CHAPITRE XIV
LE taoïsme
Son organisation^ ses croyances, son état aciuel
SoifiiAiRB : Influence actuelle du taoisme. — Le pontificat taoiste. — La Trinité taoiste. ^ Dieux et déesses. — Les huit Immortels.— L*élixir d*im mortalité, sa composition. — Ijégendes. — Exorcismes. — Prêtres séculiers et moines. — Traités de morale taoiste. ^ Le Livre des Récompenses et des Peines. — Le Livre des Bénédictions secrètes. — L*enfer taoiste. — Le Panorama divin.
Quand on interroge sur la situation religieuse de la Chine les lettrés du Céleste Empire que les relations désormais suivies entre leur pays et notre Occident amènent en Europe, on se trouve, sans exception que je sache, avoir affaire à des confucéens plus ou moins sceptiques. La plupart d'entre eux font preuve ou d'une grande réserve ou — ce qu'il est permis de soupçonner — d'une grande ignorance concernant l'histoire religieuse de leur patrie. L'indifférence prolongée en cette matière de la classe cultivée explique cette ignorance en Chine aussi bien que chez nous. Il est toutefois un point sur
lequel leur témoignage formel concorde avec celui de tous les explorateurs européens qui ont dirigé de ce côté leurs observations, savoir que le laoisme ne compte en Chine qu'un petit nombre d'adhérents déclarés et que le clergé taoiste est l'objet du dédain le plus accentué delà part de tous les Chinois appartenant aux classes supérieures. Il est, au point de vue de l'estime, rangé plus bas que le clergé bouddhiste, qui lui-même n'est pas en très bonne odeur auprès de la majorité des lettrés. Le taoisme et son clergé seraient donc aujourd'hui en pleine décadence, une puissance avec laquelle on doit à peine compter.
Je soupçonne pourtant quelque exagération dans ce jugement trop sommaire. La statistique religieuse de la Chine est extrêmement défectueuse. S'il faut accorder que le taoisme n'exerce plus guère son influence que dans les bas-fonds de la société chinoise, il se pourrait bien qu'une enquête méthodique et sérieuse démontrât que dans ces bas-fonds, très épais, le laoisme possède encore un pouvoir considérable. Et ici nous devons rappeler encore une fois ce que nous avons déjà dit. La Chine ofliciellement est confucéenne, elle Test réellement dans les hautes sphères du gouvernement, de l'administration, de l'instruction publique. Au-dessous, elle n'est précisément ni taoiste ni bouddhiste. Le Chinois ne se prête pas comme nos populations occidentales à la division en sectes religieuses bien distinctes, professant des dogmes hostiles et en état de lutte perpétuelle. Le syncrétisme est, non pas sa théorie, le mot serait trop ambitieux, mais sa tournure d'esprit. Si l'on ne
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se met pas à combattre directement ses traditions et ses habitudes, il accepte sans résistance les enseignements qu'on lui propose, quitte à n'en garder que ce qui lui plaît ou ce qui lui paraît conforme à son intérêt du moment. En fait, le taoisme et le bouddhisme qui se partagent en Chine les faveurs populaires au-dessous du confucéisme dominant ne sont pas deux sectes divisant la population en deux masses antagonistes, ce sont deux clergés superposés à cette population qui recourt sans scrupule à leurs services selon qu'elle croit en avoir besoin, mais sans affiliation nécessaire à Téglise de Tun ou de Tautre. Ce qui ressort de tous les témoignages, c'est, il est vrai, que le clergé bouddhiste plus nombreux, plus riche, peut-être plus moral, est plus souvent recherché et suivi. En ce sens on peut dire que, des deux influences rivales, c'est la sienne qui l'emporte et c'est ce qui explique Topinion généralement répandue, mais inexacte, qui range la Chine parmi les pays bouddhistes. En réalité le taoisme comme puissance organisée a beaucoup faibli quand on compare son état actuel avec son passé, avec les jours où il avait capté l'adhésion chaleureuse des empereurs et des impératrices. Mais les superstitions régnantes, la mythologie qui s'est conservée à son ombre, le caractère des fêtes et des superstitions populaires, le fait que s'il a emprunté au bouddhisme, celui-ci a dû s'assimiler le plus grand nombre de ses divinités et de ses croyances (car le bouddhisme chinois, on le verra bientôt, difi*ère singulièrement du bouddhisme cingalais ou même thibétain}, tout
montre qu'à défaut du système qui d'ailleurs n*a jamais été formulé dogmatiquement, l'esprit taoiste est encore très répandu. La supériorité dont le taoïsme se targue volontiers auprès du peuple en disant qu'il est indigène, national, qu'il n'a point été importé du dehprs, lui vaut toujours de secrètes préférences, et comme on l'a vu plus d'une fois dans son histoire reconquérir un grand ascendant après des périodes d'affaissement et même de proscription, il ne serait pas impossible, si des événements venaient soulever dans Timmense empire une nouvelle marée de superstition et de religiosité ardente, qu'il remontât à la surface au lieu de rester, comme il l'est aujourd'hui, relégué dans les bas-fonds. En tous cas, il serait très inexact de dire qu'il a perdu toute son influence et tout son crédit.
Parmi les emprunts que le taoisme fit au bouddhisme thibétain, peut-être faut-il ranger Tinstitution d'une sorte de papauté taoiste reconnue tout à la fois et surveillée par le gouvernement chinois et qui subsiste toujours. C'est le pendant taoiste du Grand-Lama de Lla-Sa. Toutefois, s'il faut accepter la date convenue qui fixe l'institution de ce patriarchat taoiste au premier siècle de notre ère, on peut se demander si les progrès du bouddhisme chinois étaient déjà si frappants que les directeurs du taoisme se crussent obligés de lui emprunter ce moyen de concentration et de prestige. Cette histoire de la papauté taoiste est encore mal connue. On ne peut en relever que quelques faits saillants.
A comparer Douglas, ouv. cit, pp. 285 et suiv. — Leooe, Religions in China, pp. 180, 233 et suiv. — Ghalmers, On Taoism, China Review, 1873.
Le premier qui passe pour avoir été investi de cette dignité suprême fut un certain Chang Tao-Ling, né Tan 34 de notre ère, taoïste éminent qui vivait dans les montagnes et refusait de se rendre à la cour malgré les appels réitérés des empereurs Çhang et Ho (76-105). Retiré dans une grotte, il prépara pendant trois ans la pilule qui devait lui conférer Timmortalité. Il reçut d'une main mystérieuse un livre qui apprenait à son lecteur comment on chasse les esprits malfaisants. Après quoi, il monta sur un pic élevé et disparut dans le ciel, laissant à ses descendants son livre, ses talismans, son épée et son sceau (1).
Ses descendants demeurèrent en effet, grâce à la possession de ces irrésistibles pouvoirs, à la tête du taoïsme. Comme au Thibet, la succession doit donc rester dans la famille. Il est probable qu'on voit aussi dans ce droit héréditaire la garantie d'une présence continue du premier Immortel dans la personne de ses descendants- Toutefois, nous ne sommes pas assez renseignés sur ce point pour oser l'affirmer. Il paraît qu'au v*" siècle de notre ère ce trône pontifical fut usurpé par un autre Immortel qui fut institué pontife taoiste à la suite d'une intrigue de cour. Ce fut donc une autre lignée qui se succéda sur la mon-
(1) Logçe, ouv, cit. , p. E33,
tagne sacrée (ce sont toujours les montagnes qui servent de théâtre aux scènes légendaires du taoisme) jusqu'en 748 où Tempereur Youen Tsoung (1) rendit le pontificat aux descendants de Ghang Taô-Ling. En 1015 l'empereur Ghen Tsoung, des Soung, donna en pleine propriété à cette famille et h sa postérité tout un vaste territoire autour du mont Loung-Hû (Mont du Dragon et du Tigre, province de Kiang-Si) avec exemption d'impôt. L'empereur Koublai, en 1276, fît venir le patriarche Ghang Tsoung-Yen à sa cour et le combla d'honneurs (2). Depuis lors, on entend seulement parler de temps à autre de faveurs impériales, mais aucun événement de marque n'a illustré, que nous sachions, les annales de ce pontificat.
Le clan des Ghang comme celui des Khoung, descendants de Gonfucius, s'est donc perpétué jusqu'à nos jours, et les Ghinois voient aisément quelque chose de merveilleux dans cette perpétuité qui contraste avec les nombreuses révolutions dynastiques dont la Ghine a été le théâtre. Quand le pontife taoiste meurt, ou plutôt est monté au ciel pour y rejoindre les Immortels ses ancêtres, les membres du clan se réunissent, inscrivent leur nom sur des morceaux de plomb et les jettent dans un vase de terre rempli
(2) Legge, ibid, n y a une dizaine d'années le chef du taoisme se trouvait h Shanghai où plusieurs Européens, entre autres le docteur Kdkins, furent admis à le visiter. Comme le docteur lui demandait depuis combien de temps son ancêtre Ghang avait été divinisé comme YU-Ti (Maître céleste), il répondit simplement : « Depuis » que le monde existe ! »
d'eau. Pendant ce temps on invoque les Trois Purs (1) pour que Télu des dieux soit désigné par le morceau de plomb qui remontera à la surface de l'eau. Comment se fait-il que l'un de ces morceaux remonte? C'est ce que nous ne nous chargeons pas d'expliquer. C'est sur l'autorité du D' Gray, qui a su beaucoup de choses curieuses sur le ménage intérieur du taoisme, que ce singulier mode d'élection est rapporté par M. Douglas (2). Le résultat de l'élection est soumis à l'empereur qui doit le ratifler pour qu'elle soit valide. Ici nous pouvons constater la soumission de fait du taoisme à l'autorité politique, c'est-à-dire confucéenne. C'est le Fils du Ciel qui fait valoir sa suprématie et qui la fait reconnaître, même du « Maître Céleste », du « Yii-houang Ghang-Ti », de « TEmpereur Céleste de jade ou parfait », nom d'une divinité taoiste qui est aussi donné à son représentant. Il parait du reste que ce pontife ne s'occupe que le moins possible des prêtres taoistes disséminés par tout Vempire, où ils font un grand trafic de guéri sons miraculeuses, de prédictions, de conjurations et de charmes magiques. Les lettrés prétendent que leur moralité est toujours suspecte et que leurs couvents des deux sexes fournissent aux Boccaces de l'extrême Orient un thème abondant d'histoires galantes. Peutêtre les calomnie-t-on jusqu'à un certain point, quand même on doit reconnaître qu'un sacerdoce réduit à un pareil métier n'est pas fait pour élever
(1) V. plus bas.
{2) Ouv. cit. p. 286.
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bien haut le cœur ni l'intelligence de ceux qui l'ont embrassé.
Quand on entre dans un temple taoïste, on est sûr d'y rencontrer à Tendroit le plus en vue trois images d'un même nombre de divinités considérées comme suprêmes, et là, avec plus de certitude que lorsqu'il s'agissait de la papauté taoiste, nous pouvons vérijaer ce qui a été dit de la tendance du taoisme à imiter le bouddhisme afin de conserver sa popularité. Car rien, ni dans la religion de l'État, ni dans le Tao-té- King, ne lui eût suggéré Tidée de cette triade suprême. Ce sont les San Tsing^ les « Trois Purs » ou les « Trois Saints », que Ton distingue en « Saint Parfait » ou « de Jade », en a Saint très Haut » et en « Saint très Grand ». Ils portent tous trois le titre de Tien Tsoun^ « Céleste Honoré », et de Chang-Ti, a régulateur suprême ». Ce dernier nom est, on se le rappelle, le nom honorifique du Ciel en tant que dieu suprême dans la religion de TÉtat. Le premier, le « Saint Parfait » ou a de Jade » est Pan-Kou, le premier homme de la tradition chinoise, assimilé par les Chinois à notre Adam, mais que nous avons vu ressembler beaucoup plus à quelque vieux dieu d'une mythologie oubliée. Les laoistes en font la personnification du Non-Être ou du Chaos et le représentent comme un robuste personnage, gros et court, tenant de Tours plus que de l'homme et maniant un marteau et un ciseau avec lequel il brise et taille les roches du chaos. C'est donc moins un créateur qu'un formateur ou un démiurge. — Le second est le a Très Haut prince Lao », seigneur du Tao et de la Vertu,
el a'est autre que Lao-Tseu complètemeut divinisé. Ce serait jusqu'à un certain point le Verbe de cette informe trinité. — Le troisième et le plus populaire est Yu Houang Ghang-Ti, que les taoïstes aiment à identifier avec le Chang-Ti ou le dieu suprême de la religion officielle, et qui se trouve dans leur propre légende un des membres de cette famille Ghang qui a fourni au taoisme une longue lignée de patriarches. Mais nous avons vu que les incarnations de dieux sous forme humaine ou les apothéoses d'hommes possesseurs du Tao — sans qu'on puisse faire une distinction bien claire de ces deux notions — sont un des traits caractéristiques de la légende taoïste. C'est celui des personnages de la triade qui surveille le monde physique et les affaires humaines. De là sa plus grande popularité (I) .
Au-dessous figurent une incroyable quantité de dieux et de déesses de tout nom, de tout genre, où Ton peut reconnaître plusieurs formes trinaires, inférieures, quoique parallèles, à la triade suprême, triade stellaire du bonheur, du rang et de la longévité, triade terrestre, San-Kouen^ ou des trois Directeurs présidant aux cieux, à la terre et à l'eau, etc. (2). Tout ce culte est au fond très naturiste, sauf Tidée fréquemment appliquée des incarnations divines. Les éléments en sont indigènes. C'est bien toujours la
(l)Comp. Legge, Religions in China, pp. 167-169. — Edkins, Jm Religion en Chine, trad. de Miiloué, Ann. du Musée Guimet, IV, p. 170.
(2) Edkins, lôid., p. 171.
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vieille religion chinoise du Ciel, de la Terre, des montagnes, des rivières, des mers, des étoiles, des phénomènes atmosphériques, des productions du sol. Cequiladistinguede lareligion oflîcielle, c'estsurtout son excès de matérialité, si Ton nous permet cette expression. L'anthropomorphisme règne en maître et il est poussé jusqu'au decûier degré de grossièreté. Les dieux du taoisme ne sont pas plus beaux ou plus majestueux que les hommes, ils sont plus laids ou plus grotesques. Bien loin que cela choque le sens religieux de ses adeptes, on dirait que cela leur plaît (1). Il aime à multiplier les dieux de même catégorie. Sur les côtes on voit une quantité de temples taoistes érigés en l'honneur du dieu de la mer, du roi de la mer, du dieu des marées. Le long des rivières on remarque aussi de nombreux sanctuaires contenant des châsses de dieux-dragons, toujours en rapport, on le voit, avec les fleuves et les phénomènes aquatiques du sol ou de l'atmosphère. L'un des dieux-nature du taoisme, certainement antérieur à lui, est celui qu'on appelle le a Maître » ou « le Père du Tonnerre », ordinairement représenté sous la forme d'un dragon, et auquel on attribue un pouvoir illimité de métamorphoses. C'est de plus un dieu instructeur et prédicateur auquel on fait remonter un livre d'enseignement populaire très ré-
(1) N*avon8-Dous pas des phénomènes analogues dans les basfonds superstitieux du catholicisme? Les vieux saints difformes des villages reculés ou des vieilles sculptures ne diffèrent pas toujours beaucoup des idoles taoistes. Seulement ils sont plus naïfs.
pandu. Quand il prêche, il est porté par neuf oiseaux magnifiques. Ses commandements sont rapides comme le vent et comme le feu. Ses temples sont fréquentés surtout aux moments des grandes perturbations atmosphériques dont il passe pour être l'auteur. Les serpents sont l'objet d'une grande vénération, parce qu'ils sont considérés comme étant de sa famille et parfois même comme ses incarnations (1).
L'une des grandes prétentions du taoisme est de posséder le secret de ne pas mourir. Il est vrai qu'on a beaucoup de peine à l'obtenir, encore plus peutêtre à l'appliquer. Mais en se conformant à certains préceptes, on obtient du moins un brevet de longévité. Il n'y a que les taoïstes parfaits qui soient arrivés au degré de supériorité voulue pour passer dans le monde supérieur sans avoir à subir la maladie et la mort. Aussi une place de premier rang leur est-elle réservée dans la tradition taoiste. On compte huit de ces saints qui sont devenus, comme des hommes divinisés, l'objet d'un culte particulier. Seulement les listes colportées des huit Bienheureux ne sont pas toujours d'accord entre elles (2). Voici quelques-unes des légendes qui les concernent.
(1) Douglaa. ouv cit,, p. 276. — Edkins, ibid:, p. 172. En 1874, -lors d*une inondation qui dévasta les environs de Tien-Tsin, un
serpent se réfugia dans un temple près de la ville et s^enroula au pied d*un autel. Les prêtres lui rendirent hommage comme k un hôte divin, et le vice-roi Li Hung-Chang vint en personne lui présenter ses devoirs comme au représentant du dieu-dragon. Douglas, ouv, cit. y p. 277.
(2) Comp. Mayers, Manual, II, 251.
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Le plus ancien est un nommé Ghoung-li Tchouen qui vivait du temps des Tcheouet qui parvint à connaître la composition de Télixir d'immortalité, ainsi que la poudre de transmutation. Admis au rang des génies, il revient de temps à autre sur la terre comme messager du Ciel. Il apparut entre autres à Lu Yen, magistrat dans la province de Kiang-Si au vin* siècle de notre ère et taoiste zélé. Après l'avoir mis à répreuve au moyen de dix tentations dont ledit magistrat triompha, il lui remit une épée miraculeuse avec laquelle il traversa l'empire, abattant les dragons malfaisants, chassant les mauvais esprits, et cela pendant plus de quatre cents ans. Tous deux ont des temples et Lu est le patron spécial des barbiers, on ne sait trop pourquoi, à moins que sa redoutable épée ne soit le type idéal des rasoirs de la corporation (1).
Un autre Immortel, Chang Kouo, florissait du vil" au viii^ siècle. Ce fut aussi un magicien errant qui sema partout sur son passage les effets de ses pouvoirs surnaturels. Il était toujours monté sur une mule blanche qui faisait des centaines de lieues par jour* Quand il était arrivé à destination, il soufflait sur sa mule qui se rapetissait, se desséchait, et qu*il pliait de manière à s'en faire un oreiller. Le lendemain, il lui suffisait de cracher sur elle pour qu'elle reprît sa forme, ses jambes et sa vélocité (2).
Parmi les Immortels du taoisme on compte aussi
(DMayers, Manual, I, 90.
(2) Ibid., I, 22.
des femmes dont la vie ascétique fut extraordinaire. L'une d'elles, Len Tsaé-Ho, marchait un pied chaussé et l'autre nu, portait en été une robe ouatée et en hiver dormait sur la neige. Elle parcourait les villes et les campagnes en chantant des vers qui condamnaient la vie du monde et ses plaisirs trompeurs. Une autre immortelle, Ho-Sien-Kau, naquit prés do Canton avec six cheveux sur la tète. S'étant vouée à la virginité depuis Tâge de quatorze ans, elle arpentait les montagnes comme si elle avait eu des ailes et revenait la nuit chez ses parents avec les herbes cueillies pendant ses courses solitaires. Peu à peu elle s'habitua à vivre sans manger. Elle fut invitée à venir à la cour, mais comme elle s'y rendait, elle disparut soudain et on ne la revit plus. Elle reparaît quelquefois portée sur un nuage aux couleui^s nacrées (1). Ces deux saintes, dont la légende est étrange, mais non sans poésie, nous paraissent avoir emprunté plus d'un trait au bouddhisme.
L'Immortel Ghang Tao-Ling, né Tan 34 de notre ère, savait déjà son Tao-té-King par cœur à l'âge de sept ans et possédait l'art divinatoire. Invité à remplir des fonctions publiques, il déclina toutes* les avances de ce genre et se retira dans les solitudes montagneuses de la Chine occidentale. Il finit par recevoir de Lao-Tseu lui-même la composition de Télixir de vie et à l'âge de cent vingt-trois ans il monta au ciel, laissant ses secrets à son fils Chang
(1) Ibid, I, 334 et 175.
Hing. C'est ce Chang-TaoLing qui passe pour avoir été le premier patriarche taoiste (1).
Citons encore Hoang Chou-Ping, du iv* siècle de notre ère. Il avait quinze ans et il gardait son troupeau, quand il entra dans une caverne, suivi de ses hôtes. Là il s'enfonça dans une méditation profonde, qui dura plus de quarante ans. A la fin son frère rencontra un prêtre taoiste itinérant qui lui dénonça la présence d'un berger dans la caverne. Il y alla et trouva son frère assis au milieu d'un tas de pierres blanches. Il lui demanda ce qu'il avait fait de son troupeau. Le solitaire articula un son et aussitôt les pierres blanches s'animèrent, c'était le troupeau (2).
11 est aussi question de Wang Chi qui vécut sous les Tsin. Ayant pénétré dans une grotte pour chercher du bois mort, il découvrit des vieillards assis qui jouaient une interminable partie d'échecs. Pendant qu'il suivait la partie, un des joueurs lui donna quelque chose qui ressemblait à une datte en lui disant de Tavaler. Aussitôt il oublia la faim et la soif et resta le cou tendu sur la partie jusqu'à ce que l'un des vieillards lui dit : « Voilà longtemps que vous » êtes ici ; vous devriez retourner au logis. » Wang Chi revint donc à son village et découvrit que plusieurs siècles s'étaient écoulés depuis son entrée dans la grotte. Sa famille était éteinte. Il se voua donc à la méthode du Tao et parvint ainsi à l'immortalité (3).
(1) Jbid, I. 22.
(2) Ibid. h 214.
(3)Jr&td.I,794.
On voit par ces deux historiettes que l'idée d'un séjour très prolongé dans une caverne sans conscience du temps qui s'écoule, cette idée née peut-être du long temps que met le soleil hivernal à reprendre possession de sa force et de sa chaleur, mais plaisant trop à l'imagination conteuse pour ne pas donner lieu à de nombreuses variations, cette idée qui se retrouve dans la légende d'Epiménide, dans celle des Sept Dormants d'Ephèse, jusque dans notre conte de la Belle-au-Bois-Dormant, est familière à la légende taoiste. Los récits dont elle est le germe ne brillent pas toujours par leur austérité. Ainsi on nous parle d'un certain Yuen Chao, du temps des Han, et de son ami Liu Tchen qui s'égarèrent ensemble dans les montagnes et se trouvèrent par hasard en face d'une splendide demeure où deux fées, d'une beauté surhumaine, les accueillirent avec la plus généreuse hospitalité. Retournant enfin chez eux après un temps qui leur avait paru très court, ils s'aperçurent que sept générations s'étaient succédées depuis leur départ (1).
Cette légende, malgré ses côtés scabreux, roule pêle-mêle avec les légendes austères dont le taoisme entretient ses fidèles. Nous avons vu quelque chose d'analogue à propos de l'empereur Wou et de la déesse Si Wang Mou. Le taoisme peut en effet avoir deux faces, l'une rigide, l'autre licencieuse. Ce qui manque à l'une et à l'autre, c'est le sérieux moral. L'austérité taoiste n'a le plus souvent d'autre but que d'acquérir le don d'immortalité, mais cette immorta-
(1) Ibid, I, 959.
lité n'est pas nécessairement pure, elle se concilie parfaitement avec les jouissances terrestres. La grande affaire, c'est de se procurer le breuvage qui rend immortel ou qui permet tout au moins de vivre très longtemps. Plus d'un auteur taoiste prétendit en connaître la formule de composition. Seulement elle était toujours très compliquée et elle exigeait tant desoins, de temps et de précautions, toutes plus indispensables les unes que les autres, qu'il ne fallait jamais s'étonner si elle était manquée ou imparfaite. Les traités taoïstes l'appellent Tan ou Kin Tan^ « l'Elixir d'Or » (i). Il en est question depuis le III» siècle de notre ère. Il paraît, au dire de M. Mayers, que le cinnabre ou sulfure rouge de mercure, combiné avec le sulfure rouge d'arsenic, la potasse, la nacre, etc., formait la base de cette merveille chimique. La préparation devait durer neuf mois et subir neuf changements. Quand on l'avait absorbée, on était changé en grue, et on pouvait s'élever sous cette forme jusqu'aux demeures des génies pour aller vivre avec eux. Un sage taoiste, Wci Pé-Yang, du temps des Han, se retira sur une montagne pour se livrer à cette préparation. Il avait ses deux frères avec lui. Sur le conseil de l'un d'eux, il essaya l'effet du composé sur un chien qui tomba mort. Malgré cette expérience peu encourageante, ce frère et Wei Pé-Yang lui-même s'en administrèrent une dose, et tombèrent aussi privés de tout sentiment. Alors le troisième frère épouvanté s'enfuit et s'occupa de
(1) Ibid, I, 663.
préparer les funérailles. Mais à peine était-il loin que Wei Pé-Yang se releva, prit une dose nouvelle de sa mixture, en fit avaler à son frère et au chien, tous trois acquirent rimmortalilé et se rendirent auprès des génies. Quand le frère incrédule revint chercher les corps, il ne trouva plus rien ni personne (1).
Ce dernier conte a évidemment pour tendance de rassurer les hésitants et de ramener les incrédules que les effets souvent suspects des drogues taoistes durent plus d'une fois mettre en défiance. En voici un autre qui dénote le désir d'utiliser au profit de la même superstition un vieil élément de la mythologie chinoise, la Lune-Grenouille. Cette notion de la Lune assimilée à une grenouille doit provenir de sa natation apparente à travers les nuées derrière lesquelles on la voit disparaître totalement ou en partie, puis ressortir toute brillante, peut-être aussi du reflet de son disque dans les eaux des fleuves et des étangs. Le taoisme en a tiré parti au profit de sa toquade d'élixir d'immortalité. Un certain HeouHi, sous Tempereur Yao, archer émérite qui avait une fois, lors d'une éclipse de lune, délivré l'astre nocturne du monstre qui la dévorait, reçut de la déesse Si Wang Mou rherbe dont le jus procure l'existence perpétuelle. Mais Houng Ngo, sa femme, s'en empara furtivement, avala le breuvage et se réfugia dans la lune. Là elle fut changée en grenouille, et il y a des Chinois qui la reconnaissent sur le disque argenté. D'autres, il est vrai, veulent que ce soit un crapaud.
(l)7Wd. 1.839.
Enfin on croit que Torigine première de toute cette légende est indoue. Ce qui est certain, c'est qu'elle est devenue populaire (1).
Nous retrouverons les dieux les plus adorés par les taoisles dans le panthéon populaire actuel que nous décrivons plus loin. Car, il ne faut cesser de le redire, le taoisme n'a aucune prétention de combattre ou de réformer la religion existante. Ses dieux spéciaux, ses triades dont nous avons parlé, ne sont pas contestés par le peuple chinois, qui voit en eux dans tous les cas des génies qu'il est plus prudent de vénérerqued'offenseretqui,mainteetmaintefois,se sont montrés des génies de bon secours. C'est bien plutôt dans la manière de concevoir et de pratiquer la religion existante que se montre l'esprit du taoisme. Très souvent, s'il s'agit par exemple d'un dieu de l'écriture et de la littérature, Wen Chang-ti Kioun, ou d'un dieu de la guerre, Kouan Ti, le point de vue taoiste en fait un homme divinisé dont on raconte la vie terrestre, les vertus et les exploits. Le taoisme prône aussi beaucoup le culte du dieu des richesses, Tsaé Chin, malgré les théories ascétiques recommandées aux chercheurs du Tao. La dévotion au Plutus chinois est très répandue, et c'est elle qui fournit au clergé taoiste le plus clair de ses revenus. Parmi les triades taoïstes les plus en renom on compte trois dieux-étoiles, Tseu Wei ti-Kioun qui distribue le bonheur; Tsing-Ling ti-Kioun, qui pardonne les péchés; Yang-Kao ti-Kioun, qui dé-
(1) Comp. De Groot, ouv, cit,, p. 480 suiv.
livre du danger. 11 y a aussi les San-Taé, les trois conseillers qui surveillent les actions des hommes, les San-Chi qui les enregistrent, etc. (1).
C'est en qualité d'interprètes attitrés de ces divinités de haute utilité que les prêtres taoïstes conservent encore un certain crédit sur les classes inférieures. Parfois même ils trouvent encore quelques clients honteux dans les rangs supérieurs. Les gens inquiets de leur fortune ou de leur santé, les mères désireuses de savoir si leur enfant aura longue vie, richesses et honneurs, les infirmes, les malades vont consulter le prêtre taoïste qui a des rubriques pour tous les cas, des recettes contre toutes les maladies, des réponses à toutes les questions. Si Ton veut un spécimen de leur art de guérir, on peut choisir celui que nous rapportons d'après le D' Gray (2), qui assista personnellement dans un temple taoiste à la scène qu'il raconte.
« Un père, » dit-il, « avait amené son fils aux » prêtres en leur disant qu'il était possédé par un » démon. Les prêtres, après avoir consulté l'idole, » déclarèrent qu'il y avait au moins cinq démons dans » le corps de l'enfant, mais que, moyennant le dépôt » d'une certaine somme, ils se faisaient fort de les » chasser tous. Le père consentit. L'enfant fut conduit » en face de l'autel. A ses pieds on déposa cinq œufs » où les prêtres adjurèrent les démons possesseurs » de se renfermer. Quand on put supposer qu'ils s'y
(1) Douglas, ouv, cit., p. 285.
{2) China^ fragment reproduit dans Douglas, ouv. cU,y p. 284.
» étaient rendus, le chef des prêtres couvrit les œufs » d'un vase de terre et, prenant une espèce de bou- » quin, il lança une note sonore. Alors le vase fut » enlevé. Les œufs n'étaient plus sur le sol. Par un » truc d'escamoteur, ils avaient passé dans le vase » de terre. Gela fait, le prêtre se découvrit le bras, se » tu une incision avec une lancette et laissa tomber » quelques gouttes de son sang dans une coupe qui » contenait un peu d'eau. On y plongea le sceau du » temple, sur lequel est gravé le nom de l'idole, et » on l'appliqua sur les poignets, le cou, le dos et le » front du pauvre petit payen qui souffrait d'un accès » de lièvre intermittente. »
Voilà bien le mélange de charlatanisme et de religion des prêtres-sorciers de tous les pays. Expulser du corps du malade les démons qui font sa maladie, les renfermer dans un objet petit et de peu de valeur qu'on fait aisément disparaître (1) ; puis, procurer au malade des garanties contre leur retour, garanties fournies par la personnalité du sorcier, sa « vertu » individuelle, et par l'appui d'un esprit supérieur aux démons chassés, telle est, en dernière analyse, la méthode universelle. Mais combien nous avions raison de dire que le prêtre taoïste n'est qu'un chaman civilisé! L'exorcisme est une de ses principales fonctions. C'est pour le pratiquer publiquement que les prêtres taoistes ligurent dans plusieurs fêtes publiques. Ils font des processions dans les rues
(1) Comp. Religions des peuples non-civilisés ^ notammnent II, 161. 166.
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pour chasser les mauvais esprits, ils en purifient les maisons mortuaires, ils sont appelés dans le même but auprès des malades qui ne peuvent sortir. Ils vendent des amulettes, des talismans, et beaucoup les considèrent comme capables de vendre aussi des maléfices à ceux qui veulent se venger de leurs ennemis (1).
Il faut distinguer les prêtres taoïstes en «séculiers » et en « réguliers ». Les premiers, Saï-Kong, sont ceux qui vivent au milieu des hommes. Ils se marient, élèvent souvent leurs enfants dans l'exercice de leur profession et vivent, comme devins et sorciers-médecins, des salaires qu'ils reçoivent en s'acquittant de leurs fonctions. Quand ils officient, ils portent leur costume sacerdotal qui est une robe couleur gris d'ardoise et une espère de calotte jaune. Aussi leur nom vulgaire est-il « Bonnets jaunes ». Ils se rasent des deux côtés de la tète et réunissent en chignon les cheveux du sommet du crâne. Les faodsou, ou « serviteurs du Tao », se tiennent plus près de la méthode primitive. Ce sont des moines qui vivent dans la retraite, par petits groupes, logés parfois dans les temples et se nourrissant des produits du sol qu'ils cultivent eux-mêmes. Ils sont célibataires, passent pour se livrer à de longues méditations et au commerce spirituel avec les génies et les hommes-
(1) De Oroot, trad. de Milloué, ouv, cit,^ p. 703. Voir dans le même ouvrage la légende de Ké-^ing-Ong, le dieu k la jambe pendante, comme spécimen des intentions malfaisantes dont on croit les prêtres taoïstes capables.
dieux, et c'est peut-être parmi eux que Ton retrouverait les derniers vestiges de ce qui put être à un moment donné le côtésérieux et moral du taoisme (1). Le pontife du Loung-Hu est à proprement parler le plus éminent de ces solitaires. Il peut passer pour Texorciste en chef de Tempire. 11 sait retenir en priso^]^ les esprits malfaisants et, selon la croyance populaire, il garde sur sa montagne des milliers de jarres alignées dont chacune contient un des démons incarcérés par ce magicien suprême (2). Le clergé taoiste est accessible du reste à quiconque veut y entrer ; mais il ne se recrute que dans les plus basses classes. D'après la loi, les candidats à cette prêtrise doivent avoir fait des études spéciales et recevoir des mandarins de la localité une sorte de diplôme leur conférant le droit d'exercer. Mais ces études se bornent le plus souvent à servir d'assistants aux prêtres en fonctions qui ne peuvent guère leur apprendre que ce qu'ils savent, les rubriques, les habiletés de leur métier, le rituel et tout au plus la légende du taoisme (3).
Il est très difficile, nous le répétons, de se rendre un compte exact de l'influence réelle du clergé taoiste en Chine. Qu'il soit l'objet du dédain et même du mépris de la classe cultivée, cela n'est pas douteux. Il est, même dans les rangs inférieurs, peu respecté, souvent raillé. Cependant il a sa place dans l'organisme officiel. Son pontife et sa croyance
(1) Comp. De Groot, p. 704.
(2) Legge^ Religion3 in Chinai p. 198.
(3) Douglas, ouv. cit., pp. 286-287.
jouissent de la « reconnaissance » impériale. Le fils du Ciel a mainte et mainte fois sanctionné le culte des hommes divinisés du taoisme, et c'est aux prêtres du Tao qu'il confle ordinairement les sanctuaires nouveaux qu'élèvent la dévotion populaire, souvent même ses propres décrets. L'animosité si facile à soulever du peuple chinois contre les étrangers est soufflée très souvent par ces capucins de la superstition populaire, qui se liguent volontiers par fanatisme ignorant avec les lettrés conservateurs contre tout ce qui ne porte pas l'estampille nationale. En résumé leur pouvoir augmente ou baisse avec ces ferments de superstition qui peuvent agiter les multitudes pendant un temps et tomber ensuite sans cause appréciable pour laisser place à une accalmie également temporaire. M. Legge raconte qu'il y a quelques années, sur une grande portion du territoire, une maladie des cheveux s'attaqua aux longues tresses pendant le long du dos auxquelles les Chinois attachent une si grande valeur. Ce fut une consternation générale. Ce devait être l'œuvre des mauvais esprits. Aussitôt on se rua sur les provisions de charmes et d'amulettes que les prêtres taoistes ont toujours en quantité. Il suffit d'ailleurs, en parcourant les rues d'une ville chinoise, de voir le nombre de dessins magiques dont la plupart des portes sont couvertes, et qui jouent le rôle d'amulettes, pour se convaincre que, si les prêtres taoistes sont dédaignés etmal notés, il est encore très difficile à la population de savoir s'en passer (1). La tolérance
(1) Legge, ouv. ciUy pp. 197-198.
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et même la demi-connivence des lettrés et des fonctionnaires confucéens s'expliquerait donc par un calcul politique dont il est facile de pénétrer les raisons. D'ailleurs un confucéen peut être très sceptique en fait de religion positive, sans aucune croyance bien arrêtée, et demeurer en môme temps très superstitieux.
Après tout, il serait inconcevable que si le clergé taoiste n'avait jamais été qu'un ramassis de charlatans spéculant sur la crédulité publique, il eût réussi à se maintenir si longtemps contre les mauvais vouloirs et l'opposition méprisante de la classe qui, depuis un temps non moins long, a toujours détenu le pouvoir. Peut-être les appréciations des observateurs européens ont-elles été un peu trop déterminées par les impressions qu'ils retiraient de leurs entretiens avec des Chinois appartenant aux rangs supérieurs, généralement confucéens, et, de tendance, très opposés au taoisme. Le fait est que le clergé taoiste, un peu comme nos moines prêcheurs du moyen-âge, ne s'est pas occupé uniquement de fournir au peuple chinois des charmes, des talismans et des conjurations. 11 a travaillé aussi, à sa manière il est vrai, mais non sans obtenir quelques bons fruits de ses efforts, à l'instruction morale des basses classes bien négligées par l'aristocratie confucéenne. C'est à lui que l'on doit la composition et la propagation très active des traités populaires qui ont fait descendre dans les rangs épais de la plèbe chinoise quelques rayons de bonne morale pratique.
Cette lutte contre l'immoralité était-elle tout à fait
désintéressée ? Le désir d'imiter aussi sur ce point la propagande bouddhiste ou de se recommander auprès des classes gouvernantes par ce genre éminent de services n'y entrait-il pas pour beaucoup? Il est impossible, dans Télat actuel de nos connaissances, de se prononcer. L'homme est ainsi fait qu'il peut souvent associer un sincère amour du bien et des calculs d'un genre beaucoup moins élevé. N'avonsnous pas vu dans notre histoire des ordres religieux joindre un dévouement incontestable au relèvement des masses populaires et un esprit de superstition et de domination qui ternissait leurs plus belles vertus? Ce fut un docteur du taoisme qui, appelé par Gengis- Khan à s'expliquer devant lui sur les croyances taoistes en matière d'immortalité, lui dit qu'il s'agissait bien plus « de purifier le cœur que de raffiner la pilule » (1).
Quoi qu'il en soit, il y a des traités de morale populaire chaudement recommandés par le clergé taoiste. L'un des plus remarquables est le Kan-Yingpan, « Le Livre des Récompenses et des Peines » ou « des Rétributions » (2). La composition en est attribuée à Lao-Tseu, mais les sinologues sont d'accord pour écarter cette thèse insoutenable et varient entre la période des Soung et le commencement de celle desMing, c'est-à-dire du xi® au xiv*" siècle, quant à la date de l'apparition du traité. L'auteur, quel qu'il
(1) Legge, ouv. cit,, p. 235.
(2) Traduction de Stanislas Julien (1835). — Comp. Legge, Reli^ gions in China^ pp. 184 et auiv. — Douglas, Confucianism and TaouUm^ pp. 256 et suiv.
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soit, connaissait bien le confucéisme et le bouddhisme, et il s'est attaché à ne pas les combattre, tout en partant de principes taoïstes. Mais il est fort remaïquable que, dans son appréciation de la valeur morale des actions, il est dominé par le point de vue confucéen. C'est une preuve à ajouter à toutes celles qui démontrent que le Chinois, dès qu'il fait œuvre de réflexion et de sens moral, se trouve confucéen presque sans qu'il s'en aperçoive. La distribution de ce traité est une œuvre pie. Le nombre des exemplaires répandus dans toute la Chine est incalculable.
Il part du principe qu'aucune fatalité ne prédestine rhomme au bonheur ou au malheur, que tout dépend de sa conduite et que la rétribution la suit comme l'ombre suit le corps. C'est pour cela que les esprits du ciel et de la terre surveillent les hommes et leurs actions, réduisant ou prolongeant leur vie selon leur degré de moralité. Une faute légère est suivie d'une diminution de cent jours, une faute grave entraîne un retranchement de douze ans. A certains jours les San Chi et les dieux du foyer montent au ciel pour faire leur rapport aux dieux supérieurs. On peut, en pratiquant les vertus qui vont être énumérées, s'assurer pendant la vie la protection du Ciel et des esprits et réussir en tout ce qu'on entreprend, on peut même espérer l'immortalité; mais pour cela il faut avoir accompli treize cent bonnes œuvres. La simple longévité n'en exige que trois cents.
Suit, après ce préambule, une série de maximes
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dont beaucoup sont fort louables et définissent des devoirs qui rentrent dans la morale universelle. Quelques-unes font preuve d'une véritable délicatesse du sens moral. La pitié pour la veuve et l'orphelin, le respect des vieillards, la tendre sympathie pour Tenfant, les égards pour les animaux et même pour les végétaux (ce qui devait bien plaire aux bouddhistes), la modestie, le désintéressement, la philanthropie et la charité active, la piété filiale, si chère aux confucéens, l'union delà famille, tout cela est prescrit et presque tout cela est excellent. Il est permis déjuger un peu autrement quelques préceptes où Ton reconnaît l'esprit superstitieux du taoisme. Par exemple, il est criminel de chanter et de danser le dernier jour de la lunaison ou de Tannée, de se mettre en colère le premier jour de la lune nouvelle, de cracher ou d*éternuer en se tournant vers le nord, de crier ou de se lamenter en face du foyer, de fixer irrespectueusement la lune bu le soleil, etc. Ce sont les esprits du nord, ou des astres, ou de ces jours déterminés, que Ton risquerait ainsi d'ofienser gravement. C'est pour la même raison qu'il est interdit de se lever la nuit à l'état de nudité, parce que c'est la nuit surtout que les esprits vont et viennent sur la terre, et cette indécence les blesserait dans leur dignité. Il est surtout défendu de tuer les serpents, symboles ou incarnations de divinités populaires, et les tortues, qui sont des animaux divins. Le point de vue moral du traité se relève quand il représente les esprits du bien suivant la bonne intention formée dans le cœur, tandis que les esprits du
mal suivent la mauvaise intention caressée en dedans, quand même elle n'est pas encore passée en acte. Si un homme qui a fait du mal se repent et accomplit beaucoup de bonnes œuvres, il obtiendra à la longue joie et félicité, il changera la mauvaise fortune en prospérité. Paroles, regards et actions, tout doit être pur chaque jour, et au bout de trois ans le Ciel répandra sur vous les bénédictions correspondantes. Au bout de trois ans aussi ce sont ses malédictions qui vous atteindront comme conséquence de vos paroles, de vos regards et de vos actes d'aujourd'hui. Il faut remarquer à ce propos qu'il n'est rien dit dans le traité d'une rétribution personnelle après la mort. Les parfaits seulement peuvent, par le grand nombre de leurs bonnes œuvres, acquérir l'immortalité bienheureuse des génies divins. Les autres subissent la loi commune, c'est-àdire la survivance vague, sans détermination précise, soit en bien, soit en mal, qui est aussi la doctrine confucéenne, et qui est indispensable au culte chinois des ancêtres. Si l'homme meurt avant que sa rétribution ait été accomplie, c'est sa descendance qui jouira ou qui pâtira des conséquences de sa conduite. En cela le Traité des Récompenses et des Peines reste lidêle au vieux point de vue chinois.
Il est bon d'observer ici que ce livre si populaire est éminemment syncrétiste. Il part de principes taoïstes, — animisme, rapport exact entre la moralité et la longévité, conquête possible, à conditions bien réglées, de l'immortalité ; — il sanctionne quelques idées de morale bouddhiste et s'imprègne d'une misé*
ricorde pour les petits et les faibles qui démontre que Tidéal bouddhiste rayonne tout autour ; — enfin et en somme, la morale qu'il enseigne est presque identique à celle da confucéisme. Il n'est donc pas étonnant qu'il ait pu devenir très populaire, aucune des trois tendances qui se partagent la Chine ne se sentant menacée par cet enseignement, chacune des trois trouvant au contraire un certain avantage à sa propagation. C'est un phénomène de première importance pour la juste appréciation de la situation religieuse de l'empire chinois.
Il est un autre traité de morale populaire qui doit aussi au taoisme sa propagation continue et, si nous osions ainsi dire, sa réclame, le Yin-chi-Houen, « le Livre des Bénédictions secrètes », et qui pousse peut-être encore plus loin que celui des Récompenses et des Peines la neutralité entre les trois écoles religieuses de la Chine. La morale quMl enseigne est empreinte du même esprit miséricordieux, pacifique, éminemment sociable, qui distinguait déjà ie précédent. On l'attribue au dieu patron de la littérature, Houen-Chang-Ti-Kioun ; en réalité le nom de l'auteur est inconnu. 11 est recommandé d'épargner la vie des animaux, de ne pas écraser l'insecte qu'on rencontre sur sa route, de ne pas mettre le feu aux forêts, parce qu'on détruirait ainsi beaucoup de vies, de tenir un flambeau allumé derrière sa fenêtre pour éclairer le voyageur qui passe, de garder un bateau pour celui qui a besoin de traverser la rivière, de ne détruire aucun papier portant des caractères écrits, d'appliquer ses richesses
au soulagement de ses semblables, de prendre pour modèles les sages de Tantiquité et d'examiner soigneusement sa propre conscience. A part quelques puérilités, ce traité de cinq cent quarante mots contient ce qu'on pourrait appeler la morale commune aux trois religions reconnues, mais il est muet sur la question de la rémunération future (1).
Cependant le taoisme a emprunté aussi au bouddhisme toute une manière de concevoir la vie future qui oppose au vague de la conception confucéenne des descriptions d'un réalisme effrayant, laissant à peine quelque chose à deviner aux curieux des choses d'outre-tombe. C'est la preuve la plus claire de l'espèce d'attraction que le bouddhisme a exercé sur lui et à laquelle il n'a résisté qu'au point où, par un reste de bon sens, il a refusé de prendre l'anéantissement final pour le bonheur suprême. Il est vrai que le bouddhisme chinois est très peu fidèle au principe du Nirvana. En fait le taoisme actuel enseigne un purgatoire des mieux conditionnés. Il lui a suffi pour cela de prolonger et d'amplifier, en l'appliquant à tous les hommes, l'idée qui lui était déjà familière de la transmigration du même esprit à travers plusieurs corps successifs. C'est au bout de ces transformations expiatoires que, si Ton n'y est pas déjà parvenu par sa sainteté dès celte vie, on arrive à l'immortalité des génies et des bienheureux. L'intercession des prêtres taoïstes est invoquée pour bâter cet heureux moment, et c'est encore une de
(1) Douglas, ouv, cit.^ pp. 272 et suit.
leurs sources de revenu les plus abondantes. Pour ralimenler, le clergé taoiste a imaginé de peindre dans ses temples, en particulier dans les temples consacrés à la divinité tutélaire de chaque cité, les tourments réservés aux coupables par les dix Cours de justice qui siègent au fond d'an océan caché luimême dans les profondeurs de la terre. Le pinceau d'un Orcagna serait trop faible pour illustrer ces a chambres des horreurs », comme les appellent les étrangers. Un traité taoiste, attribué à Yu-Ti, le premier patriarche et dont le titre signifie le Panorama diuin, les décrit en détail pour que tous, hommes et femmes, se repentent de leurs péchés et les expient comme il faut (1). Voici, par exemple, un abrégé de ce qui se passe dans la neuvième Cour, présidée par l'esprit souverain de cet enfer. Ping Tang. Cette Cour, divisée en seize quartiers, occupe un espace de plusieurs lieues carrées entouré de fer. Dans le premier quartier les réprouvés sont battus et écorchés. Dans le deuxième, on leur enlève la chair et on leur râpe les os. Dans le troisième, des canards leur mangent le cœur et le foie. Dans le quatrième, des chiens dévorent leurs intestins et leurs poumons. Dans le cinquième, ils sont aspergés d'huile bouillante. Dans le sixième, on leur arrache la langue et les dents. Dans le septième, on leur enlève la cervelle et on loge des hérissons dans leurs crânes. Il est inutile de continuer. Dans les
(1) Voir pour ces détails relatifs au purgatoire taoiste Religions in China de M. Legge, p. 189 et suiv.
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derniers ce sont des animaux tels que fourmis, vers rongeants, serpents rouges et scorpions qui sont les tourmenteurs attitrés de ce qui reste de leurs pauvres corps. Le livre en question s'élève avec force contre ceux qui prétendent qu'après la mort l'individu a cessé d'exister. Il raconte que Ping Tang lui-môme jugea que ces tortures étaient excessives et qu'il convenait d'y apporter quelques adoucissements. Il fut décidé qu'après ceux dont la vie vertueuse méritait l'admission d'emblée parmi les Immortels, ceux dont les œuvres bonnes et mauvaises se balanceraient seraient renvoyés sur terre pour être soumis à une nouvelle épreuve ; que ceux qui avaient rempli leurs devoirs de reconnaissance et d'amitié, mais qui du reste auraient fait plus de mal que de bien, devraient également revenir sur la terre, mais après avoir passé par le purgatoire. S'ils se conduisaient bien, ils pourraient jouir de quelque félicité; sinon, ils seraient punis de tous les supplices infernaux pour renaître dans un état de pauvreté, de malheur extrême et retourner dans les enfers où les attendaient des tourments sans fin. Cette décision des divinités infernales fut soumise à Yu-Ti dans le ciel, et Yu-Ti l'approuva. Il ajouta que ceux qui dans cette vie se repentiraient et promettraient de ne plus pécher, seraient exempts de deux des supplices qu'ils avaient encourus; que s'ils ajoutaient à leur repentance cinq actions vertueuses, ils les éviteraient tous et renaîtraient sur la terre dans un état heureux ; les femmes notamment renaîtraient hommes. Plus de cinq actions vertueuses les mettraient en état
d'obtenir le salut des autres et de racheter de l'enfer leurs femmes et toute leur famille. Sur quoi Yu-Ti ordonna que ces décisions fussent publiées dans le Panorama divin et annoncées aux hommes par les esprits tutélaires des cités (1).
Tout ce ramas de rêves odieux ou puérils ne saurait du reste remonter bien haut dans le passé du taoisme. Ni les livres classiques, ni le Tao-té-King, ni les documents qui peuvent nous renseigner sur les premières manifestations du taoisme, ni les livres de morale populaire que nous venons de résumer ne font allusion à ces doctrines infernales. Il faut cependant se rappeler que l'idée d'un enfer divisé en compartiments où les damnés sont la proie d'un tourment spécial se retrouve dans la légende tartare (2). Y aurait-il là un fil caché de tradition lartare qui serait remonté à la surface dans le taoisme des derniers siècles ? C'est ce qu'il est impossible d'affirmer ou de nier. Ce qui est certain, c'est
(1) Legge, ibid. Longtemps on a cm que le taoisme ne connaissait pas d*6nfer. Logiquement, d*après le Tao-té-King, la possession du Tao pouvant seule communiquer à, Thomme le germe d*une vie éternelle, il ne devrait y avoir que les possesseurs du Tao qui pussent en être dotés. Les autres seraient destinés k Tanéantissement. Mais cette dernière conséquence était trop contraire au culte des ancêtres pour être adoptée généralement en Chine, la survivance de tous en esprit s'imposait, et le bouddhisme savait en tirer grand parti. Le taoisme a donc fini par faire de même. Le D^ Edkins, dans la conférence de missionnaires tenue à Shanghai en 1877, a dit en propres termes : « Parmi les renseignements que j'ai donnés les années pré- » cédentes et que je dois rectifier aujourd'hui, je compte celui-ci » que les taoistes ne connaUraient qu'un ciel et pas d*enfer. »
{S) Comp. Religions des peuples non-civilisés, U, p. 210.
que l'empreinte bouddhiste est visible sur celte fantasmagorie taoiste. Décidément le taoiste s'est cru forcé d'emprunter beaucoup et toujours plus à son heureux rival.
C'est de lui maintenant qu'il faut nous occuper pour achever de passer en revue les facteurs principaux de l'histoire religieuse dans l'Empire du Milieu.