‹ La religion chinoiseChapitre 16 sur 47 · CONFUCIUS · texte numérisé non relu

CONFUCIUS

SoMMAiRS : Grandeur de Confacius. — Son importance au point de Tue religieux. ^- Son enfance et sa jeunesse. — Etat de Tempire chinois a son époque. •* Son mariage. — Son fils Khoung-Li. — Ses vues réformatrices.— Ses ambitions personnelles. — Son séjour à Thsi. — Nommé gouverneur de Choung-Tou, puis ministre du Crime. — Séduction du prince de Lou. — Pérégrinations de Con^ fucius à la recherche d*une haute fonction. — La favorite du prince de Hoilei. — Les déceptions. — Retour au pays natal. — La mort du sage.

Si la grandeur d'un homme se mesurait uniquement au nombre de ceux qui subissent l'impression de sa personnalité, Confucius pourrait prétendre au premier rang dans Thistoire. D'autres ont semé dans le monde des idées plus vastes, plus originales, plus profondes ou plus élevées. D'autres ont ouvert à la pensée des horizons plus nouveaux ou plus étendus, et, en religion notamment, dépassé de très haut le penseur chinois par la puissance ascensionnelle de leurs inspirations. Aucun n'a pétri d'une manière plus irréformable l'énorme quantité de pâte humaine soumise à son action personnelle. Voilà plus de vingttrois siècles que Confucius a quitté la terre. Depuis lors sa renommée n'a fait que grandir. Il a été divi-

nisé dans le sens où la Chine divinise ses héros. Il a dans tout l'empire ses temples, ses autels, ses sacrifices. Son culte rentre dans celui de l'Etat. L'empereur n'oserait pas plus lui refuser les hommages officiels qu'il n'oserait supprimer ceux qu'il rend au Ciel, à la Terre et à ses propres ancêtres. Son prestige est tel que les adhérents de formes religieuses qu'il eût certainement dédaignées ou repoussées s'inclinent avec respect devant ses statues et, dans toute la Chine, les jeunes enfants qui fréquentent les écoles font chaque jour sur le seuil de leur classe une révérence en Thonneur de Confucius.

On sait d'avance qu'il ne saurait être question en Chine d'une divinisation dans le sens grec ou chrétien. Confucius est resté un simple homme dans l'opinion de âes plus chauds admirateurs. Mais en vertu des croyances chinoises sur les relations qui ne cessent d'unir à travers les temps les esprits défunts à leurs descendants, les empereurs défunts à la nation, les maîtres défunts à leurs disciples, l'esprit de Confucius est demeuré le patron d'innombrables dévots qui peuvent passer pour la nation chinoise ellemême. Ils en forment tout au moins les cadres vivants, et ce sont ces cadres qui présentent le plus de résistance aux innovations, qu'elles viennent du dehors ou du dedans. Tandis qu'ailleurs c'est le peuple ignorant qui se montre routinier, récalcitrant à tout ce qui pourrait changer ses habitudes ou niodifier ses idées, en Chine les classes instruites en presque totalité, les lettrés, les gradués, les mandarins ont été, du moins jusqu'à présent et sauf quel-

ques rares exceptions, plus opiniâtres encore que le peuple proprement dit dans leur attachement têtu aux traditions du passé, et c'est un pli d'esprit qu'ils ont contracté à l'école du sage mort Tan 479 avant Jésus-Christ. Mais ce pli d'esprit, Confucius l'avait trouvé lui-même déjà très marqué.

Ce n'est pas en effet que Confucius ait fondé en Chine rien de précisément nouveau. Il se fût contredit s'il avait enseigné une doctrine vraiment nouvelle ou fondé une institution inconnue de ses devanciers. Nul ne poussa plus loin, je ne dirai pas seulement le respect ou l'amour de l'antiquité, je dirai la. foi dans l'antiquité de sa nation, dans l'excellence et la perfection de cette antiquité. Ce fut chez lui une véritable religion. Sa grande ambition fut de revenir aux maximes des temps les plus reculés et de les appliquer au milieu d'une société qu'il croyait dévoyée, malheureuse, pour s'en être écartée. Il n'est pas non plus admissible que la. tendance dont il est le plus illustre représentant soit née avec lui. Un réformateur peut proposer brusquement à ses contemporains de restaurer une pureté primitive (imaginaire ou réelle), que l'ignorance ou la corruption des siècles précédents a ternie, et provoquer par cela même une révolution radicale. Alors il est luimême par ce seul fait un novateur et le premier des révolutionnaires. Or Confucius n'a jamais assumé pareil rôle, jamais il n'a fait cette impression sur ses contemporains. On doit donc admettre qu'il a eu des prédécesseurs, au moins quant à la tendance générale de son esprit et de sa méthode d'enseignement.

En particulier là religion à laquelle il adhérait et qu'il pratiquait scrupuleusement ne diffère par rien d'essentiel de celle que nous avons décrite au cha* pitre précédent. Il dut la trouver déjà dégrossie et dégagée des scories chamanistes dans les classes supérieures, par conséquent le travail d'épuration s'était opéré avant lui et depuis assez longtemps pour qu'il s'imaginât que telle avait été la religion primitive du Céleste empire. Il y avait donc eu longtemps avant lui des hommes attachés aux mêmes principes religieux, et le fait est qu*en religion il n'inventa rien. Mais il consacra, il solidifia par son enseignement et la tournure très rationaliste de ses idées ce mouvement déjà séculaire, et il lui donna une expression, une consistance telle que la direction en fut fixée pour des siècles et mise en quelque sorte au-dessus des discussions. On put ajouter à ce qu'on peut ap« peler la religion de Gonfucius, nous verrons bientôt dans quel sens on doit la comprendre, on put même s'engager dans des tendances qui eussent éveillé en lui de profondes antipathies, jamais on ne songea à la combattre, encore moins à la supprimer (1).

On a dit que Gonfucius avait été un simple moraliste et qu'en cette qualité il n'a pas de place marquée dans l'histoire religieuse. Mais ce moraliste est devenu un quasi-dieu, il est adoré dans des milliers de lieux, la religion officielle de son pays trouve

(1) Nous n*oablion8 pas, mais nous croyons pouvoir négliger dans ce rapide aperçu la réaction mal connue, toutefois évidemment anticonfucéenne, qui signala le règne de Chi Hoang-Ti, le brûleur de livres, mais qui fut de si courte durée.

dans son enseignement et dans son école le plus solide, le plus stable de ses appuis. On peut défier qui que ce soit de faire l'histoire de la religion chinoise sans tenir le plus grand compte de la personne et de Tœuvre de Confucius. S*il n'a rien fondé d'original ou de nouveau, c'est lui qui a donné sa forme stéréotypée à ridéal religieux de sa nation.

Cette influence si étonnamment prolongée ne peut s'expliquer en effet que d'une manière, c'est qu'aucun homme n'a mieux incarné l'idéal chinois. Confucius est le Chinois des Chinois. L'habitant du Céleste-Empire contemple en lui ce qui constitue à ses yeux la sagesse et la. vertu suprêmes. On ne lui décerne théoriquement ni Tinfaillibilité ni l'impeccabilité, mais cela revient à peu près au même dans la pratique. Et il ne faudrait pas opposer à ce jugement les complaisances que la masse du peuple chinois témoigne pour les grosses superstitions du taoisme et du bouddhisme, si contraires à l'extrême sobriété, pour ne pas dire à Textrême sécheresse du point de vue religieux de son sage favori. Les peuples comme les individus peuvent nourrir des contradictions qui divisent la conscience en surface sans en détruire au fond l'unité. Un homme de mœurs habituellement mauvaises peut éprouver par intermittences des désirs très sincères de régénération et de moralité, et quand il réfléchit sérieusement, il se dit que ce sont les meilleurs moments de sa vie, que c'est alors son meilleur moi qui se réveille et proteste contre les abaissements, contre les souillures de son moi dépravé. L'idéal d'un tel homme est, en dépit de ses

habitudes, d'une hautemoralité. L'Israélite, entraîné comme malgré lui par les cultes polythéistes et licencieux de sa race, ne pouvait s'empêcher de prêter une oreille respectueuse aux austères prédications des prophètes qui savaient trouver et faire vibrer des cordes ordinairement endormies au fond de son être. La Grèce, si légère en morale, produisit et sut admirer les premiers moralistes de notre antiquité. De même, pourrait-on dire, le Chinois, tout dominé qu'il soit à chaque instant par des superstitions aussi épaisses qu'absurdes, ne saurait se soustraire au charme supérieur de cette sagesse pratique, où la religion a sa place, mais n'encombre pas, où le ritualisme règne et gouverne, ce qui est loin de lui déplaire, où les obligalions et les relations de la vie quotidiennes sont ramenées à des maximes sensées, prudentes, humaines, toutes pénétrées de ces sentiments de respect, de convenance et d'équilibre entre les extrêmes, qui sont pour lui le dernier mot de la perfection. La durée même de Télat social dans lequel la nation chinoise se perpétue malgré bien des révolutions politiques n'a pu que rendre plus visible le contraste qui existe entre son idéal et sa vie réelle. Avec le temps les deux directions entre lesquelles, sur le terrain religieux, l'esprit chinois se partage, ont dû accuser toujours plus leurs différences. Il n'en est que plus remarquable de voir combien le prestige de Confucius a peu souffert de ce qui, chez d'autres peuples, l'eût diminué, si ce n'est anéanti. Il est donc évident que, malgré les contradictions de la surface, le fond de la conscience chinoise a toujours plaidé pour lui.

A présent, et précisément parce que Gonfucius est si parfaitement chinois, il ne faut pas s'attendre à ce que nous puissions toujours partager l'admiration de ses compatriotes et même d'un certain nombre d'Européens. Plus d'un parmi nous s'est laissé imposer par cette gloire proclamée depuis vingt-trois siècles par des centaines de millions d'hommes. Encore faut-il se demander quels sont ces millions d'hommes et quels sont les éléments de cette incomparable renommée. Je ne dissimulerai pas qu'à mon sens Gonfucius a été surfait. Très certainement, partout ailleurs qu'en Chine, dans n'importe quelle société pouvant prétendre au titre de civilisée, Gonfucius eût été estimé, classé avec éloge parmi les philanthropes, les sages, les hommes qui consacrent leur vie à une cause noble et généreuse. Mais nulle part il n'eût atteint la hauteur où le maintient la vénération des Ghinois. Il nous semble démontré que la sagesse de Khoung-Kiou n'est pas sans défaillances, que l'humilité dont il aime à se parer est souvent plus apparente que réelle, que son amour passionné du décorum et du rite jette parfois sur sa personne un jour qui provoque le sourire plus que l'admiration, que ses raisonnements ne sont pas toujours exempts d'ergotage ni ses théories de vidé mal dissimulé sous la prolixité des mots, que son désintéressement, très réel, n'allait pourtant pas sans une recherche opiniâtre et même à la fin quelque peu ridicule du pouvoir politique, qu'enfin, jamais et sur aucun point, sa doctrine n'a dépassé le niveau d'une honnête et prosaïque médio*

cri té. Mais je reconnais en même temps que ces défauts, les Chinois ne les voient pas ; que cette médiocrité philosophique et cette morale bourgeoise sont précisément de leur goût ; qu'en un mol 11 est leur homme accompli, ce qui ne signifie pas qu'il pourrait être celui de l'humanité. La grandeur de Confucius est incontestable, mais elle est avant tout chinoise, et c'est ce qu'il faut se rappeler quand on veut se préserver à son égard de toute injustice comme de tout engouement.

C'est le jugement qui nous paraît justifié par l'histoire de sa vie que nous résumons d'après les sources les plus autorisées.

Tous les auteurs qui se sont occupés de la Chine cl de son histoire ont fait uoe large place à Confucius. Les historiens jésuites ont été généralement très impartiaux et môme quelque peu complaisaots dans leurs appréciations du sage de Lou. Gutzlaff, au contraire, s'est montré acerbe et plutôt dénigrant. Parmi les ouvrages plus récents, nous citerons particulièrement les introductions de M. Leggb à ses traductions du Lun-Yu, du Tschoung-Young et du Ta-Hio. — J.-IL Plath, Confucius und seiner Schiiler Leben und Lehren, dans les Mémoires de TÂcadémie de Munich, 1867- 1874. — E. Faber, missionnaire à Canton, Lehrbegri/f des Confucius, 1872. — R.-K. Douglas, Confucianism and Taouism, Londres, 1879. — On trouve de nombreux et intéressants détails sur la vie et la doctrine du sage chinois dans le grand ouvrage de M. De Groot, traduit par M. Cha vannes dans les volumes XI et XII des Annales du Musée Guimet, 1886. — EnGn nous signalerons une excellente petite monographie,

seulement à notre avis un peu trop laudatîve, de M. Martin Hauo, Confucius, der Weise China* s, Berlin, 1880, ainsi que l'article K'ung Kiu du Chinese Reader' s Manual de Mayers, 1874. — C'est notamment au Lun- Yu et à MM. Legge, Douglas et Haug que nous empruntons les faits saillants de la vie de Gonfucius.

Le nom de Confacius est la forme latine du nom chinois Khoung-fou-Tseu que les Jésuites ont fait connaître à TEurope et qui signifie « Khoung le grand Maître ». Son nom de naissance était Khoung KioUy c'est-à-dire Khoung-Monlicule. Ce nom lui fut donné, soit à cause d'une protubérance qu'il portait au front en venant au monde (explication qui sent le bouddhisme), soit en raison d'une des circonstances plus ou moins légendaires que nousallons rapporter. Du reste ce nom de Khoung Kiou n'est pas resté en usage, parce que les Chinois regardent comme irrévérent de le prononcer et substituent ordinairement Mou à Kiou (1).

Confucius naquit à Tso, dans l'État de Lou, qui correspond à la province actuelle de Chang-Tong, au sud dugolfe de Pé-chi-li. Sa famille, dont on croit pouvoir suivre la trace jusqu'au xin* siècle avant Jésus-Christ, paraît îivoir appartenu à l'ancienne noblesse chinoise de TÉtat de Soung, l'un de ses ancêtres aurait même été duc; mais cette dignité n'avait pas passé à ses descendants qui étaient rentrés dans la classe moyenne et qui avaient dû émigrer dans l'État de Lou pour se mettre à l'abri de dangers dont on ne connaît pas bien la nature, proba-

(1)M. Haug, ouv, cit,, p. 11.

blement parce que leurs ennemis héréditaires étaient en possession du pouvoir. On parle aussi de l'un de ses ancêtres qui vivait au vin" siècle avant notre ère et qui se serait distingué comme auteur d'oeuvres poétiques. Peut-être faut-il se défier quelque peu de la tendance des historiens chinois à rehausser le plus possible la noblesse d'origine de leur sage préféré (1).

Son père Khoung Chou Liang Hi était un officier à la fois militaire et civil qui commandait le district de Tso, dans l'État de Lou. Les historiens chinois disent que c'était un brave militaire que distinguaient sa haute taille, sa vigueur exceptionnelle et son courage. Il avait eu d'un premier mariage neuf filles et d'une concubine un fils impotent, du nom de Meng Pi. Désireux comme tous les Chinois d'avoir un fils qui fût en état de lui rendre les honneurs posthumes, il se remaria à l'âge de soixante-dix ans avec une jeune femme, Cheng Tsé, qui, l'an 551 avant notre ère, lui donna le fils tant désiré.

La légende, bien que relativement sobre à l'égard de Confucius, n'a pas manqué de s'emparer de sa naissance pour l'embellir en lui imprimant un caractère mystérieux, quasi-divin. Sa mère, dit-on, avait vu paraître un Khi-Lin, cet animal fabuleux des légendes chinoises qui ressemble beaucoup à la licorne (2). Le Khi-Lin s'approcha de la jeune femme et laissa tomber de sa bouche une pierre précieuse

(1) On veut même la faire remonter jusqu'aux empereurs Chang et jusqu'au fabuleux Hoang-Ti.

où les mots suivants étaient gravés : « Le fils de Tes- » prit des eaux succédera à la dynastie dégénérée des » Tcheou et dominera sans trône ». On ajoute que, désolée de ne pas encore donner des signes de maternité, elle avait prié Tesprit du mont Ni de mettre un terme à sa stérilité. D'autres disent qu'en suite d'une vision, elle s'était retirée dans une grotte du mont Ni pour y attendre sa délivrance. C'est à Tune et à l'autre tradition que Ton veut rapporter le nom de Kiou, « Monticule », qui fut donné par ses parents à l'enfant nouveau-né. Il se pourrait bien que ce soit au contraire le nom qui a suggéré la tradition.

Le père ne jouit pas longtemps du fils que Gheng Tsé lui avait donné. Il mourut trois ans après sa naissance, les laissant, sa mère et lui, dans un état voisin de la pauvreté.

On sait très peu de choses de son enfance. Il paraît pourtant que, très jeune encore, il manifestait déjà des goûts très ritualisles. Sa distraction favorite était de ranger dans l'ordre exact, prescrit par le rituel, les vases qui servaient à la célébration des sacrifices et d'imiter les génuflexions, prosternements et autres postures, que nous savons si compliquées, du cérémonial chinois. Dès qu'il eut assez d'instruction, il s'attacha à lire assiduement les annales de son pays, attiré surtout par la période la plus ancienne où il étudiait avec délices les belles histoires légendaires des empereurs Yao et Ghoun. Dans ces deux traits on le voit déjà ce qu'il sera toute sa vie, ritualiste prononcé (1), et passionnément amoureux de Tanti-

(1) Comp. Luii-Yu,n, xn, 1.

quité. Sans que nous puissions lui en faire un reproche, car il ne pouvait avoir le sens historique et critique des modernes, il prit pour autant de réalités incontestables tout ce que les documents qu'il lisait lui racontaient du bon ordre, de la prospérité, de la perfection, qui régnaient dans les temps primitifs, il crut à Tâge d'or produit et maintenu par les incomparables vertus des vieux souverains (1), et il en conclut que le bien-être social dépendait uniquement des qualités déployées par les gouvernants. Cette idée, très chinoise il est vrai, acquit dans son esprit la fixité, Tabsolutisme d'un dogme, il ne s'en départit jamais, et toute sa vie fut consacrée à chercher les moyens de faire revenir les jours heureux de Yao et de Ghoun par la réforme personnelle des princes et par l'application des principes qu'il croyait avoir été en vigueur dans cette haute antiquité. Du reste, il était sérieux, studieux, et à quinze ans, dit-il lui-même, « il se sentait disposé à tout «apprendre» (2).

Mais, pour se faire une idée claire de la vie de Confucius et du rôle de réformateur qu'il assuma ou du moins s'efforça de remplir, il faut se rendre compte de la situation de l'empire chinois dans la seconde moitié du vi® siècle avant Jésus-Christ.

Cette situation était fort troublée. La dynastie des Tcheou descendait avec la lenteur, mais aussi avec la continuité ininterrompue des mouvements chinois,

(l)Comp. Lun-Yu, I, VHI, 18-21.

(2) Lun-Yu, II, 4.

la pente qui devait la mener à la ruine totale trois siècles plus tard. Cette race qui avait, par l'énergie et le talent de ses premiers souverains, arraché le sceptre impérial aux Chang devenus indignes de la protection du Ciel; qui avait compté de grands hommes d'état et de hardis guerriers dans les personnes de Vou et de son frère le duc de Tcheou ; qui, après quelques souverains moins éminents, avait encore pu porter à son actif le règne long et prospère de Siouen (827-781), donnait tous les signes de l'afiaiblissement physique et moral. Les devoirs impériaux étaient négligés, les souverains énervés par les plaisirs, gouvernés par des concubines et des compagnons de débauche. Le relâchement progressif de l'autorité impériale encourageait tous les fauteurs de désordre, et les mauvais côtés de l'organisation féodale établie par les premiers Tcheou se révélaient de plus en plus. La Chine de ce temps-là se composait de provinces qui formaient autant d'Etats soumis à la suzeraineté de l'Etat impérial de Tcheou, lequel est aujourd'hui représenté par la province du Honan. Au nord se trouvait le puissant Etat de Tsin (Chang- Si actuel et partie du Chi-Li), au sud l'Etat de Tso qui s'étendait jusqu'au Yang-tse-Kiang ; à l'est, un grand nombre d'Etats plus petits, dont les principaux étaient ceux de Tsi, de Lou, de Houei, de Soung et de Cheng. Enfin à l'ouest du Hoang-Ho se trouvait l'Etat de Tchin, destiné à devenir plus tard le centre de l'autorité. Les Tcheou, devenus maîtres incontestés, avaient réparti ces divers territoires entre les membres de leur famille, leurs partisans et quel-

ques descendants des rois prédécesseurs des Ghang. Ils les leur avaient donnés à titre de fiefs. En cas d'agression de la part d'un Etat contre l'autre, le pouvoir impérial devait intervenir, et les princes vassaux devaient au souverain le tribut et la coopération militaire. Du reste, ils jouissaient d'une grande indépendance à Tintérieur de leurs Etats respectifs et les gouvernaient à leur guise (1). Un pareil système, né sans doute, comme le système semblable qui s'établit chez nous avec le moyen âge, des circonstances et de leurs impérieuses nécessités, ne pouvait procurer à la nation chinoise les bienfaits de la tranquillité que si l'autorité impériale demeurait ferme, énergique et puissante. Du moment qu'elle ne l'était plus, les causes de désordre ne pouvaient manquer de produire leurs effets. Les princes ne se souciaient plus de remplir leurs obligations envers le pouvoir central. Chacun d'eux tranchait du souverain. Ils en venaient à chaque instant aux mains, chacun d'eux ne songeant qu'à s'agrandir aux dépens de ses voisins. Les Etats les plus faibles réclamaient en vain la protection de l'empereur qui ne se souciait pas ou n'avait plus la puissance de la leur accorder. En conséquence de cet état d'hostilités continuelles, la plupart de ces rois turbulents étaient des tyrans qui épuisaient leurs peuples par leurs exactions, qui faisaient peser sur eux un joug despo-

(1) Encore aujourd'hui Tune des causes de faiblesse de rimmense empire provient de ce que les vice-rois peuvent longtemps agir k leur tête contrairement aux ordres et À la politique de la cour de Pékin.

tique et qui gaspillaient en dépenses luxueuses et en luttes stériles les ressources dont TEmpire aurait eu grand besoin pour se défendre efficacement contre les barbares qui Tenvironnaient de tous côtés. Les mœurs publiques et privées souffraient énormément d'un régime qui semblait autoriser du h,aut en bas du corps social la rapine, l'arbitraire et la corruption. L'empereur demeurait pourtant théoriquement le chef et le prolecteur de l'empire ; mais, nous le répétons, les Tcheou n'avaient plus que l'ombre et le décor du pouvoir souverain. C'étaient des empereurs fainéants, à qui Ton adjoignait une sorte de maire du palais, c'est-à-dire un des princes, qui exerçait en leur nom ce qui restait de puissance impériale. On conçoit que, scandalisés d'un tel état de choses, ceux qui, comme Confucius, étaient persuadés que dans l'antiquité tout allait beaucoup mieux, fussent poussés à désirer ardemment que gouvernants et gouvernés revinssent aux maximes qui avaient dû prévaloir sous les anciens empereurs et dont l'abandon avait amené d'aussi tristes résultats.

Revenons maintenant au sage de Lou.

A dix-neuf ans il se maria. Il épousa une jeune fille de l'Etat de Soung. Est-ce sa faute ? Ou celle de sa compagne? Ou faut-il penser que les sages ne sont pas nécessairement des époux modèles? Toujours est-il que sa vie conjugale fut de brève durée et peu heureuse. Bien que sa femme lui eut donné un fils et probablement une ou deux filles, il la répudia ou du moins vécut séparé d'elle (1). Il était déjà en pos-

(1) Je connais trop mal les habitudes et le genre d'esprit des femmes

session d'une certaine réputation ; car, à la nouvelle de la naissance de son fils, le prince de Lou, qui Testimait beaucoup, lui lit cadeau d'une couple de carpes. Ce dont le bon Confucius fut si heureux qu'il voulut donner à son fils le nom de Li, c'est-à-dire « carpe ». Ce fils, Khoung-Li, qui précéda son père dans la tombe, ne paraît pas avoir été un personnage distingué; d'ailleurs il ne semble pas non plus que la tendresse paternelle ait été Tune des vertus-maîtresses de Tillustre sage (1). Heureusement pour lui, son fils, avant de mourir, lui avait donné un petitnis, Khoung Ki, lequel par la suite fut un de ses plus fervents disciples et continuateurs.

chinoises pour conclure de ce qui selon toute vraisemblance aurait eu lieu chez nous k ce qui a pu troubler le ménage de Confucius. Mais il est certain que la plupart de nos Européennes eussent été exaspérées par les goûts et les manies d'un homme aussi ponctuel, aussi préoccupé des plus petits détails d'intérieur et, pour employer le mot courant, aussi » tatillon » que Confucius.

(1) Voici, par exemple, un trait qui en dit long sur les rapports du fils avec le père. Un des disciples avait observé que le maître s'entretenait quelquefois à part avec son fils. « Avez-vous reçu de votre » pare des leçons autres que ce que nous avons tous entendu ? » demanda-t-il un jour h Khoung-Li. — Non, repondit celui-ci, il » était seul un jour que je traversais à pas rapides la cour inférieure, j» Il me dit : Avez vous lu les Odes (le Chi-King) ? — Pas encore, lui » répondis-je. — Si vous n'apprenez pas les Odes, vous n*étes pas » comme il faut être pour que l'on converse avec vous. Un autre » jour, au même lieu et de la même manière, il me dit : Avez-vous » lu les Règles de convenance (Li-Ki)? Sur ma réponse : Pas encore, » il reprit : Si vous n'apprenez pas les Règles de convenance, votre » caractère ne saurait être consolidé. — Là-dessus le disciple enthou- » siaste s'écria : Je demandais une chose, et j'en ai appris trois. » J'ai étudié les Odes, j'ai étudié les Règles de convenance, et j'ai » appris que Thomme supérieur garde une réserve profonde envers » son fils. » (Lun-Yu H, XVI, 13.)

Dans cette première période de sa vie et pour parer aux besoins de sa famille, Confucius avait accepté le poste assez humble de gardien des magasins de blé ; Tannée d'après, il fut promu à celui de surveillant des terres de TEtat, consistant surtout en pâturages. Mais bientôt il se démit de sa charge. Elle ne répondait ni à ses goûts ni à ses ambitions. Tout en remplissant exactement les devoirs qu'elle lui imposait, il se sentait dominé parle besoin de méditer sur les questions morales, historiques, sociales, et il aimait à enseigner. Bientôt tout son temps se trouva pris par l'instruction d'un nombre déjeunes disciples qui, sur sa renommée précoce de savoir et de sagesse, lui formèrent en peu de temps un auditoire intelligent et dévoué. Beaucoup d'entre eux appartenaient aux premières familles du pays, et Confucius possédait l'art de se faire aimer de ses élèves. Il n'accueillait pas indistinctement tous ceux qui se présentaient, a Je n'ouvre pas la vérité», disait-il, «à » celui qui n'est pas avide d'acquérir la connaissance, » et je n'accorde pa$ mon aide à celui qui n'est pas » désireux d'expliquer les choses lui-môme. Quand » j'ai présenté un côté d'un sujet et que l'auditeur est » incapable d'en déduire les trois autres, je ne répète » pas la leçon» (1).

Cette espèce de sélection faisait qu'on tenait à grand honneur de faire partie de la jeune école. Confucius vivait des honoraires que lui servaient ses disciples, mais il ne repoussait pas ceux qu'il voyait avides de

(1) Lun-Yu I, VII, 8.

s'instruire et qui ne pouvaienl lui offrir qu'« un morceau de viande séchée », ce qui représentait proverbialement la plus minime des contributions (1). Du reste, le dernier des reproches qu'on puisse faire à sa mémoire est celui d'avoir été cupide. Il se montra toujours d'un parfait désintéressement en matière d'argent. Une autre ambition que celle de faire fortune le dominait. Déjà il avait conçu le grand projet, qui devait absorber sa vie. Il voulait opérer la réforme sociale et morale de Tempire chinois.

Il était, disons-nous, arrivé à cette conviction que tous les maux de la situation, Taffaiblissement de l'autorité impériale, les entreprises séditieuses, les rivalités, souvent môme les guerres mutuelles des princes féodaux, l'impuissance ou l'oubli des lois, le brigandage sévissant de plus en plus, les violences, les pillages, les exactions de tout genre, tenaient à ce que les gouvernants et les gouvernés s'étaient écartés, mais surtout les gouvernants, des principes qui lui semblaient avoir régné sans partage sous les premiers empereurs. La faute était imputable avant tout aux princes et aux empereurs des temps plus récents. Car il était en même temps absolument pénétré de Tidée chinoise que la prospérité du peuple, sa moralité, son bien-être et même les bonnes récoltes, les saisons régulières, le beau temps et la pluie dépendent en tout premier lieu des vertus personnelles et des bons exemples des souverains. Gonfucius n'eût absolument rien compris à la maxime

(1) Lun-Yu I, vu, 7.

souvent répétée chez nous qu'un peuple n'a jamais que le gouvernement qu'il mérite. Il eût sans la moindre hésitation renversé la proposition pour l'assimiler à sa pensée (1).

Donc, restaurer dans le gouvernement les anciens principes, leur rendre l'autorité et le pouvoir de fait qu'ils auraient toujours dû conserver, tel élait le but essentiel qu'il rêvait d'atteindre. Pour y parvenir, il avait conçu un plan qui, s'il dénote beaucoup d'illusions et de confiance en soi-même, ne manque pas de hardiesse et qui fait honneur à son humanité. Il aurait eu horreur de faire appel à l'insurrection pour renverser les pouvoirs existants et les remplacer par d'autres plus fldèles aux vrais principes de gouvernement. Il nourrissait des sentiments sincères de loyauté pour cette maison de Tcheou dont le Ciel jadis avait si visiblement patronné les débuts; il entendait rester aussi le sujet loyal de son prince de Lou. Alors il s'était dit que s'il parvenait à créer, ne fût-ce que sur un point du territoire, un foyer de réformes politiques et sociales, à faire revivre le gouvernement sage et vertueux de la Chine primitive dans un seul État, même dans un simple district, les résultats magnifiques, le splendide rayonnement de cette restauration dessilleraient les yeux de tous, et que, par la simple force de l'attraction du bien, par la seule puissance de la vérité sociale démontrée par l'expérience, les États voisins^ bientôt la Chine entière et môme les barbares du

(1) Comp. Lun-Yu, II, XII, 19, 22; XIII, 1, 2, 6, etc.

dehors ne tarderaient pas à se ranger pacifiquement et librement sous un régime aussi parfait, par conséquent sous la direction de ceux qui l'auraient constitué (1). Il avait, comme nous le verrons, la foi ordinaire de ses compatriotes dans la bonté native de rhomme qui n'est mauvais que par accident, faute de lumières et de bonnes lois, et qui ne résiste pas à l'enseignement et à l'exemple du bien.

Restait donc à déterminer la voie à suivre pour organiser ce foyer local dont les rayons illumineraient le monde. Il n'y avait, lui parut-il, qu'un moyen, et ce moyen se confondait avec le désir ardent qui sourdait en lui d'être personnellement l'exécuteur de ce grand dessein, c'était qu'il réussît à devenir lui-même le conseiller intime, toujours écouté, d'un prince de bonne volonté qui consentirait à se régler toujours d'après ses avis, — ou bien qu'il fût investi par ce prince du pouvoir suprême sur un district, une ville, un territoire de quelque importance, alln que l'expérience confirmât sa théorie. De la ville la réforme s'étendrait spontanément à l'État, de l'État à l'empire, de l'empire au monde entier.

En attendant, il continuait à s'instruire et à instruire les autres. A vingt-huit ans il apprenait à tirer de l'arc, matière de rituel dans l'ancienne Chine (2), et il se mit à cultiver l'art musical avec une véritable passion. Jusqu'à la fin de ses jours il en resta grand

(1) Lun-Yu n, XIII, 4, 16.

(2) V. Le Li-Ki, liv. XLUI.

amateur. Son enseignement roulait sur l'ancienne histoire du pays, sur les questions morales, sur les solutions à préférer dans les cas difficiles, sur les règles d'un bon gouvernement, les vertus d*un bon souverain, celles d'un bon minisire, sur la signification et Timportance des rites sociaux, religieux, politiques. Sur ces derniers points il était intarissable. Ses leçons étaient de plus en plus goûtées, sa réputation grandissait. 11 ressentait le vif désir de visiter la capitale impériale, la ville de Lo (province actuelle du Honan) . Il pensait que là seulement il pourrait se renseigner pertinemment sur les anciennes cérémonies, telles qu'elles se célébraient depuis l'origine à la cour des Tcheou. L'empereur, en eiTet, bien que dépouillé de presque tout son pouvoir politique, n'en continuait pas moins d'exercer cette espèce de pontificat qui faisait partie de ses fonctions souveraines. Le culte du Ciel et de la Terre, des ancêtres impériaux, des esprits, des astres, du sol, de l'atmosphère et des montagnes constituait toujours le culte impérial par excellence. On comprend l'envie violente qu'éprouvait Confucius d'aller voir de ses propres yeux tout ce cérémonial en action. Mais le voyage était long et coûteux. On en parla au prince de Lou qui avait déjà voulu du bien à Confucius et qui était fier de l'éclat projeté sur son État par la renommée du jeune maître. Le prince-duc de Lou mit gracieusement une voiture et des chevaux à sa disposition.

Confucius fut enchanté de tout ce qu'il vit à Lo en fait de temples (1), de palais, de salles où se trou-

(1) Lun-Yu, I. ni, 15.

vaient des portraits de Yao et de Choun, de vases servant aux cérémonies, aux sacrifices, aux relations de société, etc. « Je comprends maintenant », dit-il à des disciples qui l'avaient suivi, <r pourquoi la maison » de Tcheou est parvenue à Tempire. » Toutefois on ne voit pas qu'il ait cherché les occasions de nouer des relations avec des personnages de la cour. Il est probable qu'il ne trouvait favorables ni les gens ni Tesprit qui régnait dans ce monde ne vivant plus que du prestige du passé. En revanche, il tint fort à visiter le célèbre penseur Lao-Tseu, son aîné, dont la réputation de sagesse était grande. C'est ce Lao-Tseu qui est devenu par un singulier tour des choses le fondateur du taoisme. Il se distinguait de Gonfucius en ce que, sensible comme lui aux maux de la situation, il ne se souciait pas de travailler directement à la réforme. C'était un contemplateur, un solitaire, un des rares esprits spéculatifs que la Chine ait connus, un mystique très peu ritualisie et un homme très bourru. Jamais atomes moins crochus ne furent mis en contact par le mouvement éternel qui les précipite les uns contre les autres que le jour où se rencontrèrent les deux sages chinois. Nous reviendrons sur Tentretien ou plutôt sur le monologue hautain qu'adressa Lao-Tseu à Khoung-Kiou. Il le reçut avec rudesse et même, d'après la tradition taoïste, il le réduisit au silence en lui montrant ce qu'il y avait de chimérique dans ses espérances et en lui reprochant de cacher beaucoup de vanité sous son humilité affectée. Naturellement les confucéens n'acceptent pas celte version. Ils expliquent le silence de Con-

fucius en disant qu'il avait horreur des disputes et qu'il se taisait régulièrement quand il se voyait en face d'un adversaire de parti-pris (1).

A part ce désagrément, il revint à Lou très édifié do tout ce -qu'il avait vu et avec un nouveau bagage de connaissances, à ses yeux très précieuses, dont il fit profiter ses nombreux disciples. Leur chiffre s'élevait, dit-on, à trois mille. Mais une guerre civile éclata dans TÉtat de Lou. Le prince, ayant le dessous, dut se réfugier dans l'État voisin de Thsi, où Gonfucius le suivit. Une petite anecdote spéciale à ce voyage nous montrera la haute idée que Gonfucius se faisait d'un bon gouvernement. Gomme il suivait la route menant à la résidence du prince de Thsi, il aperçut une femme qui pleurait sur une tombe, et il envoya son disciple Tseu-Lou lui demander la cause de son chagrin. « Mon beau-père », dit la femme, « a été tué ici par un tigre ; mon mari » aussi, et maintenant mon fils asubi le même sort ». — a Pourquoi donc, » dit Gonfucius qui s'était approché, « ne quittez-vous pas ce pays ?» — Parce » qu'ici nous n'avons pas de gouvernement oppres- » seur. » A cette réponse, Gonfucius se tourna vers ses disciples et leur dit : « Mes enfants, rappelez- » vous ceci, un gouvernement oppresseur est pire » qu'un tigre (2). »

King, le prince de Thsi, était charmé de posséder à sa cour le célèbre professeur. Il le faisait discourir,

(1) Comp. Lun-Yu, H, XIV, 7,

(2) D'après Douglas, liv, cit., p. 30.

l'écoutait volontiers, mais plutôt en amateur qu'en homme disposé à suivre ses conseils. Ce dilettantisme ne pouvait plaire au réformateur. Pourtant le prince King voulut lui assigner les revenus de la ville de Leu-Kiou. Confucius refusa en disant à ses disciples : « L'homme supérieur ne reçoit pas de ré- » compense avant d'avoir rendu des services (1). » Il demeura donc dans la capitale de Thsi, très occupé d'en étudier et d'en admirer la musique et les chants qui remontaient, disait-on, jusqu'au pieux empereur Ghoun (2). D'ailleurs il n'avait pas renoncé à l'espoir de convertir à ses vues le prince King qui, s'ily était parvenu, lui aurait conflé les rênes de son gouvernement, de sorte qu'il aurait pu tout de suite réaliser sa réforme dans une principauté tout entière. Un jour que le prince lui demandait ce qui faisait un bon gouvernement, Confucius lui répondit sentencieusement ; « C'est quand le prince est prince et que » le ministre est ministre; c'est quand le père est » père et que le fils est fils». Sans doute Confucius entendait par là que le pays est bien gouverné lorsque le prince et ses ministres s'acquittent comme il faut de leurs devoirs spéciaux et lorsque Ton maintient dans les familles l'observation des devoirs

(1) C^est une question de saToir si Confucius s'adjugeait de luimême le titre d'homme supérieur ou s'il ne désignait pas ainsi Fidéal de Thomme pratique, tel qu'il le concevait, en s'efforçant de le réaliser de son mieux. Je penche pour cette seconde opinion, sans méconnaître que, dans plus d*un passage où Confucius parle de luimême et de « rhomme supérieur », il s'exprime de manière à laisser entendre qu'il se considérait comme digne de ce surnom.

(2) Lun-Yu, I, VII, 13.

que supposent les relations paternelles et filiales. Mais on conviendra que le prince de Thsi n'était pas beaucoup plus avancé après qu'avant cette réponse, et il y a, ce me semble, quelque ironie dans sa réplique : « En effet, si le prince n'est pas prince, si le » ministre n'est pas ministre, si le fils n'est pas fils, » lors même que je toucherais mes revenus, pour- » rais-je en jouir? (1). » Cependant le prince insistait toujours auprès de Gonfucius pour que celui-ci acceptât une pension et se fixât ainsi définitivement à sa cour. Mais Gonfucius avait un adversaire dans la personne du premier ministre de Thsi, Hien Ying, qui flairait un remplaçant possible dans le réfugié de Lou et qui tint à son maître le discours suivant (2) : « Ces lettrés ne sont pas gens pratiques et » il ne faut pas les imiter. Ils sont hautains, entichés » de leurs propres vues, et ne se résignent pas à » rester dans des conditions inférieures. Ils attachent » une valeur immense à toutes les cérémonies des » funérailles, exagèrent leur douleur et gaspilleront » tout leur avoir pour faire de superbes enterre- » ments, ce qui ne pourrait que nuire aux mœurs du » pays. Ce Khoung-Kiou est farci de minuties bi- » zarres. Il faudrait plusieurs vies pour épuiser tout i> ce qu'il sait en fait de cérémonies pour se lever et » pour se coucher. Nous n'avons pas le temps d'étu- » dier ses règles de convenance. Si vous voulez » remployer à changer les coutumes de Thsi, vous

(1) Lun-Yu» II, XII, 11.

(2) Douglas, ouv. cit,, p. 31.

» perdrez la considération dont vous jouissez auprès » du peuple. » Le prince approuva ce raisonnement, et la première fois qu'on lui demanda de suivre les îivis de Gonfacius, il répondit simplement : « Je suis » trop vieux (1) ».

Gonfucius retourna donc à Lou sans avoir rien obtenu. Le désordre y régnait toujours. Les partis en lutte tâchèrent l'un après l'autre de s'assurer la coopération du réformateur. Il repoussa toutes leurs avances et se renferma dans une studieuse retraite. On assigne à cette période de sa vie le travail de collation et de rédaction qu'il consacra aux documents réunis sous le nom de Ghi-King, le livre de poésie, et de Ghou-King, le livre de l'histoire.

Après une quinzaine d'années Tordre reprit enfin le dessus. La dynastie princière fut restaurée, et le prince Ting, qui se demandait si les vues réformatrices de Khoung Kioune contenaient pas une grande part de vérité, lui offrit le poste de premier magistrat dans la ville de.Choung-Tou.

Gonfucius avait donc enfin l'occasion qu il avait tant désirée d'appliquer ses principes de réforme à une ville et à son territoire. Il ne la laissa pas échapper. Il édicta des règlements pour l'assistance des pauvres, pour la stricte observation des rites funèbres, pour l'emmagasinement des vivres, pour la séparation des deux sexes. Et les historiens chinois affirment que les résultats de cette réforme méthodique furent aussi prompts que merveilleux. Il n'y avait

(l)Lun-Yu,n,XVm,3.

plus ni vols, ni fraudes, ni violences. Tout le monde était enchanté, le prince était comme tout le monde. Dans sa satisfaction il nomma Confucius assistantsurintendant des travaux publics et bientôt après ministre du Grime — c'est-à-dire, dans notre langue, de la Justice. Cette fois encore, toujours selon les historiens chinois, le succès fut complet. C'est au point, disent-ils, que le crime disparut de l'Etat et qu'il fut inutile d'appliquer les lois pénales. Nous allons voir qu'il y a quelque exagération dans cette peinture trop louangeuse. Mais on peut facilement admettre que l'administration de la justice confiée à des mains probes et sûres comme les siennes eut pour résultat une grande amélioration des mœurs publiques. Ajoutons que, par sa prudence et sa présence d'esprit, Confucius sauva son prince du piège que lui avait tendu le duc de Thsi. Celui-ci l'avait invité à conférer avec lui pour jeter les bases d'un traité d'alliance, mais il avait caché près du lieu de l'entrevue une bande soudoyée pour l'enlever •traîtreusement. Confucius, en présence du péril qu'il avait soupçonné, enleva lui-même son prince et le mit en sûreté. Il réussit même à faire aboutir les négociations d'une manière fort avantageuse pour TEtat de Lou.

Voici un trait de sa judicature qui le peint tout entier avec sa droiture un peu subtile, son désir de justice et sa confiance presque enfantine dans le pouvoir de l'enseignement.

Un père vint un jour accuser son fils devant lui, espérant probablement qu'il gagnerait aisément sa

cause devant le grand prédicateur de la piété filiale. Mais, à la surprise de tous, Confucius fit mettre en prison à la fois le père et le fils, et comme on lui demandait des explications : « Dois-je», dit-il, « punir » pour violation du devoir filial un fils à qui on ne » Ta jamais enseigné? Celui qui néglige d'instruire » son fils de son devoir n'est-il pas aussi coupable » que le fils qui y manque? Le crime n'est pas inhé- » rent à la nature humaine, et par conséquent le » père dans la famille, le souverain dans l'Etat sont r> responsables, le premier des crimes commis contre » la piété filiale, le second des crimes contre les lois. » Si un roi. néglige de publier ses ordonnances et » punit ensuite conformément à leur teneur ceux qui » y contreviennent, il joue le rôle d'un escroc ; s'il » lève des taxes arbitrairement, sans avertissement ,» préalable, il est coupable d'oppression ; et s'il envoie » les gens à la mort sans avoir instruit leur affaire, » il commet une cruauté » (1).

A part la redondance de l'explication et ce qu'il y y a pour nous d'étrange dans celte logique pour ainsi dire claudicante, coutumière chez les sages chinois, on trouve dans cet énoncé des idées qui font certainement honneur à l'équité comme à la pénétration de Confucius. Mais ce qui est caractéristique de l'homme et de sa doctrine, c'est que rien dans Thistoriette ne nous éclaire sur la question de savoir si en effet le père avait négligé d'instruire son fils des devoirs qu'il devait remplir vis-à-vis de lui. L'esprit

(1) Comp. Douglas, ouv. cit.^ p. 34.

du morceau, c'est que si le fils a manqué à ses devoirs, cela prouve qu'on ne les lui a pas enseignés. C'est d'ailleurs ce que suppose la réflexion de Confucius que le crime n'est pas inhérent à la nature humaine. Tout le mérite et toute la faiblesse du confucéisme proviennent de cette première notion.

C'est probablement ce qui nous explique, à côté de son goût prononcé et en quelque sorte congénital pour les formes cérémonielles, l'étonnante importance qu'il leur attribuait en toute circonstance. Par exemple, en présence du prince — de ce prince qu'il entendait gouverner— il affectait une attitude embarrassée, il pliait sur les genoux, et il parlait si bas qu'il avait l'air de n'avoir plus que le souffle. Quand son tour arrivait de porter le sceptre ducal, il se courbait comme accablé sous le poids. S'il était malade et que le prince lui fît l'honneur d'une visite, il ne le rece- . vait qu'après avoir passé son habit de cérémonie (1). Il était avec tout le monde d'une politesse plus que raffinée. Etait-il chargé de recevoir un visiteur étranger, il se dissimulait derrière les officiers qui lui servaient d'escorte, et quand il voyait le visiteur franchir le seuil de la porte, il s'élançait à sa rencontre les bras étendus, les agitant comme des ailes, comme pour lui montrer qu'il «volait» au-devant de lui (2). Tout ce formalisme était voulu, réfléchi. Confucius était persuadé que la minutieuse observation des rites était indissolublement liée à la mora-

(1) Lun-Yu I, X, 13.

{2) Comp. Lnn-Yu I, X, 2-5.

lité, que Tune ne pouvait se passer de Tautre, et qu'il lui appartenait de donner l'exemple en cela comme en tout. Cela rentrait dans sa conviction de la toutepuissance de l'exemple, et, à table comme au lit, au travail comme pendant ses récréations, son objet avoué était d'être vu pour être imité (1).

Il faut d'ailleurs reconnaître qu'il ne se borna pas dans le cours de son ministère à ces démonstrations puériles. Il donna l'excellent exemple de ne prononcer des arrêts qu'après avoir pris l'avis de plusieurs assistants. Il maintint énergiquement la tranquillité publique. Il démantela quelques villes fortifiées qui servaient toujours de forteresses aux rebelles. Il rendit des ordonnances pour enjoindre aux femmes la chasteté et la docilité (on ne nous dit pas les mesures qu'il prit pour se faire obéir). Bien qu'il n'aimât pas la peine de mort, il livra au bourreau un certain Chao qui organisait dans sa demeure le brigandage et la sédition. Le renom de bon ordre et de prospérité que cette fermeté, jointe à beaucoup de douceur et d'humanité, valut à l'État de Lou fît que beaucoup de Chinois des autres États s'y transportèrent pour y vivre et travailler en paix. La puissance du prince de Lou en fut accrue, et Confucius était ravi de voir se confirmer un des points qui lui étaient le plus chers de sa théorie politique, savoir qu'un bon gouvernement, par sa vertu rayonnante, fait pacifiquement des conquêtes illimitées et finirait même par s'étendre au monde entier.

(1) Douglas, liv, ciUy 35.

Il complailsans lespassions, sans les jalousies et les rivalités, qui devaient infliger un triste démenti à son naïf espoir.

Les historiens chinois nous apprennent que le prince de Thsi s'effraya de la puissance grandissante de l'État de Lou, qu'il attribua ces progrès à Gonfucius et que, sur le conseil d'un ministre très habile, il entreprit de faire tomber en disgrâce le sage de Lou. C'est vraiment une histoire d'extrême orient.

Il fit recruter cent vingt chevaux superbes et quatre-vingts jeunes filles d'une grande beauté, bonnes musiciennes, fortes chanteuses, et il envoya le tout à son ami le prince de Lou. Celui-ci ravi s'empressa d'ouvrir ses écuries aux cent vingt chevaux et son harem aux quatre-vingts jeunes beautés, et ce que le prince de Thsi avait prémédité, en lui faisant ce cadeau perfide, se réalisa de point en point. La sagesse de Yao et la prudence de Choun pâlirent surtout devant les attraits des nouvelles venues, et le prince de Lou envoya promener tous ceux qui venaient lui parler des affaires d'État. Pendant des jours entiers il refusa de donner audience à ses ministres.

a Maître, » dit alors à Confucius son fidèle Tseu- Lou, a il est temps que vous vous retiriez. » Confucius ne s'en souciait guère. Il lui était pénible d'abandonner son œuvre à peine ébauchée. Bientôt allait revenir le jour du grand sacrifice au Ciel. Ce jour-là il avait régulièrement des entretiens fort sérieux avec le prince, et il espérait que de respectueuses remontrances rappelleraient le souverain à ses

devoirs. Vaîne espérance! Le prince préféra les chants et les danses de ses aimées aux prêches de son moraliste, Confucius s'avoua vaincu et donna sa démission. Il avait près de cinquante-sept ans.

« Si un prince voulait m'employer, » disait-il en soupirant, « je ferais quelque chose de considérable » en douze mois; en trois ans le gouvernement serait » parfait (1). » Il pensait donc à se transporter dans un autre État pour y reprendre à nouveau l'œuvre interrompue de Lou. LMnstant n'était pas favorable. Aucun des princes feudataires, qui cherchaient k restreindre toujours plus l'autorité impériale, n'était disposé à adopter la politique de Confucius qui tendait à rétablir l'ancien état de choses où l'empereur était vraiment le maître (2). Ses disciples le sentaient bien et, dans leur désir de voir leur sage revêtu d'un nouvel emploi, ils lui demandèrent s'il ne pourrrait pas mitiger un peu la rigueur de ses principes. Confucius leur répondit à sa manière toujours sentencieuse et indirecte : « Un bon cultivateur sème, mais » il ne peut garantir la moisson ; un artisan peut être » fort habile, mais il ne peut organiser un marché » pour vendre ses marchandises. De môme, l'homme » supérieur peut cultiver les principes, mais il ne peut » pas les faire accepter de ceux qui les repoussent (3). »

La réponse est fière, mais la suite prouva que le semeur ne renonçait pas encore à l'espoir de préparer la récolte et de la diriger. Il y avait, il y eut

(1) Lun-Yu, II, xni, 10.

(2) Lun-Yu, n, XVI, 2.

(3) Douglas, p. 40,

depuis lors dans Tâme du sage une certaine nostalgie du pouvoir perdu. Le fait est qu'il le chercha de nouveau avec une constance qui ne fut pas toujours sans jeter quelques ombres sur son caractère. Il quitta rÊtat de Lou pour se rendre dans celui de Houei. Il y fut reçu avec distinction, et même le prince régnant lui assigna une pension considérable. Confucius l'accepta, contrairement au principe qu'il avait opposé jadis aux offres analogues du prince de Thsi. Il espérait amener à ses vues celui qui lui témoignait d'emblée tant de bon vouloir. Au bout de dix mois il s'aperçut qu'il ne faisait aucun progrès. Des jalousies et des intrigues de courtisans lui barrèrent le chemin, et il laissa la capitale de Houei pour se rendre dans l'État de Tchin.

C'est en route pour s'y rendre qu'il traversa la ville de Kouang où il faillit être victime de sa ressemblance avec un chef de pillards dont le peuple de cette ville avait beaucoup à se plaindre. La foule entoura la maison où il était descendu et manifesta les sentiments les plus hostiles. Ses disciples — il y en avait toujours un certain nombre qui le suivaient partout — étaient fort alarmés. Confucius les rassura en affirmant que le Ciel, dont il avait reçu mission, ne voulait pas qu'il pérît. C'est une des circonstances où il s'attribua le plus clairement un mandat divin (1). Là-dessus il accorda sa lyre et se mit à chanter quelques hymnes du vieux temps.

La foule ameutée reconnut son erreur et le laissa

(1) Tel doit être le -sens du passage du Lun-Yu,!, IX, 5.

libre. Des raisons que nous ignorons, peut-être le regret de n'avoir pas déployé dans l*État et auprès du prince de Houei assez de persévérance, peut-être les nouvelles qui lui parvinrent des regrets quele prince avait manifestés après son départ, le déterminèrent à retourner à Houei. De nouveau, Taccueil que lui fit le prince fut des plus encourageants, et même il se trouva que la belle et célèbre Nan-Tsé, sa favorite, se prit d'un goût inattendu pour le savant maître Khoung. Elle voulut absolument le voir et s'entretenir avec lui. Cela n'était pas du tout conforme aux « Règles de convenance», et Gonfucius d'abord refusa. Mais elle revint à la charge avec insistance, Tempire qu'elle exerçait sur le prince était très grand, il eût été impolitique de l'irriter ; Gonfucius se rendit. Il ne conversa toutefois avec elle que de l'autre côté d'un rideau qui la cachait à ses yeux. Cette précaution n'empêcha pas ses disciples de blâmer cette conférence avec une femme de réputation décriée, impopulaire, qu'on accusait d'intrigues et de dissolutions scandaleuses. Gonfucius lui-même éprouvait quelque embarras en pensant à cette démarche compromettante (i). Ce fut bien pis quand il put se convaincre que l'astucieuse favorite n'avait cherché, en le flattant et en feignant de goûter ses théories, qu'à s'amuser et qu'à l'atteler aussi, lui le sage austère et circonspect, au char de ses triomphes. Quelques jours après, le prince voulut traverser les rues de sa capitale sur un char, ayant à'

(l)Lun-Yu,I.VI,26.

ses côtés la belle Nan-Tsé. Celle-ci profila de l'occasion pour suggérer à son prince l'idée qu'il serait charmant de se faire suivre de Confucius, caprice de jolie femme qui voulait montrer qu'elle se faisait suivre de tous, même de la sagesse incarnée ! Et Confucius reçut du prince Tordre de les suivre sur un autre char. Il dut se résigner. Sur le marché de la ville qu'ils traversèrent, le peuple rit beaucoup et poussa même des huées. « Voyez la vertu qui court » sur les traces de la volupté ! » s'écriaient de mauvais plaisants. Confucius se sentit couvert de honte, et il prit la résolution de se retirer définitivement d'une cour où sa dignité avait reçu un pareil affront. 0 Je n'îii encore vu personne, » disait-il le cœur navré, « qui aime la vertu autant que la beauté (1). » Il reprit donc le chemin de l'État de Tchin. Il y rencontra des adversaires d'un autre genre. Il semble même que sa vie fut menacée par un fonctionnaire qui ne pouvait le souffrir. Encore à cette occasion il chassa le peu de souci que lui causait cette malveillance en se mettant sous la protection du Ciel qui avait fait de lui son mandataire. Mais au bout d'un an ou deux il dut s'avouer que le terrain lui était encore moins favorable qu'à Houei. Une attraction singulière le ramenait toujours de ce côté, et c'est dans le cours du voyage qu'il dut faire pour y retourner qu'il survint un incident qui déconcerta jusqu'à un certain point ses plus fer^'ents admirateurs. Il tomba entre les mains d'un fonctionnaire rebelle, Hoan

(1) Lun-Yu. I, IX, 17.

Toui, qui voulut d'abord le faire mourir et qui ne lui laissa la vie sauve qu'après avoir obtenu de lui, sous la foi du serment, la promesse qu'il n'irait pas à Houei. Malgré ce serment, Confuciusnefut pas plutôt rendu à la liberté qu'il reprit le chemin de Houei. Ses disciples en furent plus que surpris et lui demandèrent des explications. Gonfucius se borna à leur répondre : «Mon serment a été extorqué par la force, » les esprits n'entendent pas de pareils serments (1).» Il est difficile de disculper entièrement maître Khoung d'avoir en cette occasion trahi ses propres enseignements sur le devoir absolu de la sincérité. Cette fois encore, le prince Ling le reçut avec distinction, mais de nouveau les efforts de Gonfucius pour le convertir à ses idées furent dépensés en pure perle. 11 conçut le projet de se rendre dans l'État de Soung, mais la route était barrée par ce chef rebelle dont il avait trompé la confiance. Il se rejeta sur l'État de Tching, mais on lui fit de ce côté assez froide mine. Il revint dans celui de Tchin, même échec. Décidément c'était encore à Houei qu'il trouvait les esprits les moins revèchesà ses enseignements et il y reparut pour la troisième fois, toujours accueilli poliment par le prince, toujours écouté, jamais suivi. A la fin l'impatience le saisit, et il fut sur le point d'accepter les offres que lui faisait un certain Pé-Hé, fonctionnaire rebelle de l'État de Tsin qui s'était rendu maître de la ville de Ghoung Mao et qui eût été sans doute bien aise d'abriter son usurpation

(1) Douglas, p> 44.

sous l'aiitorilé déjà reconnue du sage de Lou. Il se peut aussi que la situation toujours plus troublée de l'empire lui parût désespérée et qu'il ne vît plus d'autre remède qu'une révolution générale. C'eût été, comme il le dit quelque part, recommencer l'œuvre première des Tcheou. Ses disciples lui firent des remontrances en lui rappelant avec quelle sévérité il avait auparavant condamné les rébellions.— « Il est vrai », répondit Confucius, o que je les ai » condamnées. Mais n'est-il pas vrai aussi que si » une chose est réellement dure, on peut la battre » sans qu'elle devienne mince; et que si elle est » réellement blanche, on peut la plonger dans un » liquide noir sans qu'elle devienne noire (1)? Suis-je x> un melon amer que l'on pend et que l'on ne mange » pas ? » II voulait probablement dire par là que son' caractère et ses convictions resteraient inébranlables dans quelque situation qu'il pût être. Cependant on ne peut s'empêcher de supposer que la fascination du pouvoir troublait momentanément l'intégrité de Confucius. Lui-même comprit sans doute la contradiction inextricable dans laquelle il allait s'embarrasser, et il ne donna pas suite à ce malencontreux dessein.

Cela n'avançait pas ses affaires à Houei même. Mais son inaction forcée avait cela de bon qu'elle le ramenait à son véritable rôle, à celui qu'il aurait dû cultiver exclusivement, au rôle de maître enseignant. A cet égard sa renommée avait encore grandi.

(1) Lun-Yu n, XVII, 7.

L'aflEluence de ses auditeurs était redevenue énorme. Chacune de ses paroles était recueillie comme un trésor. Ses actes les plus simples, sa manière de se vêtir, de manger, de se coucher, de marcher, tout était observé, noté, commenté à tilre de modèle à suivre. Nous apprenons, par exemple, qu'il avait grand soin de ne choisir pour ses vêtements que des couleurs « correctes », Tazur, le jaune, la couleur chair, le blanc et le noir. Il ne pouvait souffrir le rouge. Cette couleur ne lui semblait convenable qu'aux femmes et aux petites filles (i). À table, il était très sobre, mais difficile sur le choix- des mets et la manière de les préparer. Il fallait que tous fussent assaisonnés « correctement » (2). Quand il sortait, il ne tournait jamais complètement la tête et, trait tout à fait chinois, il évitait toute apparence de précipitation. La musique et le chant avaient pour lui un charme suprême, et son esprit subtil trouvait d'innombrables raisons pour leur attribuer le pouvoir le plus efficace sur la conduite, le caractère et la moralité. «C'est par les odes que Tesprit s'élève», disait-il, « c'est par les règles de convenance que le » caractère s'établit, c'est la musique qui achève » l'édifice » (3).

Il revint encore une fois à l'idée de tenter la fortune politique dans l'état de Tsin. Mais en chemin il apprit que de graves désordres avaient éclaté dans cet état, et il renonça à son projet. « Un homme

(1) Comp. Lun-Yu I, X, 6-7.

(2) Ibid, 8.

(3) Lun-Yu I, Vni^ 8.

supérieur », dit-il, « n'entre pas dans un État chancelant » (1). A Houei le prince ne songeait phis qu'à la guerre qu'il allait entreprendre et refusait de parler d'autre chose que de préparatifs militaires (2). Confucius jeta de nouveau ses regards sur Tétai de Tchin, il s'y rendit, y séjourna toute une année et ne fut pas plus heureux. Un autre rebelle en révolte contre le prince de Tsou, le duc Yi, reçut ses avances. Comme celui-ci, charmé de ce ralliement inattendu, demandait au disciple Tseu-Lou comment il pourrait recevoir un tel visiteur, Tseu-Lou, qui avait déjà blâmé le projet de s'allier à l'autre rebelle Pé-Hé, ne lui fit aucune réponse. « Pourquoi », lui dit le maître, « ne » lui avez-vouspasdit : C'est un homme simple, qui, » dans son ardente poursuite du savoir, oublie de » manger ; qui, dans la joie de ses découvertes, ou- » blie ses chagrins; et qui ne s'aperçoit pas que la » vieillesse arrive » (3) ? Confucius malgré tout alla trouver le chef insurgé et eut avec lui un entretien, dont il ne sortit aucun effet.

• On se rebute à suivre toutes ces pérégrinations, toujours inspirées par Tespoir d'arriver à l'exercice du pouvoir politique, toujours aboutissant à la même déception. Trois ans s'écoulèrent encore pendant lesquels les troubles qui agitaient tous les États lui enlevèrent ses dernières chances de réussite. Un prince de Tsou réclama pourtant sa présence. En route pour se rendre près de lui, Confucius fut

(1) Comp. Lun-Yu I, VUI, 13.

(2) Luh-Yu II, XV, 1.

(3) Lun-Yu I, VII, 18.

retenu dans un endroit désert par des gens qui voulaient Tempècher d'avancer, et, pendant toute une semaine, il endura de grandes privations. II se consola en jouant de son luth et en chantant ses airs favoris. Délivré, il rejoignit le prince qui Tavait appelé ; mais ce fut encore la môme histoire, il n'oblint rien de ce qu'il espérait, et il retourna une dernière fois dans l'État de Houei, où régnait le petitlils de son ancien ami le prince Ling. Ce jeune homme paraissait désireux de recevoir les conseils de Confucius, qui eut une dernière lueur d'espoir. Mais il ne tarda pas à s'apercevoir qu'il en était du prince Chou comme du grand-père Ling. Il voulait bien écouter les brillantes dissertations du sage, pourvu qu'elles ne fussent ni trop longues, ni trop fréquentes. Confucius vit clairement qu'il n'avait rien gagné, qu'il ne gagnerait rien, et vécut très retiré pendant quatre à cinq ans.

Il y avait quatorze ans qu'il avait quitté son État natal. Le prince Yei, qui y régnait alors, était entièrement dominé par un de ses grands vassaux, Ki- Keng, et faisait la guerre à l'État de Thsi. Il se trouva qu'un chef militaire, Yen-You, qui avait remporté de grands succès, en fit honneur à l'éducation qu'il avait reçue de Confucius, bien que celui-ci fût demeuré très étranger aux arts de la guerre. Probablement le brillant oillcier entendait par là que les principes de moralité, de justice et de gouvernement qu'il avait puisés près du maître étaient aussi féconds dans leurs applications à la guerre que dans les autres sphères de l'activité humaine. Mais le

prince et son conseiller n'y regardèrent pas de si près, ils en conclurent que les princes de Lou avaient eu bien tort de se priver des services d'un homme aussi utile, et ils lui envoyèrent des messagers pour lui dire qu'on serait heureux de le revoir dans isa patrie. Confucius se rendit à cette invitation, eut des entrevues avec le prince et avec Ki-Keng, leur insinua à tous deux que la première chose à faire était de choisir de bons ministres (1), mais il s'aperçut que le prince était sans volonté, que son ailier ego était d'une cupidité insatiable, et il se retira découragé, ne songeant plus qu'à ses travaux littéraires.

Il avait atteint V&ge de soixante-neuf ans. Il avait vu sa renommée de penseur et de sage aller toujours en grandissant; mais son rêve de pouvoir, ce mirage qui se dérobait toujours quand il croyait le saisir, s'était dissipé en fumée. C'est alors qu'après avoir achevé son édition du Chou-King, il s'attaqua au livre le plus obscur et le plus difficile à commenter de l'antiquité chinoise, le Y-King, ou livre des Changements (2), regrettant de ne pas avoir devant lui cinquante ans de vie (3) pour les consacrer à cette œuvre aussi ennuyeuse que vide et qui, pour un Européen, n'est qu'un centon de pronostics arbi- , traires, vagues, sans aucune valeur. Il composa aussi le Choun-Tsieou, « le Printemps et l'Automne » (4),

(1) Lun-Yu, I, II, 19-20.

(2) V. ce qui en est dit pp. 70 et suiv.

(3) Lun-Yu. I, VII, 16.

annales de son pays natal, le seul ouvrage qu'il ait tiré de son propre fonds et celui par lequel il voulait qu'on le jugeât. Pourtant il vaut beaucoup plus que cet ouvrage, qui est très médiocre. Enr 482 il avait perdu son fils Li (la Carpe). Cette mort l'affligea moins que 'celle d'un de ses plus fidèles disciples, Yan-Youan, qu'il aimait tendrement. « Le ciel me détruit ! » dit-il en gémissant. L'année d'après on lui apprit qu'un animal étrange avait été pris à la chasse. Personne ne savait quel animal c'était. Confucius y alla et reconnut, dit-on, le Khi-lin, l'animal mystérieux qui était apparu à sa mère avant qu'il fût né et qui portait encore à sa corne le morceau de ruban que Cheng-Tsé y avait attaché sur le mont Ni. Cette apparition remplit le cœur du sage des plus sombres pressentim.ents. « J'ai fini d'enseigner », dit-il, « et je suis inconnu !» — « Comment pouvez- » vous dire que vous êtes inconnu ! » exclama son dévoué Tseu-Khoung, le Saint-Pierre de cette longue histoire. « Je ne me plains pas de la destinée », répondit Confucius, « je ne fais pas un reproche aux » hommes de ce que l'enseignement est négligé et » le succès adoré. Le Ciel me connaît... Un homme » supérieur ne passe pas sans laisser un nom derrière » lui. Mais mes principes ne font pas de progrès, et » moi, que pensera-t-on de moi dans l'avenir? (1) ». Il eut encore le chagrin d'apprendre que son autre disciple bien-aimé Tseu-Lou avait été tué dans l'État de Houei en défendant son souverain contre des

(l)Lun.Yu,n.XIV,37.

rebelles. Les troubles et les guerres intestines désolaient de plus en plus tous les États. Gonfucius pensait que la situation était désespérée. « Aucun sou- 3> verain intelligent n'apparaît. Il n'en est pas un i> dans tout Tempire qui voudrait de moi pour en » faire son maître. Mon temps est venu de mourir (1). d Un matin de Tan 479, son disciple Tseu-Khoung l'observa comme il allait et venait devant la porte de sa maison. Il crut entendre le maître chanter à demivoix, et en effet il chantait :

La grande montagne doit s'affaisser,

La forte poutre doit se briser,

Le sage disparaît comme une plante.

Le même jour il se mit au lit. Il parla des rituels des funérailles en usage du temps des Hia, des rituels distincts que l'on observait sous les Yin et sous lesTcheou, et il tint à ce qu'on suivit pour lui le rituel des Yin, auxquels il disait appartenir. Il languît encore pendant une semaine, et il expira.

Ainsi vécut et mourut cet homme extraordinaire pour lequel trop souvent on a exagéré la louange ou le blâme. Pour nous, le blâme, si le mot convient à un simple jugement critique, se résume eu ceci : Confutius manque de génie. Rien de vraiment grand, rien d'original, rien de créateur dans ce personnage qui n'en a pas moins imprimé son sceau personnel sur tant de millions d'hommes et sur tant de siècles. La question, il est vrai, est de savoir si le

(1) Douglas, p. 63.

génie pourrait en Chine obtenir les mêmes succès que la sagesse moyenne. A défaut de génie, on doit reconnaître que ce fut un grand caractère. Son ritualisme extrême est un défaut national, qui peut le rapetisser à nos yeux, mais que ses compatriotes sont bien plus disposés à admirer qu'à blâmer. Les quelques défaillances que Ton peut signaler dans sa vie si pleine d'espérances avortées et d'efforts inutiles doivent être jugées avec indulgence. La grandeur du but qu'il se proposait et dont il était à chaque instant séparé par de misérables obstacles a pu l'entraîner aisément h des compromis momentanés avec ses principes^ mais je ne sais trop quel grand homme politique serait en droit de lui jeter la première pierre. Rien n'étouffe plus aisément le scrupule que la perspective du grand bien qu'on va faire à la condition de consentir à un petit mal. Entraînement dangereux, maxime des plus funestes, je le reconnais, d'autant plus que le grand bien est problématique et le petit mal certain. Mais chez Gonfucius la persuasion que, moyennant quelques années seulement de pouvoir, il allait faire de la Chine et du monde un séjour de justice et de félicité parfaite, cette persuasion était entière. C'est un noble sentiment que sa foi dans la puissance contagieuse du bien. Il y a chez lui un amour sincère de l'humanité? un amour actif, sous l'impulsion duquel il ne ménage ni son temps ni ses peines, et si sa course au clocher à travers les États de la Chine à la recherche d'un poste ministériel jette, quoi qu'on fasse, un certain ridicule sur un sage aussi amoureux du pouvoir, il

ne faut pas oublier le mobile qui le dirige, la généreuse ambition qui se confond avec ses prétentions personnelles, et il faut même admirer la persévérance infatigable avec laquelle il affronte les rebuts et les humiliations dans son ardent désir de faire le bien de l'humanité telle qu'il la connaît et la conçoit. Il eut de nombreux ennemis qui tâchèrent de lui faire tout le mal possible. Nous ne surprenons pas, dans ses jours de puissance ou d'influence, un seul trait de représailles ou de vengeance. Il inspira des affections profondes, des dévouements qu'il ne pouvait récompenser ni par des richesses ni par des honneurs. Ceux-là seulement qui sont dignes d'être aimés peuvent l'être à ce point.

En résumé, Confucius fut la victime de sa passion pour l'antiquité. Je considère comme évident que, vers la fin de sa vie et sans trop oser le dire, il en était venu à penser que seule une grande révolution, comme celles qui jadis avaient'fait succéder lesChang aux Hia et les Tcheou aux Chang, pouvait arracher l'empire chinois au marasme et à la dissolution dont il était menacé (1). D'autre part, son profond respect de l'antiquité l'avait amené à enseigner le devoir d'obéissance loyale à la maison impériale ré^gnante et aux princes feudataires qui tenaient d'elle leurs fiefs et leurs pouvoirs. Quand il dut se dire que l'impuissance de cette maison dégénérée et la corruption des cours princières étaient sans remède, il se rappela certainement comment le Ciel dans sa sagesse

(l)Comp. Lun-Yul, n,23.

avait plusieurs fois restauré Tordre universel compromis par les fautes humaines. Mais qui serait son mandataire, Texéculeur de ses volontés? Parmi les chefs rebelles qu'il put connaître, les plus capables étaient bien au-dessous de leur tâche. Lui-même, à supposer qu'il se crût permis de prendre l'initiative, manquait absolument, il le savait bien, des talents militaires qu'une pareille entreprise eût exigés. Surtout il était lié par ses enseignements. Il se fût infligé le plus criant des démentis en poussant le peuple à l'insurrection. Il n'avait donc plus qu'à se résigner et à rentrer dans sa modeste position de maître enseignant. C'est ce qu'il fit dignement et simplement, sans toutefois avoir assez de confiance dans la vitalité du bon grain semé, même dans une terre ingrate, sans se consoler en pensant à la victoire infaillible de la vérité triomphant à la longue par sa seule vertu des ignorances, des passions égoïstes et des intérêts. Parmi les grands formateurs de Thumanité, Confucius tient une place intermédiaire entre Jésus et Mahomet. Il crut comme ce dernier à la nécessité du pouvoir temporel pour faire triompher ses doctrines, mais il aurait reculé d'épouvante à la vue des moyens que le prophète de La Mecque ne se fit aucun scrupule d'employer. Il lui manqua donc la sereine conviction, la plus religieuse des certitudes, celle du triomphe assuré du Royaume des Gieux, lors même que son fondateur est méconnu, méprisé, accablé par les puissants du jour.

Mais nous avons assez parlé de l'homme. Il fallait le faire connaître pour expliquer son influence pro-

longée sur le terrain religieux comme sur tous les autres. On a dû observer qu'en toute celte longue histoire d'un réformateur, la question religieuse n'est jamais abordée. Il y a là quelque chose de paradoxal dont nous tâcherons de donner Texplication en traitant du confucéisme dans te chapitre suivant.

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