CHAPITRE XIII
LE TAOISlfE
Ses origines et son histoire
SoMMAiRK : Le taoisme est tout le contraire de la doctrine de Lao- Tseu. — Pourtant on est allé de ceci & cela. — Les misanthropes solitaires. — Le changement de Tor pur en plomb y'û. — * Théorie épicurienne de Lih-Tseu. — L'humorisme de Kouang-Tseu. — Les destinées de Técole dans les siècles suivants. — Expéditions k la recherche de Télixir d'immortalité. — L'empereur Wou et la déesse Si-Wang^Mou. — Apothéose de Lao-Tseu. — Couveats taoistes. — La tentation de Lao-Tseu. — Intermittences defaveun et de disgrâces.
Le taoïsme ou religion du Tao n'est pas seulement TafTaiblissement de la doctrine religieuse déposée dans le Tao-té-King, il en est bien plutôt la transformation radicale, la négation continue, le contrepied absolu.
Dans la secte taoiste le mysticisme de Lao-Tseu est devenu théurgie, sa morale si désintéressée n'est plus qu'un utilitarisme des plus grossiers, sa méthode austère qui permet d'arriver par la possession du Tao à la paix de Tâme, à la béatitude de l'esprit, se change en moyen de se procurer les conjurations,
les évocations, les amulettes et les talismans. La rupture méditative du penseur avec le monde couvre la Chine par imitation d'ermitages et plus tard de couvents. Sa religion toute individuelle, qui ignore le prêtre et le rend complètement inutile, qui logiquement supprime le rite et qui se déploie presque sans contact avec la mythologie populaire, passe entre les mains d'un sacerdoce à prétentions surnaturelles, qui multiplie les cérémonies magiques, les rites sacramentels et sous le patronage duquel s'agglutinent de province en province toutes les superstitions régionales et locales. Ainsi se forma sous le couvert taoiste un vaste ensemble mythologique, un panthéon naturiste et animiste dont on ne voit jamais la fin, mais tout cela sans cohésion, sans connexion interne, à l'état de monceau et non de construction. Le seul avantage du taoisme, c'est qu'il a pu conserver par là, bien mieux que le confucéisme avec sa tendance rationaliste et sceptique, les vieilles croyances mythologiques et les anciennes légendes de la Chine. Il n'est pas facile de faire l'histoire du taofsme. Les sources sont rares et surtout encore mal étudiées. Le bouddhisme, son rival en influence et son rival heureux, lui a, sous sa forme chinoise, beaucoup emprunté et beaucoup prêté. Le sacerdoce taoiste en effet a, tant qu'il a pu, imité le bouddhisme qui par certains côtés lui était supérieur et dont il espérait neutraliser les progrès en copiant bon nombre de ses institutions et de ses procédés. Il est souvent très difficile dans la Chine contemporaine de dire si telle croyance, telle cérémonie ou telle
divinité est bouddhiste ou taoiste. Bien souvent il y a lieu de penser qu'elles sont à la fois Tune et l'autre. Toutefois le bouddhisme a des éléments de culte et des objets de croyance qu'il a évidemment apportés avec lui. D'autre part, il est très probable que les dieux et les cultes indigènes auxquels le bouddhisme venu de l'Inde et du Thibet était d'abord étranger, mais qu'il s'est assimilés plus ou moins complètement, ont été auparavant taoïstes ou sanctionnés par l'école du Tao.
Comment pareille transformation a-t-elle pu s'opérer?
On peut se renseigner sur le taoismeen consultant : Stan. Julien, Le Livre des récompenses et des peines (1835). — A. Pfitzmaier, Ueber den Taoismus dans les actes de TAcadémie de Vienne, 1870 et 1875. — R. K. DouoLAS, Confucianism and Taouism (1879). — J. Edkins, Religion in China^ 2« éd. 1878, traduction française de M. de Mjlloué dans les Annales du Musée Guimet, tom. IV (1882). — J.-J.-M. De Groot, Les fêtes annuellement célébrées à Emoui, trad. Gha- VANNES, D>émes Annales^ tom. XI et XII (1886).
Tout en regrettant que nous ne puissions disposer de faits concrets et bien datés pour suivre pas à pas cette transformation, il nous semble qu'on a un peu exagéré la difficulté d'une explication théorique et générale quand on a présenté le problème comme insoluble. En définitive nous connaissons le point de départ, le Tao-té-King, et le point d'arrivée, le taoisme. Est-il donc impossible de retracer les lignes
qui ont pu, qui ont dû mener de l'un à l'autre? Ce n'est pas le seul exemple connu de la déformation d'un idéal élevé lorsqu'il tombe dans un milieu qui n'est ni intellectuellement ni moralement capable de le comprendre et qui n'y cherche qu'un moyen de justification pour son égoîsme et ses penchants grossiers. Assurément, pour ne citer qu'un exemple, on ne reconnaît guère le généreux mouvement de 89 chez ceux qui partent de l'égalité des droits qu'il a proclamée pour décréter le nivellement des for^ tunes, qui font de la liberté politique le synonyme de l'anarchie, et de l'émancipation religieuse de la société civile une guerre déclarée à toute religion. Pourtant on se représente aisément ce qui, de principes supérieurs, a pu mener à de pareilles conclusions des esprits bornés, dénués de culture ou dominés par la passion. De même, on peut sans arbitraire indiquer les transitions qui expliquent le passage de la doctrine de Lao-Tseu à ce qui n'en est plus que la caricature.
On se rappellera que Lao-Tseu fut peut-être des premiers, mais ne fut pas le seul de son temps à ressentir l'inquiétude, les découragements, les dégoûts qu'engendraient les maux de la société dont ils faisaient partie. Gonfucius et les siens les ressentaient aussi, mais avec cette différence qu'ils croyaient en posséder le remède et pouvoir l'appliquer immédiatement. Ceux dont nous parlons regardaient au contraire la situation comme désespérée, n'attendaient l'avènement d'un meilleur état de choses que d'un changement radical dans les institutions et dans les
mœurs, et comme ils ne voyaient aucune probabilité que ce changement fût possible dans le cours de leur vie, ils se bornaient à marquer leur antipathie contre la société en lui tournant le dos et en se réfugiant dans la solitude. Ils allaient vivre au désert du travail de leurs mains sans rien demander à leurs semblables, sans en rien espérer. Ce sont ces a solitaires » qui surgissent de temps à autre sur les pas de Confucius lui-même pendant qu'il parcourt tous les États de la Chine à la recherche d'un ministère, qui raillent les prétentions, les ambitions, les efforts inutiles, le ritualisme pédantesque, du sage de Lou. Ces solitaires étaient sans doute les plus exaltés des adhérents de ce pessimisme antisocial, mais ils devaient compter au sein même de la société chinoise bon nombre de coreligionnaires en misanthropie qui, soit impuissance, soit défaut de logique ou d'énergie, n'allaient pas jusqu'à la rupture absolue avec le monde. Lao-Tseu ne chercha le désert et son silence que tout à la fin de sa carrière ; mais pendant toute son existence il avait vécu dans le monde comme n'y vivant pas, concentré sur lui-même, comme s'il se fût fait en pleine cour impériale un cloître inaccessible aux bruits du dehors. Beaucoup durent faire ou tâcher de faire comme lui. C'est de même qu'aux temps de la grande ferveur monastique, il n'était pas nécessaire d'entrer dans un couvent pour imprimer à sa vie un caractère ascétique et monacal. On se rapprochait par un genre de vie particulier du type de perfection qu'on ne pouvait entièrement réaliser; de même, l'essénisme du désert de Palestine se rami-
fiait dans les villes juives en de nombreuses associations dont les membres s'appliquaient à reproduire autant que faire se pouvait Tétat de pureté immaculée des cénobites du bas Jourdain.
C'est dans ce milieu, animé de Tesprit antisocial et antimondain, que l'exemple et l'écrit de Lao-Tseu durent rencontrer faveur et succès. G*est là qu^on dut s'habituer à le regarder comme un modèle, comme le sage par excellence, dont la doctrine se recommandait d'avance comme la vérité supérieure. L'école de Gonfucius grandissait en nombre, en importance, bien qu'aussi incapable que son maître d'améliorer sérieusement l'état de choses dont tous se plaignaient. On croyait savoir que le vieux Tseu s'était prononcé contre les prétentions de maître Khoung et de ses disciples^ et même qu'il l'avait passablement malmené lors des entrevues des deux chefs d'école dans la capitale des Tcheou. Enfin le Tao-té-King possédait une valeur propre qui ne pouvait manquer de se faire apprécier au moins par quelques esprits d'élite et même par ceux, toujours plus nombreux qu'on ne pense, qui sentent mieux la supériorité d'un livre ou d'un système qu'ils n'en savent calculer la portée réelle et en poursuivre logiquement les applications.
Ajoutons qu'il dut y avoir en Chine, alors comme aujourd'hui, des hommes animésde besoins religieux plus intenses que ceux dont la froideur confucéenne autorisait la satisfaction, qui, bien loin de « tenir les esprits à dislance », cherchaient avidement à les rapprocher et à s'en rapprocher, et que le tour mys-
térîoux, profondément religieux, d'un traité tel que le Tao-téKing dut singulièrement attirer.
Tout cela fit que les malcontents, le parti des solitaires, tous ceux qu'indisposaient Conf ucius, sa sèche religiosité, sa réforme avortée, les mystiques et les superstitieux se groupèrent autour du Tao-té-King comme autour d'un drapeau commun d'opposition à l'école dominante et saluèrent dans Lao-Tseu leur chef, pour ainsi dire leur patriarche. Voilà comment nous pouvons nous expliquer de quelle manière le vieil archiviste, misanthrope et insociable, mais austère et mystique, devint après sa disparition le maître vénéré de toute une école, le directeur de toute une tendance.
Mais on peut s'attendre à ce que cette école le comprendra fort mal. On peut prévoir que la tendance qui s'abrite sous son nom déviera si bien de la ligne par lui tracée qu'elle en prendra finalement le contrepied. La hauteur métaphysique à laquelle son génie Intuitif s'était élevé dépassait de haut tout ce que Ton connaît de la sagesse chinoise. Elle franchit décidément les limites de l'esprit national. Elle donne à celui qui l'a conquise le droit d'être compté parmi les grands chercheurs de l'unité dans l'homme et dans l'univers. Conf ucius a dû sa prodigieuse influence à ce qu'il fut le plus Chinois des Chinois. Lao-Tseu est au contraire aussi peu Chinois que possible. Sans pousser trop loin cette affirmation, il y a en lui, peut-on dire, quelque chose d'occidental, d'aryen, ou, si l'on veut, de supra-chinois. Preuve en soit rafflnité souvent remarquée de sa pensée avec le
bouddhisme et le christianisme. Précisément pour cela, cette pensée risquait d'être mal comprise, mal traduite par ses compatriotes, et elle le fut. L'école ou le parti religieux dont il devint le chef ne s'attacha guère à lui que du dehors et ne tarda pas à défigurer sa théorie. Ce fut comme un beau poème livré aux commentaires de lourds paysans et dont les principaux épisodes seraient ramenés aux vulgarités les plus grossières de la vie rustique.
Par exemple, ils commencèrent par ne rien comprendre à ridée philosophique, spéculative, du Tao. Le Tao de Lao-Tseu est à la fois le principe suprême de l'univers et le principe moral latent au fond de la nature humaine. D*oii il suit que l'homme, qui l'a saisi en lui-même et qui transforme sa vie d'après ses inspirationSjdevient supérieur au monde sensible, à ses- douleurs comme à ses joies, et s'associe par cela même à la souveraineté de la toute-puissance divine. Il est dans le Tao comme le Tao est on lui et ne fait plus qu'un moralement avec le Tao. Il est donc supérieur au monde physique. — Ils en conclurent que le possesseur du Tao devait à cette possession la connaissance de tous les secrets do la nature, la disposition des forces occultes, et qu'ainsi armé, il pouvait faire des choses surhumaines, voler dans les airs, traverser des fleuves sans se mouiller, jouir dès ici-bas de l'immortalité, conjurer les esprits et se les asservir. C'était faire du laoisme un système de pure magie, du taoïste parfait le plus puissant des magiciens.
Lao-Tseu avait dit que si le Ciel et la Terre durent
indéfiniment, c'est qu'ils ne vivent pas pour eux seuls; que, de môme, le possesseur du Tao, se mettant au service des autres, se dégage de son corps et toutefois se conserve (1). — Les taoistes en conclurent que le possesseur du Tao pouvait changer de corps à volonté, apparaître sur terre sous les formes les plus variées, dans plusieurs existences, et ils appliquèrent cette idée bizarre à Lao-Tseu lui-même.
La retraite silencieuse et misanthropique du vieux sage donna lieu par esprit d'imitation à toute une éclosion d'ermitages, qui plus tard devinrent des couvents — absolument comme dans TEglise chrétienne. Sous prétexte de garantir la séparation d'avec le monde et de se vouer complètement h la méditalion, les taoistes parfaits s'astreignirent à une discipline, à des règles, à une quantité de pratiques, tandis que les taoistes imparfaits continuaient de vivre dans le monde en recourant aux pouvoirs de leurs coreligionnaires plus avancés dans la possession du Tao pour suppléer ce qui leur manquait à euxmêmes. Ce qui détermina la constitution d'un sacerdoce sous forme monacale, absolument étranger à l'individualisme du fondateur malgré lui du monachisme chinois.
Cette union étroite avec le Tao que Lao-Tseu décrivait comme une sorte de transfusion dans le Tao lui-même, sans toutefois aller jusqu*à l'anéantisscment du moi, engendra la croyance que les hommes pouvaient devenir dieux et les dieux devenir
(1) ch. vn.
hommes. Dans les deux hypothèses, ces hommesdieux ou ces dieux-hommes étaient supérieurs aux lois de la nature, et la religion populaire de la Chine compte parmi ses dieux les plus adorés des êtres hybrides dont il est difflcile de dire si ce sont des dieux incarnés ou des hommes divinisés.
Ce que Lao-Tseu avait blâmé chez Confucius et les confucéens en raillant leur empressement à solliciter les fonctions publiques et en proclamant l'inutilité de travailler à la réforme d'une société désespérément malade, fut entendu en ce sens que le vrai taoiste devait ranger parmi les vertus essentielles rindifférence systématique en matière d'intérêt politique et social. Ce genre d'enseignement a pénétré les rangs inférieurs de la population chinoise. En dehors des lettrés, rien de plus rare qu'un Chinois qui s'intéresse à la marche des affaires de TÉlat, et tous les voyageurs sont d'accord pour témoigner de la surprise qu'éprouvent ordinairement les Chinois en voyant avec quelle ardeur les Européens se préoccupent de la politique de leur pays.
Lao-Tseu avait dit que si le Tao venait à diriger le cœur des hommes et en particulier des gouvernants, le monde changerait de face et arriverait à la jouissance de tous les biens (1). —Les taoistes déduisirent de là que les possesseurs du Tao pouvaient ad libitum se procurer toutes les voluptés et nager dans la jouissance de tous les biens temporels.
Cette déviation dans le sens de l'immoralité se
(1) Comp. ch. XXXV et alias.
fortifia de Topposition déclarée par Lao-Tseu à ce rilualisme compliqué dont Confucius et ses disciples faisaient l'indispensable condition de la vie morale et de la prospérité sociale. D'après Lao-Tseu, l'homme en possession du Tao n'a plus qu'à se laisser guider par ses inspirations pour faire le bien; par conséquent, il n'a plus à s'inquiéter des innombrables préceptes relatifs à tous les cas particuliers. De même, le paulinien des premiers jours du christianisme se disait émancipé de toute loi par la vertu de cette Pistis, de cette foi vivifiante et inspiratrice, qui lui faisait faire dans la joie et dans l'amour toutes ces bonnes œuvres que la loi commandait impérativement. Par conséquent, la Pisiis l'exemptait de ces prescriptions rituelles de la Loi juive, si encombrantes, si asservissantes et désormais si complètement inutiles. Il paraît qu'il y eut des pauliniens excessifs qui partirent de là pour prêcher Vanomie^ le rejet de toute loi morale, et la liberté pour celui qui avait la Pistis de s'abandonner à tous les caprices de la sensualité. C'est la perversion d'une même belle et grande idée, celle qui reconnaît l'hégémonie dans la vie morî^le du principe intérieur dont les actes sont le rayonnement, qui poussa tout au moins une partie des taoïstes à enseigner qu'il était licite au possesseur du Tao de n'agir qu'à sa fantaisie et sous l'impulsion de ses désirs déréglés. Tous sans doute n'allèrent pas jusque-là, mais il est de fait que l'influence du taoisme ne fut pas favorable à la moralité générale.
Il y eut en particulier deux docteurs taoïstes qui
contribuèrent beaucoup à rabaisser de celte manière Tauslère théorie du maître.
Le premier, Lih-Tseu, appartient à la génération qui suivit celle de Confucius; par conséquent, il est encorQ du v* siècle avant notre ère. Ce que nous savons de ses opinions nous donne Tidée d'un homme fantasque, d'un épicurien, dirait-on en occident, par ses goûts et ses mœurs, capable toutefois de s'élever par moments à une certaine hauteur de spéculation et de mysticisme, mais revenant vite aux théories qui autorisent la vie sans scrupule et sans souci. On peut se demander si c'est bien sérieusement qu'il les rattachait à la doctrine du Tao. 11 avait, quand il voulait dérouler spéculativement l'origine des choses, un système qu'on a de la peine à comprendre et qui ressemble plutôt à un jeu d'esprit qu'à une théorie métaphysique. Il pose en premier lieu le Grand Changement, Taé- Y, oii il n'y a pas d'esprit; puis, le Grand Commencement, Taé-Chou, avec lequel commence l'esprit; ensuite, le Grand Premier, Tae-C/ii, avec lequel commence la forme; enfin, la Grande Pureté, commencement de la matière. Mais tout cela est à l'état chaotique, invisible, impalpable. A la fin une transformation s'opéra. De ce chaos surgit rUn, qui devint Sept, puis Neuf, pour redevenir Un. Ce qui était pur et léger monta et fit le Ciel ; ce qui était impur et lourd fit la Terre. C'est parfaitement inintelligible. Ce qui est beaucoup plus clair, ce sont ses enseignements pratiques. « Pour- » quoi », disait-il, « s'inquiéter de quoi que ce soit » dans la vie ? La mort, qui n'est que le retour de
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» rôtre au non-être, n'est-elle pas toujours à notre » clisposilion? Mon corps n'est pas moi. Je n'en suis » que rhabilant pour un temps, et je le quitterai » pour retourner à la Mère-Abîme. Pourquoi donc » nie tourraenterais-je en poursuivant des iin§ poliu tiques et en me donnant toutes les peines que les » hommes se plaisent à s'infliger? Jouissons plutôt » des biens que les dieux nous procurent etamusons- » nous aujourd'hui, laissant le lendemain prendre » soin de lui-même. » A ce relâchement moral, Lih- Tscu joignait un goût prononcé pour le surnaturel et une étrange crédulité. Il alla, dit-on, interroger Hi, ce gardien du défilé chez qui Lao-Tseu s'était arrêté avant de disparaître dans les profondeurs de l'ouest. Il en reçut Tussurance que, moyennant la possession du Tao, il était possible de marcher en l'air et de passer par le feu sans se brûler. Il parle aussi d'un magicien émérite qui, grâce au Tao, était devenu capable de rappeler à Tordre les saisons dérangées, de faire retentir le tonnerre en plein hiver, de produire la glace en été, de faire voler dans les airs les êtres attachés au sol et d'empêcher les oiseaux de voler (l). Sa crédulité en matière de sorcellerie va jusqu'au dernier degré de l'enfantillage. Il croit à des
(1) Ces détails relatifs à Lih-Tseu sont empruntés' à Touvrage cité de M. DoiiglaR, p. 221-230. Il est clair que le genre correct et compassé de Confucius, tout aussi bien que la tendance rationaliste de récole confucéeiin?, devaient déplaire profondément a cet apôtre du sans-souci, de TindifTérence politique et de la vie joyeuse. Il aime a raconter des historiettes où la haute sagesse de Confucius est bernée par de3 ignorants ou des enfants. « Un jour », dit-il, « Confucius rencontra deux enfants qui se disputaient et à qui il
hirondelles changées en grenouilles, à des souris métamorphosées en cailles, à des faucons changés en corbeaux. Le seul point par lequel il se relève, c'est son appréciation du rang que l'homme occupe dans la nature. Mais en somme il ne vaut guère la peine qu'on s'est donnée pour arriver à élucider un système où domine le pur arbitraire. Lih-Tseu n'est intéressant qu'au point de vue historique et pour montrer avec quelle rapidité le taoisme, dès la génération qui suivit la mort de son fondateur, descendit les hauteurs sur lesquelles celui-ci l'avait établi.
L'autre représentant notable du taoisme au siècle suivant, le iv« avant notre ère, Kouang-Tseu, s'écarte moins de la doctrine du maître, et son principal ouvrage Nan Houa-King est souvent publié à côté du Tao-té-King. C'était surtout un humoriste caustique et un ennemi déclaré du confucéisme. Il détestait les sages de cette école et raillait amèrement leur impuissance. Il poussait à l'extrême les idées de Lao-Tsea sur lé bonheur dont tout le monde jouirait s'il n'y avait ni gouvernement, ni lois, ni science d'aucune sorte. L'existence de réformateurs tels que Confucius prouvait seulement celle du mal qu'ils prétendaient et ne
demanda le sujet de leur différend. L*un d*euz lui dit : « Je soutiens que lorsque le soleil se lève, il est plus près de nous que lorsqu'il est sur nos tètes ; car à son lever, il est aussi grand que la couverture d^une charrette, tandis qu'A midi il n^est pas plus gros qu'une boule en bois. » — c Moi, » dit l'autre, «je maintiens que, puisque les rayons du soleil à son lever sont froids et qu'& midi ils sont brûlants, il est plus près de nous & midi que le matin. » Confucius se sentit embarrassé et ne sut donner de réponse décisive. « Où donc est votre grande science ? » crièrent après lui les deux gars.
pouvaient guérir. La nature elle-même serait bien plus heureuse si les hommes la laissaient en paix. Les montagnes n'auraient pas de sentiers ni les fleuves de navires. Rien n'écarterait les hommes de la vertu, aucun désir ne ternirait leur pureté native. C'est un mélange de vues à la Jean-Jacques et à la Diogène. Il niait qu'il y eût une différence entre les motifs qui déterminent les actions des hommes. Le désir avide du bien convoité, qu'il s'agit de justice ou de richesses, était le même chez tous, et cette avidité, avec les efforts pénibles qu'elle leur dictait, constituait le mal en soi auquel il opposait la perfection du laisser faire passif, où il voyait la grande vertu du taoiste. Il allait jusqu'à révoquer en doute la certitude de l'existence individuelle. « Un jour », dit-il, « je rêvais que j'étais un papillon, et je volti- » geais comme un vrai papillon. Je ne me souvenais » plus du tout qu'il existât un individu tel que » Kouang-Tseu. Tout à coup je me réveillai et je me » retrouvai Kouang-Tseu. Je me dis alors : Mon état » de papillon était-il un rêve ou une réalité? Kouang- » Tseu a-t-il rêvé qu'il était un papillon, ou suis-je » un papillon qui rêve qu'il est Kouang-Tseu?»
Cependant il est ordinairement plus moral que Lih-Tseu. Un empereur lui demanda un jour comment on pouvait prolonger la vie. « En vous gardant » pur et tranquille » , répondit Kouang-Tseu, « et » surtout en fuyant la volupté. Ne permettez pas à » vos yeux de contempler la forme d'une femme ni à » votre esprit de s'y complaire. De toutes les tenta- » tions auxquelles l'homme est exposé, c'est la plus
» dangereuse. C'est en observant cette règle que je » suis moi-même parvenu à une vieillesse avancée. » L'exagération du précepte permet toutefois d*en discerner la louable intention. Cette sévérité morale s'associait chez lui à un dédain de la mon où Ton reconnaît un véritable disciple du Tao, mais qui devait singulièrement choquer les confucéens. Quand il sentit approcher sa fin, il défendit aux siens de se lamenter à propos d'une chose aussi insignifiante. 11 refusa même la sépulture. « J'aurai pour cercueil », dil-il, « le Ciel et la Terre, le Soleil et la Lune se » chargeront de mes pompes funèbres, et la nature » entière me fournira des pleureurs. » — « Mais », lui dit-on, «les oiseaux dévoreront votre corps!» — « Qu'importe? En haut sont les oiseaux, en bas les » fourmis et les vers. Si vous volaz les uns pour nour- » rir les autres, où sera le mal (1) ? »
Ce serait du reste une fausse idée que de considérer ces deux représentants du premier taoisme comme faisant autorité dans la secte au point que les taoistes se croient tenus d'endosser tous leurs paradoxes. Le Chinois possède au plus haut degré la faculté de ne voir dans les livres qu'il lit, de n'entendre dans les conversations qu'il échange, que ce qui cadre avec ses propres préférences. C'est cette disposition d esprit qui a si souvent trompé les missionnaires chrétiens. Les taoistes ne sont sensibles en lisant les ouvrages de ces deux célèbres champions du Tao
(1) Douglas, oiiv. cit. pp. 230-234.— Mayers, 3fa/i«a/, art. Chicang Chow,
qu'à ce qui est conforme à leurs idées religieuses et morales telles que les a formées le taoisme dans son développement historique. Une école ne vit pas longtemps de sophismes ou de boutades. Nous devons revenir à ce que nous avons dit avant de parler des deux personnages dont il vient d'être question. La doctrine du Tao de plus en plus mal comprise servit simplement de point de ralliement à tous ceux que mécontentait la sagesse confucéenne et qui éprouvaient le besoin d'une religion plus épaisse. Le taoisme devintdonc le réceptacledes vieilles légendes dédaignées par les confucéens. Les dieux autres que le Ciel et la Terre et quehiues génies furent recueillis dans ses cadres élastiques; avec eux, tout ce qu'il y avait de mythologie chinoise disséminée. Mais la tendance utilitaire et superstitieuse de la masse de ses adhérents en lit de plus en plus une sorte de société d'assurance contre les maladies, les revers, la mort prématurée. En particulier on voulut, en s'attachant au Tao déliguré, s'assurer les garanties d'une vie longue et heureuse. Voilà ce qu'il advint du grand mysticisme de Lao-Tseu.
On manque de renseignements précis sur les destinées de l'école après Lao-Tseu. C'est trois siècles plus tard que nous pouvons signaler un de ses premiers succès. L'empereur Ghi Hoang-Ti, de farouche mémoire, le constructeur de la Grande-Muraille, le brûleur des livres et des lettrés (221 ;^09), détestait, on le sait, les idéologues du confucéismequi faisaient de la fronde réactionnaire. 11 leur préférait de beaucoup les taoïstes, d'abord parce qu'ils faisaient pro-
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fession de ne pas s'occuper de politique ; puis, parce que lui-même était fort superstitieux et craignait de mourir. Un certain nombre de livres taoisles fut épargné, lors de Tauto-da-fé impérial, et son auteur nourrit longtemps Tespoir que quelque docteur laoiste lui apprendrait le secret de ne pas mourir. En particulier on peut signaler sous son règne un certain Su-Chi, magicien taoïste (1), qui lui lit croire qu'à l'est de la Chine, il y avait des lies a bienheureuses », habitées par des génies qui se plaisaient à gratifier leurs visiteurs d un breuvage d'immortalité. Ce breuvage était fait avec le suc de certaines plantes qui croissaient à profusion sur le sol des «Iles d'Or» ; c'est ainsi qu'on les appelait. Çhi Hoang-Ti fut tellement enchanté de cette révélation qu'il équipa toute une expédition pour aller à la découverte de ces îles. 11 en confia naturellement la direction à Su-Ghî, avec mission de lui rapporter quelques pintes du fameux breuvage. Une troupe de jeunes danseurs et de jeunes filles s'embarqua avec lui. L'expédition mit à la voile, s'enfonça dans la mer de l'est, puis revint, et Su-Chi rapporta qu'on avait vu de loin les îles cherchées, mais qu'on n'avait pu y aborder à cause des vents contraires. On pense que la première idée de ces îles bienheureuses fut suggérée par une vague notion de l'archipel japonais qu'on ne connaissait pas encore positivement, mais que des jonques égarées par la tempête avaient pu entrevoir. Chi Hoang-Ti ne se découragea pas. Il arma une
(1) Majers, ouv, cit,^ art« Su Sh€*
nouvelle expédition, qui ne fut pas plus heureuse. Mais le bruit de ces tentatives s'était répandu, et depuis lors les provinces chinoises furent parcourues par des voyageurs mystérieux qui, plus habiles ou plus favorisés, avaient réussi à débarquer aux lies d'Or, avaient été admirablement reçus par les génies qui les habitaient et avaient pu rapporter, outre le breuvage d'immortalité, des secrets pour transmuter les métaux et pour se métamorphoser eux-mêmes au moyen d'incantations magiques. Il est inutile d'ajouter qu'ils vendaient ces secrets fort cher. Ces magiciens taoïstes continuèrent d'exercer leur art décevant et de faire toutes les choses merveilleuses qui rentraient dans les pouvoirs des possesseurs du Tao. Leur mort elle-même ne dessillait pas les yeux de leurs dupes. On racontait qu'ils n'étaient pas morts, mais qu'ils avaient été enlevés tout vivants dans quelque paradis lointain. Ils étaient connus sous le nom de Chen-Yin, les « Hommes vrais ».
Il y eut encore sous les Han un empereur Wou, mort l'an 86 av. J.-C., qui ne fut pas moins crédule que Chi Hoang-Ti. Cet empereur avait commencé par déployer un grand zèle confucéen, mais l'amour du merveilleux prit le dessus. Ce fut le côté burlesque d'un règne en somme long et glorieux (1). Un magicien du nom de Li Chao Kun s'empara de sa confiance. Il ne s'était pourtant pas rendu sans résistance. Comme les taoïstes prétendaient que leur croyance remontait jusqu'au grand empereur mythique Hoang-
(1) Comp. Mayera, Manual, art. (Han) Wu-Ti.
Ti, et lui assuraient que ce Hoang-Ti avait quitté la terre sans passer par la mort, il leur lit judicieusement observer que pourtant on connaissait son tombeau ot qu'on y faisait des sacriiices. Mais ils lui répondirent que les fonctionnaires de son temps, ne voulant pas que l'on crût à cotte translation merveilleuse, avaient fait des funérailles pompeuses à ses vêtements et que le peuple avait été trompé par ces fausses apparences. L'empereur Wou se déclara satisfait de cette explication. Il fut, il est vrai, déçu par rinsuccùs d'une nouvelle expédition maritime à la recherche des îles où Ton faisait le breuvage d'immortalité. Mais ses conseillers taoistes ravisèrent d'un autre moyen d'arriver à ses lins. Ils lui inspireront le désir d'entrer en relations directes avec les génies des montagnes qui devaient, tout aussi bien que ceux des îles introuvables, posséder le secret du jirécicnix élixir. Dans cet espoir il aUa visiter le mont Poung dont ses magiciens avaient vu apparaître le génie sous les traits d'un vieilhird menant un chien en laisse. Mais quand il y fut arrivé, on ne put lai montrer que les traces des pieds du génie (l). Il espéra qu'il serait plus heureux en se rendant au mont Kouen-Loun, séjour de la « Mère royale de l'Occident », Si Wang Mou, l'une des divinités montagnardes les plus populaires de la vieille Chine. De vieilles légcmdes racontaient que la déesse Si AVang Mou vivait sur coLte montagne à la têle d'une troupe de génies et de fées, et que, d'humeur ga-
(1) Douglas, ouv, cit, p. 238-240.
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lante, elle accueillait avec une hospitalité sans bornes les souverains qui lui rendaient visite. La légende parlait même d'un ancien roi Mouh qui avait été favorisé de toutes les bonnes grâces de la déesse. Elle décrivait son magnifique palais, ses belles suivantes, les champs de sésame et de coriandre dont les produits entraient dans la composition de l'élixir de longue vie, les douze tours de jade, les concerts ravissants, les repas délicieux, tant de choses enfin que l'empereur Wou ne résista pas au désir d'y aller voir. Qu'y vit-il? Quelle comédie licencieuse les charlatans dont il était entouré jouèrent-ils pour achever de duper le crédule souverain ? Ce qui parait certain, c'est qu'il revint enchanté et que, Tannhauser chinois, il crut avoir été l'amant favorisé de la déesse Si W;mg Mou. C'est un des thèmes fréquents des écrivains taoïstes que de raconter les amours de l'empereur Wou et de. la belle déesse des montagnes d'occident. Ce fut le moment le plus brillant de ce taoisme dégénéré. Que ne pouvait-on obtenir d'un empereur dominé par ce Li Chao-Kun qui lui disait en face : a Je sais durcir la neige et la changer en argent » blanc; je sais transmuter le cinabre en or jaune ; je » peux visiter les extrémités de la terre sur un dragon «volant; je peux, monté sur une grue blanche, » ra'élancer au-dessus des neuf étages du ciel ! » Le nombre des temples qu'il fit élever par tout Tempire aux génies, c'est-à-dire en réalité aux dieux-nature des régions et des districts, est très considérable, et c'est ainsi que, sous le couvert du taoisme, la vieille légende, la vieille mythologie chinoise échappa à
Toubli auquel le confucéisme l'eût aisément abandonné (1).
Il est clair que Tappui hautement déclaré de la cour impériale devait favoriser la propagation de la secte des magiciens au sein du peuple qui n'avait pas subi l'influence des lettrés du confucéisme et qui retrouvait ses vieilles croyances amplifiées, embellies par les professeurs dutaoisme. Peu à peu et bien que les successeurs de Tempereur Wou ne fussent pas adonnés autant que lui à la culture des arts occultes, bien que le confucéisme fût de plus en plus la tendance préférée des hautes classes, le parti taoïste devint assez nombreux pour former une église particulière à laquelle recouraient d'ordinaire les Chinois des classes inférieures et moyennes, sans que cela impliquât Tafllliation, mais parce que tout ce qui n'était pas confucéen trouvait dans le taoisme la réponse à ses besoins religieux et la consécration de ses supertitions séculaires. C'est sous l'empereur Houen (147-168 de notre ère) que Lao-Tseu, le théoricien du Tao, plus vénéré que jamais par la secte qui ne comprenait plus un mot de son Tao-té-King, fut pour la première fois honoré d'un culte officiel, au lieu qui passait pour être celui de sa naissance. Les Chen-Yin cessèrent d'être de purs magiciens ou sorciers, ils formèrent un véritable sacerdoce fondé sur la possession du Tao. Cette possession à son tour s'acquérait à de certaines conditions d'initiation,
(l) Comp. Mayers Manual, art. TF«-ZV, Si Wang Mu^ Li Shao KUn. — Douglas, ouv. cit., p. 238 et suiv.
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d'ascétisme et de transmission. Les ermitages taoïstes, qui avaient donné sa forme primitive à l'esprit de mécontentement, de misanthropie, de rupture avec la vie sociale dont nous avons vu les représentants figurer parmi les opposants à Gonfucius, donnèrent naissance à des couvents d'hommes et de femmes. Un rituel spécial fut observé dans les temples taoïstes qui furent visités surtout par ceux qui cherchaient la guérison de leurs maladies, la réussite de leurs entreprises et le don de longévité. Il faut seulement observer que, depuis le premier siècle de notre ère, le taoisme eut à lutter contre un émule d'origine exotique, le bouddhisme, dont les progrès et Torganisation achevée lors de son apparition en Chine lui faisaient une redoutable concurrence; d'autant plus que le bouddhisme chinois s'assimilait avec une merveilleuse facilité les légendes et les superstitions populaires dont la conservation valait au taoisme la plus grande partie de son prestige. Par conséquent, lors même que la constitution du taoisme en corps sacerdotal et ecclésiastique s'expliquerait assez bien parses antécédents etses tendances propres, il est extrêmement vraisemblable que, frappé des succès de son rival, il s'ingénia à l'imiter, lui emprunta des formes et des règles et chercha de son mieux à se modeler sur ses procédés. Cette vraisemblance atteint même la certitude quand on voit la légende taoiste à partir de cette époque emprunter à celle de Bouddha des traits qu'elle reporte sans scrupule sur son héros Lao-Tseu. C'est ainsi que cette légende suivit le vieillard fugitif au-delà de la
passe de Han-Kou pour lui faire une « tentation » parallèle à celle dont la légende bouddhiste faisait honneur à Satyamouni. Après avoir passé trois nuits sous un mûrier du désert, le vieux sage vit apparaître un essaim de femmes séduisantes qui cherchèrent à ébranler sa vertu. « Vous n'êtes, » leur ditil, « que des sacs de peau remplis de sang. C'est en » détournant les yeux d'êtres tels que vous que le » Tao devient parfait. De nos jours les filles vo- » luptueuses et les femmes qui se vendent passent » pour une des excellences de la terre ; tandis que la » vie luxueuse et les boissons de choix ont dépravé » le goût de Tempire (1). »
Ce n'est donc pas seulement de nos jours qu'il est devenu difficile de faire le départ exact entre le laoisme et le bouddhisme des éléments divers qui constituent la religion du bas peuple chinois. Cette confusion remonte loin. C'est ce qui explique pourquoi au VI* siècle, sous le règne de Wou-Ti (566-578), dans un accès d'intolérance confucéenne, un édit impérial enveloppa dans une même proscription les prêtres et couvents taoistes et bouddhistes. Auparavant Wou-Ti avait assemblé une espèce de colloque où deux mille docteurs des deux systèmes, dit-on.
(1) Comp. pour tous ces détails Douglas, liv. cit,, pp. 240-242. C'est un bon résumé de toute cette histoire. En 424-452 on nous parle encore d*un empereur Tchaé Wou-Ti, très zélé taoiste, grand chercheur de Télixir de longue vie et de la pierre philosophale. Son conseiller favori Tcheou Kin-Chi était un docteur du taoisme. U en fut de môme de Vempereur Tchaé Ho (477-500) qui fit élever un grand nombre de temples et de monastères taoistes.
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comparurent et discutèrent leurs prétentions respectives. Les bouddhistes disaient que leurs adversaires n'étaient que des charlatans, les taoïstes reprochaient au bouddhisme d'être une importation étrangère dont radmission dans Tempire était dangereuse pour la paix publique. L'empereur crut d'abord qu'il apaiserait le difTérend en accordant la reconnaissance officielle aux deux clergés et en conférant au taoisme le premier rang comme religion strictement nationale. Puis, comme les hostilités entre les deux partis reprirent de plus belle, il résolut de les supprimer l'un et l'autre. De là Tédit de proscription commune.
Mais cette proscription officielle ne dura pas longtemps. Dès Tan 581 Tempereur Tsing révoqua Tédit d'intolérance et ordonna que, dans tous les temples où se trouveraient des images de Lao-Tseu et de Bouddha, des honneurs égaux leur seraient rendus.
Il y a dans Thistoire de toutes les religions des périodes d'indifl'érence et de sommeil, suivies de réveils et d'engouements pour ce qu'on dédaignait la veille. En Chine, quand le flot de la superstition remonte, c'est en faveur du taoisme et de ses procédés magiques. Sous la dynastie des Tcheng{618-907) le taoisme fut de nouveau bien en cour. On recommença à chercher sous le patronage impérial le breuvage d'immortalité et les magiciens furent en grand honneur. C'est sous le règne de l'empereur Chao Tsoung (650-684) que Lao-Tseu fut canonisé par décret impérial sous le titre de Youen Hoang Tt, « le maître ou souverain de TObscur » et que son livre fut joint à ceux de Confucius comme texte
servant de matière aux examens des lettrés. Bien plus, les taoïstes et les bouddhistes furent déclarés aptes à remplir les fonctions publiques. Ce qui aurait pu amener de grands changements dans la société chinoise si, d'elle-même et sans avoir besoin d'y être encouragée, la classe des lettrés n'était pas restée invinciblement confucéenne. Ce qui prouve la vérité de ce que nous avons dit en affirmant qu'en règle ordinaire et comme de nature le Chinois cultivé est confucéen. Du reste, et c'est encore une confirmation, le décret qui établissait l'égalité des taoistes, des bouddhistes et des confucéens à l'égard des fonctions publiques posait comme condition de leur admissibilité qu'ils se conformeraient tous à la religion impériale, c'est-à-dire en réalité à la religion confucéenne. Cette clause restrictive qui eût fait à notre logique occidentale l'eftet d'une négation formelle de la liberté qu'on accordait, ne parait pas avoir soulevé la moindre objection, et c'est l'état de choses qui s'est perpétué jusqu'à nos jours.
Sous l'empereur Youen Tsoung (713-756), grand fauteur d'alchimie, qui, malgré ses ministres confucéens, prolongeait ses jours en buvant de « l'extrait de Pierre d'or » composé par ses docteurs taoistes, Lao-Tseu fit deux apparitions, en retour desquelles l'empereur reconnaissant lui décerna le titre de a Grand Sage Ancêtre ». Il semble que les chefs du taoisme abusèrent de la faveur impériale. Leurs intrigues, leur charlatanisme éhonté firent qu'il y eut sous l'empereur Pao-Li (825-827) une réaction contre leurs prétentions exorbitantes. Ils furent relé-
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gués dans les provinces méridionales, mais pour revenir sous son successeur Houen Tsoung (827-841).
Sous les Soung, qui arrivent au trône impérial à partir de 960, ils eurent aussi des moments de grande faveur. Mais le premier Soung, Tempereur Tché- Tsou, était un taoisle de la stricte observance et, scandalisé du relâchement moral des prêtres de la secte, il leur imposa la loi du célibat qu'ils avaient, il est vrai, adoptée longtemps auparavant, probablement à l'imitation du bouddhisme, mais qu'ils avaient oubliée de toutes les manières. Sous Houei Tsoung (1101-1126) il y eut môme un essai de fondre l'église bouddhiste dans l'église laoiste en assimilant les deux hiérarchies et en donnant des chefs taoïstes à la première (1). Ce qui nous étonne toujours, c'est que tous ces changements officiellement décrétés ne soulèvent aucune opposition ardente. Ils tombent sur une masse passive, qu'ils peuvent contrarier, mais qui se soumet. Son inertie toutefois fait que des lois de ce genre ne tardent pas à tomber en désuétude. Le majestueux et correct confucéisme plane toujours sur les hauteurs, sourit de dédain et laisse faire. Au bout de peu de temps les choses redeviennent ce qu'elles étaient auparavant et l'autorité supérieure n'a pgs l'air de s'en apercevoir.
Les Tartares-Mantchoux-, maîtres du nord de la Chine depuis le xiii° siècle, commencèrent par se
(1) Sakyamouni Bouddha devait s'appeler Tien-tsoun, « L'Honoré du Ciel » ; un Bouddha, Ta^tseu^ « Grand-Maître » ; un Lo-han, Tsoun-Chaéj «un Honoré»; un prêtre bouddiste Ti-Ueu, etc, (Douglas, Confuc, and Taouism^ p. 251B).
montrer très hostiles au clergé taoiste parce qu'ils le considéraient comme ami des Soung, dépossédés par eux. Mais quand la conquête de l'empire chinois fut achevée, les taoistes rentrèrent facilement en grâce auprès des conquérants dont les penchants superstitieux trouvaient auprès d'eux les satisfactions que le confucéisme ne leur accordait pas. Après tout, le docteur taoiste n'était autre chose qu'un chaman raffiné. Ils touchèrent même à l'apogée de la faveur lorsque l'impératrice, épouse de Koublai (1280-1295), étant tombée gravement malade, eut recouvré une santé qui passa pour arrachée au ciel par les toutes-puissantes prières des prêtres taoistes. Koublai dota largement leurs temples, leurs monastères, et leur conféra les plus grands honneurs. Lorsque Marco Polo visita la Chine, le taoïsme était à l'un de ses moments de pleine floraison.
Quand, au xiv^ siècle, la dynastie nationale des Ming remplaça la dynastie étrangère, il fut considéré comme politiquement sage de laisser le taoisme tranquille, mais d'assujettir ses prêtres à des règlements. Entre autres, ils furent astreints à passer des examens roulant sur les classiques et les œuvres de Confucius. Cette exigence parait avoir porté un coup sensible au recrutement du clergé taoiste. C'était forcer en quelque sorte ses novices à s'imprégner d'un esprit, de maximes, de principes en opposition directe avec les tendances du taoisme dégénéré.
Au XVII* siècle, la Chine retomba sous le sceptre d'une dynastie mantchoue, et celle-ci fut dès les premiers jours confucéenne zélée. Le premier empereur
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de cette nouvelle série, Tsoung-Ti (1636-1644), publia des décrets de réprobation contre tous taoïstes, magiciens et autres perturbateurs des esprits, et comme, en dépit du blâme impérial, les taoïstes, soutenus, il faut bien le dire, par ceux des Chinois qui ne pardonnaient pas à la dynastie régnante ses origines barbares, continuaient leurs agissements suspects, Tempereur Kang-Hi, le protecteur des jésuites et le très chaleureux partisan de la sagesse confucéenne, lança contre eux de véritables édits de persécution. Ceux qui recouraient à leur ministère magique étaient, comme eux, passibles de peines sévères, la flagellation, la cangue, elc. Cette fois encore, la résistance passive l'emporta sur l'intolérance impériale. S'il n'y eut guère de martyrs dans la stricte acception du mot, il y eut une persistance opiniâtre dans les vieux errements, et tout doucement on en revint à ce qui avait été l'état de choses établi depuis des siècles, à la reconnaissance officielle du clergé et des associations taoïstes, mais dans des conditions qui font que le pouvoir civil n'a rien à en redouter (1).
C'est ce que nous expliquera le chapitre suivant où nous parlons du taoisme tel qu'il se présente aujourd'hui.
(1) Comp. le résumé de cette histoire diaprés les travaux antérieurs daus Douglas, ouv cit,^ pp. 243-255.