ceux qui exigent le plus de temps. Le peuple qui, dès Tépoque encore très fabuleuse de Yao, se livrait à de grands travaux d'endiguement et possédait un calendrier rédigé sur l'observation méthodique des corps célestes, devait avoir laissé depuis longtemps derrière lui l'âge de la sauvagerie. Nous avons vu que, de très bonne heure aussi, ce peuple fut en possession de récriture. Il eut donc des livres, des documents écrits; il prétend en avoir qui remontent jusqu'à cette antiquité mystérieuse. En fait, ce sont ces livres qui sont à la base de toute son instruction religieuse, morale et sociale. Il importe au but spécial que nous nous proposons de nous faire une idée aussi claire que possible de ces livres, de leur valeur comme documents historiques et de leur contenu général.
Nous les appelons des « Livres sacrés », et peutêtre forçons-nous un peu la note en leur appliquant cette dénomination. Ce serait une erreur de leur assigner, dans l'esprit des Chinois, une autorité d'un genre surnaturel, semblable à celle qu'en d'autres parties du monde on a reconnue aux Livres dits sacrés. Nous avons exposé ailleurs (1) ce qu'on peut établir comme une loi du développement religieux, savoir que les religions supérieures arrivent nécessairement, plus ou moins tôt, au moment où, dans
(1) Prolégomènes, p. 237 et suiv.
rintérêt de leur défense contre les éléments hétérogènes qui risqueraient de les dénaturer, elles recherchent les documents écrits^ remontant le plus près possible de leur berceau, pour en former une collection à part. Cette collection devient bientôt quelque chose de sacré. C'est là que ces religions vont continuellement se retremper, comme à la source de leur inspiration première. La vénération qui s'attache au monument par excellence de la foi religieuse ne tarde pas à lui imprimer un caractère divin, comme si la voix elle-même de la Divinité parvenait directement aux hommes sous la forme des textes consacrés. Le Livre saint se confond avec la révélation. Telle est rhistoire de l'Ancien Testament chez les juifs, du Nouveau chez les chrétiens, du Coran chez les musulmans, du Zend Avesta chez les parsis, du Vêda chez les indous, du Tripitaka chez les bouddhistes; en un mot, dans toutes les religions où la question de vérité et d'erreur se trouve nettement posée. La conséquence de cette divinisation du livre ou du recueil sacré, c'est que son texte devient une sorte de dictée divine, infaillible, qu'il est impie de critiquer librement et qui passe, dans le sens le plus littéral du mot, pour la Parole même de Dieu.
Je le répète, ce serait au moins une grande exagération de dire qu'il en est de même pour les livres chinois que nous désignons comme des « Livres sacrés». Ils n'affectent d'aucune façon la prétention d'être des livres révélateurs ou contenant la révélation. La religion proprement dite, à moins qu'il ne s'agisse du rituel et de la divination, y tient une
place des plus restreintes. Les auteurs anonymes sont des historiens, des juristes, des poètes, des archivistes, des sages, et nous ne les connaissons que sous la forme résumée, corrigée et arrêtée par Confucius. Encore faut-il se demander si leur forme actuelle remonte jusqu'à lui. En faisant ce travail, le sage chinois ne revendiqua aucune autre autorité que celle de son tact critique et de son bon sens. Il est vrai que cette autorité personnelle fut immense, mais elle ne passa jamais pour une inspiration miraculeusement soufflée d'en haut. Le prestige incontestable qu'il assura à ces livres pour vingttrois siècles et plus, il l'avait subi lui-même ; ce qui ne l'empêcha pas de les traiter avec autant de liberté que de respect. Disons tout en un mot : l'autorité sans rivale de ces livres tient toute entière à l'extrême antiquité qui leur est attribuée, que cette antiquité soit réelle ou supposée. Le tour d'esprit chinois que nous avons décrit fait que les deux notions de haute antiquité et de perfection se recouvrent et en quelque sorte s'identilient. De là, de cette conviction, la déférence avec laquelle ces textes traditionnels sont lus et commentés, la disposition à croire que tout ce qu'ils enseignent est digne d'admiration et de soumission, ridée qu'aucune sagesse au monde ne saurait être mise au niveau de ces vieux enseignements, la place exceptionnelle enfin qui leur est réservée comme base imprescriptible, indispensable, de toute éducation. Leur contenu a beau rouler le plus souvent sur des matières étrangères à la religion proprement dite, ils n'en sont pas moins les objets d'une vénéra-
tion vraiment religieuse. Ce sont les livres de fondation de tout rédiflce chinois.
Par conséquent, la différence une fois signalée, nous avons le droit d'assimiler ces livres revêtus d'une autorité aussi exceptionnelle aux « Livres sacrés x> des autres religions et des autres peuples. Us en remplissent la fonction à la chinoise. G^est leur texte qui sert à perpétuité de base à toute la vie sociale, morale et religieuse des Chinois, à qui Ton recourt dans les discussions de toute espèce dans Tespoir de les résoudre, que Ton inculque aux enfants et aux étudiants, que Ton commente comme on ferait d'un code éternel pour en déterminer le sens exact et les applications logiques. En un mot, les raisons qui font de ces livres les analogues chinois des Livres sacrés des autres peuples sont autres que celles qui expliquent Tautorité reconnue à la Bible, au Coran, au Zend Avesta, au Vêda, au Tripitaka, mais en pratique, par le fait, ce sont bien des « Livres sacrés » ; dans tous les cas et à tous égards, ils en tiennent lieu. On les désignerait d'une manière peut-être plus précise par le mot de Livres c^noniqueSj livres faisant loi. Mais l'usage a prévalu de réserver ce nom aux cinq King dont nous allons parler, lesquels forment la première classe de ces livres exceptionnellement révérés, tandis qu'on distingue par le nom de c/assiques les quatre ouvrages dont nous parlerons en second lieu.
D'après M. Legge (1), et cette interprétation n'est
(1) Trad. anglaise du Chou King dans la collection des Sacred Booh* ofthe E<ut, Oxford, 1879, p. 2.
-conteslée par personne, le mot King signifie ce qui est canonique, ce qui fait règle et norme, ce qui est en possession d'une autorité dirimante. C'est sous les Han (202 av., 264 ap. J-C.) que l'usage s'établit de désigner ainsi les livres que Gonfucius avait regardés comme les plus précieux. Les King sont donc des livres canoniques au suprême degré.
Il y a cinq King :
1* Le Chou-King ou livre de THistoire. — 2° le Chù King ou livre de la Poésie. — 3° le Y-King ou livre des Changements. — 4** le Li-Kiy règle des Rites. — 5° le Tchoun-Tsieou, « le Printemps et l'Automne », ouvrage historique de Gonfucius lui-môme.
Le Chou-King est un recueil de documents historiques relatifs à la période qui va de 2357 à 627 avant notre ère. D'après M. Legge (1), le caractère chou désignait un « pinceau parlant », par conséquent un écrit, un livre; mais la signification du mot se restreignit aux documents de l'antiquité distincts des poésies ou des règles rituelles et répondit à peu prés à ce que nous nommons histoire. Le Chou-King se compose de cinquante chapitres relatifs aux époques de Yao, de Choun, de Yu, des Hia, des Ghang et des Tcheou, ce qui embrasse une période allant du xxiv* •au VII® siècle avant notre ère. Mais il s'en faut que ce soit un récit continu. C'est une collection de documents divers qui aff'ectent, pour la plupart, la forme de pièces ôflîcielles émanées, soit des empereurs,
(1) Loc. cit., p. 1. ,
sDit de leurs principaux officiers, déclarations, procès- verbaux, justifications des mesures prises, institutions nouvelles, investitures, testaments impériaux. On doit remarquer particulièrement les documents où Tang, le premier des Ghâng,, monté sur le trône en 176fr avant notre ère, s'attache à justifier sa rébellion contre le dernier des Hia en se retranchant derrière la volonté du Ciel qui a tout fait (1). C'est de la même manière que le fondateur de la dynastie des Tcheou (depuis le xii« siècle avant J.-C.) justifiera ce qu'au nom du principe rigoureux du droit divin on devrait blâmer comme une criminelle usur-» pation. Malgré les objections que nous envisagerons plus loin relativement à l'authenticité dé ce recueil, il a une valeur réelle comme source historique. En plusieurs endroits, surtout dans les premiers chapitres, on sent passer le souffle d'une haute et originale antiquité. Parfois même on y surprendrait des éléments épiques, mais ils ne lardent pas à disparaître sous la sécheresse du style officiel et sous la préoccupation des leçons politiques et morales qui a visiblement présidé à la réunion de ces anciens documents.
Le Chi-King, ou livre de poésie, passe, comme le précédent, pour avoir été réuni par Confucius et se compose d'un peu plus de trois cents pièces, le plus souvent rimées. Ssema-Tsien, l'historien,, dit que les
(1) Partie IV, 11. 1-III de la traduction de Legge, Sacred Boohs of the Etut. — Partie lU, chap. I-III, de la traduction de Pauthier, Livres sacrés de r Orient,
vieux chants de ce genre s'élevaient à plus de trois mille, et que Confucius écarta ceux qui ne faisaient que répéter les autres, tandis qu'il accorda sa préférence à ceux qui inculquaient « la convenance et Téquité (1)». Ce sont les chants que Confucius luimême se plut à chanter sur son luth. On ne saurait dire que la lecture de ces poésies chinoises soit fort attrayante. Quelque chose de mou, de courtisanesque ou de frondeur, sans résolution virile, une grande monotonie de formes et d'idées, enlève presque partout à ce recueil le charme que semblerait lui assurer Tantiquité de ses origines. On n'en tire pas autant de lumières qu'on s'y attendrait sur les croyances de la vieille Chine. L'élément mythologique est réduit aux plus minces proportions. Un grand nombre des odes sont en rapport avec le culte ancestral des souverains Chang et Tcheou. Une collection spéciale, intitulée Odes mineures de V Empire, se compose des chants que Ton entonnait lors des réunions des princes féodaux à la Cour impériale. Un grand nombre rentrent dans le rituel des sacrifices célébrés par les Tcheou. On doit remarquer, disons le en passant, que plusieurs de ces morceaux poétiques respirent un esprit d'opposition prononcée contre les empereurs accusés de manquer à leur devoir, et nous y retrouvons le besoin, déjà visible dans le Chou-King, de justifier les rébellions victorieuses. Nous citerons, à titre d'échan-
(1) Legge, trad. du Chi-King^ Sacred Books ofthe Eaat^ vol. HI, inlrbd.
tillon, le commencement de Tode VII de la collection des Odes majeures de VEmpire, celles qui se chantaient dans les grandes occasions en présence du souverain :
Ti (le Ciel) est grand.— II regarde majestueusement ce bas monde. — Il surveillait les quatre régions, — Cherchant quelqu'un pour donner de la stabilité au peuple. — Les deux dynasties précédentes (les Hia et les Ghang) — N'avaient su le satisfaire par leur gouvernement. — Ainsi, à travers les divers États, — Le Ciel cherchait et réfléchissait — Pour trouver celui à qui il remettrait le pouvoir. — Mécontent de tous les grands États, — Il tourna ses regards aimables vers TOuest — £t là il donna un domaine.
Ce domaine est celui de l'ancêtre des Tcheou, dont les descendants devaient arriver au trône impérial dans la personne de Vou-Vang. Les lamentations qu'inspire le mauvais état des affaires publiques sont encore plus vives dans l'ode III de la 3« Décade, que Ton croit avoir été composée sous l'empereur Lî, des Tcheou (878-828). Le gouvernement de ce Lî paraît avoir été très mal dirigé. Mais, bien que rangée parmi les Odes majeures, il me paraît difficile de croire qu'elle ait été jamais chantée à la Cour devant le souverain. L'auteur se désole à la vue des calamités qui ruinent son pays et qu'il attribue à la colère du Ciel mécontent. Il ne voit pas de remède à la situation, mais il laisse entrevoir qu'il s'attend bien à quelque intervention du pouvoir céleste :
Je suis né dans un temps malheureux — Je devais rencontrer la redoutable colère du Ciel. — De l'Occident à
rOricnt — 11 n'y a pas de place pour vivre tranquille. — Nombreuses sont les détresses que je vois. — Le trouble est biçn pressant dans nos quartiers.
Le Ciel nous envoie la mort et le désordre. — Il a mis un terme à notre souverain. — Il va nous envoyer les pillards qui dévorent le grain — Et toutes nos campagnes seront malheureuses. — Hélas! nos pauvres États du Milieu (l'empire)! — Tout est en danger et court à la ruine. — Et je suis sans aucune force. — Mais je pense à la Voûte azurée.
Ce morceau et Tode XI de la dernière collection, où une veuve chante sa douleur en termes vraiment poétiques et touchants, comptent parmi les pièces que notre goût européen peut le mieux apprécier. Nous retrouverons plus loin les quelques renseignements, trop rares, que Ton peut tirer du Chi- King sur Tancienne religion des Chinois.
Le Y-King ou a livre des Changements» est le plus chinois et le plus creux des livres. C'est aussi celui des Livres canoniques dont il est le plus difficile de donner une idée quelque peu claire à un Européen qui ne l'a pas vu. Comme il doit avoir échappé à la grande destruction de Tan 213 avant notre ère, on peut le considérer comme le King qui a le moins souffert des sélections, des suppressions, des retouches de Confucius et de son école. C*est un livre de divination, en ce sens que ceux qui appliquent les règles qu'il contient sauront se garder d'erreur, prévenir les insuccès, commencer avec confiance leurs entreprises, leurs voyages, leurs expéditions, ou bien les ajourner, ou même y re-
noncer, puiscïue leur issue serait fâcheuse. Nous le retrouverons en parlant de la divination chinoise, et nous nous bornons ici à une simple description.
La tradition chinoise en attribue le principe à Fou-Hi, cet inventeur des temps antiques auquel on doit l'écriture et les signes symboliques fournis par le dragon qui était sorti à ses yeux du fleuve Jaune. Le principe fondamental, c'est que la dualité suprême (Ciel et Terre, principe mâle et principe femelle) à laquelle tout remonte, s'exprime par ces
deux signes , ou la ligne continue pour le
principe mâle, actif et lumineux ; — —, ou la ligne interrompue;pour leprincipe femelle, passif et obscur. En triplant les deux signes, Fou-Hi obtint les deux trigrammes :
Puis, en les faisant passer insensiblement l'un dans l'autre, il en forma huit :
On remarquera que le premier et le dernier de ces huit signes sont les deux trigrammes fondamentaux. Si maintenant les huit trigrammes ci-dessus tracés sont doublés de cette manière :
HZ m —^ etc.
et qu'on les fasse passer les uns dans les autres en suivant la même méthode, on obtiendra les 64 hexa-
grammes qui forment le texte fondamental du Y-King.
Pourquoi n'a-t-on pas poussé plus loin ? Pourquoi n'a-t-on pas été jusqu'à 124 heptagrammes ou jusqu'à 256 octagrammes ? C'est ce que nul n'a jamais songé îi expliquer. Qu'il suffise de savoir que dans ces 64 hexagrammes, où les lignes continues et les lignes interrompues se succèdent méthodiquement, de manière à partir des six lignes continues du premier symbole pour arriver aux six lignes interrompues du dernier, les Chinois croient que toute vérité, toute sagesse est contenue, bien que ces assemblages ne disent absolument rien à Tîntelligcnce. Chacun d'eux, excepté les deux extrêmes, représente un mélange quelconque, à diverses doses, du principe mâle, actif, prépondérant, lumineux, initiateur, et du principe contraire, et c'est là-dessus que la subtilité chinoise s'est donné libre carrière pour calculer les chances de succès, ou d'insuccès que présente toute œuvre entreprise ou méditée. Confucius aurait dit (1) : « Si je pouvais ajouter à mon âge de nom- » breuses années, j'en consacrerais cinquante à étu- » dier le Y-King, et je pourrais alors éviter les » erreurs graves. » De nos jours, les quelques Chinois initiés à la science européenne aiment à penser que toutes nos découvertes en fait d'électricité, de chaleur, de lumière, etc., étaient déjà indiquées dans les huit trigrammes et leurs dérivés, et qu'ils
(i)j:;Mn-ru.vii,i6.
— Taies y reconnaissent clairement après les avoir apprises des Européens (1).
Le Y-King proprement dit n'est autre chose que l'interprétation des 64 hexagrammes, telle qu'elle fut formulée par le roi Houen (2), le père du premier représentant de la dynastie des Tcheou, arrivée au trône impérial en 1122, et par son flls le duc de Tcheou. Chacun des hexagrammes est accompagné d'une courte explication générale due au>oi Houen. Par exemple, le 30* signifie qu'il sera
avantageux d'être ferme et correct, et qu'ainsi il y
(1) Legge, introd. à.la traduction du Y-King, p. 38. 5. Books^ of the Eust, vol. XVI. — Comp. cet extrait de la traduction latine du Y-King» par le P.* Régis et autres 'jésuites, éditée par J. Mohl : Y-KiNO, antiquissinens Sinarum liber, quem ex latina interpretatione P. Régis aliorumgue ex Soc. J, PP. edidit Julius Molk. Stuttgart et Tubingue, 1834 : Fo-Hi, secundum Sinarum opinionem, XXXo ante Christum seculo, symbola invenit (quibus doctrinam de rerum natura et origine grapbice delinearet. Omnia enim ex duorum principiorum, activi et inertis, affectione mutua. nasci tradidit, principiumque activum per lineam [integram, iners ^ per lineam interruptam designavit. Prœf. V. — ] Post sexcentos ^inde annos hune librum Confucius, res sinicas in antiquum statum revocaturus, denuo suscepit, commentariis et appendice instruxit, in quibus sensum symbolorum Fo-Hi ac sententiarum Ouen Ouang et Tcheou Kong expliearet...Ab eo tempore ad hune usque diem Bummse^Sinis reyerentiœ fuit, et quaecumque nova apud eos^ orta est schola, nov» libri Y-King interpretationi [doctrinam^ suam superstruerej studuit. 'Ibid, VI. Il paraîtrait, d'aprèsj la même source, que plus d*un missionnaire chrétien se laissa persuader {que la vérité chrétienne était implicitement contenue dans le Y-King.
(2) C*est pendant qu*il était en prison, victime de la tyrannie du dernier des Chang, que le roi Houen se livra à cette occupation.
aura libre cours et succès. Il faut donc nourrir un sentiment de docilité semblable à celui de la vache, et il y aura bonne réussite. Les autres interprétations du roi Houen sont de la même brièveté et de la même clarté. Mais les oracles courts, énigmatiques, du père sont amplifiés par le fils, qui s'attache à chaque ligne et fait de chacune d'elles un thème de prévisions tout à fait spéciales. Ainsi, dans Fexemple cité, la première ligne, continue, nous montre, paraîtil, un homme prêt à s'avancer à pas timides. Mais il procède en même temps avec révérence, et il n'y aura pas d'erreur. La seconde ligne, interrompue, montre que le sujet est à sa place en jaune. Il y aura grande réussite. La troisième ligne, continue, montre le sujet dans une position semblable à celle du soleil sur son déclin. Au lieu de jouer de son instrument et de chanter, il se livre aux gémissements d'un vieillard de quatre-vingts ans : il y aura du malheur (1). Et ainsi de suite. Ce serait perdre son temps et sa peine que de vouloir deviner l'analogie qui peut rattacher l'interprétation au symbole (2). Évidemment il y a dans cette méthode et dans ce langage oraculaire bien des choses qui nous échappent. Mais ce serait une tâche aussi vaine
(1) Trad. de Legge.
(2) Dans Thexagramme 64 nous devons reconnaître
rimage d*un jeune renard qui a presque traversé le fleuve, mais dont la quene reste immergée. Point d'avantage à espérer.
qu'ingrateque de chercher sous ce verbiage monotone les profondeurs de métaphysique ou de morale qu'on a voulu quelquefois y croire cachées. Nos, horoscopes vulgaires, nos oracles fabriqués à Tintention des diseuses de bonne aventure, où Ton décrit le caractère, la destinée, les chances de bonheur ou de malheur, les ennemis sournois dont il faut se défier et les amis sûrs à qui Ton peut se fier, etc., sont de la même famille, abstraits, vagues, pleins de réserves calculées et finissant par ne s'appliquer à rien à force de s'appliquer à tout. On a prétendu que dans l'interminable centon du Y-King il y avait toute une mythologie enfouie et même que l'accadien nous en fournirait la clef. M. Legge repousse avec raison ces hypothèses gratuites. Le Y-King rentre avec le Feng-Chui, dont nous parlerons plus loin, dans cette divination chinoise qui a poussé à son plus haut point Tart de construire sur le vide et de donner une apparence de rigueur scientifique à des élucubrations qui n'offrent à la pensée absolument rien de substantiel.
Cependant on comprendrait mal qu'un livre de divination eût exercé si longtemps un pareil prestige, au point de dominer complètement l'esprit d'un Confucius qui n'était pourtant pas superstitieux de nature, s'il n'avait jamais été significatif et d'application actuelle. Depuis des siècles, c'est son antiquité qui lui vaut son autorité. Nous savons déjà qu'en Chine cela suffit. A l'origine, il semble bien que les trigrammes et hexagrammes ont correspondu aux figures que pouvaient former des baguettes prises
d'une plante divinatoire et que Ton jetait à plusieurs reprises sur le sol ou sur une table jusqu'à ce qu'elles affectassent une position quelque peu symétrique. Les indications du Y-King servaient de manuel aux devins pour interpréter le langage symbolique de ces baguettes. Mais sur quoi fondaient-ils les rapports qu'ils stipulaient entre telle configuration, telle ligne, et tel présage favorable ou mauvais, c'est probablement ce que nous ne saurons jamais. Ces rapports une fois fixés ont fait loi pour l'avenir, c'est tout ce que nous pouvons affirmer.
Il me semble cependant que, pour ce qui concerne le Y-King, on peut faire un pas de plus. Je serais surpris que des recherches nouvelles ne donnassent pas du corps à une supposition que m*a inspirée la lecture suivie de ce recueil, savoir que sa composition sous sa forme canonique a été déterminée par un calcul politique dans un moment où un parti, luttant pour la prépondérance, avait besoin de répandre l'idée que sa victoire était conforme à la volonté du Ciel, que les présages se prononçaient en sa faveur et que la prudence conseillait de se ranger sous sa bannière. La tradition qui rattache la rédaction du Y-King au mouvement insurrectionnel des princes de Tcheou contre les Ghang dégénérés est par elle-même très favorable à cette hypothèse. Plus d'un détail la confirme, entre autres la fréquente mention d'un « grand fleuve » qu'il s'agit de traverser. Or, c'est après avoir franchi le Hoang-Ho que Vou-Vang, fondateur de la dynastie des Tcheou, livra aux forces du dernier des Chang la grande
bataille qui aeheva la ruine de Chou-Sin et permit à son vainqueur de le remplacer sur le trône impérial (1). On comprend alors que le Y-King ait pu emprunter une grande autorité à ses conformités avec des événements qui avaient agité profondément la Chine entière. De là, des allusions nombreuses devenues incompréhensibles pour la postérité, plus encore pour nous, et qui se sont prêtées par la suite à une quantité d'applications très étrangères à leur sens originel. Nous connaissons d'autres exemples de livres tenus pour révélateurs de l'avenir, nés de circonstances très déterminées qui expliquent leur première vogue, et où la postérité, oublieuse de ces circonstances, continue de chercher, malgré mille déceptions, les secrets de la destinée. Il est inutile d'ajouter que nous ne saurions garantir le texte
(1) La rëdaction de ce volume était achevée quand je lus dans le Jottmal asiatique, \Ul* série, tom IX, avril-juin 1887, une étude fort ingénieuse de M. de Harlez, Le texte originaire du Yih'King, dans laquelle le sens des hexagrammes est ramené & des règles abstraites de conduite morale et prudente, conformément aux principes de la philosophie chinoise, sans aucune application déterminée. C'est par la suite que des penseurs adonnés a Tart divinatoire en auraient fait un manuel de pratiques superstitieuses, et, comme nous, M. de Harlez soupçonne les intérêts politiques (pp. 450, 454) qui ont influé sur Tinterprétation de ces signes mystérieux. Nous devons laisser aux spécialistes l'appréciation compétente de Texplieation proposée par Thonorable professeur de Louvain. Nous ne pouvons envisager ici le Y-King que d*après la valeur religieuse-divinatoire qui lui est assignée par la tradition chinoise. Mais la question reste ouverte aux sinologues, et nous nous bornons à constater cette confirmation du point de vue général sous lequel nous envisageons ce livre obscur. Comp. aussi le Cursus Littératures Sinicœ du P. Angelo Zottoli, 1880.
actuel contre le soupçon de nombreuses modifications introduites dans le cours des siècles. Toutefois la physionomie générale du livre lui-même n'a pas dû changer.
Sous sa forme actuelle, le Y-King est flanqué d'Ap^ pendices, également très vénérés, mais à qui les critiques et notamment M. Legge assignent une date plus récente qu'à Touvrage fondamental. Ces Appendices contiennent, en effet, des explications et même des parties de tendance métaphysique dénotant un âge moins reculé. Il faut d'ailleurs savoir que toute la divination du Y-King roule uniquement sur des questions d'utilité immédiate. Le principe en est religieux, en ce sens que toute divination suî)pose un cours nécessaire de choses dont la direction remonte à une cause suprême. Mais si ce livre est d'une grande importance comme indicateur de la manière dont les Chinois comprennent la vie humaine et son rapport avec Tunivers, il ne nous fournit sur leur religion que très peu de renseignements.
Le Li-Ki ou « Recueil des Rites » est le plus volur mineux des King. Dans le mot Li, que l'on traduit par rites, le Chinois renferme tout ce que nous distinguons par les mots devoirs, coutumes, règles de bienséance, do politesse, de respect et de conduite. Il en résulte que le Li-Ki contient des instructions qui concernent aussi bien les plus insignifiantes observances de la vie de famille et de société que les devoirs les plus élevés. Mais le point de vue chinois
n'admet pas de distinction réelle entre ce qui est de pure convenance et ce qui est de devoir strict, et il en résulte cette effrayante complication de formels rituelles ou cérémonîelles qui imprime à la vie chinoise un caractère si particulier. Bien que beaucoup de ces rites n'aient aucune signification religieuse, Textréme importance que les Chinois attachent à leur observation correcte les met tous sur la même ligne et justifie ce mot de rites qui chez nous ne s'entend que des cérémonies d'un caractère religieux. C'est avec un sentiment de dévotion qu'un sage chinois parle des règles de convenance et se fait une loi de les observer scrupuleusement jusque dans les moindres détails. « Les règles cérémonielles ont leur M origine dans le Ciel, et leur mise en mouvement » fait qu'elles s'étendent jusqu'à la Terre. Leur dis- D tribution s*étend à toutes les affaires de la vie. » Elles changent avec les saisons. Elles sont en rap- » port avec les sorts et les conditions. A l'égard de » l'homme, elles servent à cultiver sa nature. Elles » sont mises en pratique dans les offrandes, dans les » actes de puissance, dans les formules et les attitudes » courtoises, quand on mange et quand on boit, dans » les cérémonies de la coiffure virile (célébration de 3> l'entrée dans sa majorité du jeune Chinois), du » mariage, du deuil, des sacrifices, du tir à l'arc, de la » conduite des chars, des audiences officielles et des » missions amicales, r- La convenance et la correo- » tion sont donc les grands éléments du caractère » humain. C'est par leur moyen que le langage.de » l'homme est l'expression de la vérité et son com-
» merce avec les autres ravancément de l'harmonie. » Elles sont, comme l'union de l'épiderme et de la » peau, comme ;,la jonction des muscles et des os tt^dans Je corps bien portant. Elles constituent les »Jgrandes méthodes par lesquelles nous nourrissons D les vivants, ensevelissons les morts et servons les j> esprits des] défunts. Elles fournissent les canaux » par lesquels nous pouvons saisir les voies du Ciel » et agir comme le requièrent les sentiments de p rhomme. C'est pour cette raison que les sages » savaient qu'on ne pouvait se dispenser des règles j» cérémonielles, tandis que la ruine des États, la » destruction des familles et l'anéantissement des )» individus sont toujours précédés par l'abandon » des règles de convenance (1). »
Ce passage du Li-Ki est la confirmation de ce que nous avançons à propos du ritualisme chinois, et notamment de .cette tendance à mettre sur le pied d'égalité la forme cérémonielle, l'observance extérieure, et l'acte moral. Ce serait une exagération de dire que les Chinois sérieux se contentent de la forme et n'attachent aucune valeur au fond. Certaines paroles de Confucius, entre autres, s'élèvent contre le formalisme menteur, qui n'est qu'une hypocrisie méprisable. Il n'en est pas moins constant que cette valeur excessive reconnue à la « convenance », à la forme correcte, à l'étiquette, a imprimé une direction f&cheuse à l'esprit chinois. La préoccupation de
(1) Li-Ki, liy. VII, 8ect.IV, 5-6. Trad.Legge,XXVn«ToL des Sacred BooksoftheBiUt.
la forme extérieure devient absorbante au détriment du fond. De là d'innombrables prescriptions et une casuistique dont nous avons de la peine à nous faire une idée. C'est ce qui a donné lieu, parmi nous, au mot de chinoiserie pour exprimer une formalité minutieuse, compliquée et dépourvue de sens. Par exemple, on saura que, lorsqu'on porte un objet appartenant au Fils du Ciel, il faut le tenir plus haut que le cœur; si l'objet appartient au gouverneur d'un État, on doit le tenir à la hauteur du cœur; s'il appartient à un grand-offlcier, plus bas ; s'il appartient à un simple officier, plus bas encore. De plus, quand on porte un objet appartenant à son supérieur, quelque léger que soit cet objet, on doit faire semblant de le porter avec beaucoup d'efforts (1). Il est inconvenant de répondre à une question de son supérieur sans regarder autour de soi pour voir si quelque autre n'est pas prêt à répondre à votre place (2). D'après le même Li-Ki, quand le gouverneur donne un fruit pour qu'il soit mangé en sa présence, si ce fruit contient un noyau, celui qui l'a reçu doit mettre le noyau dans son vêlement, parce qu'il serait inconvenant de jeter quoi que ce soit de ce qui a été donné par un «tel personnage (3). De même, si Ton est invité à la table d'un supérieur, on doit prendre du riz (l'aliment fondamental en Chine), puis se lever et décliner l'honneur qui vous est fait ;
(1) Li-Ki, I, sect. II, part. 1, 1. Trad. Legge.
(2) Ibid, 4-9.
(3) Liv. I, sect. H, part. UI, 17 (62).
l'hôte alors se lève et refuse de vous laisser partir ; après quoi, on reprend sa place à table (1).
Je cite ces échantillons de chinoiserie raffinée, mais en ajoutant que le Li-Ki ne se borne pas à ces puérilités. Il insiste longuement sur les devoirs envers les parents, sur les rites du deuil et des sacrilices, sur ceux du mariage, sur le culte des ancêtres, sur la divination et la morale. Au milieu du fatras de prescriptions purement formalistes, on y rencontre des renseignements d'un haut intérêt sur les croyances et le culte de la partie lettrée de la population.
Tout porte à croire que le Li-Ki actuel diffère sur plus d'un point de celui qui était usité du temps de Gonfucius, et que c'est seulement sous les Han (depuis 202 avant notre ère) qu'il reçut son achèvement. Plusieurs recueils du même genre circulaient depuis l'antiquité. Mais celui-ci éclipsa tous les autres ef acquit l'autorité canonique à côté du Chou-King, du Chi-King et du Y-King (2).
Le cinquième livre canonique est le Tchoun- TsiEou, <c le Printemps et l'Automne ». C'est ainsi
(1) Comp. rintroduction mise en tête de la traduction de M. Legge, ouv. cité. On y trouve des indications intéressantes sur le 1-Li et le Tcheou-Li où livre des rites en vigueur sous les empereurs Tcheou. C'est le même esprit qui régne dans ces livres et dans le Li-Ki. Le Tcheou-Li est toutefois un livre de politique et de gouvernement plus encore qu*un livre rituel. Aucun des deux n^est en possession de la même autorité que le Li-Ki, bien qu'ils puissent parfois le compléter ou l'expliquer.
(2)7&id,10(47).
qu'on appelait l'histoire d'un pays ou d'un règne, parce que le printemps était marqué par les bienfaits du souverain et Tautomne par ses châtiments (1). Ce livre est dû tout entier à Confucius lui-même. Ce n'est qu'une chronique très condensée de son État natal, la principauté de Lou, allant de 722 à 481. On n'en tire pas beaucoup de renseignements relatifs à l'histoire religieuse. Confucius était toujours d'une étonnante sobriété sur ce domaine spécial (2).
(1) Explication admise par Pauthier, Livres sacrés, d'après le P. de Prémare, Introduct, à la partie chinoise, p. 17.
(2) En conformité logique du point de vue chinois qui assimile les actes officiels du gouvernement aux effets des éléments et des forces naturelles, il y avait un calendrier rigoureux des travaux publics et des mesures a prendre par les autorités de TÉtat. C'est ce qui explique cette répartition des grâces ou bienfaits et des châtiments entre le printemps et Tautomne. Si les dépositaires du pouvoir manquaient à observer les indications de ce calendrier, les plus grands désordres s'ensuivraient dans la nature entière. Nous trouvons cette singulière notion développée tout au long dans plusieurs passages du Li-Ki, entre autres, liv. IV, sect. I, part. II. 24 : « Si, au premier » mois du printemps, les agissements du gouvernement étaient ceux » de Tété, la pluie tomberait hors de saison, les plantes et les » arbres mourraient prématurément, et les Étals seraient en proie » & une crainte continuelle. Si ces agissements étaient ceux de Tau- » tomne, il éclaterait une grande épidémie, des vents dévastateurs » souffleraient avec violence, la pluie tomberait par torrents. Si ces » agissements étaient ceux de Thiver, les marais produiraient leurs » effets destructeurs, la neige et la gelée causeraient de grands dom- » mages et les semences ne pénétreraient pas dans le sol. > Comp. même livre, I, III, 17; II, II, 19; III, 13; III, I, 16. Ce point de vue dérive évidemment du principe que le Ciel, qui est souverainement sage, distribue ses opérations d'une manière rigoureusement conforme aux saisons successives et que Tordre général de la nature exige qu'on le prenne pour modèle.
A côté de ces cinq livres canoniques et comme jouissant en fait d'une autorité égale, il faut citer le Chiao-King, ou livre de la piété llliale, cette vertu suprême des Chinois. 11 est attribué àConfucius lui-même et rédigé sous la forme d'un dialogue entre Tillustre sage et l'un de ses disciples. C'est comme un essai de fonder une religion toute entière sur le culte des parents vivants et défunts. Les lettrés chinois doutent cependant que, sous sa forme actuelle rédigée définitivement sous les Han, il remonte positivement jusqu'à Confucius, mais ils pensent que le fond est bien de lui. Une tradition veut aussi quMl fut d'abord rédigé par Thsêng-Tseu, disciple de Confucius, d'après les conversations qu'il avait eues avec le maître, ou par les disciples de ce Thsôug-Tscu. Tout cela prouve que Tauthenticité en est sujette à caution. Toutefois le thème qu'il développe est bien conforme à l'esprit comme aux enseignements directs de Confucius. Le mot chinois cliiao se compose de deux caractères, l'un signifiant « vieillard », l'autre, au-dessous de celui-ci, signifiant a fils ». Le sens du mot est donc l'idée d'un fils qui porte, qui soutient son père. Ce livre fut toujours un des ouvrages préférés par les empereurs chinois (1).
Les quatres Livres classiques, ou les quatre Chou, formant la seconde série de ces livres que nous rangeons sous la dénomination générale de « Livres sacrés », sont :
!•* Le LuN-Yu, c'est-à-dire les Discussions et Entre-
(1) Comp. Legge, /S. Books of the East, HI Introd, XX, et p. 450.
tiens (souvent on traduit : Entretiens philosophiques). Ce livre contient les dires de Gonfucius réunis par son école, sans égard aux dates, mais çà et là par ordre de matières. C'est peut-être là qu'on apprend le mieux à connaître la personne et renseignement du maître. La lecture en est plus intéressante que celle des ouvrages précédents. Il y a moins de monotonie, de redites, et Ton sent beaucoup plus la vie réelle. — 2° Le TcHOUNG-YouNG ou <r Doctrine du Milieu», c'est-à-dire de l'état d'équilibre et d'harmonie, attribué à Tseu-Sse, petit-fils de Gonfucius, qui doit avoir composé ce livre pour que les règles de l'intelligence et de la sagesse si bien déduites par son grand-père ne fussent pas altérées par l'ignorance et les passions humaines. G'est un ouvrage philosophique, surtout au commencemeht et à la fin. Il est souvent incorporé dans le Li-Ki, dont il forme alors le livre XXVIII (i). Il s'y trouve beaucoup de sentences et de paroles remarquables de Gonfucius, ainsi qu'une théorie développée de ce qui constitue le sage idéal du pointde vue chinois. —3** Le Ta-Hio, la a Grande Doctrine », fait aussi souvent partie du Li-Ki et semble à M. Legge provenir du même auteur que le précédent. Telle était aussi l'opinion d'un lettré chinois du i®' siècle de notre ère, Tchia-Kouei, d'après lequel Khoung-Ki (nom premier deTseu Sse), craignant que les principes des anciens Ti et des anciens rois ne se perdissent, « composa le Ta-Hio » pour en être la chaîne et le Tchoung-Young pour
(1) n en est ainsi dans la traduction du Li-Ki de M. Legge.
» en être la trame ». Le Ta-Hio est un traité de morale philosophique, visant particulièrement les devoirs du prince et des gouvernants. — 4** Les Dires de Mkncius (Meng-Tseu), le plus célèbre des adhérents de l'école confucéenne (372-289 av. J.-C). Ce livre n'a jamais cessé d'influer puissamment sur la direction de l'esprit chinois en matière de morale privée et d'ordre social. Mencius fut le disciple de ce Tseu-Sse, petit-fîls de Gonfucius, dont nous venons de parler. La tradition de Técole lui arrivait donc de première main. Il ne la renouvela pas plus qu'il ne l'approfondit, il était tout le contraire d'un esprit créateur, mais il en tira de nombreuses applications pratiques, en étroite conformité avec l'esprit du maître et poussa encore plus loin que lui le silence en matière de questions religieuses.
Tels sont les livres qui servent depuis des siècles de base immuable à toute la nation chinoise. Ils fournissent surtout à cette classe lettrée qui, plus que partout ailleurs, est en Chine la classe dirigeante, les principes et les règles constantes de sa vie publique et privée. Nous rappelons que c'est surtout leur antiquité qui fait leur autorité. Cependant une critique tant soit peu scrupuleuse ne peut s'empêcher de faire de graves réserves relativement à cette antiquité qui, pour ce qui concerne les quatre premiers King, affecte de remonter bien au-delà de Confucius. Nous savons que ces livres ne nous sont parvenus qu'après avoir passé par le crible du sage chinois ou de ses disciples. Il y a eu de leur part choix,
sélection, mise à l'écart de documents qu'ils jugeaient inutiles, peut-être dangereux. Qui nous répond que leur genre d'esprit, froidement utilitaire, honnête, mais médiocre, très peu poétique, très anti-mythologique, n'a pas condamné à l'oubli des documents qui jetteraient sur la haute antiquité chinoise un jour très différent de celui qui résulte des morceaux qu'ils ont jugé bon de préférer? Qui nous garantit que Coiifucius ou ses collaborateurs n'ont pas modifié dans le sens de leurs idées favorites les textes qu'ils ont recensés? Dans le Chi- King (Livre de poésie), Gonfucius reproduit environ 300 odes sur les milliers qui étaient à sa disposition. Il est clair qu'il a été guidé dans ce choix par ses vues et ses préférences personnelles. Dans le Chou- King (Livre de l'histoire), qui serait pour nous le plus précieux, il y a d'immenses lacunes, et n'est-il pas surprenant que les documents dont il se compose ont l'air d'avoir été, six ou même dix-sept siècles auparavant, rédigés de manière à confirmer les théories politiques du penseur du vi* siècle avant notre ère ? Quand nous étudierons la vie de Gonfucius et que nous le verrons courir pendant tant d'années après une haute position officielle qui se dérobe toujours, pourrons-nous ne pas penser aux nombreux chapitres des King où il est traité si prolixement de la nécessité pour les princes de faire choix de sages ministres et d'écouter «les remontrances respectueuses des hommes vertueux? Il est certain que l'école confucéenne a vécu des documents qu'elle est censée avoir arrachés à l'oubli, et que, par
une coïncidence au moins extraordinaire, les enseignements qu'on peut en tirer sont en conformité étroite avec ceux que cette école préconisait comme le dernier mot de la sagesse.
On répond que le respect superstitieux de Confucius et des siens pour la haute antiquité de leur nation les détournait de toute modification arbitraire des vieux documents dont ils recensaient les textes. Cette réponse ne saurait satisfaire que ceux qui n'ont pas vu sur d'autres domaines la liberté, pour nous très étrange, qui n'en est pas moins incontestable, avec laquelle les partis politiques ou religieux qui en appellent le plus instamment à l'antiquité la dénaturent au bénéfice de leurs vues particulières. Il s'en faut que ce soit toujours avec une préméditation d'imposture qu'on agit de la sorte. Un grand nombre d'auteurs d'écrits apocryphes ont cru très sincèrement qu'ils revenaient à la véritable antiquité, c'est-à-dire à l'antiquité telle qu'ils la concevaient, en publiant des récits imaginaires, en supprimant des traditions qui les contrariaient, en écrivant sous des noms usurpés. Le respect scrupuleux du document, même désagréable, est une vertu historique toute moderne, et rien absolument ne prouve que, dans le pays par excellence de la « vérité ofïlcielle », cette vertu fût comprise et mise en pratique six siècles avant Jésus- Christ. Nous ne prétendons pas que les morceaux du Chou-King^ les odes du Chi-King, les devinettes du Y-King, les formalités sans fin amoncelées dans le Li-Ki, sont autant d'inventions duconfucéisme.Nous avons constaté, au contraire, que çà et là on respire
un parfum authentique d'antiquité très reculée. Mais, à notre humble avis, il faut être étranger dans Jérusalem, il faut n'avoir étudié que très superficiellement la critique religieuse pour accepter Topinion de ceux qui tiennent Gonfucius et ses disciples pour incapables d'avoir corrigé les vieux textes qui passèrent par leurs mains.
Cependant, tels qu'ils étaient sortis de leur travail de sélection et d'épuration, ces livres étaient, depuis près de trois siècles, en possession d'une très grande autorité, lorsqu'arriva la catastrophe politique et littéraire dont nous avons déjà parlé.
On se rappellera que la dynastie des Tcheou, celle qui régna sur la Chine du xii* au m* siècle avant notre ère, celle qui, du vi* au iv* siècle, vit fleurir les grands noms de la Chine classique, Lao-Tseu, Confucius, Tseu-Sse, Mencius, avait fini assez piteusement, à peu près comme les derniers Carlovingiens de notre Occident, dominée et rabaissée par les princes féodaux qui avaient brisé en cent morceaux Tunité nationale. Après une période d'anarchie pendant laquelle grandit la famille des princes de Tsin, un guerrier énergique de cette famille, Chi Hoang-Ti, rétablit la suprématie impériale et s'efforça de substituer une centralisation rigoureuse à l'état d'autonomie discordante qui avait failli disloquer la vieille Chine en une quantité de principautés indépendantes n'ayant plus aucun lien commun. Sa politique était d'avance favorable à tout ce qui pouvait resserrer l'unité de l'empire. Entre autres mesures favorables à la centralisation, il voulut substituer aux divers
systèmes de signes graphiques ayant cours dans les divers États une écriture ofDcielle, unique, obligatoire pour tous ses sujets. Ce fut un certain Li-se, très bien en cour, qui lui servit de principal instrument pour mener à bien cette réforme, bonne en soi, mais qui avait le tort de heurter beaucoup d'habitudes invétérées de la classe déjà très conservatrice des lettrés. Cette classe, en presque totalité, opposa une vive résistance à la réforme et probablement à toutes les innovations que Chi Hoang-Ti jugeait nécessaires à Tunification de Tempire. C'est pourquoi les décrets de réforme graphique furent bientôt suivis d'autres édits d'une nature infiniment plus grave. Nous trouvons dans une dissertation du P. de Mailla (1) la traduction du rapport que fit à son maître ce Li-se, qui paraît avoir été très blessé de Topposition de la classe lettrée à la réforme qu'il avait élaborée. « Vous avez ouvert », disait-il à Chi Hoang-Ti, « une voie nouvelle de gouvernement, qui, suivant » les règles de la sagesse, doit maintenir éternelle- » ment sur le trône votre auguste famille. Tous Tap- » prouvent et la reçoivent avec des sentiments » d'estime et de vénération. 11 n'y a que les stupides » gens de lettres qui n'en conviennent pas. Ils ont » toujours à la bouche les règles des anciens, ils » en parlent sans cesse . . . Permettrez-vous à ces sortes » de gens de courir les provinces, comme pendant » les guerres passées, d'aller trouver les princes et » de les aider à susciter des troubles ? »
(1) Reproduite par Pauthier, Livres sacrés de l'Orient^ p. 10.
» Aujourd'hui tout est stable, tout obéit à un seul » maître, tout vit en paix. Ce qu'il faut faire, à mon » avis, pour prévenir les désordres à venir, c'est de » contraindre ces gens de lettres à s'instruire uni- » quement des nouvelles règles de votre gouverne- » ment. Aucun, je le sais, ne veut s'y conformer ; ils » n'étudient que les anciennes coutumes ; ils blâment » ouvertement celles que vous voulez établir, et ils T» excitent par là le peuple à les condamner. A peine » a-t-on publié quelques-uns de vos décrets qu'on les » voit dans chaque maison les critiquer et les com- » menter d'une manière qui vous déshonore. Ils ne » se servent de leurs connaissances que pour inspirer » au peuple du dégoût contre votre gouvernement et » lui inspirer un esprit de révolte. Si vous n'y mettez » ordre d'une manière efficace, votre autorité perdra » toute sa force, et les troubles recommencerorrt » comme auparavant. »
» Mon avis serait donc, maintenant que vous avez » fait faire de nouveaux caractères, d'obliger tout le » monde, sous des peines graves, à n'employer que x> ceux-là. » On voit que Li-se entremêle habilement la question de la réforme graphique au procès de tendance qu'il fait en général à la classe lettrée. « Pour en venir à bout, il n'y a point de meilleur » moyen que de brûler le Chou-King et le Chi-King, » et tous les autres livres, quels qu'ils soient, à l'ex- » ception de ceux de médecine, d'astrologie, d'astro- » nomie, des sorts » (c'est ce qui sauva le Y-King) « et » de l'histoire des Tsin, d'ordonner à tous ceux qui en » ont de les remettre immédiatement entre les mains
» des officiers du lieu pour être réduits en cendres, » et cela sous peine de la vie; qu'après cela qui- » conque s'avisera encore de parler du Ghou-King cl » du Chi-King et des autres, soit mis à mort au » milieu des rues ; que ceux qui dorénavant auront » la témérité de blâmer le gouvernement actuel » soient, eux et toute leur famille, punis du dernier » supplice; que les officiers négligents à faire exc- » cuter ces ordres subissent la même peine... Alors » personne n'osant plus conserver dans sa maison » que les livres écrits en caractères approuvés, ces » livres prendront certainement le dessus et étein- » dront absolument tous les autres. »
Chi Hoang-Ti suivit ces atroces conseils. Li-se avait bien su ce qu'il faisait quand il avait exempté de la proscription les ouvrages d'astrologie et de divination dont l'mpereur, très superstitieux, faisait un grand cas. Despote et très jaloux de son alitorité, nourrissant de lui-même une très haute idée, très disposé à croire qu'il fondait une ère nouvelle sur la ruine absolue du passé, professant comme guerrier intrépide et favorisé par la victoire le dédain fréquent du soldat pour le simple lettré, Chi Hoang-Ti crut faire merveille en écrasant l'opposition de ces frondeurs incorrigibles qui minaient l'œuvre de la centralisation, et cet empereur, qui aurait été Vun des plus remarquables de cette longue histoire, constructeur de la Grande-Muraille et de plusieurs autres grandes œuvres d'utilité publique, vainqueur des Young-Nou abhorrés, restaurateur de l'unité nationale, voua son nom à l'exécration des siècles par les
mesures odieuses qu'il dirigea contre la littérature et les lettrés. Par une véritable ironie, c'est Tun de ses généraux qui inventa le papier, ce grand auxiliaire des lettres, et qui le substitua aux planchettes de bambou jusqu'alors employées pour écrire, ce qui était très incommode et ce qui faisait d'un simple livre quelque chose de très volumineux et de très lourd.
C'est en l'an 213 avant notre ère, selon la chronologie chinoise, que parut Tédit qui condamnait aux flammes les King et les Chou, les canoniques et les classiques, et à la mort tous les lettrés qui en parleraient entre eux ou qui seraient trouvés en possession de ces livres trente jours après la publication de cet édit sauvage. Les ordres de Tempereur furent exécutés sans pitié. Des centaines de lettrés, qui refusèrent d'obéir ou chez qui Ton découvrit des exemplaires des livres proscrits, montèrent sur les bûchers. C'est surtout du Chou-King et de ses documents historiques que les prescripteurs tenaient à achever la destruction. On put croire qu'ils avaient réussi.
Cependant la dynastie des Tsin P" survécut seulement de peu d'années à celui qui avait cru la fonder sur des bases inébranlables. Ghi Hoang-Ti mourut en 206 av. J.-C. Quatre ans après, son débile successeur disparaissait à son tour, laissant le trône à la famille des Han. Cependant il s'écoula quelques années encore avant que le nouveau régime osât revenir sur les édits du redoutable centralisateur, ce qui tendrait à faire croire que l'opinion n'avait pas été aussi généralement hostile aux mesures dirigées
par Chi Hoang-Tl contre les lettrés que les historiens chinois l'ont affirmé par la suite. On se borna d'abord à adoucir la rigueur des lois de proscription contre les personnes, et ce fut seulement en 191 que l'édit qui proscrivait les livres fut révoqué.
Mais où les retrouver? On en avait détruit une énorme quantité d'exemplaires. Un incendie formidable, qui pendant les troubles avait éclaté dans la capitale, détruit tous les palais et les monuments publics, avait anéanti le petit nombre de ceux que Ton croyait conservés à la cour même de l'empereur. Cependant on tâcha de les reconstituer de mémoire.
Il y avait de vieux lettrés qui se disaient capables de ce tour de force, et peut-être n'exagéraient-ils pas. Cependant on remarquait de graves différences dans les textes ainsi rétablis, quand on apprit qu'un lettré du nom de Fou avait, au temps de la proscription, caché son exemplaire du Chou-King dans l'épaisseur d'un mur. Il est vrai que, sur les 46 documents dont ce livre se compose, cet exemplaire n'en contenait que 29. L'empereur Houen (179-155 av. J.-C.) le Ht copier. Sous l'empereur Hou (140-85) une découverte du même genre dans le mur d'une maison appartenant .à la descendance de Confucius ramena au jour, non seulement le Chou-King, mais aussi le Printemps et l'Automne, le livre de la Piété filiale et le Lun-Yu. Le livre de Poésie se prétait mieux que les autres à la reconstitution mnémonique, le Li-Ki ne reçut sa forme actuelle que sous les Han, et quant au Y-King, nous savons qu'il avait été préservé par l'ordre même de Chi Hoang-Ti. D'autres trouvailles aidèrent encore
à la restauration souhaitée. Cependant il faut observer que des variantes assez notables distinguaient les éditions retrouvées, ce qui autorise à supposer qu'avant l'époque des Han ces livres présentaient une grande variété quant à l'étendue des textes et au nombre des documents réunis.
Il faut ajouter aussi qu'en 279 de notre ère on trouva dans le tombeau d'un prince de Houei, mort en 295 avant J.-C, des tablettes de bambou qui contenaient, entre autres vieux ouvrages, un livre d'annales, commençant à Hoang-Ti et descendant le cours des âges jusqu'en 299 av. J.-C, époque du dernier des Tcheou. C'est le livre qu'on a désigné sous le nom du Livre écrit sur bambou et dont M. Ed. Biot a donné une traduction en 1841. Il ne contredit pas le Chou-King d'une manière absolue, mais il en diffère, d'abord au point de vue chronologique, puisqu'il compte 211 ans de moins que le Chou-King pour la période qu'il embrasse ; puis, au point de vue historique proprement dit, en ce sens qu'il nous présente les premiers règnes sous des couleurs moins épiques, avec des proportions plus modestes et par conséquent plus vraisemblables (1).
Nous n'avons pas à entrer dans les discussions compliquées auxquelles ont donné lieu ces divergences des seuls documents que Ton possède sur l'histoire primitive de la Chine. Nous tenons seule-
(Ij Comp. pour toute cette histoire des Livres sacrés, l'Iûtroduction au Chou-King de M. Legge, S. Books of the East, III, notamment pp. 6-21. — Pauthier, Livres sacrés de f Orient, Introd. à la partie chinoise. — Ed. Biot, liv. cité.
ment à faire observer combien cette reconstitution corrobore les soupçons que nous avons déjà formulés. On a certainement le droit de soupçonner les King et les Chou d'une connivence calculée avec les tendances et les enseignements de l'école qui a le plus contribué à fonder leur autorité. Nous les considérons beaucoup plutôt comme la tradition de cette école que comme la tradition de la vieille Chine prise dans sa totalité. Il est vrai que cette école est devenue prépondérante au point de s'identifier avec la Chine offlcielle que nous connaissons. Mais cela n'a pas été l'affaire d'un jour, et il ne faut pas s'étonner si, en matière d'histoire religieuse, nous ne nous limitons pas aux renseignements fournis par des documents dont on peut dire d'avance qu'ils portent à un haut degré Temprcinte d'un remaniement systématique. En effet, si l'on excepte l'observation correcte de certains rites et le culte des ancêtres, l'intérêt pour les choses et questions religieuses fut toujours et systématiquement réduit à sa plus simple expression par les confucéens.