LE CULTE DES ANCÊTRES
SouitAiRB : La piété filiale. — - Les 24 exemples clasBÎques. — - Casuistique. — Le Miao. — Cérémonies en Thonneur des ancêtres. — - LeChi. — Les tablettes ancestraleis. — Ritualisme funéraire. — Notion de la vie future. — Funérailles. — Temples des morts. — Temples des sag^es et des hommes supérieurs.
Le culte des ancêtres et tout particulièrement des pères el mères trépassés est, de notoriété générale, le trait le plus marquant dans la vie religieuse et morale du peuple chinois, quand même il s'en faut bien, comme on a déjà pu s'en apercevoir, qu'il constitue toute la religion et qu'il tienne lieu de toute autre adoration. Il se rattache par un lien qu'il est facile de comprendre à cet animisme héréditaire, légué par leurs ancêtres mongols aux populations de l'empire du Milieu, qui fait rentrer après la mort les esprits humains^ dans la catégorie générale des Chin et qui par conséquent les rend dignes d'hommages et de sacrifices du même genre. Seulement le caractère intime, affectueux, du culte rendu dans chaque famille aux parents qu'elle a perdus distingue cette pratique religieuse à son avantage des cérémonies
publiques auxquelles le peuple chinois prend souvent part avec plus d'indifférence que de ferveur, par habitude, par tradition, à moins qu'il n'y trouve des occasions de divertissements grotesques et bruyants. Nous avons déjà rendu nos lecteurs attentifs à rimportance du lien familial chez les Chinois pour expliquer Tantiquité et la durée de leur civilisation - La famille chinoise est compacte et solide, malgré la polygamie, malgré bien des causes de dissolution. Cette solidité ne s'appuie donc pas comme ailleurs sur rassociation exclusive, à conditions égales ou à peu près, du père et de la mère. Elle tient avant tout au caractère sacré de Tautorité paternelle. La mère, il est vrai, reçoit le reflet do cette autorité et arrive immédiatement après le père dans le droit au respect et à Tobéissance de ses enfants. Mais il est de fait que le père est placé beaucoup plus haut dans la hiérarchie de la famille. Le devoir universellement reconnu de l'obéissance filiale atteint en Chine, quand il s'agit du père, une valeur pour ainsi dire absolue. Il n'y a que le devoir envers l'empereur qui puisse reléguer au second plan le devoir filial, parce que Tempereur est le père de tous, le père par excellence, et quand il adore son père mort, le Chinois vertueux ne fait guère que prolonger un culte qu'il lui a rendu toute sa vie. Ce n'est pas à dire que des exemples en sens contraire, des crimes même, ne puissent être constatés en Chine comme partout, puisque partout l'homme est plus ou moins infidèle à l'idéal dont il a conscience et que professe la société au sein de laquelle il vit. Mais ce n'est rien exagérer
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que de ranger la piété filiale parmi les vertus qui distinguent le plus le peuple chinois, c'est ce qu'il y a de plus respeciable dans sa religion. C'est ce qui a le plus fortement contribué à maintenir debout la société et la civilisation chinoises malgré les défauts d'organisation politique, la corruption administrative et les abus, souvent monstrueux, de l'arbitraire gouvernemental.
Naturellement ce devoir de la piété filiale a été un thème favori des moralistes et des légendes pieuses de l'empire Céleste. Les sages ne tarissent pas en exhortations et en démonstrations destinées à l'exalter et à en faire le résumé de toute la morale comme la garantie de la prospérité générale (1). Car il y a toujours un point de vue utilitaire dans les théories chinoises les plus élevées par leur objet. La tradition populaire a retenu le souvenir des enfants qui se sont le plus distingués dans l'observation de cette vertureine. Authentiques ou non, ces légendes sont revêtues d'une grande autorité et sont souvent citées par les écrivains et les orateurs. Conformément à l'habitude chinoise de tout ramener à des chiffres précis,
(1) «Celui qui lit le Chiao King (Livre de la Piété filiale) acquiert la » conviction que cette piété n^est pas recommandée en Chine comme » une vertu spéciale a côté des autres, mais qu'elle est d'une valeur > tout a fait générale, s'étendant à toutes les relations de la vie, et » qu'elle est la condition du bien être des individus comme deTEtat. » Chantepie de la Saussaye, Lebrb. der Religionsgeschichte^ p. 245. Toutefois il ne faut pas oublier qu'une des manies de la dialectique chinoise est de ramener toute la vie humaine et le monde entier à un précepte spécial, parfois à, un seul détail, qui n'est pas toujours d'une réelle importance.
il y a vingt-quatre exemples classiques de piété filiale ni plus, ni moins. Tout Chinois cultivé doit les connaître, et comme on va s'en convaincre, s'il en est de touchants, il en est aussi qui, par leur puérile exagération, apportent une preuve nouvelle de rinfirmilé congénitale de Tesprit chinois. Il gâte les meilleures choses par l'impuissance où il est de saisir les vraies proportions. Sa morale comme sa peinture est à chaque instant sans perspective.
Le premier exemple classique de piété filiale est celui de Choun dont nous avons déjà parlé (1) et qui dut à son dévouement pour un père qui n'en était pas digne l'honneur d'être distingué par l'empereur Yao, puis désigné par lui pour lui succéder. — Le second est fourni par l'empereur Houen Ti, des Han, monté sur le trône en 179 av. J.-G. Pendant une longue maladie de sa mère, c'est-à-dire pendant trois ans consécutifs, il ne quitta pas un seul instant l'appartement de la malade et ne changea pas même de vêtement. — Le troisième est celui de Tsing Ghin, un des principaux disciples de Gonfucius. On raconte beaucoup de traits de sa piété filiale. Etant enfant, il avait été ramasser du bois mort sur une colline. Sa mère eut tout à coup besoin de lui, mais comme elle ne pouvait s'en faire entendre, elle se mordit un doigt. Aussitôt une douleur sympathique fît connaître à son jeune fils qu'on le rappelait au logis, et il s'y rendit immédiatement. Après la mort de ses parents, il fondait en larmes chaque fois qu'il lisait le rituel
a) Ch. II.
des funérailles. — Le quatrième est encore à l'honneur d'un disciple deConfucius, Men Soun. Maltraité par une belle-mère qui lui préférait ses deux propres enfants, et ne l'habillait que de verdure, il dit à son père qui allait à cause de lui répudier cette marâtre : « Il vaut mieux qu'un de tes fils souffre de froid que » si trois enfants restaient sans mère.» Cette magnanimité impressionna tellementsa belle-mère que depuis lors il n*eut plus à se plaindre d'elle. — Cinquième exemple : Choung Yeou, plus connu sous le nom de Tseu Lou, encore un disciple de Confucius, parvenu à de grands honneurs, ne cessa de se lamenter sur la mort de ses parents, bien qu'ils fussent pauvres et obscurs. — Toung Young, vers Tan 200 de notre ère, se mit lui-même en gage parce qu'il n'avait pas d'argent pour faire à son père mort des funérailles convenables. Comme il retournait chez lui, il rencontra une belle dame qui lui offrit de l'épouser et qui remboursa la dette qu'il avait contractée. 11 fut son heureux époux pendant un mois à la fin duquel l'inconnue lui apprit qu'elle n'était autre que l'étoile Ché-Nu, la Tisserande {a de la Lyre), et que son père le Ciel l'avait envoyée sur la terre pour récompenser son acte de piété filiale. Après quoi, elle disparut. — Lao Lei-Tseu, qui vivait sous les Tcheou, bien que parvenu à l'&ge de 70 ans, avait encore son père et sa mère. Leur extrême vieillesse avait affaibli leur intelligence. Pour les amuser, il endossait des habits grotesques et gambadait devant eux malgré l'âge auquel il était lui-même parvenu. — Un autre contemporain des Tcheou avait aussi des parents très
vieux qui exprimèrent une folle envie de boire le lait d'une daine. Yen Tseu, c'était le nom du héros, se procura une peau de daim, s'en revêtit, imita les allures de l'animal et réussit à joindre dans la forêt une compagnie de daims où il trouva le lait que désiraient ses parents. — Kiang-Ki, qui vivait sous les Tsi. vers Tan 490 de notre ère, préserva, encore très jeune, les jours de sa mère menacée par une bande de brigands en la portant sur son dos l'espace de plusieurs milles. — Houang Hieng perdit sa mère à Tàge de sept ans. Depuis lors, jl se consacra exclusivement au bien-être de son père. En été « il éven- » tait Toreillerdu vieillard », en hiver « il s'étendait » sur son lit pour le réchauffer » avant que le père vînt y dormir. — Houeng Siang, onzième exemple, fonctionnaire du temps des Tsin vers l'an 265 de notre ère, se coucha tout de son long sur la glace rendant un rude hiver qui avait congelé tous les fleuves, parce que la seconde femme de son père avait émis le désir de manger du poisson frais. La chaleur de son corps fit fondre la glace, et il réussit par ce moyen à prendre une paire de carpes. — Le douzième exemple est celui de Vu Ming qui vivait aussi sous les Tsin. Tourmenté par les cousins, il s'abstint de les chasser de peur qu'en le quittant ils n'allassent piquer ses parents.
On aura remarqué aisément que bon nombre des exemples cités ont pour objet la belle-mère, la seconde femme du père. C'est que, par respect pour celui-ci, l'enfant, orphelin de mère, doit être dévoué à celle que son père a choisi aussi bien qu'à sa mère véri-
table. On a pu voir aussi ce qu'il y a de puéril daus plusieurs des marques de piété énumérées dans cette espèce de Légende dorée. Quand on lit ces récits destinés à exalter la vertu que les Chinois estiment la première, comme lorsqu'on suit les contes naïfs de la légende des saints, toute entière consacrée aux triomphes de l'orthodoxie et de Tabstinence, ces deux suprêmes vertus catholiques, on respire une atmosphère assez semblable. C'est, à côté d'éloges parfaitement mérités, la même admiration béate, un peu niaise, pour des renoncements inutiles ou d'une sévérité disproportionnée au but qu'on s'est proposé d'atteindre. Nous continuons rénumération, parce qu'elle est piquante et parce qu'elle met bien en relief ce côté de la morale et de la religion chinoises.
Le treizième exemple, celui de Kouo-Tchu, qui vivait, dit-on, au second siècle de notre ère, est presque effrayant. Kouo-Tchu devait subvenir aux besoins de sa vieille mère, et il avait de plus à entretenir sa femme et ses enfants. Comme il n'avait pas de quoi les nourrir tous, il proposa à sa femme d'enterrer vif leur plus jeune enfant pour être mieux en état de secourir sa mère. La femme consentit, mais comme il creusait une fosse dans ce dessein, il découvrit un lingot d'or qui lui assurait une grande aisance et sur lequel on lisait : « Don du ciel à Kouo- Tchu; que personne ne l'en prive ! » — Quatorzième exemple. Yeng-Hieng, contemporain des Han, n'avait que quatorze ans lorsqu'il vit son père saisi par un tigre. Il se jeta sous l'animal, ce qui permit à son père de se dégager, mais ce fut aux dépens de sa
propre vie. — Quinzième exemple : Tchai-Choun, au premier siècle de notre ère, ressentit, comme Tsing- Ghin déjà nommé, une vive douleur un jour que, loin de sa mère, celle-ci se mordit un doigt pour le rappeler près d'elle. Lors d'une famine, il la nourrit de baies sauvages, ne gardant pour lui que celles qui n'étaient pas mûres. Quand elle fut morte, il pleurait sur son cercueil, lorsqu'on vint le prévenir que le feu était à la maison. Mais il refusa de quitter la chambre mortuaire, qui du reste fut épargnée par les flammes. Sa mère, de son vivant, avait toujours grand'peur du tonnerre. C'est pourquoi il choisissait les moments où le tonnerre grondait pour aller donner dés soins à son tombeau et lui crier : « Mère, ne crains pas, je suis là !» — Seizième exemple : Lou-Su, du premier siècle de notre ère, jeté en prison pour cause politique, dut sa liberté à la ferveur de sa piété liliale. — Houeng-Ngai, sous les Houei, comme Tchai-Choun et pour le même motif, allait visiter le tombeau de sa mère quand un orage éclatait. Il y a dans le Chi-King, ou livre des Odes, des vers qui font allusion à la mort des parents et qu'il refusait de réciter, parce que, depuis la mort de son père, il ne pouvait les lire sans fondre en larmes. — Meng-Tsoung (m® siècle de J.-C.) entendit sa mère au milieu de l'hiver regretter de ne pouvoir se procurer des bourgeons de bambou, comestible qui passe en Chine pour très délicat. Il errait dans les bois en se désolant de ce que la saison l'empêchait d'en cueillir, lorsque, en récompense de sa piété filiale, les bambous qui Tentouraicnt se mirent à
bourgeonner. — Yu Tchein-Lou, du vi* siècle de notre ère, se distingua par son dévouement à son père pendant une longue maladie de celui-ci. — Tchui-Chi est une femme qui nourrit de son lait la mère de son mari, laquelle, vieille et sans dents, ne pouvait plus prendre d'autre nourriture. — Kiang- Ghl, du temps des Han, se faisait une loi de satisfaire à tous les désirs de sa vieille mère, ne reculant pas devant la distance pour aller à la rivière puiser Teau qu'elle préférait et lui rapporter du poisson qu'elle aimait beaucoup. Ces soins dévoués eurent leur récompense. Une source d'eau délicieuse jaillit près de sa demeure, et tous les jours il put y pécher une couple de carpes pour régaler sa mère. — Tang-Len, sous les Han, avait fait une image en bois de sa mère défunte et lui rendait les mêmes hommages que lorsqu'elle était en vie. Un voisin vint un jour en son absence lui emprunter un article de ménage. La femme de Tang-Len interrogea l'image au moyen des baguettes divinatoires pour savoir si elle consentait à ce prêt, et la réponse fut négative. Le voisin en colère frappa l'image de bois. A son retour, Tang- Len vit que les traits de la statue exprimaient un vif mécontentement, et ayant appris ce qui s'était passé, il rossa d'importance Timperlinent voisin. Il fut arrêté pour cet acte de vengeance, mais la tête de bois se mit à pleurer. Sur quoi Tautorité avertie, au lieu de le condamner, le combla d'honneurs. Une variante veut que ce soit sa femme qui ait battu la vénérable image et qu'il la répudia. — Tchou-Chao- Tcheng, sous les Soung, vingt-troisième exemple,
chercha pendant cinquante ans sa mère qui avait disparu et finit par la retrouver après toutes sortes de vicissitudes. — Enfin, le vingt-quatrième exemple nous est fourni par le poète Houang Teng-Kin, du XI® siècle de notre ère, qui fit preuve d'un dévouement extraordinaire envers ses parents, mais dont nous ne saurions citer de trait spécial (1).
Le genre d'autorité canonique dévolue à ces vingtquatre exemples fait qu'on les prend pour thèmes de dissertations et d'applications multiples, de manière à y rattacher tous les modes actifs et passifs de la piété filiale. Il y a une véritable casuistique, entrée dans les mœurs, réglant en toute circonstance le devoir des enfants envers les parents. Le morceau suivant du Li-Ki (Liv. I, sect. I, part. II, 4, trad. Legge) en donnera une idée suffisante. « Quand un » fils voit un intime ami de son père, il ne doit pas » prendre sur lui d'aller à sa rencontre sans qu'on » lui ait dit de le faire, ni de se retirer sans qu'on le » lui ait intimé, ni de s'adresser à lui sans avoir été
(1) On trouve tous ces « exemples » racontés en regard du nom de chaque héros dans le Manuel alphabétique de Mayers. V. la série résumée, Part. II, no 311. — Du reste, il en est bien d'autres encore que les « vingt-quatre classiques », quelques-uns môme du genre tragique. Ainsi il est question d'une jeune fille qui se jeta dans une masse de métal en fusion destiné a la fabrication d'une cloche. Le fondeur était son père, la vie de son père dépendait de la réussite, et il avait été dit que l'opération ne serait bonne que si une jeune fille se sacrifiait pour qu'elle vint à bonne fin. (Trait cité dans le Lehrbuch der Religions geschichte du professeur amsterdamois P.-D. Chantepie de la Saussaye, Fribourg en Brisgau, 1887, mais sans ndication de source.)
» interrogé. Telle est la conduite d'un fils respec- » tueux. Quand il veut sortir, un 111s doit dire à ses » parents où il va ; quand il est de retour, il doit se » présenter devant eux. S'il voyage, ce doit être dans » un pays déterminé; s'il s'engage à faire quelque » chose, ce doit être une occupation de bon renom. » Dans la conversation il ne se sert pas du mot « vieux » » en parlant de ses parents. .. Un fils n'occupe pas le » coin sud-ouest de l'appartement, ni le milieu de la » natte sur laquelle il est assis, ni le milieu de la 3> route, ni le milieu du passage (1). Il n'a pas à » régler la quantité de riz et de viandes lors d'une » régalade. Il ne doit pas représenter les morts dans » un sacrifice (2). Il doit faire comme s'il entendait 9 ses parents, quand même ils ne parlent pas ; » comme s'il les voyait, quand même ils ne sont pas j» là. Il ne doit pas escalader une hauteur ardue ni » s'approcher du bord d'un précipice, ni se complaire » dans un dénigrement cynique ou dans un rire mo- » queur, ni travailler quand il fait noir, ni se risquer » dans des entreprises dangereuses, de peur d'affliger » ses parents. Tant que ses parents vivent, il ne pro- » mettra pas à un ami de mourir (avec ou pour lui) » et il ne possédera rien qu'il appelle son bien per- » sonnel. Tant que ses parents vivent, un fils ne » portera pas de ruban blanc à son bonnet ou sur ses D habits 9 (3).
(1) C*est afin de laisser au père la place tenue pour la plus honorable.
(2) En ce cas il forcerait son père à lui rendre hommage. (3) Ce serait un emblème de deuil.
En résumé, pendant tout le temps de la vie de ses parents, la personnalité du fils est comme annulée par la leur. Il se doit à eux corps et âme. Le Li-Ki (liv. XXI, sect. II, 14) cite avec éloges le trait d'un homme qui s'était foulé le pied et qui resta plusieurs mois chez lui sans pouvoir sortir. Comme on le voyait toujours triste, bien qu'il fût guéri, il répondit à ceux qui l'interrogeaient sur les motifs de sa tristesse qu'un fils qui avait reçu de ses parents un corps complet était tenu par devoir filial de le leur conserver tout entier, par conséquent de ne pas se permettre la moindre imprudence. Il avait commis cette faute et il s'en repentait toujours. Il est impossible de pousser plus loin le scrupule filial, et, comme nous l'avons dit, le culte que les enfants rendent à leurs pères et mères décèdes ne fait que continuer Thabilude prise pendant leur vie «
Il est donc très conforme à cet ensemble d'idées et de coutumes pieuses que les Chinois se ménagent, à rintérieur de leurs maisons, une sorte d'oratoire, un Miao, plus ou moins orné selon la fortune des familles, consacré au culte des ancêtres. La famille s'y réunit à dates fixes ou quand il s'agit d'événenements importants : mariage, entreprise, contrat solennel, marque de la faveur du prince, grand bonheur ou grand malheur. Dans toutes ces circonstances les ancêtres doivent recevoir la notification de ce qui se passe, leurs descendants doivent invoquer leur bénédiction et leur appui. L'empereur et les grands ont même de véritables temples (Tsoung Miao) destinés à la conservation des
tablettes, des habits et des armes de leurs aïeux (1). L'empereur a sept Miao pour le même nombre de générations antérieures à la sienne, les princes en ont cinq, les grands en ont trois, les simples gradués ne doivent en posséder qu'un seul (2). Des règlements précis déterminent la hauteur de ces édifices d'après le rang de la famille (3). Quand on instituait une principauté, quand on construisait un palais, le temple ancestral était toujours le premier érigé (4). On frottait de sang de mouton les ustensiles, les tambours, les cuirasses, les armes, les instruments de musique ; on aspergeait les portes avec du sang de coq, sans doute parce que le coq annonce l'approche du jour (5). On jetait dans l'enceinte, avant de tuer l'animal, les plumes voisines des oreilles, comme pour s'assurer- que les esprits invoqués entendraient les prières qui leur seraient adressées.
C'est dsms ce sanctuaire de la famille que les jeunes Chinois reçoivent le « bonnet viril » qui symbolise leur majorité, à peu près comme la « toge virile » des anciens Romains (6). Les mariages sont annoncés solennellement aux ancêtres. Pour la circonstance, le Miao ou la chambre ancestrale est orné tout spécialement, les hommes et les femmes s'y rassemblent,
(1) Comp. rétude minulieuse de Plath, Die Religion und der Cultus der alten Ckinesen, II, p. 89 et suiv.
(2) Li-Ki, liv. III, sect. III, 4,
(3) Ibid. liv. VIII, sect. 1, 11.
(4. Plath, ouv. cit,, II, p. 91.
l5) Li-Ki, liv. XVIII, sect. U, part. II, 33. (6) Li-Ki, liv. XL, 6.
ceux-là tenant la droite et celles-ci la gauche. Après une ablution rituelle, on découvre les tablettes portant les noms des ancêtres, le chef de la famille se prosterne devant ces inscriptions vénérées, brûle de Tencens, fait une libation de vin et lit à ses aïeux l'annonce écrite qui est ensuite brûlée. On les informe de même du jour où le mariage sera célébré et on leur demande leur assentiment. Leur silence tient lieu d'acquiescement. La môme cérémonie a lieu dans la chambre ancestrale de la flancée. On montre également aux ancêtres les cadeaux offerts aux futurs époux. Le jour des noces on se réunit de nouveau dans le même lieu. Le fiancé fait des libations et se prosterne devant son père pour recevoir ses exhortations. L'épousée est ensuite amenée et présentée aux ancêtres de son mari. Un sacrifice alimentaire leur est offert, et pendant la cérémonie les nouveaux mariés sont prosternés sur le sol (1).
Dans les temples ancestraux de l'empereur et des princes, les affaires de l'État sont aussi annoncées. C'est là que le souverain procédait aux investitures des grands fonctionnaires de Tempire (2). Toutefois cette coutume parait avoir perdu de son ancienne rigueur.
Le droit de représenter la famille dans ces diverses occasions appartient exclusivement au fils aîné du père mort. C'est lui qui fait fonctions de sacrificateur;
(1) Comp. Plath, ouv, cit.,, II, p. 93. Lies détails fournis par Lauréat!, Cérémonies du mariage des Chinois, Paris 1728, sont conformes aux prescriptions énoncées par le Li-Ki, Ut, XLI.
(2) Li-Ki, liv. XXII, 19.
les autres assistent, mais ne sacrifient pas euxmêmes. La grande importance reconnue à ce culte par rantiquité chinoise nous explique pourquoi le sacerdoce spécial, taoïste ou bouddhiste, ne fit son apparition en Chine que tardivement. Le culte rendu aux ancêtres ne pouvait Têtre dignement que par les mains de leur descendant. Celui-ci devait être jaloux de conserver cette prérogative et peu disposé à l'abdiquer entre les mains d'un prêtre de profession. Ainsi se conserva en Chine le régime religieux de la haute antiquité nomade où le chef de la famille en était qualitate qua le prêtre-sacrificateur.
On s'est demandé si les anciens Chinois plaçaient dans leurs oratoires ancestraux des statues ou des portraits de leurs ancêtres. D'après Kœppen {!), les Mongols lamaïstes suspendent aux parois des tentes de grossières images de feutre ou de toile qui sont censées représenter les morts. Telle pourrait bien avoir été la coutume primitive des Chinois. 11 est possible que la grossièreté de pareils pantins ait à la longue répugné au sentiment plus délicat des Chinois. Ils cherchèrent quelque chose de mieux. Il semble que, par places, ils aient préféré des statues de bois se prêtant un peu plus à Tillusion (2). Le Chinois des anciens temps, du reste, ne semble pas avoir été très porté à Tidolâtrie. C'est le taoisme et le bouddhisme qui, à Tenvi l'un de l'autre, ont pro-
(1) Die Lamaïsche Hiérarchie und Kirehe, p. 88.
(2) Comp. rhistoire de Thomme qui avait fait une image de sa mère morte, vingt-deuxième exemple de piété filiale. V. plus haut, p. 177.
page parlout le culte des images. Mais les anciens documents nous parlent d'un représentant du père mort, d'un Chi, qui devait tenir sa place lors des sacrifices célébrés en son honneur. Ce représentant était un enfant, et de préférence le petit-fils, jamais un des fils. Si le petit-fils était encore très jeune, un homme de Tassistance pouvait le tenir dans ses bras (1). Le mot Chi désigne aussi le corps d'un défunt, et le Chi revêtait alors l'habit porté jadis par son grand-père (2). Peut-être cette coutume doit-elle son origine au fait fréquent de la ressemblance qui existe entre un grand-père et son petit-flls. Nous avons ailleurs signalé la croyance, provenant probablement de la môme cause, d'après laquelle les ascendants reviennent à la vie dans la personne de leurs petits-enfants (3). C'est depuis le règne de Chi Hoang Ti, le terrible empereur qui fit brûler les livres sacrés et leurs commentateurs, que cette représentation vivante des morts disparut, sans que nous sachions précisément pour quels motifs (4), et qu'elle fut remplacée par les tablettes de Lois portant les noms des parents défunts, Chin Tchii, « les Seigneurs esprits ». Le nom du mort est accompagné de titres et de formules honorifiques. Les tablettes sont déposées dans des niches de pierres pour
(1) Li-Ki, liv. I, part. IV, 4 ; lîv. XXH, 16.
(2) Plath, ouv, cU.f H, p. 98, d'après le Tcheou-Li.
(3) Religions des peuples noiX'-civilisés^ I, 255.
(4) Peut-être parce qu*À cette époque de changements et d*innoyations on trouva que la coutume du « représentant » n'était pas toujours pratique ni toujours trôs édifiante.
qu'elles soient à l'abri des incendies. Les jours de cérémonie on les met à découvert, et la croyance générale est que, duement invoqué, Tesprit de chaque mort vient se poser sur la tablette qui lui est consacrée. Quand Tempereur se met en campagne, ses tablettes ancestrales le suivent dans une voiture spéciale (1). Il serait difficile, au surplus, d'exagérer le cachet de réalisme que les Chinois impriment à leur culte des ancêtres. Il n'est égalé que par l'incroyable minutie du rituel qu'il faut observer pour que la célébration en soit régulière. Le Li-Ki en est tout rempli. Pendant les dix jours qui précèdent les sacrifices, il y a des abstinences obligatoires et il est ordonné de concentrer sa pensée sur ceux qu'on veut honorer (2). Quand on entre dans la salle des ancêtres, toutes les règles de l'étiquette chinoise en matière de visites, de salutations, de compliments, sont scrupuleusement appliquées. Les mets qui sont offerts aux morts leur sont présentés avec les mêmes formules cérémonieuses que s'il s'agissait d'un festin d'apparat. Dans les hautes classes, et surtout à la cour, on déploie un grand luxe dans ces banquets funéraires. Le sage Confucius se faisait un devoir d'offrir à ses ancêtres les viandes que lui envoyaient les princes désireux de lui faire honneur (3). A la cour on leur présente toutes les friandises de la cuisine et de la confiserie chinoises. On leur offre même toute
(1) Plath, ouv, cit.. H, p. 102.
(2) Li-Ki, liv. XXII, 6.
(3)iî<n-rM, I, 10,13.
sorte de belles choses et de curiosités qu'on fait venir de toutes les parties de Tempire (1) .
L'empereur et les princes célèbrent régulièrement un sacrifice de ce genre quatre fois par an, un par saison; de plus, tous les trois ans et tous les cinq ans, ils font un sacrifice spécial (2). Des chants, des danses et même des représentations dramatiques rehaussent la pompe de ces cérémonies religieuses. Naturellement ce luxe va en diminuant à mesure qu'on descend vers la classe pauvre. Mais partout on se croit obligé de traiter de son mieux les parents enlevés par la mort.
Il est difficile de comprendre à la vue de rites et de coutumes d'un caractère aussi positif qu'on se soit souvent demandé si les Chinois croyaient réellement à la vie future. Comment expliquer, dans la supposition négative, la formation et le maintien de ce culte des ancêtres? Ce qui a pu faire douter de cette croyance chez les Chinois, c'est qu'en dehors de l'idée d'une survivance indéfinie et du lien d'affection protectrice qui rattache les aïeux à leurs descendants, l'ancienne religion chinoise n'enseignait rien de précis sur l'état des âmes après la mort et ne connaissait pas de rétribution fondée sur la valeur morale de la vie terrestre. Il faut même ajouter que l'école confucéenne, à Texemple de Confucius lui-même,
(1) Comp. Li-Ki, liv. VUI, sect. H. 17.
(2) Li-Ki, liv. XXII, 24. Comp. dans Plath, oiw, cit,, II, p. 111 les innombrables rubriques relatives au menu de ces sacrifices, aux vases de diverses formes, d^ornements variés, aux boissons, aux sièges; aux inscriptions, etc.
s'exprime au sujet de la vie future avec tant de réserves et d'ambiguités qu'on ne peut s'empêcher de soupçonner sur ce point chez ses adeptes un grand scepticisme qui toutefois ne les empêche pas d'observer scrupuleusement des usages et des rites supposant une foi pleine et entière dans la survivance de la personne humaine. Plus d'un confucéen, quand il parle à cœur ouvert, va jusqu'à professer carrément la thèse négative. II y a donc chez lui contradiction formelle entre la pratique et la théorie. L'une des considérations qui expliquent les succès rapides, et toujours assez étranges, du bouddhisme en Chine, c'est que les bouddhistes en savaient beaucoup plus long que les confucéens et même que les taoistes sur la vie future et ce qu'elle réserve aux morts. Le peuple chinois se porta volontiers d'un côté où l'on semblait si bien savoir ce qu'il désirait ardemment connaître et ce qu'il ne pouvait apprendre de ses maîtres. Mais la complaisance elle-même qu'il mit au service de l'enseignement bouddhiste démontre que, pris en masse, il admettait pleinement le principe de la survivance personnelle après la mort, et encore une fois il serait absolument incompréhensible qu'on eût jamais eu l'idée d'offrir de véritables repas à des êtres considérés comme anéantis ou rentrés dans le tout inconscient. La plus grande crainte du Chinois ordinaire, c'est qu'après sa mort il n'ait pas de fils qui lui rende le même culte, les mêmes honneurs, que ceux qu'il a rendus lui-même à ses chers trépassés ; ou bien que son fils par négligence ou ingratitude refusera de s'acquitter envers
lui de ces devoirs sacrés. Dans ce dernier cas il doit s'en prendre à lui-même, Fimpiélé de son fils démontre qu'il Ta mal élevé, elle sera son châtiment d'outre-tombe; dans le premier, il remplacera le fils qui lui manque soit par un gendre, s'il a des filles, soit par un fils adoptif qu'il choisit dans quelque famille pauvre. C'est ce qui rend les adoptions fréquentes en Chine et ce qui favorise la polygamie. Souvent en eff'et un Chinois, bien qu'aimant toujours sa première femme, prend une seconde épouse si la première ne lui a pas donné d'enfant mâle. Tout cela achève de prouver la réalité de la prévision d'une vie personnelle postérieure à la mort du corps, et la nature des offrandes qu'on fait aux morts, aliments, vêtements, raretés précieuses, dénote suffisamment que, sans avoir des idées arrêtées sur le mode de cette existence mystérieuse, le Chinois incline à se la représenter comme très peu diff'érente de celle qu'il mène ici-bas. Les morts continuent de s'intéresser aux mêmes choses, aux mêmes gens, et d'apprécier les mêmes aliments (1).
(1) Je ne comprends donc pas pourquoi M. Chantepie de la Saussaye, dans son Lehrbuch deîr Religionsgesehichtey Fribourg en Brisgau, 18^, I, p. 243, livre remarquable en tant que condensant sous une forme très substantielle les connaissances actuellement acquises sur le domaine de Thistoire religieuse, a pu dire que « ce » qui survit À la mort (dans le culte chinois des ancêtres), c^est » beaucoup moins la vie individuelle que les liens de la famille ». Si la vie individuelle ne survivait pas À la mort, les liens de famille seraient rompus par cela même. Le nom de l'individu inscrit sur chaque tablette est déjà la preuve qu'on ne conçoit pas Timmortalité des parents autrement que sous la forme de la personnalité.
Nous arriverons aux mêmes conclusions en examinant les funérailles des Chinois.
Un vrai Chinois prépare souvent lui-même les vêtements qu'il portera dans la tombe, ainsi que son cercueil qui est ordinairement en bois de cyprès ou d'arbre d'essence analogue (1). Un fils respectueux fera même cadeau à son père d'un cercueil bien confectionné en preuve de son affection et du soin qu'il prendra de lui rendre tous les devoirs requis après sa mort. Ce cadeau est toujours bien reçu (2) • .
Une autre coutume bizarre à nos yeux, c'est qu'on ne laisse pas ordinairement un moribond rendre le dernier soupir dans son lit, comme si Ton craignait que son esprit ne revint hanter ce meuble après sa mort. On apporte une espèce de brancard couvert d'un drap mortuaire de soie noire. Le mourant est alors revêtu des habits qu'il doit emporter et placé sur le brancard. On suppose que si l'on attendait l'extinction totale de la vie pour procéder à la funèbre toilette, l'esprit arriverait nu dans le monde supérieur, ce qui serait contraire à toute convenance. Les vêtements mortuaires sont de soie rouge doublée de bleu et très ouatée. S'il s'agit d'une femme, ses ornements d'or sont placés dans ses cheveux, mais ses bracelets sont déposés à côté d'elle, de peur que des esprits malfaisants n'en profitent pour l'attacher. Pour la même raison un mandarin n'est jamais
(1) Thomson, Land and People of China, p. 130. Le cyprès, le pin et le cèdre passent pour des représentants de l'immortalité. De Groot, ouv, cit,^ p. 256.
(2) Thomson, p. 131.
enterré avec son cordon. Sur le vêtement on brode quelque formule pieuse qui doit faciliter le départ de l'esprit pour le pays d'outre-tombe. Sur les lèvres du mort, quand la famille est riche, on dépose une perle enveloppée de papier rouge ; les pauvres la remplacent par une pincée de thé. On croit par là retarder la décomposition. On ne donne jamais aux morts de vêtements de fourrure ou de laine, de peur que par mégarde leurs esprits n'aillent vivifier le corps d'un animal de l'espèce qui a fourni la toison. Cela fait, la famille se réunit, se lamente, pousse des cris de douleur. Les fils et les belles-filles se coupent des mèches de cheveux que Ton dépose dans la main du mort. Vient alors un maître en Feng Shui (1) qui note sur une feuille de papier le jour, le mois, l'année de la naissance et du décès. Son art lui permet de fixer d'après ces données le jour et l'heure où l'esprit quittera le corps qu'il animait. Le papier sur lequel il a fait ses supputations est déposé sur le cadavre, et on croit qu'au jour indiqué le papier change de place ou bien qu on entend un bruit léger annonçant le départ de l'esprit. Une table est disposée tout auprès, garnie de thé, de vin et de gâteaux, pour que le mort puisse en user avant départir pour son long voyage (2). Préalablement à la mise au tombeau, des parents du mort montaient autrefois sur le toit de la maison et l'appelaient plusieurs fois par son nom en lui disant : « Un tel, reviens » (3) ! La coutume s'est maintenue essentiellement.
(1) V. plus loin au ch. XVIII.
(2) Thomson, 131-133. ouv, cit.
(3) Li-Ki, liv. VII, sect. 1, 7. Comp. Plath, ouv. cit. M. Dô Groot
Les funérailles ne sont jamais célébrées un jour pair; autrement, Tun des habitants de la maison mortuaire mourrait à bref délai. On sait qu'en Chine la couleur de deuil est le blanc. Les parents du mort se passent une corde blanche dans les cheveux, et tous leurs habits, y compris les chaussures, sont de la même couleur.
La famille fait ordinairement venir pour rehausser la solennité de Tenterrement des prêtres taoïstes oubouddhistes qui chantent des prières, sans que cela inclue nécessairement raffiliation de cette famille à Tune ou à l'autre de ces deux sectes. Le long de la route que doit suivre le cercueil, les assistants sèment du papier-monnaie sans valeur réelle pour arrêter les mauvais esprits qui voudraient poursuivre le mort. Des maisons de papier, des étoffes, des provisions de bouche, des poupées représentant des esclaves, mais tout cela en papier ou en paille, sont brûlées pour parvenir sous forme spirituelle à l'esprit qu'on veut ainsi honorer. C'est là un rite de pure forme qui suppose que dans les temps reculés ces offrandes avaient un caractère plus concret. Des mendiants, et il y en a beaucoup en Chine, s'amassent autour de la tombe, ou même y descendent, et ne s'éloignent que lorsqu'ils ont reçu l'aumône qu'ils attendent (1).
affirme que Ton rappelle Tâme À plusieurs reprises après Tinhumation. Ouv. cit. p. 628. M. Edkins dit que ce rappel a toujours lieu tout de suite après la mort. Religion in China, XII.
(1) Thomson, ouv. cit. 133-134.
Un détail de cette cérémonie funèbre a son importance, pas toujours assez remarquée. En avant de la bière s'avance un palanquin fermé contenant ce qui sera la tablette du mort, enveloppée d'une étoffe rouge. Le cercueil déposé dans la tombe, le fils aîné s'agenouille du côté des pieds du défunt, ses frères derrière lui en font autant. Après quoi l'un des assistants lui passe la tablette qu'il applique des deux mains sur son dos, la tète toujours baissée. Alors le plus élevé en dignité de l'assistance, s'il se peut un mandarin, enlève l'étoffe rouge et marque au vermillon un certain nombre de points, en prononçant une formule dont le but est d'appeler sur le mort la bienveillance du Ciel et de la Terre et de donner à la tablette, destinée à devenir une sorte de substitut de celui dont elle portera le nom, des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. Ne serait-ce pas un point d'attache avec la coutume antique des « représentations » des ancêtres au moyen de figurines ou d'un enfant vivant ? Il est clair qu'il s'agit ici de doter la tablette sacrée de sens qui permettront à Tesprit qui s'y posera, qui, pour ainsi dire, s'y emboisera, de voir ses descendants et d'entendre leurs paroles. Cette opération terminée, le fils place respectueusement la tablette sur le couvercle de la bière et il invite l'âme de son père à passer dans cette tablette qu'ensuite il pose debout devant une offrande qu'on a préparée. Des gongs et autres instruments accompagnent, cette opération mystérieuse de leur bruit assourdissant. C'est seulement après son accomplissement qu'on procède au comblement de la fosse.
Depuis lors, la tablette est considérée comme liée au mort par une sorte de sacrement indélébile (1).
Les cadets de famille habitant la même ville doivent se rendre chez leur frère aîné pour faire leurs dévotions ancestrales. Si toutefois l'un d'eux va s'établir au loin, il emporte d'ordinaire avec lui un tableau sur lequel sont inscrits tous les noms portés sur les tablettes dont le frère aîné conserve la garde. Il arrive aussi que le nombre des tablettes déposées dans un même logis devient excessif, la place manque. En ce cas, il est licite de reproduire les noms sur un seul et même tableau et de brûler les tablettes elles-mêmes (2).
Le plus souvent les tablettes sont placées à la droite des dieux domestiques, la gauche marquant en Chine la place d'honneur. Il n'est pas rare toutefois qu'on leur affecte un tabernacle particulier. Le premier et le quinze de chaque mois on brûle de l'encens et on allume des cierges devant elles. On commémore de la même manière les anniversaires de la naissance et de la mort des titulaires. Au nouvel an toute la famille vient leur rendre hommage et leur offre un repas arrosé de vin chinois, dont on vide une tasse dans le feu, et après mainte formalité rituelle, la famille se partage les restes
(1) De Groot, ouv. cit, I, 18-20. Ceux .qui connaissent le rituel funéraire de Tancienne Egypte remarqueront Tanalogie, non de forme, mais d'idée et d'intention, qui rapproche cette cérémonie chinoise de celles qui en Egypte avaient pour effet de « rouvrir » la bouche et les yeux » des morts.
(2) De Qroot, ibid. p. 20.
^ du festin. Les sucreries seules doivent rester trois jours en place (1).
Des offrandes alimentaires sont déposées sur la tombe pendant plusieurs jours après l'inhumation, renouvelées le septième jour, puis six fois encore de sept en sept jours. Nous verrons plus loin, en parlant du Feng-Shui, de quelle importance il est que les tombes soient bien orientées; car si la situation choisie est condamnée par les règles géomantiques, l'esprit du mort en souffrira et dans son juste ressentiment il pourrait se venger sur ses descendants. Il en serait de même si son tombeau était négligé (2).
Toutes ces croyances, que la classe lettrée dilue dans un vague scepticisme, qu'elle serait plutôt encline à nier, mais qu'elle n'oserait combattre ni de parole ni d'exemple, sont très vivaces dans le peuple proprement dit. Chez les plus sceptiques eux-mêmes le respect des pères disparus s'oppose à toute négligence des rites consacrés par la tradition. C'est certainement le culte des ancêtres qui constitue le fond le plus résistant de la religiosité chinoise. Il est le plus formidable obstacle aux efforts de la propagande chrétienne, et les Jésuites n'ont obtenu leurs succès relatifs, comme avant eux les Bouddhistes, qu'à la condition de pactiser, moyennant des distinctions subtiles, avec des pratiques absolument contraires aux dogmes de la religion qu'ils voulaient enseigner.
On aura sans nul doute fait l'observation que ce
(1) De Oroot, ibtd. p. 23.
(2) De Groot, ibid. p. 628, 630.
culte suppose, pour être célébré comme il convient, sinon la richesse, du moins une certaine aisance. C'est ce qui explique le grand nombre de a temples des ancêtres » érigés sur toute la surface de l'empire chinois. On en trouve jusque dans les moindres villages. Ce que chacune des familles, prise à part, n'aurait pu faire, l'association le fait. Les collectes dont le produit est destiné à ériger un temple de ce genre sont toujours aisément perçues, même au sein des populations pauvres. Au sentiment de piété se joint d'ailleurs la crainte généralement partagée que les morts, mécontents de se voir négligés, ne fassent sentir aux vivants leur indignation en leur infligeant des maladies ou des fléaux dévastateurs. Il n'est pas très rare que des particuliers riches fournissent les fonds nécessaires. Toutefois c'est le plus souvent une confrérie qui s'organise à celte fin. Des règlements déterminent la somme à payer pour avoir le droit de loger ses tablettes à l'intérieur. Si on les recevait gratuitement, l'édifice ne larderait pas à être trop petit. On peut y transférer les tablettes domestiques, non sans cérémonies compliquées. Des terres sont annexées à la fondation pour que leur produit soit appliqué aux frais d'entretien et à la célébration des fêtes, toujours accompagnées d'offrandes. Un administrateur en titre est chargé de la gestion matérielle ainsi que de la bonne tenue du sanctuaire, des avis qu'il faut adresser aux familles intéressées et de la consommation régulière des offrandes de cierges et d'encens. Ce sont les temples les mieux entretenus de l'empire du Milieu. C'est là
que dans les campagnes se rassemblent les conseils communaux, là qu'une sorte de justice de paix règle les diCFérends, là que se célèbrent des fêtes à frais communs, là enfin qu'on prend les mesures d'assistance mutuelle. C'est évidemment, malgré tout ce qu'elle implique et nourrit de superstititions, une des plus salutaires institutions de Tempire chinois (1).
C'est le même principe de la vénération due aux morts associé à l'idée que leurs esprits continuent de s'intéresser à leur postérité, soit naturelle, soit morale, qui a fait élever les temples en l'honneur des sages d'autrefois, en particulier de Gonfucius, ainsi que d'autres sanctuaires consacrés à des esprits supérieurs d'un autre genre. Par exemple, il y a des temples construits en l'honneur des hauts fonctionnaires civils et militaires « qui ont brûlé de fidélité ». C'est dans les chefs-lieux de district et de province qu'ils sont ordinairement situés, et le plus souvent à côté des temples de Confucius. On distingue aussi les temples de a celles qui ont brûlé de chasteté ». Ce sont les fiancées ou les veuves qui, après la mort de leur fiancé ou de leur mari, ont déployé une constance extraordinaire en refusant de contracter de nouveaux liens. Souvent aussi on se contente d'élever en leur honneur un arc de triomphe. L'autorisation impériale est nécessaire pour l'érection de ces monuments. On prétend que l'orgueil des familles contribue au moins autant que l'admiration pour la
(1) Comp. De Groot, ouv, cit., 548-553
vertu féminine à leur multiplication (1). Mais pour que cet orgueil y trouve son compte, il faut que le sentiment de la foule soit conforme à l'idée qu'exprime le monument.
Le culte des morts ou des ancêtres a donc attiré à lui tout ce que la religion chinoise renferme de plus moral et de plus élevé. Bien qu'enchevêtré dans le formalisme, comme tout ce qui est chinois, bien qu'alourdi par de ridicules superstitions, il est la plus touchante manifestation de la vie religieuse au sein du peuple chinois. Il nous faut maintenant étudier d'un peu plus près le rite essentiel de toutes les cérémonies en l'honneur des dieux et des morts, le sacrifice, qui depuis des siècles n'a plus en Chine le caractère tragique et sombre dont ailleurs nous l'avons vu si fortement marqué, mais qui n'en est pas moins arrivé à un degré supérieur de raffinement.
(1) Ibid,, p. 556, 562.