LAO-TSEU ET LE TAO-TÉ-KING
Sommaire : Lao-Tseu est un personnage historique. — Livres à consulter. — Ce qu*on sait de Lao-Tseu. — Son entrevue avec Gonfucius. — Sa retraite finale. — Sa légende. — Doctrine du renoncement au monde. — Le Tao. — Le Gardien du passage. — Le serviteur mort et ressuscité. — Le Tao-té-King. — On veut y trouver la Trinité et le nom de Jahvé. — Signification du Tao. — Le Té. — Quiétisme. — Morale du Tao. — Religion du Tao. — Critique. — Rapports avec le bouddhisme.
Autant la vie de Confucius est connue jusque dans ses moindres détails, autant celle de Lao-Tseu, son émule en célébrité, se dérobe derrière un nuage que les amplifications de la légende ont épaissi, bien loin de le dissiper. C'est au point qu'on a plus d'une fois révoqué en doute sa réalité historique. Cependant il y a des motifs très suffisants pour la maintenir. Il est fait mention de lui incidemment, mais d'une manière très positive, dans la vie même de Confucius. L'antagonisme qui éclate entre les deux personnages dès leur première entrevue est bien ce qui devait résulter du contact de ces deux hommes, animés de principes différents. La légende taoiste
qui s*est formée autour du Lao-Tscu est inspirée par un esprit diamétralement opposé aux tendances révélées par le Tao-té-King, le livre de Lao-Tseu; elle n'aurait certainement pas lire d'elle-même un livre de contemplation pure et de spiritualisme idéaliste aussi prononcé. Ce n'est donc pas Técole qui a pu créer le maître. Lao-Tseu est complètement isolé en tant que penseur, et il suffit pour s'en assurer de pénétrer quelque peu au-dessous des prétentions de Técole qui lui doit son nom. S'il eût été engendré par elle, il eût été tout autre que Thomme que nous connaissons.
Avant de résumer l'espèce de mythologie qui se forma autour de son nom, il convient de reproduire les informations brèves, mais d'un caractère historique sérieux, que nous devons au grand historien chinois Sse-ma-Tsien.
Lao-Tseu et son livre ont été beaucoup moins étudiés en Europe que Gonfucius et les documents qui relèvent directement ou indirectement du sage de Lou. M. Abel-Rémusat a ouvert la voie dans notre siècle en publiant son Mémoire sur la vie et les opinions de Lao-Tseu, philosophe chinois du vi« siècle avant notre ère (1820). — Il a été suivi à distance, mais aussi dépassé par Stanislas Julien, dont Touvrage intitulé Lao-Tseu Tao^té-King, le Livre de la Voie et de la Vertu (1842), reste le travail classique et fondamental sur ce sujet hérissé de difficultés. — Les travaux de J. Ghalmers, The Spéculations on metaphysics, polity and morality ofthe old Philosopher Lau-Tsze (1868), de V. VON Strauss, Lao-sé's Tao-te-King (1870), et de
PlÂnckner, Lao tse Tao te King, Der Weg zur Tugend (1870), ne sont que des essais, souvent discutables, d'amendement de la traduction due au célèbre sinologue du Collège de France. — R.-K. Douglas, Confucianism and Taouism (1879), exposition claire et détaillée du système, mais médiocrement exacte. — A noter également le résumé consacré à Lao-Tseu et au Tao-te-King dans le Lehrbuch der Religionsgeschichle de M. Ghantepie de la Saussaye (1887).
Lao-Tseu naquit en la. troisième année du règne de l'empereur Ting-Wang, des Tcheou, c'est-à-dire Tan 604 avant notre ère et plus d'une cinquantaine d'années avant Gonfucius. Son père était, dit-on, un simple cultivateur qui, âgé de soixante-dix ans, aurait épousé une jeune femme : ressemblance singulièreavec le mariage du père de Gonfucius et qui ne laisse pas que de soulever des doutes (1). Quoi qu'il en soit de cette circonstance, Lao-Tseu doit avoir vu le jour à Kio-Jin, hameau de Laï, district deKhou, dans le royaume de Thsou. Son nom de famille était Li (poirier), son petit nom Eul (oreille), son titre honorifique Pé-yang, et son nom posthume Tan (oreilles plates). Nous verrons plus loin pourquoi son nom historique est Lao-Tseu. On ne sait rien de son enfance, et la seule chose que Ton sache de son âge mûr, c'est qu'il remplit la charge de gardien des archives de la cour impériale de Tcheou (2). G'est là
(1) La légende commence régulièrement par yieillir le père des héros dont elle lend & rendre la naissance surnaturelle.
(2) La désignation chinoise de cette fonction n*est pas très claire.
que Gonfucius Talla trouver pour sa propre inslruclion, mais non sans lui exposer les vues dont il était rempli pour le relèvement et la régénération de l'empire par le retour aux maximes des anciens sages. L'accueil que lui fit le vieux gardien des archives fut tout autre chose qu'encourageant. « Les » hommes dont vous parlez », lui dit-il, « sont, ainsi » que leurs os, depuis longtemps réduits en pous- » sière, et il ne reste d'eux que des paroles. De plus, » quand Thomme supérieur en trouve l'occasion, il » monte sur son char (il aspire aux honneurs) et » reçoit une fonction publique ; si les circonstances » lui sont contraires, il passe à travers la vie comme » un bouchon de paille qui roule sur le sable (1). J'ai » entendu dire qu'un bon marchand, dont le trésor » est bien rempli, se donne l'apparence d'être privé » de ressources, et que Thomme supérieur accompli » ressemble extérieurement à un imbécile. Laissez là
Mais les Chinois eux-mêmes rinterprètent de cette manière. La visite que ûi à Lao-Tseu Gonfucius encore jeune, mais avide de compulser les anciens documents et de se renseigner sur les rites des Tcheou, s'explique parfaitement dans cette interprétation et serait difficile à comprendre si, comme le veut M. Legge, le titre eût été « gardien du trésor ».
(1) II y a 1& une allusion évidente à Tambilion politique dont on accusait Gonfucius et à ses pérégrinations perpétuelles d'une cour à. Tautre à la recherche d'un prince qui voulût faire de lui son ministre. Gomme, au moment où Gonfucius visita Lao-Tseu, il était impossible de prévoir ses errements aussi inutiles que prolongés, il est fort douteux que les paroles attribuées iV Lao-Tsen soient authentiques. Mais il faut y voir surtout le genre de critique dont Gonfucius, de son vivant, était l'objet de la part de ceux qui n'approuvaient ni sa théorie réformatrice ni sa façon d'agir pour tâcher de la réaliser.
» vos airs hautains el vos nombreux désirs, vos » manières frivoles et vos intentions extravagantes. » Tout cela ne vous sera d'aucune utilité. Voilà tout » ce que j'ai à vous dire (1). »
Gonfucius, d'après Sse-ma-Tsien, se retira déconcerté, mais non sans éprouver une admiration involontaire pour le rude vieillard qui Tavait rabroué de si belle façon. « Je sais », dit-il à ses disciples, « que j> les oiseaux volent, que les poissons nagent et que » les animaux courent. Toutefois on peut avec des » lilets attraper ceux qui courent, avec des hameçons » ceux qui nagent, avec des flèches ceux qui volent. » Mais, quant au dragon qui s'élève vers le ciel à » travers les nuages et porté par les vents, je ne sais » comment le saisir. Aujourd'hui j'ai vu Lao-Tseu, » je ne puis le comparer qu'au dragon. »
Lao-Tseu vivait très retiré, aimant à rester obscur et se consacrant entièrement, dans la solitude quMl s'était faite au milieu de la cour, à l'étude du Tao (de la Voie) et de la Vertu. L'historien chinois nous dit qu'après avoir vécu longtemps sous les Tcheou, voyant que cette dynastie tombait en décadence, il résolut de résigner son emploi. Quand on pense qu'il était déjà vieux et que la décadence des Tcheou (levait encore durer plus de deux siècles, il est permis (le supposer que ce fut plutôt le désir de terminer sa vie dans une retraite absolument fermée aux agitalions politiques et mondaines, qui poussa le vieux
(1) Comp. Stan. Julien, oiiv. cit. XIX-XX. — Douglas, ouv. cit. p. 177. — Ëdkins, La Religion en Chine, Ann. du Musée Guimet, p. 75.
penseur dans la solitude. Il quitta donc la capitale et parvint jusqu'au passage de Hang-Kou, que l'on croit retrouver dans la préfecture de Ghen-Tçheou, province actuelle du Ho-nan. Il y séjourna quelque temps et fit part de ses intentions, probablement aussi de ses idées favorites, uu gardien du passage, nommé In-Hi. Celui-ci lui dit : « Puisque vous voulez vous » ensevelir dans la retraite, je vous prie de composer » un livre pour mon instruction. » Alors Lao-Tseu écrivit un ouvrage en deux parties (le Tao-té-King), « qui renferment un peu plus de cinq mille mots et » qui roulent sur la Voie et sur la Vertu. Après quoi, » il s'éloigna dans la direction de l'ouest. On ne sait » où il mourut. Ce sage aimait l'obscurité» (1).
Toujours selon le même historien, il laissait derrière lui son fils Tsong, qui fut général à Houei. Ce Tsongeut un fils appelé Tchou, dont le fils se nomma Kong. Le petit-fils de Kong fut Hia, fonctionnaire sous les premiers Han. Kiaé, fils de Hia, fut ministre et s'établit dans le royaume de Thsi (2). — Cette généalogie, reproduite avec le soin que les Chinois peuvent appliquer à dresser des filiations de ce genre grâce à leurs tablettes funéraires, met, ce me semble, hors de doute la personnalité historique de Lao-Tseu luimôme.
Voilà le peu que l'histoire raconte sur le sage de la cour des Tcheou. La légende en sait bien plus long.
(1) Sse-ma-Tsien, d'après Stan. Julien, ouv. cit,^ XX. (2)Ibid.,p. XXI.
Celte légende est résumée par un taoiste du IV® siècle de notre ère, nommé Ko-Kong, qui écrivit une Histoire des Dieux et des Immortels^ et ce qu'elle nous offre tout d'abord de très curieux, c'est qu'elle se présente sous deux formes, Tune tout à fait mythologique où Lao-Tseu est complètement divinisé, l'autre amie aussi du merveilleux, mais maintenant l'humanité réelle de Lao-Tseu, à peu près comme des chrétiens unitaires maintiendraient contre des orthodoxes que Jésus est un homme, né comme nous tous, supérieur seulement par la perfection de sa conscience religieuse. Le Ko-Kong susdit est un taoiste de cette seconde manière. Il croit au Tao et à ses vertus surnaturelles, il croit que Lao-Tseu Ta possédé comme le posséderont tous ceux qui s'astreindront à la même recherche avec la même persévérance et la même sincérité. C'est pour cela qu'il s'élève contre ceux qui, pour glorifier Lao-Tseu, l'enlèvent à la sphère de la nature humaine pour en faire un être divin, si ce n'est le Dieu par excellence. « Si Lao- Tseu », dit-il, « est simplement un sage qui a acquis » le Tao, les hommes doivent faire tous leurs efforts » pour imiter son exemple ; mais si l'on dit que c'est » un être extraordinaire et doué d'une essence » divine, il sera impossible de l'imiter » (I). C'est pourquoi il blâme ceux de ses coreligionnaires qui veulent élever la personne de Lao-Tseu au-dessus de l'humanité. « Par cela même », dit-il, « ils empé-
(1) La légende taoïste d*après Ko-Kong est reproduite par Stan. Julien, ouv, cit., pp. XXIIÏ-XXXII,
» cheiit les hommes de croire qu'on puisse acquérir » par l'étude le secret de l'immortalité ». Il en appelle au témoignage de Sse-ma-Tsien qui a dressé la généalogie de ses descendants — absolument comme nos unitaires se servent des généalogies enregistrées dans le premier et le troisième évangiles pour prouver que Jésus est né d'un père humain. Quand les taoïstes mythologues racontent que Lao-Tseu a fait des apparitions successives sous les empereurs de la haute antiquité chinoise , il leur reproche d'identifier avec lui les sages, possesseurs comme lui du Tao, qui ont illustré ces temps reculés. Mais son rationalisme s'arrête à partir du moment où il voit son maître en possession du Tao. Le Tao, dont nous tachons plus bas de définir la nature sans trop oser nous flatter d'y avoir réussi, le Tao est la puissance divine elle-même, dont les effets sont irrésistibles et produisent les résultats les plus merveilleux. En particulier il communique à ses possesseurs le don d'immortalité. C'est pour cela que Lao-Tseu aurait vécu trois cents ans sous les Tcheou. Cette longévité extraordinaire fut cause que les hommes de son temps l'appelèrent Lao-Tseu, « le vieux maître » (Lao signifie « vieux »). Dès sa naissance il avait reçu un pouvoir merveilleux de pénétration et d'intuition. Sa destinée était de propager la doctrine du Tao, et c'est pourquoi il fut protégé par les esprits et put même leur commander (1). Il composa 930 livres, où
(1) Comme on voit bien reparaître ici la vieille idée tartare de la conjuration qui met les esprits au service des hommes particulièrement doués ou possédant la science des formules théurgiques !
il traite des neuf ambroisies, des huit pierres merveilleuses, du vin d'or, du suc de jade, des moyens de se conserver pur, de méditer, de ménager sa force vitale, d'éloigner les calamités, d'expulser les maladies, de dompter les esprits malfaisants, de se nourrir ou de s'abstenir de nourriture à volonté, de se transformer, etc. Il écrivit encore soixante-dix livres sur les talismans. On voit que notre érudit taoiste fait de Lao-Tseu un magicien tout puissant et de son Tao la force magique par excellence. Encore ajoute-t-il qu'il faut se défier de bien d'autres livres que les taoïstes ont ajouté subrepticement au catalogue imposant qui lui parait offrir toutes les garanties d'authenticité.
D'après l'unanimité des sources taoïstes, nous ditil, Lao-Tseu avait le teint d'un blanc jaunâtre, de beaux sourcils, de longues oreilles, de grands yeux, des dents écartées, une bouche carrée, des lèvres épaisses.
Le récit de Sse-ma-Tsien se trouve du reste confirmé dans ses lignes essentielles quant aux fonctions que remplit Lao-Tseu comme gardien des archives des Tcheou et quant à la vie silencieuse, méditative, qu'il menait au milieu des bruits de la cour. Il entendait a remplir son intérieur et se retirer après avoir » acquis la perfection du Tao. » Il raconte également la visite de Gonfucius, mais il y ajoute quelques traits qui sans doute circulaient dans les traditions taoïstes. Le confucéen Tseu-Khong aurait été envoyé par son maître pour prévenir le vieil archiviste de sa visite et de son dessein de llnterrogor sur les
anciens rites. « Quand votre maître, » lui répondit Lao-Tseu, « m'aura suivi trois ans, alors je pourrai » rinstruire. » Il aurait un jour aperçu Confucius lisant le Y-King (le Livre des Changements). — « Dans quel but lisez- vous ce livre ? «lui demanda-t-il, « Quel en est le fond ?» — « Il se résume », dit Confucius, « dans l'humanité et la justice. » — a La jus- » tice et rhumanité, » reprit Lao-Tseu, « ne sont plus » que des mots qui ne servent qu'à masquer la » cruauté et troublent le cœur des hommes. Jamais » le désordre ne fut plus grand. Pourtant la colombe, » pour être blanche, ne se baigne pas tous les jours ; » le corbeau, pour être noir, ne se teint pas tous les » jours. Le Ciel est naturellement élevé, la Terre na- » turellement épaisse ; le soleil et la lune brillent » naturellement ; les astres et les étoiles sont rangés » naturellement à leur place ; les plantes et les arbres » sont naturellement classés selon leurs espèces. » Donc, maître, si vous cultivez le Tao, si vous vous » élancez vers lui de toute votre âme, vous y arri- » verez de vous-même. Que signifient l'humanité et » la justice? Vous êtes comme un homme qui bat- » trait le tambour pour chercher une brebis égarée, » vous troublez la nature de l'homme. »
Ce passage est très digne d'attention. Non pas qu'on soit tenu de croire à son authenticité. Il nous paraît au contraire infiniment plus probable que nous avons là des « dires » nés postérieurement à Lao-Tseu dans la réflexion de ses sectateurs et reportés après coup dans la bouche du vieux sage. Mais ils remontent à une époque où la source du
taoisme coule encore des eaux relativement pures, permettant de discerner clairement la divergence initiale qui va écarter de plus en plus Tune de l'autre la tendance de Confucius et celle de Lao-Tseu. Les deux maîtres sont d'accord pour déplorer le mal existant. Mais tandis que Confucius regarde comme son premier devoir de se jeter dans la mêlée humaine pour y porter remède, tandis qu'il espère que s'il pouvait obtenir des princes le retour aux vieilles maximes et le strict maintien des vieux rites, le mal disparaîtrait comme par enchantement, — Lao-Tseu repousse d'avance le remède comme inefficace et l'agitation de Confucius lui paraît aussi frivole que stérile. 11 ne croit pas que les vieux rites ni les vieilles maximes soient applicables à la sosiété malade de son temps. Il en désespère, de cette société, et de ses institutions décrépites. A des maux collectifs Confucius voulait opposer une réforme collective dont un prince éclairé par un sage ministre eût été l'agent. Lao-Tseu ne voit de remède que pour rindividu, et c'est seulement à condition que des individus possédant son mystérieux Tao arrivent au pouvoir que la société pourra s'en bien trouver. Encore faut-il que la chose arrive d'elle-même, ils ne doivent rien faire pour hâter ce moment, et tant pis pour une société corrompue, indigne de toute sollicitude, si elle se meurt en attendant de désordre et de dépravation. Que l'individu commence à s'ouvrir individuellement au Tao, le reste viendra comme il pourra. Ne reconnaissons-nous pas dans ce cours d'idées misanthropiques le principe de rupture avec
le monde qui se dégageait des paroles émises par les <( solitaires » dont il a été question à la fin du précédent chapitre?
Il y a plus. Lao-Tseu, dans le passage que nous venons de reproduire indique un point de vue supérieur que le confucéisme, avec sa foi dans le rite et son extrême importance, ne concevait pas. Pour le confucéen, le Ciel et la Terre, dualité suprême, sont euxmêmes ritualistes, ou du moins la régularité monotone et mécanique de leurs agissements est la preuve que l'homme ne saurait mieux faire que de les imiter et de soumettre tous ses actes à des formes régulières, ponctuées, nécessaires au bon ordre général et au bonheur privé. Lao-Tseu ne croit pas à cette vertu du rite qui lui fait Teffet d'être artificiel et dénué de naturel. Il s'élève à Tidée d'une nature universelle, supérieure au Ciel et à la Terre euxmêmes, qui fait que le Ciel est en haut, la Terre en bas, la colombe blanche, le corbeau noir, les plantes et les arbres divisés en espèces, en un mot qui fait que le3 choses sont ce qu'elles sont et sont bien comme elles sont. L'homme seul fait exception. Il n'est pas bien comme il est ; mais c'est sa faute, c'est parce qu'il méconnaît cette nature supérieure, c'est parce qu'il en trouble le cours en lui et hors de lui par ses passions, son ignorance et sa frivolité. Qu'il rentre en lui-même, qu'il fasse effort pour ressaisir en lui la nature supérieure qui lui échappe, qu'il repousse et dédaigne ces agitations, ces faux plaisirs, ces biens mensongers, ces voluptés trompeuses qui l'en séparent et la lui voilent. Ce
sera peut-être pénible au premier abord, il y faudra de la constance et du renoncement, il lui sera indispensable de fermer la porte de son cœur au monde et à ses tentations, de se créer une solitude intérieure au milieu des autres hommes, si ce n'est, ce qui pourrait bien être le meilleur parti à prendre, de fuir au désert pour y vivre à Técart de Thumanité. Mais, moyennant ces sacrifices qui lui coûteront toujours moins, il arrivera à la possession du Tao, et il sera plus que récompensé de ses peines par la volupté interne, par Tépanouissement de vie et de félicité suprême, par la paix immuable qui seront désormais son partage et ne lui laisseront absolument rien à regretter.
« Possédez-vous le Tao? » avait dit brusquement Lao-Tseu h, Confucius.
« — Je le cherche depuis vingt ans », répondit celui-ci, « et je ne puis le trouver. »
a — Si le Tao pouvait être offert aux hommes » reprit Lao-Tseu, « tous voudraient l'offrir à leur » prince ; s'il pouvait être présenté, tous voudraient » le présenter à leurs parents ; s'il pouvait être » annoncé, tous voudraient Tannoncer à leurs frères ; » s'il pouvait être transrais, tous voudraient le trans- » mettre à leurs enfants. Pourquoi ne pouvez-vous » l'acquérir ? C'est que vous êtes incapable de le rece- » voir au fond de votre cœur. »
« —J'ai mis en ordre », représenta Confucius, « le » Chou-Iving, les Annales, le Li-Ki, le Traité de la » Musique, le Y-King, et j'ai composé la Chronique de
» Lou (Le Printemps et l'Automne) (1); j'ai lu les » maximes des anciens rois, j'ai mis en lumière les » belles actions des sages, et personne n*a daigné » m'employer. II est bien difficile, je le vois, de per- » suader les hommes. »
« — Les six arts libéraux », répliqua Lao-Tseu, « sont un vieil héritage des vieux rois ; ce dont vous » vous occupez ne repose que sur des exemples » surannés, et vous ne faites que vous traîner sur les » traces du passé sans rien produire de nouveau. »
Ainsi se termina cet entretien, plus typique selon nous que réel et qui, selon la tradition taoisle, laissa Confucius perplexe et muet. Lao-Tseu ne méconnaissait pourtant pas les mérites transcendants des anciens empereurs ni la félicité dont le genre humain avait joui sous leur règne. Celte persuasion semble axiômatique chez les Chinois. Mais il l'expliquait, non pas comme l'école confucéenne par leur ponctualité rituelle, par leur soumission envers le Ciel et la prudence de leur gouvernement, mais parce que, disait-il, « ils s'étaient fait un asile impénétrable et » s'étaient absorbés dans le Tao (2). »
Ko-Kong raconte ensuite comme Tse-ma-Tsien comment Lao-Tseu, fuyant à la fin la cour et la ville, s'arrêta au passage de l'ouest, auprès de ce gardien In-Hi qu'il initia au mystère du Tao. Mais la légende reprend vite ses droits. Cet In-Hi était un devin qui
(1) Preuve nouvelle de rinauthenticilé de ce dialogue. Confucius ne pouvait parler ainsi qu*Â la fin de sa carrière et, lors de sa visite ù, Lao-Tseu, il était encore au début.
(2; Stan. Julien, oui\ cit.^ XXX.
savait interpréter les signes du vent et de Tair, et il prévit qu'un homme extraordinaire allait certainement arriver. C'est pourquoi il nettoya la route sur une étendue de quarante li (environ 2 kilomètres), et il reconnut Lao-Tseu qui s'avançait monté sur un buffle (1).
De son côté, Lao-Tseu savait que In-Hi était destiné à posséder le Tao, et c'est pourquoi il s'arrêta près de lui avant de continuer son voyage. Mais il arriva pendant ce séjour une étrange aventure. Lao- Tseu avait pour serviteur un nommé Siu-Kia. N'ayant pas payé ce serviteur depuis longtemps, il lui était redevable de 72,000 onces d'argent (2). Siu-Kia, de son côté, refusa de suivre plus loin Lao-Tseu s'il ne recevait pas ce qui lui était dû. Le gardien In-Hi l'encourageait dans ses prétentions, parce que, ébloui par un pareil capital, il avait offert à Siu-Kia de lui donner sa fille, laquelle était d'une rare beauté. Siu- Kia ne demandait pas mieux. Lao-Tseu lit venir Siu- Kia, qui était à son service depuis deux cents ans, et lui reprocha sévèrement sa manière d'agir. « Com- » ment ! » lui dit-il, « je vous ai loué pauvre et quand » personne ne voulait vous employer. Je vous » ai gratifié du talisman de la vie pure, et c'est à » ce don que vous devez d'avoir vécu jusqu'à pré- Ci) Diaprés une autre version, Lao-Tseu était sur un char traîné par un buffle noir. Mais il est très souvent représenté assis sur ranimai. Le Musée Guimet possède un curieux spécimen de Lao-> Tseu sur son buffle.
(2) Son salaire était de 100 mas par jour et le mas est le dixième d'une once d'argent.
» sent. Comment avez-vous pu oublier un pareil » bienfait et vous conduire comme vous faites? » Je vais visiter de grands pays lointains. Je vous » ordonne de conduire mon char, je vous paierai au » retour. »
Malgré ces remontrances Siu-Kia persista dans son refus. Alors le sage lui ordonna de s'incliner vers la terre en ouvrant la bouche, et aussitôt le serviteur laissa échapper le talisman qui lui avait permis de prolonger indéfiniment sa vie. Au même instant son corps ne fut plus qu'un squelette desséché. In-Hi épouvanté, mais sachant que la puissance divine de Lao-Tseu pouvait ressusciter Siu-Kia, supplia le sage de lui rendre la vie, s'engageant à payer lui-môme la somme due. Alors Lao-Tseu fît rentrer le talisman de la vie dans le corps de Siu-Kia qui se ranima immédiatement. In-Hi tint et même dépassa ce qu'il avait promis. Il gratifia SiuKia de 200,000 onces d'argent. Puis il pria Lao-Tseu de lui enseigner sa doctrine, ce que Lao-Tseu fit en cinq mille mots qui furent soigneusement recueillis par In-Hi et qui formèrent le Tao-té-King. In-Hi en fut le fidèle disciple et devint immortel (1).
Tel est le récit de Ko-Kong, et l'on peut s'apercevoir qu'il est déjà singulièrement fabuleux. Pourtant il est d'une sobriété remarquable si on le compare à d'autres légendes dont Lao-Tseu est le héros. Là on veut qu'il soit un être supérieur à tout ce que les hommes connaissent, une véritable incarnation du
(1) Comp. Stan. Julien, ouv. cit., pp. XXX-XXXI.
Tao, et que son apparition sous les Tcheou ne soit qu'un de ses dix avatars. Sans commencement et sans cause, ancêtre du « souflEle spirituel », il aurait déjà fait auparavant neuf apparitions sur la terre dans les milliers de siècles qui précèdent les temps reconnus historiques par les lettrés. Les règnes de Hoang-Ti, de Fou-Hi, de Chcn-Nong, de Yao, de Choun, de Yu, etc., l'auraient vu descendre parmi les hommes sous des noms divers tels que « Prince de la porte d'or », « Fils de la fleur Yo », « Docteur de longue vie», etc. Quand approcha le temps de son apparition sous le nom de Lao-Tseu, sa mère le conçut en voyant tomber une étoile et il n'eut pas de père humain. Cette mère le porta soixante-douze ans, d'autres disent quatre-vingts, dans ses entrailles. Quand enfln il vint au jour, ce fut à l'ombre d'un poirier, Li, et comme il savait parler en naissant, il déclara que Li serait son nom de famille. Il ressemblait, quand il sortit par le côté gauche de sa mère, à un vieillard à cheveux gris ; de là, son nom de Lao-Tseu, qui signifie « Vieux Maître » ou « Vieux Fils ». A peine né, il s'éleva en l'air sans support, et désignant d'une main le ciel et de l'autre la terre, il prononça ces paroles : « Dans le ciel en haut et sur » la terre en bas, le Tao seul est digne d'honneur. » Ses énormes oreilles étaient percées de trois ouvertures, chacun de ses pieds comptait dix doigts, elc (1).
Il est inutile de prolonger un signalement aussi
(1) Comp. Douglas, ouv. c, 179-180.
monstrueux. Le surnom de Lao-Tseu s'explique aisément par le fait qu'il était très avancé en âge lorsque, abandonnant le monde et sa fonction d'archiviste, il commença à communiquer à d'autres le fruit de ses longues méditations el le déposa dans le Tao-té- King. Il faut maintenant nous faire quelque idée de ce fameux traité.
Il est le plus souvent très obscur. Abel-Rémusat et les commentateurs chinois eux-mêmes ont signalé les difficultés presque insurmontables de nombreux passages et déclaré qu'il fallait le plus souvent se contenter d'en fixer le sens général. Les missionnaires jésuites, qui s'en sont aussi occupés, ont abondé dans le même sens. L'embarras des écrivains chinois s'explique par le fait que ce livre est isolé dans toute la littérature chinoise. Son tour mystique et profond, sa portée spéculative, la métaphysique idéaliste dont il est inspiré sont choses ordinairement étrangères à l'esprit chinois, et par conséquent la forme énigmatique de nombreux passages doit poser des problêmes souvent insolubles aux compatriotes eux-mêmes de Tauteur. Quant aux missionnaires et à Abel-Rémusat lui-même, ils ont augmenté les difficultés naturelles de l'interprétation en par* tant d'une idée très arbitraire et très fausse qui les a nécessairement égarés. Les missionnaires ou du moins quelques-uns d'entre eux (car leur opinion fut combattue par les PP. Régis, Lacharme et Visdelou) s'imaginèrent que le Tao-té-Eing enseignait le dogme de la Trinité. Ce furent surtout les PP. de Prémare, FouquetjBouvet et Amiot qui voulurent à tout prix
l'y retrouver, et cette opinion bizarre à été encore défendue dans notre siècle par un sinologue berlinois du nom deMontucci (sinologus Berolinensis) (1).
C'est principalement le commencement du chapitre XIV qui donnait confiance à ces courageux traducteurs. Le père Amiot traduisait : « Celui qui » est comme visible et ne peut être vu, se nomme I; » celui qu'on ne peut entendre et qui ne parle pas » aux oreilles se nomme Hi; celui qui est comme » sensible et qu'on ne peut toucher se nomme Wei. » Le père Amiot concluait de là, il faut l'avouer avec une étrange complaisance, que l'auteur de cette déclaration mystérieuse avait en vue un Dieu en trois personnes.
M. Abel-Rémusat vit clairement que ni la traduction ni l'interprétation n'étaient acceptables. Il traduisit beaucoup plus littéralement : a Celui que vous » regardez et ne voyez pas se nomme I; celui que » vous écoutez et que vous n'entendez pas se nomme » Hi; celui que votre main cherche et qu'elle ne peut » saisir se nomme Wei. » Mais alors, au lieu de se
(1) De studiis sinicis^ p. 19. BerlÎB, 1808. Multa de Deo trino ibi tam clare disseruntur ut mysterium sanclissimœ Trinitatis Sinis jam revelatum fuisse quinque supra secula ante adventum Jesu- Christi quicumque hune librum perlegerit in dubium minime Tocabit. — Nihil autem efficacius inveniri ad dogmata christianœ religionis in animo Sinarum defigenda quam eorumdem (dofrmatum) congruentise cum libris Sinicis demonstrationem nemo denegabit, qui mores populi tam procliTÎs sui jurare in verba magistri optime norit. Studium ergo et vulgatio hujus singularissimi teztus missionariis utilissima évadèrent ad messis apostolicœ peroptatam coacerTationem féliciter provehendam. — On voit par U le pieux, mais fallacieux intérêt qui dictait Tinterprétation des pères.
dire qu'il n'y avait là que l'idée exprimée sous trois formes parallèles de l'immatérialité du Tao, il crut découvrir une allusion formelle au fameux tétragramme divin de TAncien Testament, Jhvh (Jehovah ou Jahvé). Les trois signes verbaux qui terminent respectivement les trois affirmations, I, Ili et Weiy ne pouvaient, à l'entendre, signifier autre chose. Cela faisait I H V. Il y reconnut également le nom de lato, altération du tétragramme sacré, nom que, suivant Diodore de Sicile, les Juifs donnaient à leur Dieu. 11 est vrai que le tétragramme hébreu se trouvait en chinois réduit à trois lettres, mais cela ne faisait rien, puisque selon toute apparence la dernière lettre du mot Jéhovah ne se prononçait pas. C'est en sq fondant sur des arguments de cette valeur que l'estimable savant, visiblement égaré par son imagination, se faisait fort de prouver que des communications étaient établies dès le v* siècle avant J.-C. entre l'occident, ou du moins la Syrie, et la Chine. Ce qui augmentait la confiance d'Abel-Bémusat, c'est qu'il croyait les signes en question représentatifs de sons étrangers à la langue chinoise (1).
Stanislas Julien (2) a victorieusement démontré qu'au contraire ces signes et ces sons étaient parfaitement chinois, d'un sens clair et reconnu par les commentateurs taoïstes. Voici d'après le plus autorisé de ces commentateurs, Ho-chang-Kong, le sens des trois signes : I signifie « dépourvu de couleur » ; HI, dépourvu de son ou de voix; WEI, dépourvu
(1) Comp. A.-Rëmusat, Mémoire sur Lao-Tseuy pp. 42-46.
(2) Voir son Introduction au Tao-té-King, pp. IV et suiv.
de corps. D'où la traduction de cette première phrase où le père Amiot voyait la Trinité et Abel-Rémusat le télragramme ineffable des Juifs :
« Vous le regardez (le Tao) et ne le voyez pas : il » est sans couleur. — Vous Técoutez et ne l'entendez » pas : il est sans voix. — Vous voulez le toucher et » ne l'atteignez pas : il est sans corps. »
Laissons donc de côté ces hypothèses sans fondement sérieux et qui péchaient d^avance par leur suprême invraisemblance, et considérons le Tao-té- King tel qu'il se présente à nous.
Ce titre signifie livre du Tao et de la Vertu (té). On se demande où se trouve la copule dans le texte chinois. Elle est absente, et cela signifie que le Tao et la Vertu forment une dualité constante, inséparable (1). Mais qu'est-ce que le Tao ?
La réponse à cette question est difficile, parce que les lettrés confucéens, les taoïstes et les bouddhistes emploient respectivement ce terme dans un sens différent. Dans l'école de Confucius, Tao est le chemin, la voie, la conduite qu'il faut se prescrire pour bien gouverner ou pour pratiquer les vertus sociales. Chez les bouddhistes, il signifie « Tintelligence ». Le sens originel du mot dans le taoisme lui-même, c'est bien aussi le chemin ou la voie. Ainsi nous lisons, chap. LUI : « Si j'étais doué de connaissance, je
(1) Je dois cette explication à M. Yeou Shio Kaé, attache d*ambassade à la légation chinoise de Paris, ainsi que plusieurs autres éclaircissements qui m*ont été fort utiles. C^est ainsi qu'en chinois on dit « ciel-terre », « père-mère », pour « le ciel et la terre », le « père et la mère », etc.
» marcherais dans la grande Voie (Tao)... La grande » Voie est très unie, mais le peuple aime les sen- » tiers. » Chap. XXI : « Le Tao donne issue à tous » les êtres ». Le Tao de Lao-Tseu est donc bien évidemment le chemin, la voie ; mais il est certain quUl est en même temps autre chose et davantage. Il y a, dans rhistoire de la pensée religieuse, des expressions d'un sens mal déterminé, auxquelles sont suspendus des mondes et que ceux qui les emploient présentent eux-mêmes comme inadéquates à l'objet qu'ils veulent indiquer. Mais cet objet se dérobe, ils le disent eux-mêmes, à toute définition et par conséquent à toute dénomination précise. C'est surtout dans les régions du mysticisme spéculatif que ce phénomène se présente. Le mot Dieu et les termes correspondants des autres langues est pris comme une désignation imparfaite, bien qu'indispensable, de rÊtre inelTablc que Ton sent, mais qui dépasse Tintelligence. Les expressions de Verbe ou Logos, d'Esprit, de Bythos ou l'Abîme, de Nous, pensée compréhensive, d'Un primordial, etc., sont employées pour suppléer à la faiblesse de la pensée et de la parole humaines. On les choisit à cause de leur ambiguïté même ou de leur caractère abstrait à la plus haute puissance. Mais on reconnaît qu'elles ne répondent qu'imparfaitement à la fm qu'on s'est proposée en les choisissant faute de mieux. C'est en ce sens que Lao-Tseu dit, chap. XXXIl : « Le Tao est » éternel et il n'a pas de nom. » — Chap. XXV : « Il » est un être indéterminé qui existait avant le » ciel et avant la terre..., qui subsiste seul et ne
» change point, qui circule partout et ne faiblit » point, qu'on peut regarder comme la mère de » Tunivers. Moi, je ne sais pas son nom. Pour lui » donner un titre, je l'appelle Tao. » — Ghap. XLI : a Le Tao se cache et personne ne peut le nommer. » C'est ce qui nous permet de comprendre la pensée de l'auteur de ce mystérieux préambule, chap. I :
« Le Tao qui peut être exprimé par la parole n'est » pas le Tao éternel; le nom qui peut être nommé » n'est pas le nom éternel. »
« Le Sans-nom est Torigine du ciel et de la terre ; » avec un nom, il est la mère de toutes choses. »
En d'autres termes, il est un principe éternel, supérieur au Ciel et à la Terre qui tirent de lui leur être, et qu'aucune parole humaine ne peut nommer, qui n'a pas de nom. Mais quand on le contemple à travers les effets de sa fécondité créatrice, dans les choses innombrables comprises entre le Ciel et la Terre qui sont les premiers produits de ce principe innommable, on peut l'appeler le Tao, le Chemin, la Voie. Seulement c'est un chemin qui marche, c'est ce que nous appellerions le « cours de la nature », en comprenant par là le mouvement universel qui fait éclore, évoluer, disparaître les phénomènes dans le temps et dans l'espace. Lao-Tseu balbutie, pénétré de crainte religieuse et de respect, devant cette apparition, unilatérale pourtant et partielle, de l'Inconnaissable. Bien qu'on puisse en discerner quelques linéaments, parler ainsi de ce qu'il est et de ce qui est en lui, téméraire serait celui qui se vanterait de le décrire comme un objet qu'on voit clairement et
qu'on pénètre de tous les côtés ! Quelle est la nature duTao?
Chap. XXI : « Il est vague, il est confus. »
« Qu'il est confus ! Qu'il est vague ! »
« Au'dedans de lui il y a des images (1). »
« Qail est vague! Qu'il est confus!
» Au-dedans de lui, il y a des êtres.
» Qu'il est profond ! Qu'il est obscur !
» Au-dedans de lui il y a de Tesprit.
» Cet esprit est infaillible (litt. absolument vrai).
» Au-dedans de lui il y a le témoignage infaillible » de ce qu'il est; depuis les temps anciens jusqu'au- » jourd'hui, son nom (son essence) ne passe pas. »
En résumé le Tac de Lao-Tseu, dans la mesure où l'intelligence humaine peut comi^rendre et la parole humaine énoncer quelque chose de lui , est le chemin éternel que suivent tous les êtres, c'est le principe qui leur imprime le mouvement auquel ils obéissent dans leur naissance, leur durée et leur mort, c'est Torigine à la fois, le support et la fin du monde entier. Tout vient du Tao, suit la loi du Tao et retourne au Tao (2).
On conviendra que, toute part faite à l'imperfection de la forme, nous sommes transportés par le penseur chinois dans un ordre d'idées qui l'emporte singulièrement sur le rationalisme estimable, mais terre à
(1) On pourrait rapprocher ce passage de la doctrine platonicienne des « idées » qui forment, configurent les choses.
(2) Comp. la fin du ch. XXXH : Les êtres retournent â. lui « comme » les rivières et les ruisseaux des montagnes retournent aux fleuves » et aux mers.»
terre et sans élévation, de Gonfucius. Lao-Tseu voit aussi dans le Ciel et la Terre les deux termes extrêmes de l'action visible du Tao, mais son Tao est le nom imparfait d'un principe unique et supérieur dont le Ciel et la Terre eux-mêmes sont les dérivés. Lao-Tseu est un contemplatif et un grand mystique. Il circule dans son œuvre un souffle indéniable de panthéisme, c'est le cas de tous les métaphysiciens mystiques. Toutefois il ne va pas jusqu'à Tanéantissèment de Tindividu, sans s'expliquer sur les raisons qui l'en empêchent. Il est un de ceux qui se sont penchés avec un mélange d'horreur et de confiance sur le bord du grand abîme, qui ont prêté une oreille attentive au murmure doux et fort qui en monte; et puis, refermant les yeux pour regarder en lui-même, il a perçu tout au fond de son être le même accord mystérieux qu'il avait surpris plus bas que la terre et plus haut que le ciel. Gela suffit à sa gloire. Sur les' hauteurs où il s'élève, le Chinois disparaît, l'homme d'intuition métaphysique et de génie idéaliste nous apparaît dans sa grandeur.
C'est encore une doctrine qui le fait devancier de bien des penseurs de premier ordre que celle où il ramène à faction directe du Tao la supériorité morale de l'homme de bien, le Te ou la Vertu. C'est dans le Té, par le Té, que le Tao se révèle en dernier ressort. Il est en effet le principe immédiat de la vie morale aussi bien et parce qu'il est le principe du mouvement universel. C'est pourquoi, au lieu de se dépenser on règles, en maximes, en prescriptions visant tous les cas possibles où f homme est appelé
à se déterminer, Lao-Tseu ne cesse de faire dépendre toute la vie morale de la possession intérieure du Tao. L'homme qui le possède et se laisse diriger par lui accomplit dès lors spontanément tous ses devoirs. Ceux-ci ne sont plus dans leur accomplissement que l'irradiation du principe intérieurement possédé, et c'est ainsi qu'il parle souvent du Tao, en tant que principe de la vertu, d'une manière qui fait penser aux enseignements d'un moraliste paulinien sur la Pistis (la foi) ou bien aux modulations d'un docteur de l'école johannique sur le Pneuma, ou sur V Amour (1). Ce qui le frappe le plus dans sa contemplation du Tao, c'est la tranquillité majestueuse, le caractère paisible et sourd de son action directrice , son indifférence aussi pour les individus et leurs intérêts particuliers (2). C'est une observation qui revient très fréquemment chez lui et qui l'entraîne trop souvent dans un quiétisme qu'il est difficile de défendre contre l'accusation d'égoïsme quintessencié. Il déclare que si les hommes ne parviennent pas à la possession du Tao, c'est qu'ils en sont détournés par leurs passions et la multitude de leurs désirs (3). Il part de là pour exiger qu'ils se dépouillent de toute passion, de tout désir, qu'ils ferment la porte à toute autre activité que celle qui a pour but la recherche du Tao, il admire et préconise
(1) Comp. ch. XV, XXn, XXHI, LI, LIV, LVI. etc.
(2) « Le Ciel et la Terre (imitateurs du Tao) n*oiit point d*affectioû » particulière. » Le saint (celui qui possède le Tao) nW a pas davantage.
(3) Ch. L
le non-agfir (1), et il descend insensiblement la pente qui doit le mener sur un terrain très semblable à celui du bouddhisme, bien qu'il n'en connaisse ni les prémisses ni les applications. C'est là que, comme tous ceux qui sont dominés par une idée fixe, il devient paradoxal. Parce que le Tao n'agit pas, c'està-dire ne s'agite pas, ne se presse pas, ne fait aucun eflort, il se dit que le comble de la puissance consiste à ne rien faire. Nul n'est plus fort que l'homme qui ne fait rien. Quand on demandait à Confucius pourquoi les. grands empereurs de l'antiquité avaient eu des règnes si prospères et si glorieux, il répondait que c'était parce qu'ils avaient scrupuleusement observé les rites. Lao-Tseu croit, comme tous les Chinois, à l'âge d'or contemporain des premiers Ti ; mais comme ceux-ci sont redevables de leur supériorité à leur possession du Tao, il explique le grand éclat de leur règne en disant qu'ils ne faisaient rien, a La seule chose que je craigne, c'est d'agir (2). Celui » qui agit échoue ; celui qui s'attache à une chose la » perd. De là vient que le saint n'agit pas ; c'est pour- » quoi il n'échoue pas; il ne s'attache à rien, c'est » pourquoi il ne perd pas... De là vient que le saint 9 fait consister ses désirs dans l'absence de tout » désir (3). » Il pousse son antipathie contre l'activité, quelle qu'elle soit, jusqu'à regretter ce qui a fait la civilisation. Il se berce de rêves à la Jean-Jacques sur le bonheur qui régnait lorsque les désirs étaient
(1) Ch. XLvni.
(2) Ch. m, XV, comp. ch. Ull et LVH.
(3) Ch. LXIV.
restreints. Plus il y a de lois pour interdire et défendre, plus le peuple s'appauvrit; plus le peuple a d'instruments de gain, plus Tempire est troublé ; plus le peuple a d'adresse, plus il se fabrique d'objets bizarres ; plus il y a de lois, plus il y a de voleurs vl)- Les saints empereurs de l'antiquité, qui excellaient à pratiquer le Tao, ne l'employaient point à éclairer le peuple, ils l'employaient « à le rendre simple et ignorant» (2}. Le peuple n'est difficile à gouverner que parce qu'il a trop de prudence, et quand on se sert de la prudence pour gouverner un royaume, on en devient le fléau (3). Voulez-vous être exempt de chagrin, renoncez à l'étude (4). Voulez-vous que le peuple soit cent fois plus heureux, ne parlez plus de sagesse ni de prudence, ne parlez plus d'humanité ni de justice (5). Ce dernier trait vise certainement les confucéens, mais ici, en vérité, Lao-Tseu n'est plus seulement paradoxal, il devient absurde. Il ne se doute pas que cette suppression qu'il réclame de toutes les garanties de la civilisation aboutirait au retour pur et simple de l'état sauvage, c'est-à-dire à un régime de violence, d'arbitraire et d'insécurité bien pire que celui dont il se plaint:
C'est la volupté mystique dont il se sentait inondé par la contemplation du Tao, c'est-à-dire de la puissance morale absolue, qui le rendait aussi fermé aux
(1) ch. Lvn.
(2) Ch. LXV.
(3) Ibid. (4)Ch. XX.
(5)Ch. XIX. Comp. ch. m.
exigences et à la légitimité d'une vie active et féconde. Le monde ne tarderait pas à mourir de stérilité et d'ennui, s'il se condamnait à une pareille abstinence. En revanche, Lao-Tseu se montre à son avantage quand il parle des vertus de compassion, de douceur, d'humilité, de clémence et do pardon qui distinguent le possesseur du Tao. Il a, dans la puissance de la débonnaireté et de la miséricorde, la conflance qui s'exprime dans plus d'une parole du Christ. Être faible en ce sens, c'est être fort; s'abaisser, c'est s'élever; perdre, c'est recevoir; ce qui est faible triomphe de ce qui est fort (1). N'est-ce pas ce que nous démontre le Tao qui n'agit pas — nous avons dit dans quel sens — et qui pourtant triomphe de tout (2) ? <x Le possesseur du Tao est inaccessible à » la faveur comme à la disgrâce, au profit comme au » détriment, aux honneurs comme à l'ignominie (3). x> Enfin, et ici Lao-Tseu s'élève à une hauteur morale qui fut ignorée de Confucius, « il rend le bienfait » pour l'injure (4) ».
Le Tao de Lao-Tseu était-il un Dieu personnel? Celte question n'est pas même eifleurée dans lé Taoté-King, ou plutôt, si elle avait été posée à son auteur, il est à croire qu'il y aurait répondu négativement, de même qu'il aurait opposé une fin de nonrecevoir à ceux qui lui auraient demandé s'il est impersonnel . L'une et l'autre thèse eût affirmé sur un
a) Ch. xxxvi.
(2) Ch. xxxvii.
(3) Ch. LVI.
(4) Ch. LXni.
domaine où, dans sa pensée, il est impossible à l'intelligence humaine d'aflirmer quoi que ce soit. On est du reste frappé de la place presque nulle qu'il accorde aux objets ordinaires du culte national. Le Ciel et la Terre sont sans doute, au-dessous du Tao suprême, les deux termes extrêmes du monde et de la croyance religieuse. Mais « la Terre imite le Ciel, qui imite le » Tao, et le Tao n'imite que lui-même (1) ». Lao-Tseu ne nie pas Texistence des esprits, mais il enseigne que si le prince dirige l'empire selon les principes du Tao, les esprits n'exercent aucun pouvoir malfaisant. Ils se subordonnent à ce prince, ils se convertissent et joignent leurs vertus à la sienne (2). C/est à peu près là tout ce qu'on peut tirer du livre relativement à la religion populaire. Le contemplateur du Tao ne s'en occupe ni pour la combattre, ni pour la favoriser, elle lui est indifférente, il a trouvé plus et mieux, il a trouvé tout. Enfin la mort n'existe pas pour lui. Il ne saurait craindre la destruction (3j, il est à Tabri de la mort. Uni au Tao éternel, porté par ce « chemin » qui est l'âme et le moteur de l'univers, il participe à son indestructibilité, il en est inséparable, et on ne peut concevoir le moment où il pourrait cesser de puiser la vie dans ce foyer inextinguible de lumière et de puissance. « Si Thomme se » donne au Tao, il s'identifie au Tao (4). » Il est facile de comprendre pourquoi Confucius et
(1) Ch. XXV.
(2) Ch. LX.
(3) Ch. LIV, LU, L.
(4) Ch. XXUI.
Lao-Tseu n'ont ressenti aucune sympathie l'un pour l'autre. Les deux genres d'esprit étaient antagonistes. Autant Tun aimait à disperser sa pensée sur toute espèce d'objets, autant Tâutre cherchait à la concentrersurun pointunique. Confucius aimait le pouvoir, dans une noble et généreuse intention, nous l'accordons, mais enfln il en était passionnément épris, Lao-Tseu le dédaignait et le fuyait. Confucius était causeur prolixe et souvent affecté, d'une politesse parfois exagérée; Lao-Tseu était taciturne, et si l'homme intérieur chez lui était plein de compassion pour les misères humaines, Thomme extérieur parait avoir fait sur ses contemporains l'impression d'un caractère difilcile et bourru. Confucius attachait une extrême importance à cette urbanité qu'il aimait à réglementer et à codifier d'après toutes les recommandations du Li-Ki ; Lao-Tseu trouvait que « Tur^ » banité était seulement Técorce de la droiture et de » la sincérité, qu'elle était la source du désordre (1). » Confucius aimait l'érudition et la recherche érudite, Lao-Tseu l'appelait un « faux savoir » et le a principe de l'ignorance ». Il disait qu'un grand homme doit a s'attacher au solide et laisser là le superficiel, » estimer le fruit et dédaigner la fleur (2). » Il dirige contre certains lettrés (3) de véritables boutades qui dénotent une mauvaise humeur concentrée. « Quand » ils ont entendu parler du Tao », dit-il en parlant de ces lettrés inférieurs, « ils le tournent en dérision.
(1) Ch. xxxvni.
(2) Ibid.
(3) Ch. XLI.
» Mais s'ils ne le tournaient pas en dérision, il ne » mériterait pas le nom de Tao. »
Il convient d'ajouter que les Chinois,- amis des belles-lettres, devaient se trouver quelque peu rebutés par ce style haché, obscur, enfilant les énigmes les unes après les autres et mettant à chaque instant l'esprit du lecteur à la torture. Nous sommes aussi mauvais juges que possible de ce qui constitue le beau style chinois. Mais nous pouvons sur ce point nous en rapporter aux Chinois eux-mêmes dont le jugement littéraire est très défavorable au Tao-té- King. Les traductions Tout plutôt embelli, parce que les traducteurs se sont évertués à donner un sens clair à une quantité de passages qui leur portaient les plus effrayants défis. Sur un grand nombre ils n'ont pu nous donner que des conjectures. Si nous avons réussi à donner une idée quelque peu lidèle de la théorie religieuse et morale de Lao-Tseu, c'est que nous nous sommes bornés aux grandes lignes, à celles qui ressortent de l'ensemble avec une clarté suftisante et qui trouvent leur confirmation dans l'esprit général de cette œuvre pénible. Il faut se garder en pareil cas de la tentation de transposer complètement en pensée européenne et moderne les vues émises par un homme séparé de nous par tant de siècles, tant d'espace et tant de races (1). D'ailleurs l'œuvre est incohérente et ne se suit pas. Les idées sont jetées comme au hasard, sans lien logique, sous forme d'aphorismes détachés, avec cette pointe d'hy-
(1) C'est le reproche que Ton peut faire à Texposë de M. Douglas dans son livre intitule Confucianism and Taouism^
perbole qui se fait aussi remarquer dans les dires de Confucius et qui risque souvent de tromper le lecteur sur la véritable pensée de Técrivain. On pourrait sans trop solliciter les textes signaler des passages où Lao-Tseu semble avoir devancé la spéculation hégélienne sur les rapports de l'être et du non-être, comme si le premier naissait du second et réciproquement. En tout cas on peut dire qu'il a bien compris que les contraires se supposent toujours, se conditionnent mutuellement et se servent réciproquement de raison d'être (1). Sa doctrine du non-agir semble lui avoir été suggérée par cette observation que le Tao dirigeait Tunivers, en maintenait Tordre, était tout-puissant, et que pourtant il laissait l'homme absolument maître de se mouvoir comme il Tentendait, à ses risques et périls, dans le cadre qu'il avait tracé à son activité. C'est donc de la même manière qu'il fallait gouverner Tempîre, et de là cette politique de rêveur solitaire à laquelle il revient souvent, qui consiste à se croiser les bras et qui atteint aisément le comble de l'absurdité. Il est probable, si même on y parvient jamais, qu'il faudra encore de nombreux travaux avant qu'on puisse se flatter d'avoir le mot de toutes les devinettes dont le Taoté-King est rempli.
Il n'en faut pas moins assigner une grande place dans l'histoire de l'esprit humain à ce Chinois qui, le premier de sa nation, a compris qu'il fallait chercher le dernier mot des choses plus haut que la nature
(1) Par ex. chap. H.
visible, tout en reconnaissant que ce mot ou cette conception suprême écliappe à la définition. £n retrouvant au fond de la conscience humaine ce Tao dont il discernait la supériorité sur le Ciel et la Terre, il a comblé l'abtme que la théorie superficielle du confucéisme laissait béant entre Thomme et la divinité. Voilà pourquoi il a pu être mystique. Le mysticisme en effet suppose la communion sentie et savourée de Tadorateur et de l'Etre adoré. C'est, pour nous servir de l'expression paulinienne, le pneuma, divin rendant témoignage à notre pneuma humain, qui lui est coessentiel, du rapport filial qui nous unit à Dieu.
L'absorption consentie de soi-même par le Tao, le dédain de tout ce qui fait le charme de la vie pour la plupart des hommes, ce sont les conditions de la supériorité morale telle qu'il la conçoit, et là sa morale côtoie de près celle de Bouddha. Ce qui l'en sépare, c'est qu'il ne renonce nullement à la vie personnelle, individuelle, consciente, ni pendant, ni après l'existence terrestre. Cet homme vit en cellule au milieu de la société humaine, il y vivra au sein du Tao lui-même. « Il est à Tabri de la mort (1). » « Sans sortir de sa maison, il connaît Tunivers ; sans » regarder par sa fenêtre, il découvre les voies du » ciel (2). » C'est pourquoi, à l'exemple des grands mystiques du christianisme, il ne se livre pas à des descriptions colorées ou fantaisistes de la destinée de
(1) Ch. L.
(2) Ch. XLvn.
l'homme après la mort. Il ne connaît ni paradis ni enfer. La logique de son système le pousserait à dire que les hommes restés étrangers au Tao périssent tout entiers. D'où tireraient-ils leur immortalité? Mais il ne le dit pas, il ne s'en occupe nulle part, et pourvu que dans l'éternité il puisse goûter, comme il peut déjà le faire parmi les vivants, la volupté qui réside dans la conscience de l'union avec le Tao, il n'en demande pas davantage.
Ces analogies avec le bouddhisme, relevées par des observateurs qui n'avaient pas su discerner les différences, ont parfois servi de point d'appui aux hypothèses qui ne voyaient dans la doctrine du Tao qu'une transplantation du bouddhisme sur le sol chinois cinq siècles avant notre ère. La chronologie des commencements du bouddhisme, telle qu'elle tend à s'établir, ne favorise pas cette supposition. Lao-Tseu est plutôt antérieur que postérieur à Bouddha. Quand on sait que de tout temps la Chine a été plus fermée qu'ouverte aux influences du dehors, quand on se représente les énormes distances qui éloignent le bassin du Gange de celui du Hoang-Ho, et que Ton se rend compte de l'extrême difTiculté des communications, on repousse d'emblée une hypothèse que tout concourt à rendre invraisemblable. Le bouddhisme ne se sépare pas à volonté de la personne elle-même du Bouddha, et il n'est fait aucune mention de lui dans le Tao-té-King. Arriver à la possession du Tao, ce n'est pas du tout la même chose que parvenir à Tétat de Nirvana. Lao-Tseu n'enseigne nulle part que la nature physique soit
mauvaise en elle-même ni que la vie, communiquée à toute chose par le Tao, générateur et directeur suprême, soit un mal en soi. Il ne reste donc que des analogies latérales, le dédain de l-existence active et largement remplie, le goût de la solitude, de la contemplation, de rimmobilité oisive, la guerre déclarée aux désirs et aux passions qui troublent et agitent. Mais pourquoi ce cours d'idées n'aurait-il pas trouvé en Chine des partisans tout aussi bien que dans rinde? Défions-nous de la manie de recourir constamment à l'hypothèse des emprunts, comme si des points de vue analogues ne pouvaient s'ofTrir à des esprits séparés par le temps et l'espace, mais rapprochés par les tendances et les aspirations.
C'est précisément par cette affinité partielle avec le bouddhisme que Lao-Tseu s'est montré, sous le rapport de rinfluence et de la direction des esprits, très inférieur à Gonfucius. S'il avait été réellement et complètement bouddhiste, il aurait cherché à propager sa doctrine, il aurait fondé une église, il aurait organisé un institut de rédemption. C'est à quoi il ne songea guère. Il vécut presque toute sa vie dans le monde, sans se mêler à ses luttes; à la fin seulement, fatigué du bruit, dégoûté par ce qu'il voyait, convaincu de l'inutilité des efforts de ceux qui voulaient porter remède à la situation, il alla chercher au désert les conditions de la paix et de la contemplation imperturbable du Tao. Il laissa seulement derrière lui un livre étrange, obscur, énigmatique, mystérieux comme sa personne. C'est donc une figure originale et digne d'être étudiée que
celle de Lao-Tseu. Mais il vaut mieux Tétudiet que rimiter. La cellule est stérile. La mêlée de la vie, la lutte persévérante pour le bien, la vérité, la justice, c'est le devoir auquel nul, sous aucun prétexte, n'a le droit de se soustraire. L'égoïsme voluptueux, qui sacriQe tout à sa satisfaction, laissant le monde devenir ce qu'il pourra et ne s'en souciant plus, qu'il s'abaisse jusqu'à la jouissance animale ou qu'il s'élève à la jouissance éthérée du sublime et du parfait, n'en reste pas moins de l'égoïsme. L'amour pratique de l'humanité manque à Lao-Tseu.
Isolé pendant sa vie, il le fut encore plus, s'il est possible, après sa disparition. Son livre seul resta, parce qu'il coïncidait avec la tendance misanthropique et découragée d'un certain nombre de ses contemporains. Le cours des événements avait engendré dans la Chine du vi® et du v* siècles avant Jésus- Christ ce même dégoût du monde, ce môme amour de la solitude et de la méditation contemplative que nous voyons si répandu dans l'empire romain du m* au V* siècles de notre ère. Et ici s'impose à nous le singulier problème du taoisme. Sans l'avoir ni voulu ni prévu, Lao-Tseu devint le fondateur d'une sorte d'église, d'une espèce particulière de religion et d'un sacerdoce organisé. Son idéalisme, dont nous avons signalé les défauts et le caractère absolument inapplicable à la société, mais dont nous avons dû reconnaître l'élévation, fournit l'aliment initial à l'une des formes de religion les plus grossières, les plus ignares, les plus crasses, que Ton connaisse. Comment a-t-il pu se faire que d'une source relative-
ment si pure soit sorti ce fleuve bourbeux? C'est ce que nous tâcherons d'expliquer dans le chapitre suivant.