‹ La religion chinoiseChapitre 9 sur 47 · LIVRES A CONSULTER · texte numérisé non relu

LIVRES A CONSULTER

Depuis deux ou trois siècles que l'Europe s'occupe de la Chine, la littérature qui la concerne est devenue

très abondaate, et môme surabondaDte, en ce sens que les connaissances historiques positives qu'on en tire ne sont pas proportionnelles à la quantité des ouvrages qui promettaient de nous les fournir. Il suffit, pour s'en faire une idée, de parcourir le consciencieux in-4o de 874 pages que M. Henri Gordier, professeur à TËcoIe des langues orientales, sinologue distingué, a rédigé sous le titre de Biblioiheca Sinica, Dictionnaire bibliographique des ouvrages relatifs à Vempire chinois^ Paris, E. Leroux, 1881. Écrivains latins, c*est-à-dire écrivant en latin, allemands, hol* landais, espagnols, portugais, anglais, français, missionnaires catholiques et missionnaires protestants, il y a de quoi former toute une grande bibliothèque spéciale. En particulier, les ouvrages relatifs à Fhistoire de la Chine sont nombreux, et nous ne pouvons indiquer ici que les principaux.

Il faut mentionner, en premier lieu, les œuvres dues aux missionnaires jésuites qui eurent tout un temps le monopole de l'histoire politique, sociale et religieuse de la Chine. Dès 1639, le P. Nie. Tbioault composa une Regni Chinensis desaHptio, fondée sur ses propres observations et celles de quelques autres confrères. Elle fait partie de la collection petit format des Elzévirs de Leide et d'Amsterdam, qui fut, si je ne me trompe, la première encyclopédie de géographie physique et politique universelle publiée en Europe. En 1687, nous pouvons signaler un traité anonyme, non sans mérite, Confucius Sinarum philosophus sive scientia Sinensis lutine exposita. Le P. DuHALDE, quelque temps secrétaire du P. Leteltier confesseur de Louis XIY, succéda au P. Leoobien comme rédacteur des Lettres édifiantes et curieuses des Missions étrangères et fit paraître une Description géo-

graphique, historique, chronologique, politique et phy» sique de V empire de la Chine et de la Tar tarie chinoise, en 4 volumes, Paris, 1735; La Haye, 1736. — Viennent ensuite, de la même source, les 14 volumes qui parurent do 1776 à 1789. sous le titre collectif de Mémoires concernant l'histoire, les sciences, les arts, les mcBurs, les usages des Chinois, par les Missionnaires de Pékin. C'est Tensemble des travaux fort méritants, puisqu'ils déblayèrent le terrain, d'un certain nombre de membres de la célèbre Compagnie qui put un moment se flatter d'avoir conquis en Chine une situation prépondérante. — Dans le môme ordre d'études, nous devons signaler V Histoire générale de la Chine, du P. DE Mailla, publiée par Crosier et Leroux des Hautes-Rayes , professeur d'arabe au Collège de France, en 13 vol. (1777-1783). — On trouve dans Pauthier, Livres saci'és de l'Orient, Paris, F. Didot 1841, au cours de la préface mise en tête de la partie chinoise, d'intéressantes reproductions des dissertations des PP. DE Prémare et âmyot sur la chronologie et les premiers siècles de l'histoire chinoise. — A la môme époque se rapportent les travaux du savant orientaliste J. de Guignes, mort en 1800, qui traduisit le ChoU'King en 1770, fit une Histoire générale des Huns, des Turcs, des Mongols, etc. (Paris, 1756-1759, 5 vol.) et consacra à l'histoire de la Chine de nom* breuses études qui font partie du recueil de l'Académie des Inscriptions. Il avait dépensé beaucoup d'érudition à vouloir prouver que la civil i.<?ation chinoise est originaire d'Egypte. C'était l'époque où l'on prenait régulièrement des analogies pour des preuves de filiation.

Dans notre siècle, nous citerons de préférence : fses Tableaux historiques de l'Asie, de Klaprotb,

Paris, 1836, in-4«. — K. Gdtzlaff, célèbre et laborieux missionnaire anglais, Character of Chinese historical Works, etc. ; puis, A Sketch of Chinese History (2 vol. 1834), suivie, en 1854, d'une plus complète History of China to the présent Time. — M. Ed. Biot a publié dans le Journal asiatique (XII, 1841) les Tablettes chronologiques du livre écrit sur bambou, et dans le même recueil, en 1846, ses Considérations sur les anciens temps de V histoire chinoise. — Nous avons déjà signalé la partie chinoise des Livres sacrés de VOrient, de Palthier, travail auquel il faut ajouter ses études spéciales insérées dans le Journal asiatique^ septembreoctobre 1867, avril-mai 1868. — Abel Rémusat, professeur au Collège de France, a imprimé un grand élan aux études chinoises, mais s'y est livré surtout dans l'intérêt de la philologie et de l'histoire littéraire. Son Essai sur la langue et la littérature chinoises a fait époque dans cette branche spéciale. — Stanislas Julien, qui succéda au précédent en 1832 dans la chaire de chinois au Collège de France, se montra plus infatigable encore, s'il est possible, dans la tâche ardue d'initier notre public occidental à ce pays et à cette civilisation qu'on ne connaissait encore que très superGciellement. Il fît une traduction latine des œuvres de Mencius (1824-1826); puis une traduction française d'échantillons remarquables du drame et du roman chinois, V Histoire du Cercle de craie (1832), Blanche et Bleue ou les deux Couleuvres-Fées (1834), les Deux Filles lettrées (1860), les Deux Cousines (1863). Ces traductions permettent, mieux que bien des recherches érudites, de saisir la réalité même dans la vie chinoise et l'esprit chinois. De plus, on lui doit des traductions savamment commentées, d*un caractère plus grave, celle du Livre des récompenses et des peines (1835)

et celle, très importante pour Thistoire philosophique) et religieuse de la Chine, du Tao^té-King, « le Livre do la Voie et de la Vertu », du penseur Lao-Tseu (1841). Enfin, sans parler d'autres et nombreux travaux, nous lui devons la précieuse connaissance de T^i^toire de la vie d'Hiouen Tsang (1858), ce voyageur chinois du vii« siècle de notre ère, bouddhiste zélé, qui parcourut Tlnde et les pays voisins pendant dix-sept ans, et dont les récits sont de la plus haute importance pour l'histoire du bouddhisme dans sa contrée d'origine et en Chine môme.

En allemand, nous devons signaler, outre plu« sieurs travaux se rapportant à un objet spécial et que nous retrouverons plus loin, les études du D' Pfiz- UAiER, do Vienne, publiées dans le Recueil des séances de l'Académie de Vienne, section de philologie et d'his" toire, 1854-1864, et les très instructifs traités du D. Plath, de Munich, sur les anciens Chinois, publiés de 1863 à 1870 dans le Recueil des travaux de l'Académie royale des sciences de Bavière, ceux notamment qui sont réunis sous le titre Die Religion u?îd der Cultus der alten Chinesen, Munich, 1863.

L'Angleterre, au cours de notre siècle, a largement contribué, de son côté, à augmenter la somme de nos connaissances sur la Chine, son histoire et sa religion. Outre les travaux de Giitziaff, déjà indiqués, nous mentionnerons J. -F. Davis, The Chinese, a gênerai description ofthe empire of China and ils inhabitants (2 vol. Londres, 1836). — The Land and People of China (Le pays et le peuple de Chine), bon petit ouvrage, bien rédigé, par J. Thomson, Londres, 1876. — Le Manuel de Mayers (Shangaî et Londres, Triibner, 1874). Ce Chinese Reader's Manual est un répertoire indispensable à tous ceux qui s'occupent de la langue,

— sodé la littérature et de l'histoire de la Chine. Il est seulement regrettable que le prix en soit exorbitant et que Tauteur n'ait pas pris un peu plus en pitié ceux qui devaient consulter son livre sans savoir le chinois.

Il existe aussi en anglais un assez grand nombre d'ouvrages roulant sur la religion ou les religions de la Chine. Nous signalerons, entre autres, Confucian^ ism and Taouism^ du professeur R. Docolas, Londres, 1879. — Introduction io the Science of Chinese Religion, par le Rev. E. Faber, 1879, œuvre réfléchie, philosophique, mais trop dominée par le point de vue étroit du missionnaire. — The Religions of China, par le professeur d'Oxford James Legge, Londres, 1880. M. Legge est à l'heure actuelle, et à bon droit, l'un des sinologues faisant le plus autorité. Nous lui devons beaucoup, surtout parce que c'est à lui qu'a été confiée la version anglaise des Livres sacrés de la Chine dans la grande collection des Saci^ed Books of the East (Livres sacrés de l'Orient), traduits successivement par d'éminents spécialistes sous la direction de l'illustre professeur d'Oxford, M. Max Muller. — Buddhism in China, du Rev. S. Beal, Londres, 1884.

En français, au chapitre proprement dit de la religion chinoise, nous pouvons signaler, dans les Annales du Musée Guimet (i) (E. Leroux, éditeur), le travail intitulé U Exégèse chinoise^ par P.-L.-F. Philastre, tome I. — Môme tome, la traduction du Feng Shui, le système fondamental de la superstition Chili) Recueil d^une grande valeur pour la counaissance des religions de rOrient, en connexion avec le Musée d'histoire des religions qui va bientôt, près du Trocadéro, grâce aux généreux sacrifices de celui dont il porte le nom, compter parmi les monuments les plus curieux et les plus instructifs de Paris.

noise, de E. Eitel, par M. de Milloué, directeur du Musée. La connaissance en est absolument nécessaire à tous ceux qui veulent se rendre compte de la diathèse, si i*on peut ainsi dire, de l'esprit chinois comparé au nôtre. — Tome IV, du môme traducteur, La Religion en Chine, par le Rev. D' J. Edkins, traduit 8urla3« édition de 1877 (l'* éd. anglaise, 1859).— Enfin, les vol. XI et XII (1886-1887) contiennent un ouvrage plein de faits et d'observations prises sur le vif. Les Fêtes annuellement célébrées à Einoui (Amoy), étude concernant la religion populaire des Chinois, par J.-J.-M. Db Groot. L'auteur, un Hollandais qui a longtemps séjourné dans TExtrôme Orient, a suivi une marche inverse de celle qu'avaient préférée ses devanciers. Au lieu de partir de l'antiquité pour arriver aux temps modernes, il a pris pied dans Tétat de choses actuel, tel qu'il pouvait l'observer lui-môme dans une région déterminée de la Chine contemporaine, pour remonter aux documents et aux traditions de l'antiquité. Son travail est plein de faits bien attestés et d'observations ingénieuses. Il est seulement dommage qu'il soit gâté çà et là par une étroitesse et un parti-pris d'hostilité au christianisme qui fait pendant à l'a priori des missionnaires catholiques et protestants, et qui ne vaut pas mieux au point de vue de l'histoire proprement dite. L'œuvre hollandaise a éié traduite en français par M. C.-J. Cha vannes, pasteur de l'église wallonne de Leyde, qui a fait ses réserves quant aux vues personnelles de l'auteur. C'est un des rares ouvrages contemporains de religions comparées où VOrigine des cultes de Dupuis est encore citée comme une autorité. Ce n'eu est pas moins un travail qui mérite notre attention en tout ce qui concerne la Chine même, et nous lui empruntons beaucoup de renseignements.

Naturellement les auteurs européens d'autrefois et d'aujourd'hui se sont appuyés avant tout sur les historiens ou les annalistes chinois qui sont nombreux, malheureusement dénués le plus souvent de tout esprit scientifique. Parmi les plus remarquables se trouvent plusieurs annalistes appelés Sse^ma^ tels que Sse-ma Tan^ de la seconde moitié du second siècle, et son fils Sse-ma Tsien, mort vers Tan 85 avant notre ère. Ce dernier fit, avec une certaine indépendance, une révision réfléchie de la masse de légendes dont se composait l'histoire de la Chine primitive. Il y a encore un Sse-ma Ching, du vm« siècle après J. -G., qui commenta et révisa l'œuvre de son presqu'homonyme, et un autre Sse-ma Koueng, du XI® siècle, qui compila l'histoire depuis le temps des Tcheou (xii« siècle av. J.-G.) jusqu'à son propre temps. Il eut, au siècle suivant, un continuateur et un commentateur très apprécié dans la personne de Chou'IIi, littérateur, philosophe et historien. L'ouvrage de ChoU'Hi passe pour l'histoire modèle aux yeux des Chinois. — Dans le chroniqueur Lo-Pi (sous les Soung, du x'au xiii<» siècle de notre ère), on trouve une collection de récits fabuleux, légendaires, mythiques, sans aucune valeur historique, mais d'une grande utilité dans leur genre. M. Abel Rémusat s'est beaucoup occupé de ces historiens chinois dans les Nouveaux mélanges asiatiques, vol. II.

Enfin, nous indiquerons d'une manière générale les recueils consacrés spécialement aux études chinoises, The China Review (Hongkong, depuis 1872), le Journal asiatique (depuis 1822), la Revue de V Extrême Orient (depuis 1882). — V. aussi l'art. China de VEncycL Britannica, par R.-K. Douglas.

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La Chine, prise en grand et abstraction faite de cours d'eau de moindre importance, se compose de deux grands bassins, celui du Hoang Ho ou Fleuve Jaune au nord, celui du Yang-tse Kiang ou Fleuve Bleu au centre. Le Hoang Ho prend sa source dans les montagnes du Thibet septentrional, remonte d'abord très haut vers le nord et, après avoir décrit une courbe très marquée, redescend vers le sud pour aller se jeter notablement au-dessous de Pékin dans le golfe du Pé-chi-li. Le Yang-tse Kiang sort aussi des montagnes thibétaines, se dirige vers le sud, et, repoussé vers Test par les contreforts orientaux de la chaîne himalaycnne, il remonte sensiblement vers le nord pour, après bien des détours, se jeter ù Test, dans la mer de Chine, à une certaine distance de Nankin. A côté de ces deux grands fleuves, plus au sud, il convient de citer encore le Sse-Kiang, plus connu des Européens sous le nom de « Rivière de Canton », et qui se jette dans la mer près de la ville du même nom. Moins considérable que les deux précédents, ce n'en est pas moins un fleuve de long cours, d'une grande importance politique et commerciale. Ce sont ces trois fleuves, surtout les deux premiers, qui ont déterminé l'histoire et le caractère de cette vaste région, bien plus que les mers ou les arêtes montagneuses.

C'est le long des rives du Hoang Ho ou Fleuve Jaune que l'on discerne les premières traces certaines de la nation chinoise. Le Hoang Ho est le véritable berceau nourricier de la race. Là s'est formé le nucleus primitif, d'où elle a rayonné. D'où

venaient les Chinois? On a toujours supposé, et cette supposition demeure toujours la plus probable, qu'ils avaient quitté les steppes de la Mongolie, poussés vers Test par la pression de quelques hordes turbulentes, comme celles qui, de toute antiquité, pullulent dans ces régions immenses ; mais, de plus, attirés le long du fleuve par la merveilleuse fertilité des terres qu'il arrose. Le Chinois est un Mongol, cela ne nous paraît pas discutable. Il a toutes les particularités physiques de la race, si ce n'est que ses extrémités plus fines, ses membres plus grêles, ses traits plus intelligents, ses mouvements plus aisés et sa peau moins tannée décèlent Faction séculaire d'un état de civilisation plus avancé. De plus, il est essentiellement agriculteur, il l'est depuis qu'il se connaît, et c'est ce qui le distingue le plus de ses congénères, au point qu'il faut faire remonter jusqu'à l'origine ce trait spécial qui a détaché de l'ensemble des populations mongoles la branche particulière à laquelle remonte la première civilisation de l'Asie orientale. On a quelquefois élevé cette tendance agricole, par conséquent pacifique et sédentaire, à la hauteur d'une objection contre la communauté d'origine des Chinois et des Tartares. On aurait dû réfléchir que partout l'état instable du chasseur et du nomade a précédé l'état sédentaire de ragriculleur, et que partout, on conséquence, il a du se former des groupes spéciaux dé population amenés par l'expérience et la réflexion à échanger les conditions hasardeuses de la vie errante contre la sécurité et les travaux réguliers de l'agriculture. Il faut se représenter, dans le

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nombre infini des tribus mongoles, un clan plus ami que les autres de la vie paisible, du bien être assuré, moins belliqueux, fuyant la contrée, d'ailleurs peu fertile, de la guerre incessante, et prolongeant peu à peu ses établissements le long de ce Hoang Ho dont les alluvions lui offraient des terrains de culture facile, récompensant ses peines par de riches moissons.

Ces premiers immigrants ne trouvèrent pas le pays inhabité. Les forêts très denses qui s'étageaient sur les hauteurs abritaient une population de race voisine, mais d'une autre humeur, encore sauvage, vivant de la chasse, et que plusieurs ethnographes regardent comme ayant d'étroites affinités physiques avec les classes inférieures de la Birmanie et du Tonkin. Les Chinois absorbèrent ou refoulèrent lentement ces tribus indigènes. Très prolifiques, déjà ingénieux dans Tart d'assurer leur tranquillité, toujours en quête de nouvelles terres, ils envoyèrent des colonies, sous la direction de chefs qui portaient le nom de «Pasteurs d'hommes», sur les points qu'on pourrait dire stratégiques, où la défense était facile, commandant le territoire environnant. Ainsi, tandis que les uns continuaient de descendre le cours du Hoang Ho, les autres, d'étape en étape, finirent par pénétrer dans le bassin du Yang-lse Kiang, où ils trouvèrent une région nouvelle de culture abondante et facile. On croit que les restes de la population autochthone se perpétuent encore dans les montagnes des provinces méridionales du Youn-nan et du Kouang-Si, ainsi que dans Tintérieur de l'île de For-

mose. Ces tribus. vivraient en dehors de la civilisalion chinoise, et l'autorité de l'empereur de la Chine n'y serait guère que nonainale. Quelques écrivains veulent même que Ton doive rattacher à d'anciennes mesures de précaution prises contre les premiers possesseurs du sol les règlements sévères qui longtemps interdirent aux « gens de bateau et de jardin » toute communication directe avec les Chinois cultivateurs et sédentaires des rives. On désigne de cette manière une classe, nombreuse en Chine, de gens vivant sur l'eau dans des bateaux et cultivant des espèces de jardins flottants. Par opposition à ces indigènes, les Chinois s'appelaient eux-mêmes les Li-miriy « le peuple à tète noire », ou Pé-Sin, a les Cent Familles » (1).

Notre mot Chine n'a pas lui-même d'étymologîe bien claire. Vient-il de la province occidentale de Schin-se, ou du territoire de Tsin, qui aurait donné son nom à tout l'empire? Ou de la dynastie des Tsin, qui régna de 255 à 207 avant notre ère, et rétablit l'unité de Tempire disloquée sous les derniers Tcheou? Serait-ce une transformation des Seres, ou Sinœ, connus des anciens et mentionnés par Plolémée etAmmien Marcellin? Ptolémée connaît aussi le nom de Thinse, qui se rapproche évidemment de Sinœ. Cosmas Indicoplenstès parle des Tzinistae. Au Moyen-Age, ces noms avaient fait généralement

(1) Comp. Faulmaan, Cuîturgesch, I, 252.— Douglas, Confucianisni and Taouism, 9-10. — Thomson, Land and People of China^ 5, 53, suiv.

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place à celui de Cathay^ Tempire du Cathay. Rubruquis (xiii® siècle) nous dit dans la relation de son grand voyage : « Plus loin est le grand Cathay, que j> je considère comme le pays anciennement appelé » des Sères. Car la plus belle soie en provient encore... » Les Cathayens sont petits, parlant beaucoup du » nezj et, comme c'est habituel chez ces peuples » orientaux, ils ont les yeux très resserrés... Ils écri- » vent avec un pinceau semblable à celui des pein- » très, et un seul de leurs caractères comprend plu- » sieurs lettres, de manière à former un mot » (1). Ce sont bien évidemment les Chinois, et quand on fit plus tard leur connaissance plus intime, Thabitude d'écrire en latin fit qu'on revint à l'ancien appellatif Sina , Sinœj qui donna définitivement notre mot Chine. Si nous nous rappelons que pour les Chinois, Tempire romain, et en général l'Occident lointain, étaient compris sous la dénomination générale de Ta-tsin (sens douteux), nous pourrons présumer que dans leurs relations avec les occidentaux qui, pour être fort rares, n'en furent pas moins réelles, les Chinois eux-mêmes se distinguaient par quelque dénomination du genre de Pé-Sin, « les Cent Familles », et que telle est l'origine de Sina. Toutefois il serait téméraire d'affirmer quoi que ce soit. A quelle époque remonte ce mouvement d'émigration et d'extension? C'est ce qu'il est absolument impossible de préciser. Les historiens chinois parlent avec une aisance dont nous sommes incapables

(1) Comp. Tart China, de Douglas, dans VEncycL Britann.

en Europe d'événements qui remonteraient à deux, si ce n*est à trois millions d'années. C'était un temps où des dieux régnaient sur la terre, où il y avait des rois dont le gouvernement durait dix-huit ou vingt mille ans. Il faut ajouter que les historiens chinois se contredisent comme à plaisir lorsqu'il s'agit de fixer dans une certaine mesure cette antiquité fabuleuse, et les plus sérieux parmi eux reconnaissent qu'on ne peut fonder rien d'assuré sur ces traditions légendaires où la fantaisie des annalistes s'est permis toutes sortes de libertés en exploitant peut-être de vieux mythes cosmogoniques. On part de l'idée que, dès les premiers temps, le Ciel et la Terre s'étaient entendus pour faire do l'homme, c'est-à-dire du Chinois, le possesseur du sol. Le soleil, la lune et les étoiles ont été disposés tout exprès pour que les Chinois pussent diviser le temps, savoir quand il convenait de travailler, quand il fallait se reposer. Toute cette longue période anté-historique est ordinairement divisée en dix ki ou époques. C'est seulement après le huitième ki que Ton commence à entrevoir quelques linéaments d'histoire; encore faut-il se garder de rien préciser. Il est souvent question d'un certain Pan-Kou, premier homme, une sorte d'Adam chinois, qui serait sorti le premier du chaos, comme lils du Ciel et de la Terre, et qui aurait fait souche de la première lignée de souverains. Il faut noter que ce Pan-Kou avait la tête d'un dragon et le corps d'un serpent, que son souille fut la cause du vent, qu'en ouvrant les yeux il fit le jour, que sa parole fit le tonnerre, son œil droit le soleil, son œil gauche la

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lune, son sang les rivières, sa chair le sol, ses cheveux et sa barbe les étoiles, les poils de sa peau les arbres, ses os les métaux, sa moelle les perles et diamants, sa sueur la pluie. Comme dernier détail, nous ajouterons que l'espèce humaine n'est autre chose que les parasites logés sur sa personne (1). Ce panthéisme naturiste, qui est trop subtil pour remonter bien haut, confirme toutefois notre soupçon que les souverains et les événements des dix ki, et surtout des huit premiers, sont des débris de vieille mythologie transformés par d'ingénieux historiens. L'esprit chinois était voué dès l'origine à Tévhémérisme.

En général, la légende chinoise fait honneur à ces premiers souverains des inventions les plus indispensables à la vie humaine, y compris l'art de dormir et de manger. Ce sont eux ou leurs ministres qui ont découvert les saisons, ce qui a permis aux agriculteurs de savoir quand il fallait labourer, semer et récolter. On doit remarquer, d'une part, que les mêmes inventions sont attribuées par cette légende à des souverains différents et successifs ; de l'autre, qu'elle révèle dans ses contradictions elles-mêmes l'attention portée sur les origines et le développement de la vie civilisée. C'est une question qui, de bonne heure, préoccupe le Chinois. Organiser une société régulière, se conformer aux indications de la nature des choses pour la faire servir à la satisfaction de ses besoins, c'est à ses yeux l'intérêt qui prime

(1) Comp. Mayers, Manual, I, 558.

tous les autres, et du plus loin qu'il se connaît, il croit avoir toujours placé là sa plus ardente ambition (1).

La même légende nous autorise aussi à dire que, lorsque les Chinois commencèrent à peupler la longue vallée du fleuve Jaune, ils en étaient encore aux tout premiers rudiments de la civilisation. Il est question d'un empereur demeuré célèbre, parce qu'il apprit aux hommes à se loger dans les cavernes. On a fait du reste cette remarque ingénieuse que la maison chinoise, et surtout celle du paysan chinois, n'est qu'une modification de la tente du Tartare nomade, faite de peaux tendues sur quatre poteaux. En Chine, peu s'en faut que Ton ne commence les maisons par le toit. On enfonce d'abord les quatre troncs d'arbre ou les quatre poutres verticales des angles, on applique immédiatement sur ces piliers le

(1) Comp. pour ces commencements de Thistoire chinoise les ouvrages cités plus haut et particulièrement la préface historique de Pauthier, Livres sacrés de VOrienty pp. 3-42 ; Mayers, Chinese Manual^ p, 364 suiv. ; Thomson, Land and People ofChina^ 53-54» Pas plus pour cette période fabuleuse que pour les suivantes, nous n'infligerons à nos lecteurs Tennui des prétendues démonstrations fondées sur la coïncidence des éclipses de soleil ou de lune mentionnées par les historiens chinois et des événements qu'ils racontent. Les données premières de ces calculs sont trop peu certaines pour que leurs résultats puissent être acceptés de confiance. Les spécialistes eux-mêmes, qui ont pris à tâche de les élaborer, sont loin de s'entendre, et ces discordances avaient déjà frappé le bon sens du P. de Prémare, cité par Pauthier, lii\ cit,^ p. 17 : « Je » souhaiterais, » dit-il avec une fine ironie, « que nos mathémati- » ciens s'accordassent aussi bien dans les calculs qu'ils font de ces » éclipses que dans la persuasion où ils sont d'avoir bien calculé. »

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toit de la future maison; c'est après cela qu'on remplit les intervalles et que Ton construit les chambres à rintérieur. Lorsque Gengis Khan avait pris une ville chinoise, ses soldats abattaient immédiatement les quatre murs des maisons pour appliquer contre les piliers restés debout des peaux et des tentures, ce qui leur procurait à eux et à leurs chevaux de longues et commodes galeries où ils bivouaquaient à Taise (1).

Le nom le plus illustre de ces souverains civilisateurs de la période antéhistorique est celui de FoU'Hiy qui remonterait à Tan 2850 avant notre ère et qui aurait régné cent quinze ans. Sa mère le conçut du souffle du Ciel et le porta pendant douze ans dans ses flancs. S'il fallait en croire sa légende, les efforts de ses prédécesseurs pour civiliser le peuple chinois auraient été suivis de bien minces résultats. Car on nous dit qu'avant lui ce peuple ressemblait aux animaux des champs, qu'il se couvrait de peaux de bêtes, qu'il mangeait la chair crue et que les enfants connaissaient leurs mères, mais non leurs pères. Cela prouve simplement la tendance de la légende à faire remonter les débuts de la civilisation à chacun de ceux qu'elle met en relief comme l'ayant favorisée et développée. Fou-Hi fait partie du neuvième ki. C'est lui qui établit les lois du mariage, qui apprit à ses sujets à cuire leurs viandes et qui inventa les premiers instruments de musique. Une dispensalion céleste fit qu'un cheval-dragon sortit à sa vue des

(1) Comp. Douglas, Sncycl, Britann,^ art. China.

eaux du Fleuve Jaune (d'autres disent une tortue). Cet animal merveilleux portait sur le dos les lignes dont Fou-Hi tira les fameux diagrammes dont nous aurons à reparler et qui jouent un si grand rôle dans la divination et dans la sagesse des Chinois. Ce fut aussi en utilisant ces lignes et en étudiant les mouvements des corps célestes qu'il inventa les premiers caractères écrits, dont il substitua Tusage aux cordons à nœuds qui servaient jusqu'à lui de moyen mnémonique. Cette origine, assignée à l'écriture chinoise, est contredite par le fait avéré que cette écriture a débuté par Thiéroglyphie (1) ou plus exactement par la représentation de l'objet dont ou veut parler, par exemple un rond pour le soleil, trois triangles contigus pour une chaîne de montagnes, etc. Mais les annalistes chinois trouvaient probablement cette explication trop simple. Fou-Hi aurait aussi appris au peuple à élever les six animaux domestiques, savoir : le cheval, le bœuf, la poule, le cochon, le chien, le mouton, pour se nourrir et aussi pour avoir sous la main des victimes à olfrir au Ciel et à la Terre.

Un de ses successeurs, si ce n'est son successeur immédiat, Chin-Nong, « le divin cultivateur », qui aurait régné de 2737 à 2697 avant notre ère, fut grand ami de l'agriculture et de la médecine. Sa mère l'avait aussi conçu d'une manière miraculeuse en se promenant parmi les fleurs. Trois heures après sa

(1) Comp. Douglas, art. cit., et les exemples qu'il fournit & Tappui de cette opinion.

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naissance il parlait déjà. Il avait une tète de bœuf sur un corps d'homme, mais ce corps avait près de neuf pieds de hauteur. C est lui qui inventa la charrue et Tart de faire le vin. Il découvrit aussi les vertus curatives des plantes et fit avancer la médecine aussi bien que Tagriculture. Il institua les marchés à jour fixe, où chacun avait l'occasion d'acheter ou de vendre. Il doit avoir aussi mesuré la ligure de la terre et marqué sa division en de nombreux royaumes.

Hoang-Ti, f un de ses descendants indirects, vengea, par la défaite et la mort, les crimes du méchant Tchi-Yeou, le premier des rebelles, qui avait dépossédé Yu-Vang, le dernier des successeurs directs de Chin-Nong. Sa mère le conçut en voyant passer une nuée resplendissante qui lui lit grande peur. Hoang- Ti, ou a Tcmpereur jaune », rétablit l'unité de l'empire, dompta beaucoup de monstres, inventa la lance et le bouclier, institua des ministres et divers genres de fonctionnaires, entre autres des observateurs du ciel, fit régler le calendrier, les poids et les balances. Comme Ghin-Nong, il fut aussi grand médecin, et c'est son épouse Loui-Tsu qui enseigna l'art d'élever les vers à soie et d'en tisser les fils. Son règne dura cent ans, et lui-même mourut à cent onze ans.

Nous devons enfin citer, dans cette période légendaire où la fable pure se rapproche insensiblement des conditions de l'histoire réelle, les deux grands Ti ou souverains qui sont également des parangons de sagesse et de vertu, le grand Yao et le vertueux Choun, son successeur.

Yao non seulement développa les connaissances astronomiques, mais surtout il fut le bienfaiteur de son peuple en entreprenant les grands travaux d'endiguement qui étaient destinés à préserver les moissons et les lieux habités des terribles débordements du fleuve Jaune. Son règne fut marqué par la « concorde universelle », due à ses enseignements, à ses exemples et à sa bonne politique. Après avoir régné soixante-dix (ou quatre-vingt-dix-huit) ans, s'apercevant que son fils Tan-Chou était indigne de son rang, il se donna pour successeur par adoption un jeune homme, Choun, dont il avait admiré la piété filiale et Tamour fraternel. Choun, en eflet, entourait d'une tendre affection son père, bien que celui-ci lui préférât un fils du second lit et qu'il eût tâche plusieurs fois de le faire périr, Choun n'en continuait pas moins de Thonorer, lui et sa belle-mère, et de se montrer affectueux et dévoué pour son jeune frère. Les animaux des champs et les oiseaux, touchés de tant de vertu, venaient d'eux-mêmes tirer sa charrue et sarcler son champ. C'est aussi l'éclat de cette perfection qui décida Yao à se l'adjoindre, comme lieutenant d'abord, et à le désigner ensuite pour son successeur. Il lui donna ses deux filles en mariage et, après un règne de cent ans, il lui laissa l'Empire. C'est en 2255 avant notre ère, selon la chronologie convenue, que Choun monta sur le trône, et le choix de Yao fut justifié par l'habileté, la prudence et Ip conduite irréprochable de son successeur, qu mourut en 2208. Ces deux règnes sont considérés par les Chinois comme une période de prospérité

universelle et sans mélange. C'est leur souvenir idéalisé qui n'a cessé de nourrir rétrospectivement leurs regrets et leur admiration. Les livres sacrés ne tarissent pas en éloges sur ces deux souverains hors de pair, et on dit toujours proverbialement en Chine a le ciel de Yao et le soleil de Choun», quand on veut parler d'un temps de bonheur parfait (1).

On remarquera, dans ce très court aperçu de la légende chinoise primitive, l'importance, pour ainsi dire absorbante, qu'elle attache au rôle social des souverains plus ou moins mythiques dont elle consacre le nom. Leur rôle religieux, en revanche, est très sommairement indiqué, ou plutôt la légende ne leur en attribue pas d'autre que d'avoir tenu la main à l'exécution ponctuelle des sacrifices et des rites établis. Rien qui indique un développement ou de^ changements religieux comme ceux dont nous parlent les vieilles traditions de l'Inde, de l'Iran, de la Grèce, de la Palestine ou même de TÉgypte. Toutefois il ne faudrait pas arguer du caractère foncièrement utilitaire et social de ces légendes chinoises, pour conclure que, dès l'origine, Tesprit chinois se montre en religion d'une sécheresse ou d'une indifférence qui touche à la négation. Nous aurons assez de fois l'occasion de nous assurer que le progrès social, rattaché aux personnes des souverains, fait partie intégrante et parfaitement logique de la conception religieuse du monde et de Thumanitô qui

(1) Comp. toutes les histoires générales de la Chine; Mayers, Manual, etc., aux noms propres cités; Pauthier, liv. cit,^ Introduction.

n'a cessé de dominer les intelligences du Céleste Empire. C'est le Ciel, dont le souverain est l'instrument, qui lui inspire, dans l'intérêt des hommes, ces inventions, ces cultures, ces industries, ces arts, destinés à les rendre plus forts et plus heureux. Le dualisme entre la vie religieuse et la vie ordinaire, qui repose toujours sur un dualisme métaphysique inconscient ou réfléchi, est demeuré très longtemps étranger à la manière authentiquement chinoise de comprendre l'univers et la vie humaine. La théorie chinoise tend bien plutôt à ramener toutes choses, . les plus vulgaires comme les plus élevées, les plus prosaïques aussi bien que les plus augustes, à la notion d'un mécanisme gigantesque dont la Terre est le point d'appui et dont le Ciel intelligent est le moteur. C'est le Tij ou le souverain, qui sert de rouage intermédiaire entre le Ciel et le monde et qui, s'il fait son devoir, répartit sur tout Tcmpire le mouvement bienfaisant, salutaire, qui part du Ciel. Nous allons bientôt voir une application remarquable de ce principe dans ce qu'on peut appeler le dogme fondamental de la politique, de l'histoire et de la religion chinoises.

Le successeur de Choun fut le grand Yu, que sa mère avait conçu en voyant tomber une étoile, en suite de quoi une perle avait pénétré dans sa bouche, et de là dans ses entrailles. Ce Yu se distingua par les éminents services qu'il rendit sous le règne de Choun en achevant les grands travaux, depuis longtemps commences, pour endiguer les fleuves, mais qui se montraient insulFisants. Car, de nouveau, de terribles inondations avaient ravagé tout le sol cul-

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tîvé. C'est celte espèce de déluge partiel que des commentateurs, trop pressés de conclure, ont identifié avec celui de Noé. Or, d'après la chronologie biblique, le déluge de Noé aurait eu lieu vers 2400 (1), et Yu, d'après la chronologie chinoise, commença ses travaux Tan 2286. D'ailleurs, les annales chinoises ne parlent que du débordement des fleuves et que des mesures prises pour qu'ils ne sortissent plus de leurs lits. Il n'y a donc pas de parallélisme réel à établir entre les deux traditions. Yu s'acquitta de sa tâche avec un zèle, un dévouement au-dessus de tout éloge, ne se souciant, pendant les neuf ans qu'il lui consacra, ni de sa nourriture, ni de son vêtement, et (trait bien chinois) il passa trois fois devant la porte de sa demeure sans y entrer, bien qu'il entendit du dehors les cris du jeune enfant dont il était le père. En récompense, il fut investi de la principauté de Hia. En 2224, Ghoun Tassocia h l'empire, et en 2205 Yu devint son successeur. Il régna avec autant do sagesse que de fermeté, eut soin de ne prendre pour ministres que de fidèles serviteurs du Ciel, divisa TEmpire en provinces à chacune desquelles il assigna un chef investi d'une grande indépendance, mais devant à Tempereur le service militaire, un. tribut déterminé, et justiciable devant son tribunal. C'était une sorte de régime féodal ressemblant beaucoup à celui de notre Moyen-Age et probablement né des mêmes besoins. 11 fallait une organisation défensive

(l) Cette chronologie fait naître Noé vers Tan 3000 av. J.-C, lui assigne 950 ans d'existence et fixe la grande inondation générale a Van 601 du patriarche. (Gen. VU, 11; Vm, 13, 28-29.)

pour proléger les Chinois contre les incursions de leurs turbulents voisins de l'ouest et contre les retours offensifs des anciens indigènes refoulés.

Yu fut le fondateur de la dynastie des Hia, qui occupa le trône impérial pendant près de cinq siècles, de2205 à 1766(1). Ses premiers successeurs sont assez bien notés dans les annales de la Chine. Mais, peu à peu, la dynastie dégénère. Il ne se fait plus de bons empereurs, et nous allons voir cette espèce de dégénérescence rythmée dominer comme une loi historique toute l'histoire de l'Empire. Le dernier empereur des Hia, qui monta sur le trône en 1818, Kié- Kouei, fut un tyran et un infâme débauché. Sous Tinfluence de sa favorite Mié-Hé, aussi vicieuse que belle, il inventa les choses les plus extravagantes pour lui plaire et l'amuser. Par exemple, après lui avoir construit un palais splendide, il creusa dans le parc tout un lac qu'il remplit de vin. Trois mille hommes et femmes furent assemblés pour boire ce vin au son du tambour, tandis qu'aux arbres des rives étaient suspendus des quartiers de viande dont ils prenaient ce qu'ils voulaient. Celte ripaille, absolument contraire à toute bienséance et où tous les rites étaient conspués, indisposa décidément le Ciel qui déjà nourrissait contre le coupable souverain des griefs 1res sérieux. Des prodiges significatifs dénoncèrent à tous son profond mécontentement. Tching, prince de Chang, leva l'étendard de Tinsurrection et,

(1) Il est bien entendu que nous reproduisons ces chiffres sans les garantir» en les empruntant & la chronologie chinoise ordinairement admise.

victorieux du tyran, fonda, sous le nom de Tching- Tang, la dynastie des Ghang, connue aussi sous le nom de dynastie des Yn.

En voilà pour plusieurs siècles. Les Chang ou Yn régnent de 1766 à 1154, et c'est la même histoire qui recommence, c'est-à-dire que les premiers empereurs de cette race sont d'une perfection désespérante, Tching-Tang en tête, qui reçoit le surnom de Perfectionneur, et qui resta, lui cinquième, dans la liste sacrée des « cinq grands empereurs de l'antiquité » ou des « cinq régnes » considérés comme ayant procuré à TEmpire le maximum de la félicité, Hoang-Ti, Yao, Choun, Yu et Tang (1). On raconte qu'à la fin d'une longue sécheresse, Tang s'enfonça dans un bois de mûriers, vêtu comme un pénitent, et qu'il offrit au Ciel ses cheveux et ses ongles pour qu'il envoyât de la pluie. Le Ciel ne pouvait pas refuser cette faveur à un souverain aussi vertueux, et l'eau désirée ne tarda pas à tomber. Mais, au bout d'un certain nombre de générations, les successeurs de Tang se reudirent coupables du même oubli de leurs devoirs, des mêmes désordres, que les derniers descendants de Yu. Le dernier des Chang, Chou-Sin, combla la mesure, et, chose singulière, nous voyons se répéter, non seulement l'histoire d'une favorite aussi pernicieuse que follement aimée, qui s'appelle celte fois Ta-Ké, mais encore celle du lac rempli de

(1) D*autre8 sources chinoises désignent ainsi les cinq empereurs modèles : Fou-Hi^ Chin-Nang, Hoang-Ti, Yao, Choun. Mais la série telle que nous la reproduisons ici passe pour la plus historique. Corn p. Mayers, Manual, II, p. 319.

vin au point de pouvoir porter bateau, des pièces de viande suspendues aux arbres et de la foule d*hommes et de femmes excitée de la même manière à la même goinfrerie (1). On ne peut s'empêcher d'être surpris de la répétition de cette même débauche. On cite encore ce trait de la cruauté de Chou-Sin. Il avait un parent, Pé-Kan, qui déplaisait à Ta-Ké, parce qu'il faisait à Tempereur de justes remontrances. Ta-Ké le perdit dans l'esprit de son amant qui, un jour, voyant venir Pé-Kan, s'écria : « On nous dit qu'un sage a sept orifices à soû cœur; voyons s'il en est ainsi chez Pé-Kan ! » Les sept orifices prétendus du cœur du sage sont probablement une de ces énumérations, le plus souvent très arbitraires, qui plaisent singulièrement aux Chinois, peut-être en rapport avec les «sept émotions», chifl're classique delà psychologie chinoise. Quoiqu'il en soit, Chou-Sin fit éventrer l'infortuné Pé-Kan pour examiner son cœur. A la fin, le Ciel se courrouça de nouveau. Le fils d'une de ses victimes, Fa, duc de Tcheou, s'insurgea aux applaudissements du peuple et de. la noblesse, et, vainqueur de l'odieux tyran, il le brûla avec le palais, théâtre de ses débauches effrénées. Ainsi finit la dynastie des Chang ou Yn et commença celle des Tcheou.

Cette dynastie des Tcheou, dont le fondateur est connu sous le titre impérial de Vou Vang, régna fort longtemps, de 1122 à 249 avant notre ère. Nous n'a-

(1) Comp. Thompson, liv. c, 55-57; Mayers, Manual^ etc., art, Kich et Chow^Sin,

YODS pas à raconter par le menu les événements qui signalèrent cette longue période. Nous observons seulement que Vou Vang compte aussi parmi les rois irréprochables, et que son plus jeune frère et principal ministre, le duc de Tcheou, est demeuré le type du ministre accompli. On veut que ce soit lui qui ait inventé la boussole et indiqué les moyens de s'en servir pour s'orienter à travers les régions désertes (1). Mais avec le temps, la même loi qui veut que les derniers représentants d'une dynastie chinoise se montrent aussi indignes du titre de «Fils du Ciel » que les premi ers en avaient été les légitimes porteurs, se fait sentir dans la dynastie des Tcheou, comme dans les dynasties qui Tout précédée. Ce qui surtout caractérise cette décadence, c'est que Tunité de Tempire se brise de plus en plus en conséquence du relâchement toujours plus marqué du lien féodal. L'empereur, endormi dans démolies voluptés, n'a plus Ténergie, n'a bientôt plus le pouvoir de se faire obéir. Chaque prince, à la tête de son État, n'en fait plus qu'à sa tête. Des guerres éclatent entre princes voisins, à l'intérieur même de l'Empire, et les vassaux de ces princes imitent entre eux la conduite de leurs suzerains. C'est donc un temps de dissolution politique et sociale; mais ce qui nous intéresse particulièrement dans cette période peu réjouissante, c'est que les deux grands penseurs chinois, Lao-Tseu (fin du vi* et v* siècle) et Gonfucius (551-479), ont vécu sous les Tcheou, au moment où

(1) Comp. Mayers, liv. c, art. Chow Kung*

cet affaiblissement du pouvoir central commençait à devenir très inquiétant. Dans le troisième siècle avant notre ère, un soldat énergique, chef de l'État de Tsin, mit fin à la dynastie des Tcheou et la remplaça par celle de Tsin (255-207). Les Tsin, on le voit, ne fournirent pas longue carrière, mais leur courte domination fut signalée par le régne du fameux Ghi Hoang-Ti, qui centralisa Tempire en achevant d'abattre les résistances des princes féodaux. Il s'intitula « le premier empereur universel », s'adjugeant le nom révéré de Hoang Ti (son nom primitif était Chêng), recula les limites de l'Empire, battit les Hiong Nou, construisit la Grande-Muraille pour mettre un terme à leurs invasions, et prétendit fonder une ère nouvelle en révolutionnant toute la Chine du passé. C'est lui, en effet, qui proscrivit et fit brûler tous les livres, ceux de Confucius comme les autres, qui conservaient la mémoire d'un état de choses très différent de celui qu'il voulait constituer. Le Y-King fut seul excepté comme livre de divination (1), et Chi Hoang-Ti était superstitieux au moins autant que hardi. Ce fut en même temps la proscription des lettrés, dont plusieurs centaines payèrent de leur vie leur opposition à ces mesures tyranniques. Ce système violent de gouvernement croula dans les mains débiles de son successeur Hou-Hei, qui fut assassiné en 207 avant notre ère (2), et la

(1) Voir au chapitre des Livres sacrés,

(2) Ce Hou-Hei s'était intitulé Oulchi-Hoang-ti, « le second empe- « reur universel », conformément À la volonté de son père, qui avait décidé que Hoang Ti serait le nom obligé de ses descendants sur le trône jusqu'à la « dix-millième génération ».

dynastie des Han remplaça celle des Tsin. Les édits de proscription furent révoqués vingt deux ans après leur promulgation, et on trouva moyen de reconstituer les textes brûlés. Nous reviendrons bientôt sur ce point important.

Notre intention n'est pas de suivre l'histoire des nombreuses dynasties qui se succèdent dans l'histoire de la Chine, depuis l'arrivée des Han jusqu'à nos jours. Une liste rejetée à 1-a fin du volume suffira aux besoins d'orientation chronologique des lecteurs les plus attentifs. Mentionnons seulement l'époque troublée du III* siècle de notre ère, où la Chine se vit partagée en trois royaumes. Parmi les dynasties les plus importantes, il faut citer les Tang (619-907), les Song seconds (960-1127), puis la dynastie mongole des Yuan (1279-1368), établie à la suite d'une invasion victorieuse, remplacée par celle des Ming, dynastie nationale qui dura de 1368 à 1644, mais qui fut à son tour évincée par les Tsing tartares, encore aujourd'hui maîtres de l'empire chinois. C'est sous le règne de Ming Ti, des Han orientaux, l'an 65 de notre ère, que l'on voit le bouddhisme pénétrer en Chine. C'est sous l'empereur Vou Ti, des Tsin seconds, en 395, qu'arrivèrent des ambassadeurs envoyés par Théodose (1). En 635, un prêtre nestorien, 0-lo-pien, bâtit une église chrétienne et jeta les fondements d'une société nestorienne qui se maintint assez longtemps (V. plus loin). Les voyageurs européens du Moyen-Age, Piano Carpini (1245-1247), qui du

(1) Douglas, EncycL Britann,, art. China.

reste ne dépassa pas la rivière de Cashgar, G. de Rubruquis (1253), Marco Polo (1271-1288), commencèrent d'initier l'Europe aux étranges merveilles de l'Extrême Orient. Ce sont évidemment leurs récits qui décidèrent la cour de Rome à patronner en Chine la mission de Jean de Monte Corvino, frère franciscain, qui, dès la fin du xiii* siècle, deux cents ans avant l'arrivée en Chine des Jésuites, fonda dans ce pays une mission, un moment très prospère, mais dont toute trace était perdue lorsque Ricci débarqua à Canton en 1597 (1).

Pour un Européen, cette histoire de la Chine, depuis les Han, est d'une effrayante monotonie. De fréquentes révolutions dynastiques, entremêlées de quelques périodes de paix et de développements littéraires, les variations de la faveur impériale, qui tantôt patronne le taoisme, tantôt le bouddhisme, — sans toutefois jamais renier Confucius, — la continuation indéfinie du même genre de civilisation, de vie ou plutôt d'immobilité politique et religieuse, la ténacité patiente avec laquelle, après chaque orage, le peuple chinois reprend ses occupations toujours les mêmes, se cuirasse dans ses pré-

(1) Détail curieux : Monte Corvino raconte qu*en douze ans de séjour en Chine, il ne rencontra qu*un seul Européen, un chirurgien originaire de Lombardie, qui ne Teut pas plutôt vu qull se répandit en blasphèmes contre la -cour romaine et l'ordre de saint François. C'était probablement un Vaudois ou patarin (Douglas, art, cit^. Le même sinologue nous parle {ibid,) d'une autre mission confiée par Benoit XII (1342-1346) au franciscain Jean de Marignelli. Ce fut en pure perte. La restauration de la dynastie nationale des Ming emporta comme une trombe tout ce qui n'était pas authentiquement chinois.

jugés toujours invariables, rechante sa vieille chanson sans y changer un mot, tout contraste avec cette loi de transformation continue qui domine notre histoire occidentale. En Chine, on peut sans inconvénient, depuis les Han, résumer l'histoire nationale dans l'histoire de la cour impériale et de ses grands vassaux. Le peuple n'a plus d'histoire.

Un seul élément tragique vient par deux fois briser cette ennuyeuse mélopée. C'est la conquête tartare. Par deux fois, le Chinois se voit forcé de subir le joug d'envahisseurs qu'il méprise comme ignorants et barbares. Mais comme sa fierté se dédommage à la vue de l'empressement de ses vainqueurs à se naturaliser Chinois le plus promptement qu'ils le peuvent! Après une période de dévastation épouvantable, le conquérant tartare, qu'il s'appelle Gengis Khan, Ogdaï, ou Kublai (depuis 1280 régnant sur la Chine entière), entend fonder un gouvernement durable et respecté, il seconde les efforts des laborieuses fourmis qui reprennent opiniâtrement leurs travaux bouleversés, il protège les lettrés, se plaît à les réunir autour de sa personne. De 1311 à 1320, Yen Tsong fait oublier aux Chinois son origine tartare en déployant le zèle le plus dévot en l'honneur de Confucius, et en distribuant également les emplois publics entre Chinois et Mongols. Il faut que des successeurs moins habiles et moins capables rappellent aux Chinois qu'en définitive ce sont des barbares qui gouvernent, pour qu'un mouvement national irrésistible chasse les empereurs tarlares et leur substitue, pour près de trois siècles, une dynastie foncièrement

chinoise, celle des Ming (1368-1644). La même conquête morale du vainqueur par la nation vaincue recommence très vite après la seconde grande invasion tartare de 1616 à 1644. La dynastie nouvelle prend soin seulement de conserver la prépondérance militaire. Du reste, une fois qu'elle est établie et qu'elle a démontré matériellement sa suprématie en forçant le peuple chinois à porter la tresse pendant le long du dos (ce fut une très grosse affaire), la dynastie mantchoue devient conservatrice de la vieille Chine, tout aussi bien que si elle descendait directement des Chang ou des Tcheou.

Les Barbares qui, chez nous, se partagèrent l'Empire romain, furent en général très disposés à imiter les mœurs et les institutions impériales. Mais ils n'y réussirent que très imparfaitement, et notre Moyen- Age sépare de la façon la plus nette l'antiquité grécoromaine des temps modernes. Rien de pareil en Chine, et c'est là un fait capital, qui met dans tout son jour cette puissance d'assimilation que nous avons déjà signalée.

Il reste pourtant à se rendre compte d'une sorte de paradoxe, politique à la fois et religieux, qui se fait jour tout le long de cette histoire.

Depuis un temps immémorial, l'Empereur passe en Chine pour le Fils du Ciel et possède par le fait un pouvoir absolu, qui n'est limité que par la force des traditions et des coutumes. L'obéissance ponctuelle à ses ordres est le premier des devoirs sociaux. Lui résister, c'est résister au Ciel même, dont il est le lieutenant terrestre et l'organe inspiré. C'est le sen-

timent qui protège les dynasties, dont quelques-unes durent une longue série de siècles. Cependant les révolutions dynastiques sont en somme assez nombreuses. Souvent on voit un sujet lever le drapeau de rinsurrection et, s'il est victorieux dans la lutte qui s'engage, substituer une dynastie nouvelle à celle dont il a chassé ou fait mourir le dernier représentant. Gomment concilier ce droit à la révolte, impliqué dans le fait même que la dynastie nouvelle revendique et obtient la môme reconnaissance de sa légitimité divine, avec l'idée que l'empereur, comme tel, possède le droit divin de commander et d'être obéi ? En réalité, les Chinois n'ont jamais résolu ce problème, bien qu'il les ait beaucoup préoccupés. M. Plath, de Munich, dans un de ses savants Mémoires sur l'antiquité chinoise (1), a réuni de nombreux passages d'écrivains chinois faisant autorité pour tâcher d'éclairer la question. Au premier abord, on serait tenté de croire qu'ils se tirent d'affaire en proclamant la souveraineté du peuple. C'est le peuple, disent-ils, qui, d'après le Chou-King, est le révélateur de la volonté céleste. Car le Ciel par lui-même est a sans voix comme sans odeur » ; mais, vu qu'il pénètre tout de son souffle, le peuple, qui en est imprégné, révèle sa volonté. C'est donc par l'adhésion, avec le consentement du peuple, que l'empereur peut revêtir le titre de Fils du Ciel et réclamer le pouvoir suprême. Il en résulte que, si le

(1) Comp. Die Religion und der Cultiu der alten Chinesen, Munich, 1862, pp. 26 et Buiv.

peuple juge que le Fils du Ciel use mal de son pouvoir, c'est comme si le Ciel lui-même l'invitait à se défaire de son indigne serviteur. Mais d'abord il n'est pas sûr que le peuple soit unanime dans ce jugement, et il est certain que le Fils du Ciel en fonctions ne le partage pas lui-même; il se peut que le chef de Tinsurrection soit un félon, un sujet déloyal, calomniateur de son prince et mû par une coupable ambition ; ses partisans sont peut-être des complices ou des dupes. D'autre part, le Fils du Ciel contesté a des soldats, des juges, des bourreaux, qui pourraient bien écraser les mécontents. Qui décidera si le chef de l'insurrection est dans son droit? Hé bien ! poursuivent les sages de la Chine, on le verra par révénement. Si l'empereur attaqué est vraiment abandonné du Ciel, il sera infailliblement vaincu; s'il ne Test pas, ses ennemis sont des sacrilèges révoltés contre le Ciel et seront certainement anéantis. — Il est facile de voir qu'ici la théorie chinoise cloche étrangement. Elle se résume, en fm de compte, dans la soumission au fait accompli.

C'est très probablement le désir de se soustraire à rillogicité de ce point de vue qui a poussé les Chinois à représenter les premiers souverains, dans chaque dynastie, comme des modèles de perfection et les derniers comme des monstres de débauche et de cruauté. N'étant pas dominés en Europe dans nos jugements historiques par cette nécessité de concilier le droit divin du souverain déchu avec le droit non moins divin de son vainqueur, nous reconnaissons volontiers, chaque fois que Toccasion s'en pré-

sente, que le dernier représentant d'une dynastie dépossédée peut valoir beaucoup mieux que tel de ses prédécesseurs qui a joui toute sa vie d'un pouvoir incontesté. Mais le Chinois se trouve dans la position où, parmi nous, serait un légitimiste qui, tout en professant sa foi au droit divin de Tancienne dynastie, se croirait tenu d'admettre également celui de la dynastie qui Ta renversé. Le Chinois est donc enclin à penser que ceux de ses souverains qui ont succombé à la guerre ou devant des insurrections victorieuses ont dû leur chute à ce qu'ils s'étaient rendus indignes, par leurs vices et leurs crimes de la protection du Ciel. C'est Tindividu qui a trahi le principe, lequel reste debout. En conséquence, tout souverain qui perd son trône doit avoir été nécessairement un infâme et un oppresseur. C'est un point de vue qui rappelle celui des annalistes hébreux quand ils font dépendre le bonheur ou le malheur des rois de Juda et de leur peuple du degré de leur fidélité au culte orthodoxe de Jahvé. Nous avons été étonnés, quelques pages plus haut, de voir que le dernier des Hia et le dernier des Chang fournissent précisément les mômes preuves d'aberration morale. De pareilles ressemblances portent sur elles leur marque de fabrique. Il est donc permis de soupçonner que les premiers empereurs n'étaient pas aussi parfaits, ni les derniers aussi monstrueux que le prétendent les annales chinoises. Mais, pour justifier l'usurpation triomphante, il fallait bien charger la mémoire des souverains déchus.

Ce qui atténue quelque peu le sophisme, c'est que

les Chinois distinguent fortement la fonction impériale de la personne elle-même de l'empereur. C'est la fonction qui est divine, qui transfigure et divinise la personne tant que celle-ci en est revêtue. L'empereur, en montant sur le trône, abdique son nom personnel et se fait nommer d'un titre impérial qu'il choisit ou qu'on choisit pour lui. L'empereur, en Chine, est moins une personne qu'un élément, une des grandes forces de la nature, quelque chose comme le soleil ou Tétoile polaire. C'est seulement quand tout va très mal, quand les malheurs publics sont devenus intolérables, qu'on se rappelle qu'après tout cet élément est un homme, et qu'en changeant l'homme, on pourrait rectifier les fonctions perturbées de l'élément. Il n'en reste pas moins un problème sans solution possible. En temps ordinaire, la constitution de la Chine est une véritable théocratie. L'empereur règne et commande de par la volonté du Ciel, dont il est le serviteur désigné et le prêtre proprement dit. Mais si, dans 4a conviction d'une partie de ses sujets, il n'a plus droit à l'obéissance absolue qu'un tel principe requiert, il n'y a que le fait accompli qui décidera si les révoltés sont des criminels ou des exécuteurs de la justice de Chang-Ti, le Ciel souverain.

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