LES DESTINEES DU GONFUGÉISME
SoMMAiRB : Caractère fondamental du confucéisrae. — Religion confucéenne. «— Mencius. — Wang-Choung. — Chou-Hi. — Prépotence du'confucéisme. — Les préceptes de Kang-Hi. — Insuffisance religieuse du confucéisme. — La police des esprits. •— Premières traces d^opposition anti-confucéenne.
Le confucéisnie n'est pas un système, c'est un esprit, c'est une tendance qui, par sa direction constante au sein du monde lettré où elle se déploie, a quelque chose de doctrinal qui fait illusion. J'entends par li\ que, devant se mouvoir, sous peine de se renier lui-même, dans la société chinoise telle qu'il l'a trouvée, le confucéisme en conserve fidèlement certaines institutions, certains rites, certaines croyances ou professions de croyance, en repousse d'autres, et que cela lui donne à première vue l'apparence d'un système arrêté de religion, de politique et de morale. Il y a, dans cette société chinoise à laquelle il appartient, des croyances et des idées qu'un vrai confucéen n'admet pas, d'autres qji'il admet d'emblée sans les discuter. Mais ce n'est pas en vertu d'un principe supérieur qu'il
conserve ou qu'il élimine. Foncièrement empirique, mais d'un empirisme domino par l'amour du passé et la peur de Tinconnu, il est avant tout circonspect, utilitaire et froid. Sa tendance est ce que nous appellerions dans la France contemporaine « prudhommesque», c'est-à-dire prosaïque et dénuée d'idéal élevé. Sans doute il est honnête, il recommande la moralité dans les rapports quotidiens, il attache une grande valeur à la tranquillité publique et privée, à la légalité, à la distribution équitable des peines et des récompenses, à la vie régulière de famille, à la modestie des prétentions, à la bienveillance mutuelle comme règle des relations entre les hommes. Mais ne lui demandez pas l'héroïsme du courage et du dévouement, ni les audaces de la pensée, ni le sacrifice de soi-même à la science, à l'humanité, à une grande cause quelconque. Son utilitarisme reprend alors le dessus, ce sont à ses yeux autant d' «excès», et en tout il a horreur de Texcès. Il est caractéri^ique de la tendance confucéenne que l'un de ses livres classiques, celui de tous peut-être qui dénote le plus de réflexion psychologique, soit le Tchoung-Young, la doctrine du Milieu, c'est-à-dire de l'équilibre. C'est pour cela que lo confucéisme s'adapte bien à l'esprit politique et qu'il n'a cessé d'être la philosophie, dans le sens très restreint où l'on peut lui appliquer ce mot, de la classe mandarine, des fonctionnaires, des ministres chinois et, à peu d'exceptions près, des empereurs eux-mêmes. Mais il faut toujours s'attendre à ce qu'une collectivité d'hommes reste au-dessous de
ridéal dont elle fait profession, et comme Tidéal confucéen manque d'élévation, il n'est pas étonnant que, tout en professant le confucéisme, la classe des lettrés et des fonctionnaires chinois se soit laissée trop souvent envahir par une corruption administrative, un esprit d'arbitraire et d'injustice, une vénalité, qui se dérobent sous la correction extérieure et qui réduisent l'ensemble des maximes du maître à Tétat d'iin paravent cachant toute sorte de laideurs. Ce fâcheux contraste entre les dehors et la réalité était d'autant plus inévitable que les institutions chinoises consacrées par Gonfuciusne connaissent pas de contrôle sérieux. L'idée essentiellement confucéenne du gouvernement « paternel », provenant de ce qu'aux yeux du sage TËtat n'est qu'une famille agrandie et que dans la famille le chef est ceque le Ciel est dans l'univers, c'est-à-dire le souverain qui commande et que nul ne contredit, cette idée ne se concilie pas avec des institutions supposant le droit des gouvernés de contrôler les gouvernants. Voilà pourquoi le confucéisme fait tout dépendre des qualités personnelles du souverain et ne conçoit d'autre remède au mal devenu intolérable qu'une révolution dynastique substituant un nouveau Ti au Ti devenu indigne de sa fonction.
C'est donc en dernière analyse dans la religion du Ciel souverain, et du Ciel compris comme un législateur qui dirige les hommes et les choses avec une majestueuse et impassible régularité, que la théorie politique du confucéisme plonge par ses racines. Les rapports du Ciel avec l'humanité sont corrects, mais
froids. Il en est de même des rapports de Thumariité avec le Ciel et avec les autres puissances supra-mondaines que le confucéisme reconnaît et adore par Jidélité traditionnelle. Pourvu que les rites soient exactement observés, ni le Ciel, ni ces puissances n'auront à se plaindre, et d'ailleurs ils n'en demandent pas davantage. Le confucéisme est anti-mystique aussi bien qu'il est antipathique à tout ce qui dépasse sa moralité bourgeoise. Au fond sa religion ne diffère pas essentiellement de la religion populaire, mais les ailes mythologiques de cette religion, si j'ose ainsi dire, ont été coupées. Le confucéisme, scion le mot célèbre de son fondateur, vénère les esprits, mais s'en tient à distance. Là aussi, ce qu'il redoute le plus, c'est Texcès. Par conséquent le Chinois instruit n'adhère pas volontiers à une autre religion que celle dont l'empereur est le grandprêtre et les fonctionnaires sous ses ordres les desservants. Il comprend toutefois à merveille que la grande multitude, dépourvue d'instruction, ajoute H cette religion réglée et compassée bien d'autres éléments plus fabuleux, plusexcitants, plus conformes à ses besoins. Pourvu qu'on n'attaque pas la religion impériale ni sa suprématie ofïïcielle, cela lui suffit, et comme après tout la multitude ne songe nullement à l'attaquer, la tolérance religieuse dont la Chine a joui pendant tant de siècles, sauf dans de courtes périodes, s'est établie d'elle-même, à peu près comme dans notre antiquité occidentale et jusqu'à l'entrée en scène du christianisme, la tolérance des religions était la règle, à moins qu'une religion nouvelle ne
fût offensante pour celle de TËtat ou menaçante pour les mœurs et la constitution. Ce fut l'origine du grave malentendu qui fit qu'en Chine la persécution du catholicisme succéda à une période assez longue de tolérance et même de faveur.
Il ne faudrait pas s'imaginer que Finfluence prépondérante de Gonfucius et de son école fut dès la première heure incontestée. Lui-même, nous l'avons vu, mourut avec la conviction attristante que ses efforts pour la régénération de son pays avaient été dépensés en pure perte. Apres lui, les choses allèrent de mal en pis. Une autre école que la sienne, aussi superstitieuse et affolée de chimères que le confucéisme était circonspect et positif, attira les esprits et se fit valoir jusque dans les régions les plus élevées de la société chinoise. Les derniers Tcheou se montrèrent plus ineptes, plus incapables encore que ceux dont Gonfucius avait été le contemporain. Pourtant le confucéisme continuait de recruter des adhérents parmi les lettrés et ceux qui désiraient le devenir. C'est vers la fin de la dynastie des Tcheou, vers 371 avant notre ère, que le plus célèbre des continuateurs de Gonfucius, Mêng-Tseu, latinisé sous le nom de Mencius, reprit la tâche qu'avait assumée sou grand prédécesseur.
11 est évident que Gonfucius fut pour Mencius un type de perfection, non seulement par sa doctrine, mais aussi par son genre de vie, sur lequel il ne pensa qu'à se modeler. Comme Gonfucius, il voulut être surtout un maître de sagesse, groupant autour de lui des disciples fervents. Gomme lui, il s'appliqua
de préférence à censurer les vices et les désordres de son temps, et, soit qu'il eût le caractère plus impé • tueux et plus rude, soit que des maux plus grands justifiassent des accents plus âpres, il fronda avec encore plus de vigueur et d'intransigeance. Mais, comme Confucius, il tint à honneur de ne rien tirer de son propre fond, de serrer toujours au plus près les maximes de Tantiquité, sauf à y ajouter celles de son prédécesseur. Il insista, par exemple, plus fortement que lui sur le droit révolutionnaire du peuple mal gouverné. Un prince feudataire, Siouan-Hoang, roi deThsi, lui demanda un jour si un ministre ou un sujet avait le droit de détrôner son souverain et de le tuer. « Celui qui vole », répondit Mencius, « est 0 appelé un gredin ; celui qui outrage la justice est » un pervers. Or un gredin, un pervers, nous les » appelons de simples individus. J'ai entendu dire » qu'on avait mis à mort l'individu Shou (le dernier 9 des Ghang) ; mais non pas qu'on eût mis à mort un « souverain » (1). Il voulait dire par là que ce Shou, par ses exactions et sa tyrannie, s'était rendu indigne du titre impérial, que par conséquent il n'était plus empereur lorsqu'il fut condamné à mourir. Cette réponse indirecte n'était pas faite pour tranquilliser entièrement le roi de Thsi, et nous y retrouvons l'insoluble conflit de la théorie chinoise sur le droit divin des souverains qui régnent par la volonté du Ciel et que pourtant à l'occasion il est licite de renverser. Mencius va jusqu'à dire carrément que,
(1) Mencius I, II, 8.
dans le monde, le peuple est ce qui importe le plus, que les esprits eux-mêmes de la terre et des fruits ne viennent qu'après lui, et que le prince est ce qui importe le moins (1) . Nous ne pourrions du reste que répéter à propos de Mencius ce que nous avons dit, en parlant de Confucius, du manque fréquent de précision et de substance qui se dissimule sous des déclarations abstraites, rigoureuses seulement en apparence. Là encore Mencius imite exactement son modèle.
Comme lui, il croit à la bonté native de Thomme (2). Sa religion est correcte et froide, comme il convient à un bon confucéen, et il en parle très rarement dans les dires portant son nom qui ont été recueillis par ses disciples comme le Lun-Yu par ceux de Confu-
(1) n, vni, 14.
(2) I, n, 6. Cest une doctrine qa*on peut dire généralement reçue en Chine. II faut pourtant citer Topposition déclarée que lui fit Sen-Tseu qui vécut un peu après Mencius. Sen-Tseu déclarait au contraire que de nature Thomme est enclin au mal ; preuve en soit la nécessité des lois restrictives pour Tempêcher de le commettre, et le fait aussi queThomme^qui désire le bien, doit s*im poser des efforts pénibles pour le réaliser, ce qui démontre que le bien n*est pas dans sa nature. — Au y m* siècle de notre ère, Han-Yu prit une position intermédiaire. Il enseignait que les hommes se partageaient en trois classes, ceux en qui domine la bonté innée, et qui peuvent devenir encore plus parfaits ; ceux en qui domine le mal et qui doivent être tenus en bride ; ceux enfin qui oscillent entre le bien et le mal et qui peuvent être dirigés vers le bien. Mais aucun ne peut changer complètement sa nature. Son opposition énergique au bouddhisme le ât tomber en disgrâce. On l'envoya gouverner une population presque sauvage, de la province de Canton, qu*il parvint à civiliser. Une légende locale raconte quUl la délivra d'un monstrueux crocodile. Il mourut on 834 (Comp. May ers, Chinese Manual^ 1, 158).
cîus. On voit qu'il eut à combattre deux chefs d'école, Yang-Tchou et Mé-tseu,dont les doctrines trouvaient de l'écho. Le premier prêchait une sorte d'individualisme anarchiste, l'individu étant en droit de tout rapporter à lui, et ne reconnaissait pas d'autorité gouvernementale ; le second enseignait la doctrine de l'amour universel sans différence et arrivait à supprimer la famille. Mencius, avec quelque bon sens, objectait que Tune et l'autre théorie ramenait les hommes à l'état de simples brutes (1). Comme Confucius encore, il nourrissait l'espoir qu'un des princes régnants le choisirait pour son ministre, il visita plusieurs cours, fut bien reçu par les souverains, mais ce fut tout le succès qu'il obtint. Il se consola en pensant que telle était la volonté du Ciel qui ne voulait pas que l'empire jouît du bon ordre et de la tranquillité. C'est dans ces sentiments de résignation qu'il passa les quinze dernières années de sa vie, enseignant et écrivant. Il mourut en 289 avant Jésus-Christ, une quarantaine d'années avant la révolution qui mil fin à la dynastie des Tcheou. Son indépendance frondeuse dans ses relations avec les princes de son temps semble avoir fait longtemps quelque tort à sa mémoire dans le monde officiel. Les confucéens zélés au contraire exaltèrent beaucoup ses méritas, le considérant comme le « Sage second » (après Confucius). Sous les Soung, au xi« siècle, son orthodoxie fut officiellement reconnue, sa personne reçut des titres posthumes, son tombeau