I. VI
situé dans le Chan-tong prés de la ville de Tso-Hien fut entouré d'honneurs divins ; enfin, il prit rang parmi les compagnons inséparables de Confucius, associés aux honneurs qu'on rend au sage de Lou. En résumé, il n'ajouta rien d'important au confucéisme (1).
Lorsque le régime des Han, plus sympathique aux lettrés (depuis 206 av. J.-C), eut mis un terme à la féroce proscription dont leurs représentants attitrés avaient pàti sous les Tchin, l'ascendant du confucéisme alla toujours en augmentant. C'est â peine si, en dehors de l'école taoiste que ses excentricités religieuses et sociales vouèrent de bonne heure aux dédains de la classe lettrée, on découvre de loin en loin quelques mouvements de la pensée chinoise qui soient hostiles au grand sage. Par exemple, un penseur éminent, Wang-Ghoung (19-90), dans un grand ouvrage intitulé Lun Hençy « Recherches critiques », ne craignit pas de reprocher aux confucéens comme aux taoïstes leurs exagérations et leurs contradictions. Cet écrivain passe pour avoir, de tous les Chinois, le plus déployé d'aptitude aux spéculations métaphysiques, mais il est encore peu connu. L'indépendance de ses jugements le mit en mauvaise odeur auprès des confucéens de son temps et des siècles qui suivirent. Le fait est qu'il demeura très isolé de son vivant comme après sa mort.
Celui qui, tout en prétendant demeurer fidèle à
(1) Comp. Mayer'8 Manual art. Méng-Ko, — Douglas, Confucianisme p. 154 et suiv.
l'orthodoxie confucéenne, lit le plus vigoureux effort pour s'élever au-dessus du rationalisme terre-à-terre où elle se complaisait, fut un Chinois du xii"" siècle (sous les Soung, 1130-1200), du nom de Ghou-Hi, fonctionnaire éminent, gouverneur dans la province actuelle de Kiang-Si. C'est lui qui est Tauteur du Tai-Ki, c''est-à-dire « du grand Faîte » ou « Sommet ». Ce « grand Faîte » est une traduction philosophique du Ciel de Confucius en tant que principe premier des choses et de leur direction. En lui-même, il échappe à la définition, il est tout aussi bien le « sans faîte » que « le grand Faîte », l'illimité que le limité, l'indéterminé que le déterminé. Mais il se meut, et son mouvement est le principe actif incorporel ; il se repose, et son repos est le principe passif et matériel. Mouvement et repos sont donc les deux attributs inséparables de son être. C'est le mélange à doses variées de ces deux principes qui constitue les cinq éléments ou essences primordiales, Teau, le feu, le bois, le métal et la terre, dont tout est sorti et qui ne sont eux-mêmes, comme on le voit, que des modes du grand Faite ou du principe absolu. En tant que le Taï-Ki par son mouvement et son repos alternatifs est la cause effective des êtres, il est désigné par le nom de Li. Ce nom représente par conséquent l'énergie, la mise en acte de la puissance du Taï-Ki. L'intelligence humaine est de la même nature que Li, dont elle dérive, et elle se joint en nous à Khi, c'est-à-dire à la nature animale et grossière. L'homme réunit donc les deux attributs du mouvement et du repos, et par là il est l'image du
Taï-Ki lui-même. La séparation en nous du Li et du Khi, c'est la mort. Le Li de Thomme retourne alors au ciel. — On reconnaîtra sans peine sous cette forme plus raffinée la vieille théorie confucéenne du Khouei et du Chin (1). — Pendant sa vie terrestre rhomme^doit se régler sur la nature, chercher ses lumières intellectuelles aussi bien que la lumière physique auprès du soleil et de la lune, arranger sa vie conformément aux quatre saisons et vivre en bons termes avec les esprits et les génies qui dérivent aussi de Li et qui animent le monde entier. — Ici nous rentrons dans la pure orthodoxie confucéenne et la porte se rouvre sur cette morale imitative de la régularité des lois de la nature et sur cette religion animiste que les prémisses du système semblaient devoir dépasser de haut, mais dont l'abandon eût été une véritable désertion du confucéisme (2).
Chou-Hi, avant de se ranger parmi les confucéens, avait été taoiste, puis bouddhiste. Il lui en est resté plus d'une marque. Son Taï-Ki et surtout son Li ressemblent beaucoup au Tao de Lao-Tseu. Comme les bouddhistes, il fait du repos, de Tabsence des désirs, ridéal de la vie humaine. C'est surtout par ses idées concernant la nature humaine, qu'il croit originairement bonne, par sa morale et sa pratique religieuse qu'il redevient confucéen de la stricte observance. Mais il a rendu au confucéisme Téminenl service de lui procurer une théorie métaphy-
(2) Comp. Dict, des Sciences philosophiques ^ art. Chinois,
sique, spéculative, d'apparence profonde et savante, qui séduisit beaucoup d'esprits. La physique impossible qu'il y rattacha n'avait rien de choquant pour des Chinois, et le souffle de panthéisme qui circulait dans son système se conciliait pour eux à merveille avec le polythéisme do fait où sa pratique religieuse demeurait enfermée. On ne s'avisa pas de remarquer combien les idées de mouvement et de repos alternatifs sont inapplicables au Taï-Ki purement abstrait... On ne fut sensible qu'à ce mariage d'une théorie transcendante et du ritualisme religieux traditionnel. La philosophie de Ghou-Hi fut longtemps pour les lettrés chinois ce que la Somme de saint Thomas fut pour les docteurs du moyen âge, la sagesse préférée, l'orthodoxie dans l'orthodoxie. Ce n'est guère que depuis un siècle et demi environ que la classe lettrée s'est mise à réagir assez généralement contre cette métaphysique de Chou-Hi pour revenir, soit à la lettre même des enseignements deConfucius et de Mencius, soit pour adopterun scepticisme général que déguise seulement et peut-être chasse par moments la lldélité au rituel. La tendance au fond médiocrement religieuse de l'école a fini par dominer. La métaphysique de Chou-Hi, par ce qu'elle avait de mécanique, par son perpétuel recours aux actions et réactions de Li et de Khi, avait habitué les esprits à substituer volontiers le jeu impersonnel des forces naturelles aux actions conscientes et volontaires des êtres supérieurs auxquels on attribuait auparavant les phénomènes de la nature. C'est peut-être ce qui fut le plus funeste à ce qui restait de sentiment .reli-
gieux au confucéisme. Son point de vue moral n'était pas en état de compenser cette déperdition du sentiment religieux par Tidée d'un lien direct unissant la créature morale au principe conscient de l'univers. Dans tout autre pays ce dessèchement pour ainsi dire complet du sentiment religieux se serait déjà fait sentir dans les lois, dans les mœurs, dans les institutions. En Chine et surtout dans l'école confucéenne, le conservatisme systématique fait qu'un très long temps est nécessaire pour que des conséquences de ce genre passent à l'état de réalités visibles. L'avenir seul apprendra à nos descendants si l'esprit chinois est capable de s'élever à un point de vue religieux supérieur aux sécheresses d'un ritualisme de plus en plus vide et aux superstitions du peuple ignorant.
En attendant le confucéisme domine toujours officiellement. Les empereurs tartares se sont même distingués entre tous par les marques de leur admiration pour Confucius et par leur résolution de maintenir son enseignement comme celui de l'État, la religion confucéenne comme la religion impériale et nationale. On se rappelle que cette religion confucéenne est celle que pratiqua Confucius, non celle qu'il institua. Mais c'est la morale confucéenne surtout que sous le couvert de cette religion le gouvernement impérial entend préconiser et favoriser par dessus tout. Ce n'est pas sans raison. Ce qu'il y a de plus remarquable dans le confucéisme, c'est sans contredit sa tendance morale, quels que soient les défauts qu'on puisse lui reprocher. Mais, dans les
livres canoniques et classiques, cette morale est éparpillée, sans aucun lien organique. L'empereur Khang-Hi (1662-1723), de la dynastie actuelle des Tsing, très dévot à Confucius, le même qui montra tant de bienveillance aux pères jésuites établis à Pékin, crut faire œuvre pie et utile en ramenant à seize préceptes les enseignements du Sage qui lui paraissaient les plus importants, les plus utiles au peuple et à sa bonne direction. A la lecture on s'aperçoit aisément que, s'ils sont adressés à tous les Chinois en principe, ce sont surtout les fonctionnaires impériaux qui sont invités à s'en inspirer. Nous les reproduisons parce que ces seize préceptes sont dans le monde chinois officiel ce que le Décalogue est pour les Juifs :
lo Placez le plus haut dans votre estime la piété filiale et la soumission fraternelle, afin de donner aux relations sociales l'importance qui leur est due.
2'> Conduisez- vous généreusement envers les branches de votre famille, afin de mettre en plein jour l'harmonie et la bonté.
30 Cultivez la paix et la concorde avec vos voisins, afin de prévenir les querelles et les procès.
40 Reconnaissez l'importance de l'agriculture et de la culture du mûrier, afin qu'il y ait quantité suffisante de nourriture et de vêtements.
5» Montrez que vous appréciez la tempérance et l'économie, afin de prévenir le gaspillage de vos ressources.
6<» Faites grand cas des écoles et des collèges, afin que les travaux des lettrés soient corrects.
7^ Découragez et bannissez les doctrines étranges, afin que la doctrine correcte soit prédominante.
$0 Exposez et expliquez les lois, afm d'avertir les ignorants et les obstinés.
90 Faites preuve de convenance et de courtoisie prévenante, afin d'améliorer les manières et les coutumes.
10* Travaillez diligemment dans vos professions respectives, afin de donner satisfaction aux vœux du peuple.
11* Instruisez vos fils et vos jeunes frères, afin de les détourner de faire ce qui est mal.
12« Opposez une barrière aux calomnies^ afin de protéger les hommes honnêtes et bons.
13« Avertissez contre le danger de cacher les déserteurs, afin d'éviter d'être enveloppé dans leurs châtiments.
14® Payez vos impôts promptement et complètement, afin d'échapper à la réquisition d'urgence des sommes que vous êtes tenus de payer.
15» Associez- vous par centaines et par dizaines, afin de mettre un terme aux vols et au brigandage.
ifio Attachez-vous à écarter les ressentiments et les colères, afin de montrer que vous sentez Timportancc due aux personnes et à leur vie.
Ces préceptes, sous leur forme parfois enfantine, sont en somme de tendance louable, mais ce n'est certainement pas leur élévation qui les distingue. Ils souffrent de la platitude et du prosaïsme qui ont si souvent affligé les productions de Tesprit confucéen. L'élément religieux en est à peu près absent. On aura remarqué Tavertissement contre les « doctrines étranges ». Cet article 7 vise le taoisme et le bouddhisme pour lesquels le monde officiel chinois, tout en les tolérant, tout en sachant bien qu'ils tiennent une place légale et reconnue dans l'organisation nationale, professe un dédain qui va souvent jusqu'à
l'antipathie. Plus tard on y ajouta le christianisme. Dans les exhortations que les fonctionnaires chargés des cérémonies périodiques, dont nous avons parlé p. 228, sont tenus d'adresser au peuple, une part fréquente est faite à la polémique dirigée contre ces cultes dont le mysticisme, la tendance légendaire, les superstitions et les bizarreries tranchent fortement sur le rationalisme confucéen. Ce qui n'empêche pas le peuple de revenir tranquillement à ses pratiques taoistes ou bouddhistes, comme si de rien n'était, et ses supérieurs dé regarder avec une parfaite indifférence le démenti qu'il inflige à leur prédication.
Assurément le confucéisme n'aurait pu soutenir sa prédominance officielle pendant une si longue suite de siècles s'il ne répondait pas en définitive à la constitution intime de l'esprit chinois. L'instruction partout donnée dans les écoles, l'adhésion de l'immense majorité des lettrés, la faveur du gouvernement impérial, ces trois grands appuis qui dérivent l'un de l'autre, sont des effets plutôt que des causes. Le Chinois, qui cultive son intelligence comme il peut la cultiver dans son pays, devient et demeure naturellement confucéen, voilà le fait. Cela suppose donc que le fond de l'esprit chinois l'est aussi. S'il en était autrement, on ne comprendrait pas que, depuis longtemps, il n'y ait pas eu chez les lettrés euxmêmes des mouvements notables de réforme, d'émancipation et même de rupture ouverte. Au contraire les sectes les plus opposées en réalité aux principes religieux du confucéisme subissent jusqu'à
un certain point son prestige et n'osent pas lui contester sa prééminence. Ce qui serait bien plutôt à expliquer, c'est que, favorisé comme il Test depuis si longtemps, il ne soit pas parvenu à transformer toute la nation à son image. C'est surtout au point de vue religieux que son impuissance frappe les regards. Pourquoi le peuple chinois dans son ensemble ne se contente-t-il pas du culte impérial, officiel, du culte rendu au Ciel, à la Terre, aux astres, à certains génies et aux ancêtres'?
Il nous semble que cette juxtaposition prolongée de deux tendances aussi disparates au sein du même peuple s'explique par deux raisons principales : le confucéisme n'a qu'une prise médiocre sur la multitude sans toutefois lui déplaire au fond, et il ne satisfait pas ses besoins religieux.
Le confucéisme pèche d'abord par le manque de naturel. Pour employer une expression empruntée aux ateliers d'artistes, le confucéen « pose », il pose d'autant plus qu'il considère comme un devoir de poser. C'est le châtiment de son ritualisme et de l'excessive importance qu'il attache aux formes. Qu'on se rappelle combien Confucius et les siens, lout en réduisant au minimum le contenu religieux du rituel, tout en amincissant la substance des formes qu'ils codifient avec tant de précision , tout en « tenant les esprits à distance », combien ils insistent sur la nécessité de ces formes et sur les conséquences lamentables qui ne peuvent manquer de se produire si l'on se permet de les négliger ! La forme devient donc fatalement plus essentielle que le fond. De là,
une affectation inévitable, que le peuple chinois ne blâme pas, parce que lui-même est ritualiste dans Tâme, mais qu'il sent, dont il reçoit l'impression, et qui doit neutraliser en grande partie la force d'assimilation de Técole confucéenne. Il n'y a que le naturel, il n'y a que la parfaite sincérité qui soit capable d'attirer puissamment et d'entraîner les multitudes. Celles-ci peuvent croire, et elles le croient certainement en Chine, que la pose affectée de leurs supérieurs est quelque chose de normal, quelque chose qui doit être, cela explique pourquoi elles la subissent sans songer à s'en plaindre, mais cela explique aussi pourquoi elles ne sont pas subjuguées. En second lieu, il y a des raisons de croire que le mécanisme régulier de la religion officielle, organisé avec réflexion dans un esprit de réaction contre les mouvements désordonnés de l'ancien chamanisme, ne s'établit pas sans contrarier des habitudes et des superstitions, léguées par le vieux fond tartare et qui demeurèrent à l'état latent dans les couches profondes de la population. Il y a dans le Ghou-King, le livre de l'histoire, un très curieux passage qui ouvre la porte à des présomptions d'une grande vraisemblance sur ce qui dut se passer à une certaine époque. Le document dont il fait partie nous reporte aux temps de l'empereur Choun, de pieuse mémoire. Il commence par nous apprendre que le premier rebelle fut un certain Tchi-Yeou et qu'à son exemple tous devinrent voleurs et meurtriers. Les chefs du peuple de Miao voulurent rétablir Tordre social, mais ils ne surent employer que des moyens extrêmement
rigoureux, des châtiments cruels, ils coupèrent les nez et les oreilles, ils châtrèrent, ils brûlèrent. Cet excès de répression engendra des maux semblables à ceux qui l'avaienl provoqué (1). Le peuple « déclara « son innocence au Ciel ». Notez que, selon le dire des historiens chinois, ces chefs de Miao patronnaient les superstitions et la divination individuelle (2). Le grand Hoang-Ti eut pitié de ces populations opprimées et fit sentir la force de son bras à leurs oppresseurs. Il abattit la domination de Miao, et alors, continue le Chou-King (3), « il appointa Tchoung et » Li pour mettre un terme aux communications entre » le Ciel et la Terre ; et les descentes d'esprits eurent » une fin. » Ce sont ces dernières expressions qui sont remarquables. A une période de barbarie, que signale une explosion de sauvagerie mal combattue par une tyrannie cruelle qui ne vaut pas mieux, succède une ère d'apaisement due à une politique ferme, mais équitable et humaine. Cette ère, rattachée au règne de l'empereur Hoang-Ti, est celle aussi où Ton prend des mesures tendant à restreindre le commerce continuel avec les esprits qui contribuait fortement à aggraver les désordres de l'époque antérieure. Il
(1) L'uDe des preuves de Timpuissance pratique du confucëisme, c*est que ses maximes en définitive sont humaines et adoucissantes; qu'il blâme, comme le document que nous analysons, les supplices cruels ; que, depuis des siècles, ce sont les confucéens qui dominent dans les hautes régions gouvernementales ; et que pourtant, encore aujourd'hui, la Chine épouvante les Européens par Tatrocité des supplices qu'elle inflige aux criminels.
(2) Comp.Pauthier, Chou-King, ch. XXVII.
3) Trad. Legge, liv. XXVII, 2,
n'est pas difficile de reconnaître là le chamanisme incohérent et fantasque, sans règle, tout à fait dominé par les caprices et les lubies des chamans. « Les descentes des esprits cessèrent » depuis lors ; cela signifie que les mesures régulatrices prises par Tchoung et Li eurent pour fin la proscription des divinations indisciplinées et turbulentes. M. Legge, à ce propos, cite (1) un fragment d'un haut intérêt du livre chinois, les « Récits de l'Ecole » (Ki-Yu), qui rapporte une conversation entre le roi Tsao de Tsou et son ministre Kouen Yé-fou, contemporains de Gonfucius. « Que signifie, » disait le roi, «ce qui est » dit, dans l'un des livres de Tcheou, au sujet de » Tchoung et deLi, et du résultat auquel ils arri- » vèrent, savoir qu'il n'y eut plus de commerce entre » le Ciel et la Terre? S'ils ne l'avaient pas fait, le » peuple aurait-il été capable de monter au Ciel ? Le » ministre répondit que tel n'était pas du tout le sens » de ce passage et exposa longuement sa manière de » l'entendre. Dans les premiers temps, dit-il, le peuple » ne songeait qu'à remplir les devoirs qui obligent les » hommes entre eux et laissait le culte des Etres spiri- » tuels, leur invocation et leur évocation (leur des- » cente sur terre) aux fonctionnaires commissionnés » à cet effet. De cette manière les choses se faisaient » en toute régularité. Le peuple pensait à ses affaires » et les esprits aux leurs. La tranquillité et la prospé- )) rite en étaient la conséquence. Mais au temps de » Gliaou-Haou, par l'effet des illégalités des Kieou-Li,
(1) Loc, cit.
» un changement eut lieu. Le peuple s'immisça dans » les fonctions des régulateurs des esprits et de leur » culte. Il négligea les devoirs envers ses semblables » et s'attacha à faire descendre les esprits de haut en » bas. Les esprits eux-mêmes, n'étant plus arrêtés » par des restrictions ni soumis à des règles, firent » des apparitions irrégulières et désastreuses. Tout » fut confusion et calamité. Mais lorsque TchouenHsu » prit la chose en mains (2510-2433 selon la chrono- » logie convenue), il commissionna Tchoung, mi- » nistre du Sud, pour surveiller les choses célestes et » prescrire des lois aux esprits, et Li, le ministre du » Feu, pour surveiller les choses terrestres et pres- » crire des règles au peuple. De cette manière, et les » esprits et le peuple furent ramenés à leur com- » merce régulier d'auparavant, et il n'y eut plus » d'interférence indue des uns parmi les autres. » Voilà l'œuvre mentionnée dans le texte du Ghou- » King, Mais, par la suite, le chef des San-Miao reprit » l'œuvre mauvaise des Kieou-Lî, jusqu'à ce que » l'empereur Yao eût rappelé les descendants de » Tchoung et de Li, qui n'avaient pas oublié les j> talents ni les fonctions de leurs ancêtres, et leur » eût remis de nouveau la chose en mains. »
Rien de plus confucéen que ce fragment. Les esprits non seulement sont tenus à distance, mais encore le gouvernement impérial prend soin qu'ils ne déploient pas un zèle indiscret dans leurs interventions au milieu des choses humaines. 11 doit y avoir des règles, dictées par ce gouvernement, pour que leurs communications soient correctes "^t ne
mettent pas en danger la tranquillité publique. Le ministre duroideTsou aime à se ligurer que dans les premiers temps le peuple ne s'occupait pas de religion et laissait les fonctionnaires s'acquitter des obligations du culte dû aux Êtres spirituels. Quand, à plusieurs reprises, il en fut autrement, quand le peuple s'avisa de le leur rendre lui-même dans la mesure des besoins et des caprices individuels, ce fut aux époques d'anarchie, de désordre, les esprits euxmêmes y contribuèrent en s' émancipant arbitrairement des sages règles qui restreignaient leur action tumultueuse. Il fallut que chaque fois l'autorité impériale intervint pour remettre les choses en l'état. Il nous sera permis de penser que le ministre du roi de Tsou antidate le moment de la régularisation officielle des choses religieuses. C'est l'absence de toute règle qui régna en premier lieu. C'est l'association naturelle de la divination chamaniste et de la sauvagerie qui rendit avec raison la première suspecte aux civilisateurs personnifiés par la tradition chinoisedans ses empereurs légendaires. Mais si la puissance de ces empereurs ou du mouvement organisateur qu'ils incarnent fut assez grande pour imposer la réglementation et la « correction », si chère aux Chinois, et les substituera ce qui était auparavant désordonné et sans discipline, il est certain d'avance qu'au-dessous de la surface officielle le peuple garda un attachement secret pour les formes, les usagjs et les superstitions de sa religion première. Ce qui explique pourquoi, àplusieurs reprises, il y eut des retours de chamanisme et de spiritisme tumultueux.
qui nécessitèrent de nouvelles ordonnances. A la fin, il dut y avoir un de ces compromis qui ne sont pas toujours définis dans un traité après débat de part et d*autre, qui s*établissent d'eux-mêmes entre deux puissances ayant toutes les deux la conscience qu'elles ne sauraient s'anéantir, qu'elles ont par conséquent Tune et l'autre sa raison d'être. Le confucéisme aristocratique laissa dédaigneusement la multitude à ses superstitions indéracinables, pourvu qu'elles ne s'attaquassent pas à la religion ni aux institutions de l'empire; le peuple, habitué à se soumettre aux directions de la classe lettrée en matière de gouvernement et d'administration, rassuré par le ritualisme scrupuleux des fonctionnaires qui maintenait la religion séculaire dans ce qu'elle avait d'indispensable à la sécurité de tous, ne s'inquiéta pas autrement de sa froideur ni de son scepticisme, pourvu qu'il pût se procurer des aliments plus savoureux, adorer des objets plus tangibles, invoquer des secours plus directs. Le peu de rigueur logique et l'humeur en somme très pacifique de la nation chinoise firent le ciment qui réunit les deux disparates, et leur concomitance dans la Chine contemporaine est chose depuis longtemps acceptée.
Nous résumons ainsi en quelques lignes ce qui dut se passer, étant donné le point de départ et le point d'arrivée, et naturellement nous passons par dessus bien des incidents connus ou probables qui autorisent à penser que la situation ne fut pas toujours aussi paisible. Nous aurons lieu d'en signaler quelques-uns dans ce qui nous reste à dire. Nous savons
déjà que, malgré sa rapide expansion, la doctrine de Confucius rencontra une opposition qui fit échec aux espérances et aux prétentions du maître. Les politiques purs, les vieux ministres, les princes en général se défièrent de théories qui leur paraissaient peu pratiques, trop austères, incompatibles avec leurs intérêts et même de nature à indisposer leurs sujets. Mais il y eut aussi une opposition fondée sur une autre manière de concevoir la religion et la morale, une autre « sagesse » qui se dressa du. vivant même de Confucius contre la sagesse confucéenne et qui ne ménagea au sage de Lou ni les sarcasmes ni les mauvais procédés.
Un jour le disciple Tseu-Lou avait entendu le gardien de la porte de Ghi-Men railler Confucius de ce que, malgré l'évidence de l'inutilité de ses efforts, il continuait de s'agiter et de se démener pour la propagation de ses idées (1). Un autre jour, le sage luimême eut à souffrir d'une mauvaise volonté inspirée par l'antipathie contre ses principes et ses prétentions de réformateur. Il passait par la campagne suivi de quelques disciples. Il eut besoin de traverser une rivière et, ne connaissant pas d'endroit guéable, il envoya le même Tseu-Lou demander où se trouvait un gué à deux hommes qui labouraient à quelque distance. L'un d'eux, nommé Tchang-Sin, lui répondit en le questionnant lui-même : « Quel » est cet homme qui conduit ce char là-bas? » — « C'est Khoung-Kiou. » — « Khoung-Kiou de Lou ? »
(1) Lun-Yu, XIV, 41.
— a Lui-même. » — « Alors, si c'est lui, il sait bien » où est le gué », et il reprit son travail sans que Tseu-Lou pût en tirer un mot de plus. C'était évidemment une raillerie à l'adresse de la réputation d'omniscience que ses disciples enthousiastes faisaient à Confucius. Tseu-Lou se tourna vers le compagnon de Tchang-Sin, lequel se nommait Ki-Nie. a Qui êtes- vous ? » dit brusquement ce second personnage. — a Je suis Tching-Yeou » (autre nom de Tseu-Lou). — a Seriez-vous un des disciples de Khoung-Kiou de Lou? » — « Oui, » fit Tseu-Lou respectueusement. — « Hé quoi ! » s'écria Ki-Nie, « le désordre, comme un fleuve débordé, se répand » sur tout Tempire, et quel est celui qui prétend le « réformer? Plutôt que de suivre cet homme qui ne » quitte une cour que pour aller dans une autre, ne » feriez-vous pas bien mieux de suivre ceux qui » comme nous se sont éloignés du monde entier ? » Et il se remit à son travail sans dire où était le gué. Quand Tseu-Lou rendit compte à son maître des réponses qu'il avait reçues, celui-ci soupira en disant : « On ne peut pourtant pas s'associer avec les oiseaux » et les bêtes des champs comme s'ils étaient nos » semblables. Si je ne m'associe pas avec le peuple, » avec le genre humain, avec qui m'associerai- » je ? Si les vrais principes prévalaient par tout Tem- » pire, je n'aurais pas besoin de le réformer (1) ». Confucius avait raison. Ce n'est pas en s'éloignant du monde qu'on peut le réformer et, dût la réforme
(IJ L'incident eit raconté dans le Lun-Yu, XVUI, 6.
échouer, la tentative n'en est pas moins généreuse. C'est ce que les deux laboureurs bourrus et peu obligeants ne paraissaient pas comprendre. Ils trouvaient, comme Gonfucius, que les choses allaient fort mal; mais au lieu de se vouer à leur redressement, ils s'estimaient plus sages que lui parce qu'ils avaient fui le monde et rompu tout commerce avec les hommes. Il y avait donc dans la Chine du vi* au v° siècle avant notre ère des pessimistes, mécontents de la situation, broyant du noir, brouillés avec la société, mais estimant que son état était incurable, désespéré, que c'était folie de vouloir l'amender, et que la sagesse suprême consistait à se retirer dans la solitude pour y vivre loin du bruit, des affaires et des passions. Tous n'étaient pas aussi hérissés que les deux moroses auxquels Tseu-Lou s'était adressé. Une autre fois, le même Tseu-Lou, voyageant isolément pour rejoindreson cher maître, rencontraun vieillard à qui il demanda s'il l'avait vu. Ce vieillard vivait aussi dans la.solitude avec ses deux fils. Il remontra à Tseu-Lou que, malgré les leçons de Confucius, il était bien faible et bien ignorant, mais il le retint pour passer la nuit et lui offrit à manger. Le lendemain Tseu-Lou partit pour rejoindre son maître et, quand il l'eut trouvé, il lui raconta ce qui lui était arrivé. Confucius lui dit : « C'est un solitaire, » et il le renvoya près du vieillard pour recueillir de nouvelles informations. Mais quand Tseu-Lou fut de retour à l'endroit où il avait reçu l'hospitalité, le
vieillard avait disparu, et il lui fut impossible de retrou ver sa trace (1).
Ces solitaires de parti-pris étaient-ils seulement quelques originaux d'humeur bizarre, ou bien rattachaient-ils leur genre de vie à quelque principe supérieur qui commençai ta gagner des adhérents dans l'empire chinois ?
C'est ce que nous allons apprendre au chapitre suivant.
(1) Lun-Yu, XVni, 7.