LE CULTE IMPERIAL
Sommaire : Fdtes religieuses officielles. — Annonces au Ciel. — L*autel impérial du Ciel. — Procession impériale. — La grande cérémonie. — La Communion de Tempereur. — L*autel de la Terre. — Les Ancêtres impériaux. — Les dieux du Sol et des Grains. — Le Labourage de Tempereur. — Sa signification. — La Magnanerie de l'impératrice.
La plupart d'entre nous peuvent encore se rappeler le temps où, à certains jours, dans une ville quelconque de France, on pouvait voir les autorités administratives, les magistrats, les fonctionnaires et les ofDciers de la garnison se rendre) dans une église en costume ofïlciel et en procession escortée, assister à une messe à grand orchestre et revenir dans le même ordre. Pendant ce temps, la population vaquait à ses affaires et ne s'occupait absolument pas de la solennité religieuse, à moins qu'elle ne s'arrêtât, quand elle le rencontrait, pour voirdéfller le cortège. Ce n'estpas précisément qu'elle fût hostile, seulement elle ne s'intéressait à la cérémonie ni religieusement, ni politiquement. Elle la laissait célébrer comme une formalité commandée par de vieilles coutumes et des arrêtés récents. Mais
ni son intelligence ni son cœur ne la poussaient à y prendre part.
Je ne sais rien qui soit de nature à nous donner une idée plus exacte de ce qui depuis des siècles se passe en Chine les jours où fonctionne le mécanisme officiel de la religion impériale, celle que pratiquent en leur qualité même l'empereur et les fonctionnaires de tout rang. Il y a toutefois celte différence que le peuple chinois serait inquiet et troublé si l'empereur et ses fonctionnaires négligeaient cette partie de leurs obligations professionnelles. Il craindrait que les puissances divines dont la bienveillance est indispensable à la tranquillité et à la prospérité générales ne fussent irritées de cette négligence et qu'il eût à en souffrir tout le premier. Mais il est satisfait par cela même que le culte auquel elles ont droit leur est rendu par ceux qui ont mission de le célébrer, et il ne croit pas que sa participation directe puisse ajouter ou retrancher quelque chose au résultat. Ce n'est pas là qu'il place ses dévotions.
Le culte impérial s'est maintenu dans ses formes essentielles sous toutes les dynasties qui se sont succédé. Quelques-unes de ces dynasties y ont introduit quelques modifications, mais sans rien changer à sa signification première. Les dynasties tartares ont adopté sans aucune objection le rituel qu'elles ont trouvé en vigueur, ce qui d'ailleurs s'explique aisément quand on se rappelle que la religion chinoise et la religion tartare reposent sur un même fond d'idées et de notions primordiales. Le culte impérial et le taoisme ont conservé les plus anciens éléments
de la religion nationale, mais à deux points de vue très différents. Le taoisme est cette vieille religion nationale épaissie, amplifiée, surchargée d'un tas de légendes locales et de superstitions vulgaires qui ont fait masse et se sont amalgamées dans un mélange très incohérent et très grossier. Le culte impérial est la même religion, mais simplifiée, codifiée, épurée dans un esprit de correction, de convenance, de décorum, qui ne touche pas au fond des choses, mais qui tient surtout à les régulariser par un rituel compliqué, très scrupuleusement observé. Voilà pourquoi l'école de Confucius, fille elle-même de cet esprit particulier, n'a guère de sympathies que pour ce culte officiel. Les mandarins, dont cette école dirige depuis des siècles l'éducation, qui entrent dans la vie publique tout pénétrés de ses maximes, peuvent la pratiquer, sinon toujours avec foi, du moins avec le respect qu'ils sont habitués à professer pour tout ce qui est antique et régulier.
C'est le culte prééminent du Ciel et de la Terre, puis du Soleil, de la Lune et des Étoiles, puis des dieux du sol et des grains, enfin des ancêtres impériaux et des grands hommes considérés comme les pères de l'empire, qui constitue essentiellement le culte impérial (1).
(1) Les descriptions qui suivent sont empruntées en majeure partie au remarquable traité du Rév. D^* J. Edkins, The Religion in China^ 1877, 3« édition. I>e tome IV des Annales du Musée Guimet en contient une bonne traduction due à. M. de Milloué, directeur de ce musée. Ce qui concerne le culte impérial se trouve pp. 86-104 de cette traduction.
Pour en donner une idée préalable, nous ne pouvons mieux faire que de reproduire en partie la proclamation sous forme d'annonce au Ciel que lit solennellement le premier empereur de la dynastie tartare actuelle desTsing, qui succédait aux Ming vaincus.
En 1644, le l®' jour du lO** mois lunaire, Choun Chi se rendit processionnellement aux autels du Ciel et de la Terre pour offrir le sacrifice conformément au rituel et annoncer sa prise de possession du pouvoir impérial.
Voici les passages les plus significatifs de cette proclamation qui est en même temps une prière :
Moi, fils du Ciel, de la dynastie grande et pure (Ta-Tsing), j'ose comme un humble sujet annoncer mon avènement au Ciel souverain et à la Terre souveraine. Bien que le monde soit très vaste, Ti (le Ciel) (1) l'embrasse entièrement d'un regard impartial. Mon grand -père impérial (2) avait reçu le décret gracieux du Ciel et fondé en occident un royaume qui fut bientôt fortement établi. Mon père impérial lui succéda et recula les limites de ce royaume qui grandit encore et devint toujours plus puissant. Moi, serviteur du Ciel, en ma pauvre personne, je suis l'héritier des territoires qu'ils m'ont légués.
Quand la dynastie des Ming approcha de sa fin, des traîtres et des violents surgirent en foule, réduisant le peuple à la misère. La Chine était sans chef. J'acceptai avec révérence la tâche qui m'était assignée de continuer l'œuvre méritoire de
(1) Cd qui ôte souvent aux prières chinoises le caractère onctueux des oraisons occidentalea, c'est que par respect on parle à la troisième personne à la divinité qui en est Tobjet. Ici un Européen aurait employé le Tu ou le Vous.
(2) Selon Thabitude chinoise le titre conquis ou reçu par le des-' cendant est reporté sur ses ascendants.
mes ancêtres. Je sauvai le peuple, j'exterminai ses oppresseurs, et maintenant, d'accord avec le désir de tous, je fixe à présent les urnes de l'empire à Pékin. Tous me disent que la divine assistance doit être reconnue, payée de gratitude, et que je dois mourir sur le trône pour rétablir l'ordre dans les dix-mille royaumes.
Moi, objet de la faveur du Ciel et d*accord avec les vœux du peuple, en ce premier jour du dixième mois, j'annonce au Ciel que je suis monté sur le trône impérial, que j'ai choisi pour ma dynastie le nom de Ta-Tsing (Grande-Pure) et que je régnerai comme précédemment sous le nom de Ghoun-Chi.
Je demande respectueusement au Ciel et à la Terre de protéger et d'assister l'empire, de sorte que toute calamité et tout désordre disparaissent bientôt et que l'empire jouisse de la paix universelle. Pour cela, je les prie humblement de bien vouloir accepter ce sacrifice.
En môme temps des fonctionnaires délégués se rendaient au temple des ancêtres et aux autels des esprits des grains et du sol pour faire la même proclamation en offrant aussi des sacriflces.
La primauté du Ciel dans le panthéon chinois, son étroite association avec la Terre, les hommages qu'on ne se croit pas moins tenu pour cela de rendre aux ancêtres et à d'autres divinités ressortent clairement de cette proclamation solennelle, dictée certainement par le désir de serrer au plus près ce qu'on peut appeler Torthodoxie chinoise ; car la raison politique en faisait une nécessité. Il faut donc plus que de la bonne volonté pour tirer de ces manifestations officielles de la religion chinoise, en se fondant sur la primauté suprême reconnue à ChangTi, le Ciel, le
moindre argument favorable à la thèse d'un monothéisme chinois trônant sur les hauteurs des superstitions populaires.
On peut voir aussi dans ce spécimen des compositions officielles de la chancellerie chinoise au XVII* siècle que la formule aimée des souverains qui cherchent à concilier le droit divin et la souveraineté nationale, qui régnent « par la grâce de Dieu et la volonté du peuple », était déjà connue en Chine à cette époque. Nous avons expliqué, ch. Il, ad fin, comment l'intention du Ciel se révèle selon la théorie chinoise dans l'attachement ou la désaffection du peuple, sans que rien puisse éclairer les sujets de l'empereur régnant en- cas de dissentiments, de compétition et d'insurrection.
Le centre proprement dit du culte impérial est constitué par le double autel du Ciel, situé hors des murs de Pékin, à deux milles environs du palais. L'un des deux autels est au sud et a là forme d'un monticule rond, ce qu'indique son nom, Youen Kiou. L'autre est au nord, au pied d'un temple assez élevé ; c'est le temple des prières pour l'année, Chi-Nien- Tien. Autrefois le Ciel et la Terre étaient adorés sur le même emplacement. Depuis 1531 et à la suite de discussions savantes, il fut décidé que les deux époux souverains auraient un autel séparé. Aussi bien, en Chine, les époux ne mangent pas à la même table.
Sauf quand il s'agit d'événements tels que l'établissement d'une dynastie nouvelle, la fin d'une campagne, l'inauguration d'un nouveau règne, il y a
trois grandes solennités annuelles régulièrement célébrées par l'empereur à Tautel du Ciel, la première au solstice d'hiver, la seconde au commencement du printemps, la troisième au solstice d'été. La première et la dernière sont célébrées à l'autel du sud, la seconde à Tautel du nord.
C'est un culte à grand spectacle. La veille au soir Tempereur sort de son palais. Monté sur un éléphant, il s'avance précédé de ses gardtîs, accompagné des princes, des grands de l'empire, des hauts fonctionnaires, au nombre d'environ 2,000. Il passe la nuit dans un bâtiment appelé Palais du Jeûne, construit dans le parc d'environ quatre kilomètres de circuit qui entoure les autels. Là le souverain, qui a dû subir la préparation que nous avons indiquée p. 22, doit se concentrer de toute la force de sa pensée sur l'auguste cérémonie qu'il va bientôt présider. Il doit garder le plus profond silence pour que rien ne puisse troubler sa méditation. Il y a même pour lui rappeler ce devoir tout le temps de cette réclusion une statuette de bronze vêtue comme un prêtre taoiste, qui faisait partie de la procession et que l'on a posée à sa droite dès qu'il s'est assis dans la salle du Jeûne, De la main droite ce personnage muet tient une tablette sur laquelle on lit : « Ferme pour trois jours ». L'empereur est en effet sur le point d'achever les trois derniers jours, particulièrement rigoureux, de sa préparation. Si le souverain n'avait pas l'âme toute remplie des pensées les plus sérieuses, les esprits ne viendraient pas au sacrifice. De la main gauche, la même statuette pose trois doigts sur ses lèvres fer-
mées pour rappeler au souverain qu'il doit garder un silence absolu. On ne nous dit pas si cet Harpocrate chinois lui interdit aussi tout sommeil. On attribue à Cho-tsi-tso, le fondateur de la dynastie des Ming, en 1380, Tintroduction de cette statuette du silence dans la décoration rituelle de la solennité.
L'autel du Ciel s'élève sur trois terrasses de marbre, circulaires et superposées. On y accède par un escalier de vingt-sept marches. La terrasse supérieure est pavée de quatre-vingt et une dalles disposées en cercle. On voit que ces divers chiffres représentent des nombres ternaires ou multiples de neuf. De cette terrasse on voit au nord un temple où Ton conserve les tablettes qui vont jouer un rôle dans la cérémonie ; au-delà, un mur semi-circulaire, et plus loin les bâtiments dépendant de l'autel du nord et du temple construit tout auprès. Ce temple assez élevé est couvert d'un toit à trois étages et à tuiles bleues. Dans la direction du sud-est on remarque le fourneau aux holocaustes où les victimes sont brûlées et au sud-ouest trois lanternes fixées sur des poteaux pour éclairer la célébralion, quand elle a lieu pendant la nuit.
Les animaux offerts en sacrifice sont, conformément aux principes chinois, tous animaux comestibles, bœufs, moutons, lièvres, daims et porcs. Ce principe, nous le savons, c'est que tout ce qui est bon à manger est bon aussi à sacrifier. Le sacrifice du cheval, autrefois usité, est tombé en désuétude. C'est au nord-ouest de la grande terrasse qu'est situé le bâtiment où l'on garde les animaux destinés au sacri-
flce, non loin de la salle où s'exercent les musiciens et les danseurs convoqués pour la cérémonie.
La tablette de Chang-Ti, le Ciel souverain, a été apportée sur la terrasse supérieure, on l'a dressée face au sud, de manière que l'empereur en arrivant s'agenouillera devant elle. Puis, comme il convient à un descendant respectueux, les esprits des ancêtres impériaux ont été conviés à venir prendre leur part du banquet offert au Ciel, et leurs tablettes ont .été disposées à Test et à l'ouest des deux côtés de la tablette céleste. On a préparé, comme pour un festin privé, du millet et du riz, des tranches de bœuf et de porc avec divers assaisonnements, du poisson salé, des tranches de lièvre ou de daim mariné, des oignons confits, des pousses de bambou, du persil et du céleri confits, du porc mariné, du vermicel, enfl.n des condiments tels que le sel, le poivre, les grains d'anis, l'huile de sésame et le soya. A quoi se joint le dessert, composé de châtaignes, d'une espèce de prune, de noix et de gâteaux plats de farine de froment et de sarrazin pétrie avec du sucre. Puis sont dressées trois coupes de vin chinois ; en arrière, un grand bol de soupe, enfin huit rangées de bassins, dont le total atteint le nombre de vingt-huit et qui contiennent des fruits, du riz, d'autres céréales cuites et toutes sorte de pâtisseries. En arrière des bassins on a placé les offrandes de jade et de soie, celles-ci destinées à être brûlées (1). Enfin se présente une génisse entre deux brasiers où seront brûlées les offrandes.
(1) Elles représentent le cadeau qui, selon 1a coutume du grand monde chinois, doit être fait aux convives par Tamphytrion.
Tout cela, je le répète, est disposé d'après un ordre rigoureux sur la terrasse supérieure. Sur la seconde terrasse, à Test, on a rangé les tablettes du Soleil, de la Grande-Ourse (ou de la constellation chinoise gui y correspond en partie), des vingt-huit constellations. A Touest et sur la même terrasse, se succèdent les tablettes de la Lune, des nuages, de la pluie, du vent et du tonnerre. Le service alimentaire est moins copieux, moins varié, que celui qui est offert au Ciel, et un jeune taureau remplace la génisse.
On brûle douze pièces de soie bleue en Thonneur de Ghang-Ti, trois de soie blanche pour les ancêtres impériaux, dix-sept pièces de soie de couleurs variées pour les astres, le vent et la pluie. L'encens ou les divers parfums qui en remplissent Tofflce se composent de sciure de bois odoriférants concassés, façonnée ensuite en forme de baguettes ou de pastilles.
N'oublions pas de mentionner le puits creusé non loin du fourneau des holocaustes et où Ton jettera les peaux et le sang des victimes, afin que les esprits de la terre aient aussi leur part des offrandes destinées principalement aux esprits célestes.
Enfin l'empereur est averti que tout est prêt pour la cérémonie. Mais préalablement il doit examiner en personne les animaux que l'on va sacrifier.
Cela fait, il entre dans le vestiaire, se lave les mains et revêt les habits sacerdotaux. Alors il sort, conduit par les maîtres de cérémonie, suivi de l'assistance qui se dirige avec lui vers l'autel sur les degrés, terrasses et pourtours duquel chacun se
place selon son rang, les princes et les grands se rangeant le plus près du souverain. Arrivé sur la terrasse supérieure, il se prosterne, il allume les baguettes d'encens, il s'agenouille ensuite devant chacune des tablettes ancestrales devant lesquelles il fait également brûler des baguettes odorantes, il est reconduit devant la tablette de Ghang-Ti, et là il exécute trois prosternements etneuf courbements de tête. Chacun de ces mouvements commandé par les maîtres des cérémonies est imité par toute la suite.
Pendant ce temps un orchestre de deux cent trentequatre (vingt-six fois neuf) musiciens fait retentir Tair de ses instruments. L'empereur est ensuite conduit vers les offrandes de jade et de soie, il en fait la présentation après s'être agenouillé de nouveau, pendant que des chantres entonnent un hymne descriptif de roffrande alimentaire. On apporte des bols de bouillon chaud qui sert à asperger par trois fois la génisse dont nous avons signalé la présence en arriére des dons de jade et de soie. Les musiciens recommencent à jouer.
Quand ils ont fini, l'empereur présente respectueusement les coupes alimentaires successivement à chacune des tablettes. Mais bientôt lui-même va officier, pourrions-nous dire, sacramentellement. Un officier lui présente la première coupe de vin, un autre a placé sur la table devant lui une invocation écrite que l'empereur lit à haute voix et qui, lors du grand sacrifice de février, est conçue comme il suit :
a Moi, votre sujet, fils du Ciel par succession héré- » ditaire, ayant reçu d'en haut le gracieux décret qui
» m'ordonne de nourrir et de consoler les habitants » de tous les pays, je sympathise avec tous les » hommes et je désire sincèrement leur bonheur.
» Aujourd'hui, prévoyant les jours prochains où il » faudra faire les premiers labours, je lève mes » regards en haut, espérant une protection miséri- » cordieuse. J'amène mes sujets et mes serviteurs » avec d'abondantes offrandes pour en faire un sacri- » fice respectueux à Chang-Ti. J'implore humble- » ment un regard favorable d'en haut, pour que nous » ayons de la pluie pour la production de toutes les » sortes de grains et le succès de tous les travaux des » champs. »
On remarquera dans cette prière la froideur tout à la fois et le profond respect qui distingue toujours les manifestations de la piété chinoise dans les hautes régions de la société, mais aussi son intention purement utilitaire. L'empereur-élément doit se mettre d'accord avec la puissance céleste souveraine pour que le peuple ait la pluie nécessaire à ses travaux agricoles et pour que la moisson soit bonne. Le but sans contredit est excellent, mais il n'y en a pas d'autre.
La suite et la fin de cette prière ne sont plus en effet qu'une sorte de panégyrique des ancêtres impériaux qui doivent aussi recevoir leur part d'hommages religieux.
Quand il a lu la prière, l'empereur va la déposer sur la table des offrandes de jade et de soie pour qu'elle parvienne à sa destination avec la recommandation des offrandes précieuses qui l'accompagnées
ront. Il la serre avec de la soie dans une cassette et se prosterne encore nombre de fois.
Puis il revient procéder à la présentation de la seconde coupe de vin, et un peu après de la troisième. La musique recommence, et deux cent trente- ' quatre danseurs exécutent des pas dans la cour qui s'étend aux pieds de l'autel. Il est à noter que tous les morceaux joués par l'orchestre sont des airs d'hymnes composés en l'honneur de la paix. La subtilité chinoise la célèbre sous divers aspects. Le premier air est celui du Chant de la paix <c universelle » ; le second est celui du Chant de la paix « excellente » ; le troisième, celui de la paix « harmonieuse » ; le quatrième, celui de la paix « glorieuse ».
Quand les danses, la musique et les chants ont cessé, on entend sur la terrasse une voix qui psalmodie ces mots : «Donnez la coupe de bénédiction, » donnez le mets de bénédiction ». Alors un officier étend un coussin devant Tempereur, d'autres lui offrent le vin et le plat désignés. L'empereur goule de l'un et de l'autre, et les leur rend. Il se prosterne encore une fois, frappe trois fois le sol du front, puis encore neuf fois pour exprimer son i)rofond respect et sa vive reconnaissance.
Toute l'assemblée imite chacun de ces mouvements de son souverain. C'est la communion chinoise proprement dite, Tacte le plus auguste de la cérémonie. Il n'y faut pas chercher, ce qui est absolument étranger à cette religion toute extérieure et formaliste, quelque mystère dans le genre de ceux qui ont trouvé leur expression scolastique dans les
idées de transubstantiation ou de consubstantiation. Nous avons vu que chez des peuples de religiosité plus intense et plus tragique, par exemple chez les Mexicains (1), le désir de s'unir matériellement avec les dieux a engendré des rites atroces, destinés à inculquer à l'adorateur la conviction qu'il s'est approprié la substance divine elle-même et qu'il ne fait plus qu'un corps avec elle. Nous avions même signalé des coutumes religieuses dictées par une aspiration semblable chez des peuples étrangers à toute culture, Gafres, Peaux-Rouges, etc. (2). Rien de semblable dans le culte impérial chinois. Le banquet offert aux dieux célestes reste jusqu'à la fin un banquet ordinaire, rendu seulement plus respectable que tout autre par le rang suprême des convives. L'empereur seul a Thonneur d'y participer directement. En sa personne la nation entière a bu le même vin et mangé du même aliment que les dieux du ciel. Cela suffit pour cimenter la bonne entente de la nation avec les puissances divines de qui dépend sa prospérité. Ceux qui viennent après Tempereur, mais qui peuvent prétendre à l'honneur de le représenter collectivement, se sont bornés à témoigner de leur adhésion respectueuse en reproduisant automatiquement les génuflexions et les prosternements du souverain.
Quand l'empereur a fini, un maître des cérémonies s'écrie : « Emportez les viandes », ce qui se fait de
(1) Religions du Mexique ^ de C Amérique centrale et du Pérou ^ pp. 170 et suiv.
•y2) Religions des peuples tion^vilisés^ I, pp. 152, 238.
nouveau avec accompagnement de musique, tandis que Ton reporte la tablette de Chang-Ti dans le temple où elle est gardée jusqu'à nouvel ordre. On psalmodie ensuite : « Emportez les prières, l'encens, » la soie, les viandes, et portez-les respectueusement » au Taï-tan ».
Le Taï-tan est le nom classique de ce fourneau dont nous avons parlé et où doivent se consumer les offrandes. Un dernier commandement retentit : a Regardez Tholocauste », etTempereur se dirige aux sons de la musique vers Tendroit où il devra contempler la combustion. Car, on le sait, c'est le feu qui transmettra à Ctiang-Ti et aux autres puissances divines, ainsi qu'aux ancêtres impériaux, les dons alimentaires et autres qui leur sont offerts par le fils du Ciel dans l'intérêt de tous (i).
C'est le dernier acte de la cérémonie et l'empereur rentre dans son palais, suivi par le même cortège qui l'avait accompagné.
Depuis qu'il fut décidé que le Ciel et la Terre auraient chacun son autel, on construisit l'autel spécial de la Terre au nord de la capitale chinoise dans un espace découvert et derrière les murs. Nous n'entrerons pas pour décrire ce culte de la Terre dans les détails rituels que nous avons jugé utile d'énumérer en parlant du Ciel. C'était une bonne
(1) D'après une lettre écrite de Hué au journal le Temps par son correspondant (septembre 1887), la Cour royale annamite célèbre chaque année, le deuxième mois, une fête et un sacrifice en Phonneur du Ciel, fête et sacrifice qui, d'après les renseignements transmis, sont très ressemblants & ceux de Pékin.
occasion d'exposer par le menu ce que peut être une grande cérémonie religieuse dans la Chine officielle. Recommencer pour la Terre serait nous condamner à d'ennuyeuses répétitions, parce que les deux cultes présentent le même caractère. Notons seulement quelques différences.
Au lieu d'associer les astres et les- phénomènes atmosphériques à l'adoration de Chang-Ti, le culte de la Terre joint à Tadoration de la déesse souveraine celle des montagnes, des rivières et des mers. L'autel de la Terre n'a que deux terrasses. Le nombre pair est en effet le nombre rythmique du symbolisme qui la concerne. Un fossé entoure l'autel, dont la hauteur est d'environ six mètres et dont la terrasse supérieure mesure environ vingt mètres carrés. Ce fossé est probablement la continuation du vieux rituel qui réservait à la Terre une fosse circulaire destinée à recevoir les offrandes qui lui étaient adressées, tandis que le Ciel avait un autel en forme d'éminence. Les tablettes des empereurs morts sont également invitées au festin, mais on brûle, comme dans la fête précédemment décrite, les aliments et tissus qui leur sont destinés, tandis que les offrandes faites à la Terre sont précipitées dans un puits creusé à proximité de l'enceinte. Sur la terrasse inférieure quatorze tablettes représentent autant de montagnes de la Chine et de la Mantchourie; quatre autres sont consacrées aux quatre grands fleuves et quatre autres aux mers de la Chine. Ce chiffre de quatre mers repose sur la vieille illusion chinoise qui voulait que l'empire du Milieu fût entouré de
quatre mers correspondant aux quatre points cardinaux. Les autres pays étaient figurés par des îles relativement petites. Aussi les quatre mers de l'autel de la Terre sont-elles simplement désignées par les mots Nord, Sud, Est et Ouest. Le jaune est la couleur de la Terre comme le bleu est celle du Ciel. Le jade offert doit être jaune ; la prière, qui n est guère qu'un ado de reconnaissance pour les dons du sol, doit être écrite sur une tablette jaune. Les musiciens et les danseurs qui, dans la fête célébrée en l'honneur du Ciel, sont vêtus de robes bleues, portent dans le cul le de la Terre des vêtements noirs brodés de figures d'or. Les cloches, qui font toujours partie d'un orchestre chinois, doivent être dorées pour la même raison. Le mur qui entoure l'autel est luiméhie couvert de tuiles jaunes (1). La fête de la Terre se célèbre au solstice d'été quand toutes les productions du sol sont en la possession de ceux qui le cultivent. En résumé et bien que célébré aussi avec beaucoup de pompe et de décorum, le culte de la Terre comparé à celui du Ciel présente quelques différences de détail qui tendent à le classer comme un peu inférieur à celui de son auguste époux.
En outre de l'adoration du Ciel et de la Terre associés aux divinités astrales, atmosphériques et terriennes, le culte impérial accorde une place de première importance au culte des ancêtres de Tempereur régnant. C'est sans doute un genre de religion qui
(1) On croit que cette couleur a été suggérée par la couleur brunclair du sol du nord de la Chine.
ne distingue pas la cour impériale du reste de la nation, pas plus au fait qu'elle ne s'en distingue en adorant le Ciel, la Terre et les divinités respectivement adjointes à ces deux puissances souveraines. Mais il est admis et il est naturel que les cultes nationaux, répandus par toute la Chine, se déploient à la cour dans toute leur ampleur. D'ailleurs le culte dos ancêtres impériaux est d'intérêt national. Si le chef de chaque famille se croit tenu dans l'intérêt des siens de rendre à ses ascendants les hommages religieux qui assurent à leur postérité la continuation de leur bienveillance et une certaine protection, le chef de Tempire, qui est le père de tous, le chef de Ja famille nationale, doit dans l'intérêt national se concilier la bienveillance continue de ses prédécesseurs. Ce n'est pas lui seulement ou les siens, c'est rem pire tout entier qui est appelé à en profiter.
Le temple dos ancêtres impériaux est situé au sudest delà porte principale du palais, c'est le Ta-Miao, « le Grand Temple ». Il se divise en trois grandes salles et en plusieurs autres de moindre gx^andeur. La salle d'entrée sert au sacrifice commun à tous les ancêtres. Celle du milieu renferme les tablettes les plus importantes. Les empereurs et les impératrices sont placés par couples, en commençant par le grandpère de Choun-Chi, c'est-à-dire par le premier des chefs mantchoux qui depuis 1616 étendit sa domination sur des territoires chinois et jeta ainsi les fondements de la dynastie actuelle des Tsing. Cela donne à cette heure un total de dix générations. Toutes ces tablettes regardent le sud, et c'est dans
cette salle qu'on célèbre un sacrifice au premier mois de chaque saison. C'est là aussi qu'on emmagasine les offrandes en vêtements et en meubles d'usage ordinaire, tels que coupes, tabourets, nattes, etc. En face de cette salle s'étend une cour entourée ellemême de petites salles où sont les représentations des personnages célèbres qu'on invite régulièrement aux banquets sacrificiels, parce qu'ils comptent aussi parmi les pères, les esprits protecteurs de l'empire. On y voit également les tablettes des parents de la lignée impériale et celles des officiers renommés par leur grande fidélité. Enfin la dernière salle contient les tablettes du bisaïeul et de la bisaïeule de Ghoun- Chi et des trois générations précédentes. Ces chefs tartares, assez insignifiants par eux-mêmes, ont reçu de leurs descendants impériaux, en vertu des effets rétroactifs de l'anoblissement chinois, des titres d'honneur qui Les élèvent à un niveau rapproché de la haute position que la possession du trône assure à leurs arrière-petits-fils.
Dans la cour à l'est se trouve un brasier où l'on brûle les prières et les soieries offertes aux ancêtres et aux parents ; sur un autre brasier à Touest se consument les étoffes destinées aux officiers fidèles.
En outre des sacrifices réguliers le premier jour de chaque troisième mois et à la fin de l'année, on en célèbre d'extraordinaires à l'occasion des grands événements.
Quand le jour marqué est venu, on apporte à l'empereur sur une tablette jaune la prière composée pour la circonstance et il doit l'approuver. Un lot
d'oifrandes est déposé devant chaque couple impérial, tandis qu'une table dressée en avant porte le repas proprement dit et les dons qui leur sont offerts en commun. Voici la disposition des offrandes telle que nous la présente l'ouvrage cité de M, Edkins :
TABLBTTE DB L*IMP]iRATRIOR
Table et tabouret avec des vêtements
3 coupes de yId 2 bois de soupe
TABLETTE DB L EMPERBUR
3 coupes de via 12 pièces de soie a bols de soupe | Table et tabouret avec des vêlements
TABLB
Vingt-huit plats
Porc. Bceuf. Mouton.
Soie.
Bougies. Encens. Bougies
On doit remarquer deux choses dans ce tableau. La première, c'est que, contrairement à l'usage chinois, le mari et la femme participent à la même table et au môme repas. Serait-ce par déférence pour un usage remontant très haut, à une époque de simplicité primitive où le mari et la femme n'étaient pas encore séparés au moment des repas ? Ou bien penset^on que la mort a effacé la différence que la coutume chinoise établit sous le rapport de la dignité entre les deux sexes ? Dans les oratoires privés les ancêtres et parents mâles sont d'un côté, les femmes de l'autre, et les deux séries se rapprochent de manière que le père et la mère, le grand-père et la grand'mère, l'arrière-grand-père et l'arrière-grand'mère et ainsi de suite du chef de famille aient leurs tablettes contiguës. Les offrandes alimentaires et autres, servies sur la table sacrilicielle, sont donc communes à chaque couple d'époux. Les deux explications sont
également admissibles, mais nous nosons rien affirmer, nos sources étant muettes sur ce point (1).
Toutefois on observera que si la table est commune, l'impératrice ne reçoit pas autant de dons personnels que l'empereur, et, chose curieuse, c'est Tempereur seul qui reçoit personnellement deux pièces de soie. L'impératrice ne reçoit que des vêtements. Il est vrai qu'elle partagera avec l'empereur la soie déposée sur la table commune. Mais il reste toujours la difierence que nous signalons. II me paraît difficile d'expliquer cette bizarrerie autrement que par le désir de marquer encore, ne fût-ce que sur un point, l'inégalité persistant encore après la mort de répouse vis-à-vis de l'époux.
C'est un officier qui lit à genoux au nom de l'empereur la prière que celui-ci a approuvée. Elle établit sa descendance, énonce son nom propre (toujours distinct de son nom impérial et que les sujets n'ont pas le droit de prononcer), elle énumère les titres de tous les souverains et souveraines décèdes et conclut en ces termes : « J'ose annoncer à mon aïeul qu'en » ce jour j'ai réuni avec soin des animaux propres au » sacrifice, des soieries, du vin et divers plats comme » expression de mes sentiments de gratitude, et je le » prie humblement de les acepter. »
Pendant la cérémonie qui ne difTère pas essentiellement de celle que nous avons décrite en parlant de la fête du Ciel, un chœur chante au nom de l'empereur et en s'identiflant avec lui des chants où il fait
(1) Comp. le tableau dressé par M. Legge dans sa traduction du Li-ki, Sacred Books, vol. XXVII, après la page 208.
l'éloge de ses ancêtres, s'engage à poursuivre la réalisation de leurs desseins et leur exprime toute sa reconnaissance pour la haute position qu'il doit à leurs vertus. A la présentation du vin, une coupe est placée par un assistant devant chaque tablette. On calcule que, pendant la cérémonie, l'empereur doit se prosterner seize fois et frapper du front le sol trente-six fois. Elle se termine, comme la fête du Ciel, par la combustion des prières et des offrandes. Ce qui prouve que, dans la conception religieuse dont tout ce rituel dérive, les esprits des morts son t considérés comme habi tan t la sphère supérieure, le ciel. Si on les supposait descendus dans les entrailles de la terre, on leur ferait parvenir les dons à leur adresse en les précipitant dans un puits (1).
Dans rintérieur du palais, à l'orient, il y a encore un temple des ancêtres impériaux. Probablement les dévotions qu'on leur rend dans ce temple ont quelque chose de plus intime que celles qyi ont pour théâtre le Ta-Miao, le grand temple ancestral.
Ce n'est pas tout. Le culte impérial s'adresse particulièrement à deux génies ou divinités patronnes de la profession qui en Chine tient le premier rang dans les préoccupations de tous, celle de l'agriculture. C'est l'agriculture, ses conditions de sédentarité et de paix, qui ont fait la vieille Chine et sa civilisation, qui l'ont séparée matériellement et moralement de
(1) C^est du reste Tidée exprimée par le Chi-King, le livre de poésie, quand il représente Tancétre auquel on offre le sacrifice comme descendant pour la recevoir, par ex. Décade I, ode VII. Trad. Legge.
ses voisins. Les famines, quand elles se déclarent, sont épouvantables dans ces populations condensées, pullulantes, qui n'ont jamais su s'assurer de grandes et bonnes voies de communication. Rien ne doit être négligé par le gouvernement pour que les récoltes soient abondantes. C'est pourquoi l'empereur rend officiellement un culte spécial au dieu du Sol et au dieu des Grains. Leurs autels s'élèvent à la droite du palais, faisant pendant au grand Temple des ancêtres. Ils forment deux terrasses superposées. La terrasse supérieure est jaune au milieu, bleue à Test, rouge au sud, blanche à Test et noire au nord. Au sud-ouest se trouve une cavité où Ton enterre les victimes; car il s'agit en réalité de divinités terrestres. La tablette de Chei, dieu du Sol, est à Test ; celle de Tsé, dieu des Grains, est à l'ouest. On leur associe les tablettes de Hi-Tou, ou Kaé-Loung, ministre de Hoang-Ti, qui passe pour un des principaux fondateurs de l'agriculture en Chine, et de Hao-Tsé, surintendant de l'agriculture sous les empereurs Yao et Choun (1). Leur culte est célébré au milieu du printemps et au milieu de l'automne, et lorsque des circonstances spéciales motivent une célébration extraordinaire. Les sacrifices sont du même genre que ceux qu'on offre à la Terre et aux ancêtres impériaux.
(1) Comp. Mayers, Chinese Manual, art. Tsi, Ce Hao-Tsé, personnage légendaire, né en suite d'une conception miraculeuse (sa mère étant devenue enceinte après avoir mis le pied dans Tempreinte laissée par le pas d*un géant), montra dès son enfance le goût le plus vif pour la plantMion des arbres et la culture des herbes comestibles* G*e8t lui qui aurait enseigné le labourage et Tart de moissonner.
Il sera question plus loin des hommages rendus par le monde ofllciel et par la cour impériale aux grands penseurs que la Chine regarde comme ses maîtres politiques et moraux. Achevons ce chapitre en parlant d'une cérémonie religieuse très particulière, faisant partie intégrante du culte impérial, bien qu'on lui ait souvent assigné un caractère tout différent.
Je veux parler de la cérémonie annuelle dite du <K Champ x> ou du « Labourage impérial » (l).
Cette cérémonie est fort ancienne ; car il en est parlé tout au long dans le Li-Ki (2), où elle fait l'objet d'une prescription positive.
Le premier jour du premier mois du printemps chinois, c'est-à-dire en février, l'empereur fait choix d'un jour propice. Ce jour arrivé, il monte dans son char, suivi d'un nombreux cortège et emportant avec lui une charrue. Il est escorté de trois Kung ou princes, des neuf King ou ministres, de nombreux Tcheou-heu ou vassaux et de Ta-Fou, grands de Tempire. Parvenu au champ qu'il faut labourer, il descend de son char, prend la charrue et trace trois sillons de sa propre main. Les Kung, à sa suite, en tracent chacun cinq, les Tcheou-Heu chacun neuf. Au retour on vide une coupe de vin dans le temple des ancêtres (ce qui atteste le caractère religieux de la cérémonie) et cette coupe s'appelle « le vin de la récompense ». C'est précisément ce que dit
(1) Comp. pour les détails Plath, otw, cit. H, 84 suiv.
(2) LiT. IV, sect. I, part. 1, 13 ; Liv. XVU, sect. m,20 et ailleurs.
zo^
le Li-Ki dans le premier des passages indiqués : « Dans ce mois (le premier du printemps), le premier » jour, le fils du Ciel prie Chang-Ti pour que Tannée » soit bonne; après quoi, le jour de la première con- » jonction du soleil et de la lune ayant été choisi, le » manche et le sôc de la charrue placés entre son » garde-du-corps, troisième occupant du char, et lo » cocher, il conduit ses trois ducs, ses neuf hauts » ministres, les princes vassaux et ses grands olli- » ciers, pour que tous de leurs propres mains la- » bourent le champ de Ghang-Ti. Le fils du Ciel » creuse trois sillons, chacun des ducs cinq, les autres » ministres et puis les vassaux chacun neuf. Au » retour, dans la grande salle, il prend en mains une » coupe, tous les autres le contemplant, lui et ses » grands officiers, et il dit : « Buvez cette coupe de » reconfort après votre tâche accomplie. » On remarquera Texpression « le champ de Chang-Ti » et la connexion établie entre ce labourage impérial et la prière de l'empereur pour que Tannée soit bonne. C'est dans le cours du même mois que Tempereur envoie ses délégués dans les campagnes pour engager le peuple à cultiver ses champs et lui donner les directions nécessaires (1).
Quelle est la signification de ce rite impérial? Car c'est bien un rite, et les trois sillons de Tempereur ajoutent infiniment peu de chose à la production agricole de la Chine. Au siècle dernier et dans le nôtre aussi, en vertu de l'illusion qui nous porte si souvent
(l)iôid., 15.
à reporter chez les peuples les plus éloignés de nos idées sociales et humanitaires des principes, des calculs, dont ils n'ont pas la moindre notion, il fut le plus souvent admis que cette cérémonie avait pour but a d'honorer le travail agricole », de V « anoblir », de le venger des dédains déraisonnables des classes élevées en montrant que l'empereur lui-même et ses grands ne craignaient pas d'y mettre la main. Voilà un point de vue à la Jean-Jacques dont les Chinois n'ont jamais eu ni l'idée ni le besoin. L'agriculture a toujours été chez eux un travail estimé, recherché et pratiqué avec beaucoup d'ardeur. C'est dans leur notion du monde et des devoirs religieux qui incombent aux chefs de la nation qu'il faut chercher l'explication de cette cérémonie.
Le Li-Ki (1) la range sans hésitation parmi les sacrifices. C'est la démonstration de « la bonne volonté » ou de ce qu'il appelle la « sincérité » de l'empereur et de ses lieutenants envers le Ciel. Il s'agit de se procurer le grain qui servira aux sacrifices impériaux lors des solennités où l'on invoquera la bienveillance de Chang-Ti et des autres divinités pour obtenir l'abondance des biens de la terre. Or, pour que le sacrifice soit efficace, il est à désirer que les éléments qui le composent soient autant que possible dus au travail personnel du sacrifiant (2). C'est un sentiment d'une incontestable valeur morale, qui semble s'être afl*aibli par la suite, quand même on en
(1) Liv. xxn, 5.
(2) C'est bien aussi le point de Yue partagé par Fauteur de Gen. IV, 3-4.
retrouve plus d'une trace dans les rituels des sacrifices. Voici ce que dit le Li-Ki : « C'est aussi pour » cette raison (afin de montrer son extrême bonne 3> volonté) que le fils du Ciel lui-même poussait la » charrue dans le faubourg méridional, afin de se » procurer le grain destiné aux vases du sacrifice, et » que Timpéralrice surveillait elle-même ses vers à » soie dans le faubourg du nord, afin de se procurer » des bonnets et des robes de soie (pour les sacri- » fices). De même, les princes de TÉtat poussaient la » charrue dans leur faubourg de Test, également » pour préparer le grain destiné aux vases du sacri- » flce, et leurs femmes surveillaient leurs vers à » soie dans leur faubourg de l'ouest, afin d'avoir » des bonnets et des robes de soie. Ce n'est pas » parce que le fils du Ciel et les princes n'avaient pas » de gens pour labourer à leur place, ou parce que » l'impératrice et les princesses n'avaient pas de » femmes pour garder les vers à soie à leur place. » C'était pour montrer leur sincérité personnelle. » Une telle sincérité est ce qu'on appelle faire de son » mieux, et faire de son mieux, c'est ce qu'on appelle » le vrai respect. Quand donc ils avaient fait de leur » mieux avec respect, ils pouvaient servir les Êtres » spirituels. Telle était la bonne manière de sa- » crifier. » Confucius, d'après le même Li-Ki (1), partage entièrement ce point de vue et même l'amplifie encore : « C'est ainsi qu'anciennement le fils » du Ciel avait son champ de mille arpents où il
(1) Liv. XXT, sect. U, 5.
» poussait lui-môme la charrue, coiffé du bonnet » carré à nœuds rouges. Les princes vassaux avaient » aussi leur champ de cent arpents, où ils labou- » raient, coiffés du bonnet carré à nœuds verts. Ils » faisaient cela pour servir le Ciel, la Terre, les » Esprits du sol et des grains, leurs ancêtres, et afin » de fournir le nouveau vin, la crème et les vases de » grains. C'est de cette manière qu'ils se procuraient » ces choses, c'était une grande expression de leur » respect (1) ».
Il est donc impossible d'en douter : la cérémonie du a Labourage impérial » a pour les Chinois un sens religieux bien plus que social. Elle entre pour sa part au nombre des conditions d'une bonne récolte. C'est le Ciel et ses associés qui fournissent à l'homme le grain qui le nourrit, à la condition que l'homme travaille convenablement le sol où il doit pousser. C'est leur prouver son respect que de mettre soimême la main à la tâche et le grain qu'on doit à son labour vaudra mieux que tout autre quand il faudra leur en offrir. Ce serait, au contraire, leur manquer de respect que d'attendre passivement les productions du sol sans s'être donné la peine do le cultiver. Si un particulier peut se dispenser sans inconvénient de ce devoir, l'empereur et les gouverneurs qui répondent du sort de tous leurs subordonnés risqueraient d'indisposer le Ciel en le négligeant. Us doivent faire de leur mieux pour assurer Tabondance. En un mot, c'est pour réaliser une des grandes
(1) Le même enseignement de Confucius revient liv. XXIX, 21.
conditions de la bonne moisson demandée au Ciel que l'empereur et les grands mettent au commencement de Tannée agricole la main à la charrue. Il est à peine besoin d'ajouter que si Tintenlion du rite est positive, son accomplissement n'est guère autre chose qu'une formalité. Les trois sillons tracés par la main impériale doivent seulement prouver que l'empereur a pris lui-même l'initiative, donné le branle à la culture du champ. Ce qui sera fait par la suite ne sera que le prolongement de son travail personnel. En réalité le champ impérial est cultivé par des corvéables (1). Mais le principe a été respecté.
On a pu remarquer dans les passages cités que l'impératrice et les femmes des princes vassaux ou des gouverneurs d'États s'acquittaient pour Télève des vers à soie d'une obligation semblable à celle de leurs époux sur le champ qu'ils labouraient (2). 11 s'agit aussi de préparer la soie qui servira à tisser les robes qu'on revêtira lors des sacrifices ou les pièces d'étoile que l'on offrira aux divinités. A cet effet rimpératrice a sous sa direction une plaûtation de mûriers et une magnanerie. A la tête des autres femmes impériales de deuxième et troisième rang et clochetant sur ses pauvres pieds déformés, elle porte les vers dans la magnanerie, épluche des feuilles et lave quelques cocons. Un peu plus tard le même cortège revient pour les dévider. Elle a dû se préparer à cette cérémonie par des abstinences et le
(1) Plalh, ouv, cit.f H, 87, d'après le Tcheou-Li.
(2) V. le Li-Ki, liv. XXI, sect. H, 7 — Liv. IV, sect. I, part. UI, 12, et sect. U, part. 1, 10.
recueillement, ce qui prouve qu'il s'agit là aussi d'un rite auquel s'attache une sérieuse importance. Quand on sait la place que tient la sériciculture dans Tindus- Irie chinoise et l'usage que les Chinois font de la soie dans les sacrifices les plus solennels, on n'est pas surpris de voir qu'on prend à la cour souveraine et dans les cours subalternes les mêmes précautions pour conjurer une mauvaise récolte de vers et de cocons que pour confirmer Tespoir d'une abondante moisson au moyen du labourage impérial.
Telle est donc dans ses principales manifestations cette religion des empereurs chinois que l'on peut regarder comme l'épanouissement complet de la religion de l'État. Elle se pratique d'une manière analogue, à divers degrés de pompe et d'ampleur, dans les chefs-lieux des provinces et jusque dans les localités les moins importantes. On a pu voir se confirmer ce que nous avons dit de la direction imprimée à la vieille religion originelle par un travail séculaire d'épuration. Le chamanisme et ses extravagances •sont complètement éliminés. Pourtant l'animisme joue un rôle marqué dans toutes ces solennités où le culte des ancêtres et des esprits est étroitement associé à celui des grands dieux de la nature. C'est la correction rigoureuse du rite impersonnel, contrairement aux paroxysmes individuels, aux agitations capricieuses, forcenées, des Chamans, qui distingue avant tout cette religion impériale. Peu ou point de mythologie, la morale religieuse ramenée à un utilitarisme très prosaïque, le mysti-
cisme ne trouvant que çà et là des aliments qui ne peuventrexalter beaucoup; mais aussi pas d'obscénité, pas de licence encouragée par Tentraînement d'un sentiment religieux dévoyé, pas d'odieuses cruautés non plus, voilà ce que cette religion, raffinée dans son genre, présente à notre attention. Si Ton accepte la notion du monde et de Thumanité qu'elle suppose, on doit remarquer aussi qu'elle est sobre et même très rationnelle dans les applications qu'elle en fait. Ses principes admis, on ne saurait dire qu'elle est superstitieuse. On n'y trouve ni la concentration épuisante du brahmanisme, ni la grande commisération du bouddhisme, ni la grâce exquise do l'hellénisme, ni le sérieux moral de l'ancienne religion romaine, ni les élans doux et forts des religions bibliques vers un idéal passionnément aimé de pureté, de charité et de vérité. C'est une religion luisante, proprette et résonnant sec comme ces jolis meubles à compartiments sans nombre que la Gh^inc nous envoie si bien laqués, si bien découpés. Son mérite,c'est d'être dégagée de la sauvagerie tartare et de s'être mise au niveau de la civilisation, jiprès tout fort remarquable, qu'elle a suivie dans son développement et qu'elle a dû puissamment aider. Car elle a toujours dû favoriser ce goût du travail agricole, cette haute idée de la famille, cet amour de la régularité méthodique ei:i toute chose, que nous regardons comme les facteurs premiers de la civilisation du Céleste Empire. Cette transformation est due au travail séculaire des hommes qui ont toujours occupé le premier rang dans la société chinoise et que nous
désignons par le nom forcément assez vague de « classe lettrée ». L'instant est donc venu d'étudier de près Thomme en qui s'est incarné pour des siècles l'esprit qui n'a cessé d'animer l'élite intellectuelle de la nation et qui l'a marquée d'un sceau que l'on est tenté de croire indélébile, nous allons parler de Confucius.