LE BOUDDHISME CHINOIS
Ses origines, son histoire, sa situation actuelle
SoMMAiRB : Le bouddhisme indou. — Son idéal monacal. — L'ordre monastique. — L*ordre laïque. — Décadence du bouddhisme dans rinde. — Son rayonnement au dehors. — Pourquoi le bouddhisme s'est-il implanté en Chine ? — Faits relatifs & sa propagande. — Le songe de Ming-Ti, — Relations avec le bouddhisme indou. — Hiouen-Tsang. —Opposition des confucéens. — Le colloque de Chao-Tsou. — Alternances de faveur et de persécution. — Edit sacré de 1662. — La Chine ne professe pas le bouddhisme, mais « bouddhistise ».
11 ne saurait entrer dans le dessein de ce volume de raconter l'histoire du bouddhisme depuis ses origines et d'aborder par conséquent la discussion des graves et obscurs problèmes qu'elles soulèvent. Aussi bien, quand le bouddhisme pénétra en Chine, il avait déjà des siècles d'existence et, surtout dans la direction du nord, il avait considérablement dévié de sa première simplicité. Sa légende était formée dans ses traits essentiels, son organisation monacale avec ses règles minutieuses était depuis longtemps achevée, et bien qu'à plus d'une reprise d'éminents
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bouddhistes chinois aient été jusque dans Ilnde à la recherche des traditions les plus pures et des livres les plus autorisés de leur religion préférée, il ne se fit jamais en Chine de travail critique en vue d'élucider historiquement les origines de ce grand mouvement religieux.
Nous devons simplement rappeler les points principaux de la légende telle qu'elle s'introduisit en Chine au premier siècle de notre ère.
Le bouddhisme adore son fondateur Siddhârtha Sàkyamouni, prince indou de la famille des Sâkyas, qui aurait vécu à Kapilavastu dans la seconde moitié du V* siècle avant notre ère (ou selon quelques calculs plus récents dans le iv*.) Dominé par un profond désenchantement de toutes les joies terrestres et par une immense pitié pour les souffrances humaines, il renonça un beau jour à tous les avantages de sa position princière, quitta ses parents, sa jeune femme et son enfant qu'il chérissait, pour se vouer à la méditation solitaire et chercher le remède qui pourrait être appliqué à la délivrance des hommes. L'ascétisme brahmanique dont il fut quelque temps un adepte fervent ne put le satisfaire, et il arriva à une conception du monde et de la destinée humaine qui différait notablement du point de vue brahmanique ordinaire. II garda toutefois du brahmanisme une de ses doctrines fondamentales, celle de la transmigration des âmes, qui passent par une série d'incorporations, tantôt très humbles, tantôt très brillantes selon l'opinion illusoire des hommes. Car le bouddhisme ne prêche pas, comme on le dit légèrement aujour-
d'hui, ranéantissemeat de l'âme humaine à la mort. Loin de là! Il est tellement convaincu de la survivance normale de cette âme qu'il n'accorde qu'à quelques rares élus le privilège d'échapper enfln à l'engrenage de la vie permanente. Quelques uns seulement, l'élite, se soustraient à cette roue de Texistence qui condamne fatalement à la misère et à la douleur l'être vivant qu'elle emporte dans son impassible mouvement. Elle lui fait traverser des vies sans cesse renouvelées et des destinées qui se commandent mutuellement conformément à la loi des rémunérations. Le bonheur suprême, c'est l'état du Nirvana^ état d'anéantissement ou d'inconscience — nous ne pouvons discuter ici ce point très controversé, que du reste les Chinois ont tranché à leur manière comme nous le verrons bientôt. Pour y arriver, il faut se dépouiller volontairement de tout ce qui rend la vie terrestre désirable, en se convainquant par la réflexion que tout ce qu'elle offre aux hommes pour les séduire est fallacieux. Il faut donc retrancher de son cœur tout désir de sensualité, de richesse, d'honneurs, embrasser une vie de renoncement, de sacrifice, et, l'amour de nos malheureux semblables nous faisant une loi de travailler à leur délivrance, les instruire, les soulager de son mieux, au besoin se dévouer pour eux. C'est à cette condition et dans la supposition qu'on a vaincu toutes ses passions, que l'on a purifié complètement, absolument, son cœur de tout désir personnel, qu'on échappe enfln à la tyrannie de l'existence consciente et réfléchie pour entrer dans le Nirvana. Ceux qui n'ont pu atteindre ce degré
de perfection suprême gagneront du moins par leurs efforts un degré supérieur, moins misérable, de vie consciente et pourront continuer leur travail de purification.
C'est quand il fut parvenu à Tintuition de cette vérité suprême que Siddârtha devint Bouddha, « Téclairé. » Bouddha ne niait pas l'existence des dieux du brahmanisme, mais il ne pouvait voir en eux que des esprits ou génies de la nature visible, solidaires de cette nature et de ses limitations. Or il prétendait fournir aux hommesles moyens de s'élever plus haut que cette nature. Le Bouddha, l'homme arrivé aux confins du Nirvana, leur était supérieur. Par conséquent aussi, la logique de son point de vue ramenait à rejeter le système des castes fondé sur le naturisme brahmanique. Sa mission et celle qu'il enjoignait à tous ses vrais disciples consistait donc à prêcher à tous la délivrance et le moyen de se soustraire aux misères incurables de la vie. En fait, le Dieu de Bouddha, c'est Tordre moral, la loi morale suprême, qui se réalise dans l'inexorable rétribution réservée à tous ceux qui demeurent dans l'illusion du bonheur attaché à la vie, mais qui ouvre pourtant à certaines conditions une porte étroite sur la région de la paix et de la quiétude éternelles. Quand, en suivant la méthode recommandée et pratiquée par lui, on s'échappe en quelque sorte par la tangente du cercle de vie et de douleur, on entre de plainpied dans le Nirvana.
Le vrai bouddhiste est donc essentiellement un frère prêcheur. Pour opérer sur lui-même l'espèce de castra-
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tion morale qui est la condition de son perfectionnement et pour se vouera l'œuvre missionnaire que son maître lui assigne, le bouddhiste doit vivre à part, en compagnie seulement de ceux qui partagent ses convictions et ses espérances, soumis avec eux à une discipline sévère, dans la pauvreté, le célibat et l'obéissance ; en un mot, le bouddhisme est foncièrement monacal, c'est une grande association religieuse de propagande libératrice, et s'il faut admirer le caractère humain, compatissant, profondément charitable, de la doctrine du sage indou, il faut bien reconnaître qu'elle est singulièrement antisociale. Elle ne tend à rien moins qu'à mettre la société tout entière au couvent.
On sait très peu de chose de certain sur Thistoire des premiers développements du bouddhisme. Mais à partir du milieu du iii° siècle avant notre ère, on voit qu'il avait déjà semé de nombreux monastères dans le bassin du Gange. Il avait constitué au-dessous de ses moines un sous-ordre, un ordre laïque, subordonné àTordre monasiique, n'étant pasa.streint à une règle aussi sévère, admettant le mariage et le travail, se groupant autour de ses supérieurs ascètes, lesquels par cela même étaient passés au rang de prêtres ou d'intermédiaires indispensables. Peu à peu Bouddha avait été divinisé. Dieu supérieur aux dieux brahmaniques, il retardait sa disparition finale dans le Nirvana pour continuer à Thumanité «a protection et ses bienfaits. Plusieurs de ses disciples les plus éminents l'avaient suivi dans cette ascension vers la dignité divine et coopéraient
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avec lui dans cet office rédempteur. Le bouddhisme était donc devenu un nouveau polythéisme. C'est le roi Açoka qui fut le Constantin de cette religion. Grâce à lui et à ses efforts persévérants la religion de Bouddha rayonna sur l'Inde entière et même son fils Mahendra l'implanta dans l'île de Ceylan. Les diversités et les relâchements qui s'étaient glissés dans la pieuse association furent corrigés par un grand concile réuni par ses soins. Des multitudes innombrables adhérèrent à la foi bouddhiste et on put croire qu'elle serait désormais la religion de toute la grande péninsule.
Il en fut autrement. Dès la fin du second siècle avant notre ère la réaction brahmanique commence et, depuis lors, bien que le bouddhisme indou ait résisté pendant des siècles aux agents de dissolution qui le minaient, bien qu'il y ait eu encore des conciles et des moments de nouvelle floraison, on assiste à sa lente décadence au sein de son pays d'origine. Il ne paraît pas que de grandes mesures de persécution ou môme de compression aient accéléré sa fin. L'Inde revint d'elle-même à son état religieux naturel, surtout parce que le système des castes, si solidement enraciné dans son passé, et sa manière de concevoir le monde n'avaient été que très faiblement ébranlés par le bouddhisme triomphant. Or ce système et cette notion du monde ne trouvaient leur expression religieuse que dans la vieille tradition. Le bouddhisme disparut du Bengale au xi® siècle, de Cachemire au xii®, et il ne subsista comme religion dominante qu'au Népaul et à Ceylan. Depuis long-
temps on pouvait distinguer dans son sein deux tendances divergentes, celle du nord et celle du midi, celle-ci moins éloignée du type primitif, plus sobre en fait de mythologie et de spéculations métaphysiques; celle-là, plus légendaire et surtout plus ouverte aux éléments hétérogènes dont l'introduction graduelle devait singulièrement modifier l'esprit et les formes de la religion de Bouddha.
La ruine h peu près entière du bouddhisme dans rinde avait été compensée par ses merveilleux progrès dans d'autres pays. Le Birman, Siam, l'Annam, Java étaient devenus pays bouddhistes, et Java le resta jusqu'aux conquêtes musulmanes. Au nord, le Thibet, la Mongolie, la Chine, plus tard la Corée et le Japon avaient reçu avec plus ou moins d'empressement la bonne nouvelle bouddhique. C'est ici que nous rentrons dans l'histoire chinoise. Mais auparavant une question s'impose, qu'il faut tâcher de résoudre. '
Comment se fait-il que la Chine, si réfractaire à tout ce qui lui vient du dehors, se soit ouverte à une prédication de principes aussi opposés à ceux qui n'ont cessé de dominer chez elle et lui ait fourni un champ de conquête, partielle, il est vrai, et c'est une exagération que de considérer la Chine comme un pays professant dogmatiquement le bouddhisme, mais en délinitive importante et prolongée?
Od doit consulter pour l'histoire du bouddhisme chinois les histoires générales du bouddhisme qui consacrent ordinairement une de leurs parties aux destinées de cette religion dans l'empire du Milieu.
— De môme, tous les ouvrages cités dans le corps de ce Yolume comme traitant de Thistoire et de la situation religieuses de la Chine ont un ou plusieurs chapitres où il est amplement parlé du bouddhisme chinois. — Gomme ouvrages spéciaux, nous indiquerons de préférence : Eitel, Handbook for ihe. Studmt of Chi'» nese Buddhism, 1870 — J. F4DKINS, Chinese Buddhtsm, a volume of Sketches, Uislorical and CriUcal, 1880. — S. Bbal, professeur de chinois à l'université de Londres, Abstract of four Lectures on Buddhist Liiera' ture in China, 1882. Ce dernier ouurage contient des informations du plus grand intérêt. On peut seulement regretter que l'auteur ait perdu trop de temps et de peines à rechercher les communications possibles du mazdéisme et du christianisme primitif avec le bouddhisme chinois. Elles restent fort improbables, et les ressemblances de forme que présente le bouddhisme avec le christianisme des temps qui sui« virent ne sont nullement expliquées par un rapport problématique avec les chiétiens de l'âge apostolique. A vrai dire, elles s'expliquent très suffisamment sans cette hypothèse. —Du même, Buddhism in China, 1884.
J'ignore s'il est possible de répondre à cette question d'une manière complètement satisfaisante. Les renseignements précis, concrets, sur Tétat des esprits en Chine au moment où le bouddhisme réussit à s'y faire naturaliser, nous manquent, et c'est ce moment qui fut décisif. Car les peuples et les églises où le principe traditionaliste est en vigueur font profiter de la puissance de ce principe les innovations les plus patentes, pourvu que celles-ci parviennent à se greffer une bonne fois sur l'arbre traditionnel. C'est
un point sur lequel on ne peut raisonner que par analogie. M. Beat, dans le remarquable travail que nous citons, croit pouvoir stipuler l'existence d'un centre Vagien ou Sarrivagien établi dans le voisinage de Magadha, au nord de Tlnde, qui aurait de très bonne heure professé le bouddhisme. Or ces Vagiens étaient, dit-il, les « Yu-Chi » de l'histoire chinoise, c'étaient des Tartares, qui n'adoptèrent pas le bouddhisme sans le modifier à leur manière, qui purent fournir de nombreux missionnaires au Thibet et en Chine et qui auraient servi de transition entre l'esprit aryen et Tesprit touranien. D'ailleurs M. Beal incline à penser que le bouddhisme est le fruit d*une fusion entre le Touran et l'Iran, plutôt qu'un produit strictement indigène de l'esprit indou (1). Nous ne saurions le suivre dans cette hypothèse développée avec beaucoup d'art. Klle n'avance pas beaucoup la question. Le Chinois regarde d'aussi haut son congénère mongol ou tartare que les étrangers d'un autre sang. Ce sont pendant plus de six siècles des missionnaires venus de l'Indoustan qui se succèdent pour porter en Chine la doctrine de délivrance. C'est vers l'Inde que se dirigent régulièrement les pèlerins chinois jaloux de puiser aux sources mêmes les enseignements certains et les traditions pures du bouddhisme authentique. Les taoïstes et les confucéens n'ont jamais cessé de reprocher au bouddhisme ses origines étrangères. 11 faut donc qu'un motif des plus graves ait triomphé de la fin de non-recevoir si
(1) Ouv, cit.y Introd, pp. IX-XIV.
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généralement opposée en Chine à tout ce qui n'est pas chinois.
Il me semble qu'on peut approcher de la solution du problème en étudiant les causes qui ont permis aux Jésuites du xvii* siècle de remporter des succès, nullement comparables, tant s'en faut, à ceux du bouddhisme, mais qui ont dû triompher aussi de la répulsion tenace des Chinois contre tout ce qui leur vient du dehors. Ricci et ses compagnons d'œuvre eurent Thabileté de ne dévoiler que peu à peu les croyances nouvelles et les rites nouveaux qu'ils voulaient implanter en Chine. Pendant longtemps on les prit pour de simples lettrés, très forts en mathématiques et en astronomie, qui avaient comme tant d'autres leurs idées personnelles sur Tien, le Ciel, ou Chang-Ti, qui célébraient en leur particulier des rites d'apparence fort respectable et inoffensifs, et surtout on utilisa leurs services pour remettre au point le calendrier chinois que l'ignorance des astronomes indigènes avait laissé tomber dans un état déplorable. De leur côté, les Jésuites se plièrent autant qu'ils purent, et selon nous plus qu'ils n'au« raient dû, à l'observation des rites chinois, surtout des rites officiels, et allèrent jusqu'à sanctionner ce culte des morts qui constitue avec celui du Ciel et de la Terre l'essence même de la religion chinoise. Quand, sûrs de la protection impériale, ils organisèrent des communautés à ciel ouvert et professant publiquement le Credo catholique, le christianisme qu'ils avaient enseigné se trouvait tellement mêlé aux croyances et aux superstitions chinoises qu'il
ne faut pas s'étonner du scandale que cette découverte causa chez d'autres missionnaires d'une orthodoxie catholique moins malléable et de Tardente controverse qui s'en suivit. Mais les progrès du christianisme chinois avaient été relativement prompts et considérables.
Quelque chose d'analogue ne se passa-t-il pas aux commencements du bouddhisme chinois ?
En fait Texclusisme opiniâtre des Chinois Unit par céder à leur bon sens pratique, lorsqu'une longue série d'expériences aboutit à leur démontrer qu'ils ne peuvent trouver chez eux les moyens de combler des lacunes senties. Nous en voyons la preuve de nos jours dans les sacrifices qu'ils s'imposent pour s'approprier les produits de la science et de l'industrie européennes dont ils ont dû forcément reconnaître la supériorité. Leur rejet a priori de tout ce qui est étranger n'est donc pas tout à fait sans appel. Supposons un moment où, sur le domaine religieux, les Chinois ou du moins une partie d'entre eux furent travaillés par des besoins que ne pouvaient satisfaire ni le confucéisme avec sa froide correction, ni le taoisme avec son grossier charlatanisme. Prolongeons ce moment, que l'on peut faire remonter jusqu'au temps de Mencius (372-280) (1), de manière à rejoindre le commencement de notre ère chrétienne. L'expérience a donc surabondamment prouvé qu'en dehors d'un confucéisme desséchant et d'un taoisme abrutissant il n'y a rien en Chine même qui soit de na-
(1)V. plus haut p. 353.
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ture à élever les esprits à un niveau supérieur. C'est alors que des hommes se présentent qui prêchent une révélation mystérieuse, de grand air et complétant sur plusieurs points les croyances demeurées dans le vague des deux systèmes indigènes. Il est inévitable que, dans une situation ainsi définie, un certain nombre d'esprits ne se prennent de curiosité,.bientôt de sympathie, pour la prédication nouvelle (l). Ses progrès dépendront maintenant des points de rattachement qu'elle peut présenter avec les croyances admises. C'est ce que le bouddhisme, tel qu'il pénétra en Chine, était en mesure d'offrir.
11 était déjà polythéiste et superstitieux, d'une extrême complaisance pour tout ce qu'il rencontrait sur sa route. Il ne déclarait pas la guerre au confucéisme, il ne déclare jamais la guerre à quoi que ce soit, si ce n'est à l'illusion qui porte à croire aux promesses de la vie. Il ne la déclarait pas non plus au taoisme, mais il venait prendre la place que celui-ci laissait vide à mesure qu'il s'écartait de la doctrine de son fondateur et dégénérait en jonglerie, en charlatanisme vulgaire, à chaque instant démenti par l'expérience. La vieille doctrine chinoise de la survivance pure et simple des âmes laissait Tesprit dans un élat irritant d'indécision sur ce qu'il advenait de ces âmes assez vivantes, assez sensibles pour que leurs enfants leur offrissent respectueusement
(1) Le sentiment de l'insuffisance des formes religieuses indigènes se fait jour pendant longtemps «;hez les empereurs et les personnages distingués qui organisent des missions pour chercher quelque chose qui soit plus satisfaisant que ce que la Chine seule peut offiir.
des repas somptueux, et dont pourtant le confucéisme n'osait rien dire, sous prétexte que « lors- » qu'on ne connaît pas la vie, il est insensé de vou- » loir connaître la mort ». Le fait pourtant que Ton stipulait la réalité de Texistence posthume laissait une porte grande ouverte au point de vue bouddhiste des transmigrations et des rétributions. Le bouddhisme en profila largement. Puis, déjà dressé à ce genre de concessions par son passé indou, il ne fit aucune opposition aux croyances et aux divinités populaires qu'il trouva établies. Il ne choqua pas les Chinois en se présentant comme une nouveauté qui supprimait d'emblée toutes leurs vieilles coutumes religieuses. Au contraire, il approuva tout, il sanctionna tout, il s'appropria tout, se bornant à superposer à ce qu'il trouva établi le culte de son Bouddha, son homme-dieu, et de ses acolytes les plus éminents. Le bouddhiste chinois continua d'adorer ses ancêtres, le Ciel, la Terre et les esprits de la nature, persévéra dans toutes ses coutumes et les compléta seulement par cette doctrine qui lui apprend ce que deviennent les âmes, comment on peut influer sur leur état pour l'améliorer, comment on peut s'assurer à soi-même une immortalité désirable. Le bouddhisme a été en Chine un complément, une superposition, non pas une opposition. Ce fut la première condition de son succès.
A d'autres égards, le taoisme avec sa doctrine du Tao, ses incarnations d'esprits divins, son pessimisme initial, la haute valeur qu'il attachait à une vie austère pour parvenir au secret de l'immortalité,
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avait préparé les voies. C'est sa banqueroute morale qui laissa la place libre au bouddhisme. Celui-ci n'avait pas à redouter ce qui fut si fatal au christianisme chinois fondé par les jésuites, TefTet produit sur le monde officiel quand il découvrit que les convertis passaient en vertu même de leur foi sous l'obédience d'un pontife étranger. Le confucéisme regarda de haut le bouddhisme où il ne vit qu'un taoïsme moins grossier, mais il le jugea inoffensif.
Enfin, du moment que pour ces diverses raisons le préjugé chinois était conjuré, ce qu'il y avait d'humain, de pacifique, de miséricordieux dans le bouddhisme prolongeait si bien les lignes déjà tracées par la morale de Confucius et de Lao-Tseu que le Chinois, toujours beaucoup plus attentif aux applications pratiques d'une doctrine religieuse qu'à ses principes métaphysiques, se sentit attiré et fit du bouddhisme ce qu'il fait de tout : il en prit ce qui lui convenait, ce qui cadrait avec son tour d'esprit, ce qui s'ajustait bien avec ses coutumes, et ne se préoccupa guère du reste. Entre autres, le Nirvana resta pour lui lettre close, et il le remplaça par le « paradis occidental » où les bienheureux sont toute autre chose qu'inconscients.
Ainsi se forma ce bouddhisme chinois qui ne ressemble au bouddhisme méridional que par le culte de Bouddha lui-même et ses institutions monastiques, mais qui connaît d'autres dieux, d'autres rites, une manière toute chinoise d'envisager le monde et la vie. Telle est la force d'assimilation de l'esprit chinois qu'il transforma à sa mode l'importation
étrangère. Il y eut un bouddhisme chinois, comme il y eut plus tard un christianisme chinois, comme il y a de nos jours un islamisme chinois, qui diffère singulièrement de celui de la Mecque et des autres pays musulmans.
De bonne heure, selon toute apparence, des essais de propagande bouddhiste furent tentés en Chine. Le grand concile tenu sous Açoka avait soufflé Tesprit missionnaire aux moines mendiants qui parcouraient les régions voisines deTInde, Técuelle pendue à la ceinture, étonnant les populations par leur renoncement à tout bien-être, leur dédain de la richesse, et annonçant à tous la délivrance de toutes les misères de la vie. Les caravanes qui partaient du bassin du Gange pour se diriger vers le nord par delà l'Himalaya comptaient toujours dans leurs rangs quelquesuns de ces apôtres de la foi nouvelle. Vers Tan 250 avant notre ère on signale pour la première fois des missionnaires bouddhistes dans Tempire du Milieu (1) . L'an 121, -SOUS Wou-Ti, des premiers Han, le chercheur d'élixir de longue vie et Tamant favorisé de la déesse Si Wang Mou, un général rapporta à l'empereur une statue d'or de Bouddha qui frappa vivement les imaginations. Les campagnes des armées chinoises dans l'Asie centrale, au Thibet, dans TAfghanistan, mettaient les soldats et les diplomates chinois en contact avec des bouddhistes. Dans le cours du même second siècle, une ambassade tartare
(1) Comp. Eitel, Three Lectures on Buddhism, Hong-Kong et Londres, 1871.
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avait apporté S l'empereur chinois plusieurs livres sacrés du bouddhisme. Ce fut une longue incubation ; car rien ne prouve que le bouddhisme ait jeté de solides racines en Chine avant le premier siècle de notre ère où l'empereur Ming-Ti, des Han postérieurs, eut en Tan 61 le songe prophétique dont le bouddhisme chinois fait dater son introduction officielle dans le Céleste empire.
L'empereur Ming-Ti' rêva qu'il voyait une grande figure dorée qui volait dans les airs. Elle avait la tête entourée de toute la gloire du soleil et de la lune. Elle plana quelque temps au-dessus du vestibule du palais, et l'empereur Ming-Ti se réveilla. Très intrigué, il consulta son frère, le prince de Tsou, qui passait pour taoiste zélé, mais qu'on peut soupçonner d'avoir été déjà converti au bouddhisme. Celui-ci lui dit que le personnage qu'il avait vu en rêve n'était autre que la statue d'or de Bouddha qui réclamait son introduction dans le palais et dont il fallait adopter oiliciellement la religion. Pour achever de s'éclairer, il interrogea son historiographe Fou-Yi qui lui répéta ce qu'il avait appris d'un être divin apparu dans les contrées d'occident sous le nom de Bouddha et que le songe devait avoir quelque rapport avec lui. Làdessus Ming-Ti résolut d'envoyer en Inde une ambassade, laquelle revint l'an 67, rapportant une statue de Bouddha en bois de sandale, des images saintes et des livres qui furent traduits en chinois par ordre impérial. L'ambassade ramenait aussi avec elle, montés sur un cheval blanc, deux prêtres indous, Mathanga et Dharmananda, qui firent merveille, l'un
par ses prodiges, l'autre par sa prédicalion, triomphèrent avec éclat des prêtres taoïstes et opérèrent à la cour et dans la ville de Lo-yang, alors capitale, de nombreuses conversions. L'empereur lit élever le premier temple bouddhiste sous le vocable de «Temple du Cheval Blanc » (1).
Depuis lors d'autres prêtres indous, d'autres livres bouddhistes pénétrèrent en Chine, et il y eut toujours de pieux adeptes pour accueillir les premiers, de zélés travailleurs pour traduire les derniers (2). Il y eut toujours aussi des bouddhistes chinois désireux de se procurer d'autres documents plus authentiques, s'il était possible. C'est bien l'indice de cette espèce d'inquiétude qui agitait les penseurs religieux chinois de cette période, et à laquelle, selon nous, le bouddhisme doit le meilleur de ses succès, que les efforts réitérés, prolongés, des plus éminents boud-
(1) Comp. Eitel, liv. cit., Lect. I. — Beal, BuddhUt Literatitre in China^ « The Vision of Ming Ti >, p. 3. On remarquera que dans cette légende Topposition rient du taoïsme qui flaire une concurrence redoutable. Le confucéisme se tait et dédaigne.
(2) On peut en Toir la tradition sériée dans Fourrage cité de M. Beal, p. 5 et suiv. Rappelons seulement que les liTres bouddhistes importés de Tlnde septentrionale étaient rédigés en sanscrit, tandis que ceux du bouddhisme méridional sont écrits en pâli. Les livres sanscrits fondamentaux du bouddhisme propagé en Chine sont le Tripitdka, « les trois Corbeilles », et le Mahayàna, « le Grand Véhicule » , que Ton distingue par ce titre du Petit Véhicule qui appartient au bouddhisme méridional. Le Tripitàka, en chinois Santchoungt se compose du Vinaya ou livre de la discipline, des Sutras ou discours de Bouddha, et de VAbidharma, partie métaphysique. Cette division du reste n*est pas rigoureuse et dans chacune des trois parties il est des fragments qui logiquement devraient rentrer dans Tune des deux autres.
dhistes à la recherche de la pure doctrine. On dirait qu'il règne longtemps parmi eux le vague soupçon qu'on ne possède pas cette véritable doctrine sous sa teneur vraiment orthodoxe. Ainsi nous voyons à la fin du iv* siècle de notre ère le pèlerin chinois Fa-Hien se rendre dans Tlndoustan où il put encore voir le bouddhisme relativement florissant. Au vi* siècle on peut signaler les pèlerinages de Houé-Senget deSong- Youn envoyés en 518 par une dévote impératrice à l'effet de recueillir des livres sacrés et des reliques. Car le bouddhisme, en vertu de la transfiguration corporelle qui est le lot de ceux qui ont reçu le JBhodi, Tesprit de Bouddha, suppose que des vertus surnaturelles demeurent attachées aux parcelles des corps laissés par les bienheureux, il professe par conséquent une vénération profonde, à vrai dire très superstitieuse, pour les reliques de ses saints. Au siècle suivant, en 629, eut lieu le célèbre pèlerinage de Hiouen-Tsang qui publia ses impressions de voyage en douze livres (1). Ces récits des pèlerins chinois sont aujourd'hui d'un grand secours aux historiens, toujours si embarrassés par l'étrange inaptitude des Indous en fait d'histoire. Les Chinois aiment au contraire à marquer les dates et la succession des faits. Au viii* siècle on peut signaler Tltinéraire de cinquante-six moines chinois •f)artis pour rindouslan et, au x*, les voyages de Khi-Naé qui se
0) NooB 611 devons la traduction française & M. Stanislas Julien. M. Abel-Rémusat avait auparavant traduit le voyage de Fa-Hien. M. Beal en a fait une traduction anglaise, Travels of Fah Hian^
mit en route à la tète de trois cents pèlerins. « L'Inde », dit M. Max Millier, « fut tout un temps » une sorte de terre sainte pour les bouddhistes » chinois. C'était le théâtre de la vie et de la mort » du grand fondateur. C'est là qu'on pouvait contem- » pler les monuments qui rappelaient les principaux » événements de sa vie, là que se trouvaient les » châsses où Ton pouvait adorer ses reliques-, les » monastères où la tradition avait conservé ses » paroles et ses actes, les livres où Ton pouvait étu- » dier son enseignement dans sa pureté originelle, » les écoles où Ton pouvait s'enquérir des doctrines » des différentes sectes suscitées par le cours du » temps (1). »
Ce courant de pèlerins chinois vers l'Inde ne pouvait durer toujours. Les derniers venus n'y trouvèrent plus que des ruines couvertes par le flux remontant du brahmanisme. Le bouddhisme chinois dut donc vivre désormais de sa propre substance. La grande difficulté était toujours de traduire en chinois les livres sanscrits apportés de la vallée du Gange. L'écriture chinoise ne convient réellement qu'au chinois. La reproduction en chinois des mots d'une langue indo-européenne est toujours extrêmement laborieuse. Il est peut-être encore plus difficile de faire passer sous forme chinoise les idées métaphysiques et religieuses où se complait l'esprit spéculatif des Indous. On peut voir dans l'introduction aux Voyages de Hiouen-Tsang traduits par Stanislas
(1) Chips of a german Workshop^ I, p. 260.
Julien les difficultés effrayantes que l'illustre sinologue eut à vaincre pour ramener à un sens acceptable les rébus de son auteur chinois. Les consonnes R, B, D, TA bref sont inconnus des Chinois. Bouddha dans une bouche chinoise devient Fou-Tou ou simplement Fou. Bénarès se dit Po-Io-na^, le Gange HangHo, le Nirvana Ni-pan, le Vêda FeùToii, et il faut être prévenu pour reconnaître Brahma dans Fan ou Fan-lou-mou. De plus, les traducteurs chinois des livres sanscrits se firent chacun son système de transposition, et lorsqu'on a la clé de Tun d'eux, il s'en faut qu'on possède celle qui permet de comprendre les autres. C'est dans l'espoir d'améliorer cet état de choses que l'empereur Yu Tseng, au xi« siècle, fonda un collège d'études sanscrites, qui du reste ne paraît pas avoir fait merveille. C'est en partie parce que Hiouen-Tsang se défiait des traductions chinoises qu'il entreprit son grand voyage à la recherche de la vraie Loi. Au prix de mille dangers il réussit à traverser les montagnes et les déserts qui le séparaient de la Tartarie, et il arriva dans l'Inde en passant par Caboul. Absolument pauvre, sans protection, sans autre défense que l'indomptable énergie de sa conviction, il visita Cachemire, les principales villes de la vallée du Gange, Magadha, terre sacrée du bouddhisme. Il y passa cinq ans pour s'approprier complètement le sanscrit. Enfin il revint en Chine par le Turkestan. Son retour fut célébré par des honneurs princiers. Il rapportait cent cinquante grains de poussière de Bouddha, une quantité de statues en or, en argent,
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en bois, et six cent cinquante-sept ouvrages sanscrits en cinq cent vingt volumes qu'il passa le reste de sa vie à traduire, assisté par toute une troupe de moines. L*empereur enchanté lui offrit un emploi élevé dans le gouvernement. Il refusa. « L'âme du » gouvernement », dit-il, « est toujours la doctrine » de Confucius. » Cette parole était-elle un hommage à la supériorité politique et sociale du confucéisme, ou bien déplorait-elle un fait que Hiouen-Tsang se sentait incapable de modifier? Elle n'en jette pas moins un jour curieux sur cette prépondérance du confucéisme en Chine dans les moments même où d'autres tendances jouissaient de la faveur impériale. En tout cas ce désintéressement est bien d'accord avec tout ce que nous savons du courageux explorateur, et malgré ses naïvetés, ses superstitions et ses haillons d'ascète, Hiouen-Tsang reste l'un des grands caractères de l'histoire chinoise, comme il est aussi l'un de ceux à qui le bouddhisme chinois doit le plus de prestige et d'éclat.
Malheureusement, en supplantant le taoisme, en remplissant la fonction que celui-ci avait abandonnée pour se lancer dans la jonglerie et la thaumaturgie, c'est-à-dire en comblant le vide que la sécheresse compassée du confucéisme laissait dans les âmes religieuses, le bouddhisme chinois s'enticha peu à peu des mêmes défauts que le taoisme. Il devint tout aussi légendaire, tout aussi superstitieux (1), il
(1) L*amour du prodige stupéfiant et parfaitement inutile se marque de très bonne heure dans la légende bouddhiste. En parti-
s'annexa, en les modifiant à peine, les vieilles idées éliminées ou dédaignées par le confucéisme. Il faut bien dire que le pessimisme absolu, qui est le fond même du vrai bouddhisme au point que» si on le supprime, le bouddhisme perd son cachet distinclif et original, est tout à fait étranger à Tesprit chinois (1). Le pessimisme taoiste n'est pas radical. Même sous sa forme la plus rigide, celle de Lao-Tseu lui-même et des solitaires qui avaient comme lui rompu avec la société humaine, il suppose toujours que, si les hommes étaient plus sages, le bonheur et la paix régneraient sur la terre entière. Cette conception est incompatible avec le point de vue bouddhiste, qui est un adoucissant, un calmant, mais qui ne saurait êlre un levain réformateur. On ne réforme que pour améliorer, et on n'améliore pas le mal incurable. Le sens pratique et toujours très utilitaire des Chinois
coller elle vante beaucoup la preuve de supërioritë que donnent ses saints en se tenant en Tair sans support. C'est le premier miracle bouddhiste accompli par le prêtre Mathanga, venu en Chine À la suite de la vision de Ming-Ti (Beal, ouv, c, p. 4). Le pèlerin Fa-Hien voit dans un royaume indou la trace du pied de Bouddha et déclare que cette empreinte paraissait i)etite ou grande en proportion de la piété de celui qui la contemplait. Il a vu ailleurs une écuelle de Bouddha que les pauvres pouvaient remplir avec quelques fleurs, tandis que les riches ne la remplissaient jamais, lors même qu'ils y avaient répandu des milliers de boisseaux (Beal, Chinese Budd,f p. 93). Hiouen-Tsang fait preuve de la même enfantine crédulité. La tendance au merveilleux et & la magie du bouddhisme chinois fut encore accentuée par un prêtre, Amôgha, venu de Tlnde en 733 et qui appartenait & Técole très superstitieuse du Tantra. Il devint ministre d'Etat et se servit de son pouvoir pour propager ses idées.
(1) Cest ce qu'a très bien vu M. De Groot, owr. ei(., p. 708 et 711.
ne put jamais se plier, du moins d'une manière appréciable, à la condamnation sans appel du monde de la vie et de Texislence personnelle. Par conséquent il ne reçut le bouddhisme qu'en l'altérant. 11 semble bien toutefois que la supériorité morale des moines bouddhistes comparés à leurs émules du Tao plaida longtemps en leur faveur auprès du peuple. Ils étaient aussi probablement plus instruits à cause de leurs relations suivies avec l'Inde et les pays bouddhistes. Ainsi s'explique leur succès relatif et le crédit qu'ils parvinrent à obtenir dans l'esprit d'une grande partie de la population. En 335 il fut permis officiellement aux Chinois d'entrer dans leur ordre et d'y prononcer leurs vœux (1).
Ce ne fut pas sans avoir à lutter contre des opposants déterminés, surtout confucéens. L'école de Confucius, après avoir vu paraître la nouvelle religion avec ce sentiment de dédaigneuse indiff'érence qui tient à l'absolue confiance qu'elle professe en sa propre supériorité, sortit enlln de sa nonchalance devant les étonnants progrès de la doctrine importée. Elle n'avait aucune raison de préférer ce taoïsme venu de l'étranger au taoisme national qu'elle avait toujours tenu à distance. Plus d'une fois les confucéens réussirent, par leur influence à la cour et en mettant à profit les dispositions de quelques empereurs, à diriger contre le bouddhisme de véritables persécutions. Ils lui reprochaient son origine étrangère, sa prédilection pour le célibat, les dangers poli) Beal, Ckin. Budd,, p. 92.
litiques résultant d'associations dont les membres renonçaient à toute famille et obéissaient plus docilement à leurs supérieurs qu'aux ofliciers impériaux. Les annales chinoises parlent notamment de Fou-Yi, historiographe impérial sous Tang Chao Tsou (vil* siècle), qui fit aux doctrines bouddhistes une ardente opposition. Il présenta à l'empereur un Mémoire où il s'attachait à prouver que cette religion devait être proscrite, parce qu'elle brisait les liens de la famille, parce qu'elle travaillait, en propageant le célibat, à diminuer la population, et enfin parce qu'elle détournait les sujets de leurs devoirs sociaux et de l'obéissance au souverain. L'empereur fut ému par cet acte d'accusation et voulut qu'un débat solennel s'ouvrit entre l'auteur du Mémoire et un célèbre représentant du bouddhisme chinois de l'époque, Chiao-Tsou. Il paraît que le tournoi fut brillant, mais que Fou-Yi l'historiographe battit à plate couture son adversaire bouddhiste. Il faut bien remarquer ici que les ennemis du bouddhisme ne l'attaquaient pas sur la question de vérité ou d'erreur doctrinale, mais uniquement sur le terrain social. La question de vérité les touchait peu, l'utilité sociale primait toutes les autres considéi^ations. On raconte qu'à la fin du colloque Fou-Yi terrassa son antagoniste par l'argument que voici :
Les vieilles chroniques chinoises parlent d'un très sage ministre qui vécut dans les premiers temps de la dynastie des Chang, dix-huit siècles avant notre ère. Il avait éié à sa naissance abandonné par sa mère dans le creux d'un grand mûrier. Une pauvre
paysanne le recueillit, Téleva, et il devint le grand ministre I-Yin. Sur quoi Fou-Yi demanda victorieusement à Ghiao-Tsou comment, fils d'un père et d'une mère qui l'avaient élevé avec amour, il pouvait se porter défenseur d'une religion hostile à la famille, tandis que I-Yin, délaissé par les siens, avait été le respectueux conservateur de cette institution fondamentale de la société. Le résultat de la discussion fut que l'empereur restreignit sous des peines sévères le nombre des personnes autorisées à entrer dans le clergé de Bouddha (i). Mais déjà sous son successeur redit de restriction fut rapporté.
Au viii^ siècle la persécution recommence, douze mille prêtres bouddhistes sont forcés de renoncer à leurs vœux, la construction des temples bouddhistes est interdite. Mais avant la lin du siècle, en 763, l'empereur Taé Tsong protégea les moines parce qu'il jugeait que c'était un mode peu coûteux d'assurer la sécurité de l'empire (2).
Un siècle plus tard, en 845, lempereur Wou Tsoung lança un nouvel édit contre les monastères et les temples bouddhistes. Il ordonna leur démolition par la raison qu'il les considérait comme funestes à rÉtat. Les biens immeubles et les trésors considérables amassés par les institutions bouddhistes furent confisqués. On prétend que Wou Tsoung aurait fait détruire de la sorte environ qua-
(1) Comp. Mayers, Manual, I, art. Fu-Yhi et I-Yin. — Beal, Budd, in China, p. 94.
(Z) Beal, ibid.
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rante-ciûq mille couvents et temples, et forcé plus de deux cent soixante mille moines et religieuses bouddhistes à rentrer dans le monde (1). Ces chiffres sont peut-être exagérés, les Chinois étant enclins à grossir les nombres statistiques, mais ils dénotent en tout cas l'opinion courante sur les merveilleux progrès du bouddhisme à cette époque.
En règle générale, les destinées du bouddhisme chinois furent solidaires de celles du taoisme. Ces deux formes religieuses furent le plus souvent favorisées ou combattues ensemble. Cette solidarité amena très naturellement des rapports de confraternité entre les deux partis religieux que rapprochaient déjà la conformité des tendances. Les mesures de compression de temps à autre réclamées par le confucéisme gouvernemental ne tardaient pas à céder devant la résistance passive, mais opiniâtre, des populations. Au xiii® siècle, d'après un calcul reproduit par M. Beal (2), on comptait plus de deux cent treize mille moines bouddhistes, plus de quarante-deux mille lieux de culte de la même catégorie.
Sous l'empereur Khang-Hi, quatrième de la dynastie mantchoue actuelle, zélé confucéen, parut « TEdit sacré » de 1662, où les bouddhistes étaient accusés de fabriquer un tas de contes bleus sur la vie future, et cela dans une intention de lucre. L'Èdit leur reprochait en outre de n'attirer la foule dans leurs
(1) De Oroot, ouv, cU.^ p. 725, d'après de Mailla, Histoire gêné'» raie de la Chine^ VI, p. 489. Comp. Beal, Buddhism in China^ p. 94.
(2) Ouv. cit. p. 95.
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temples que pour encourager le mal. Pourtant le taoisme et le bouddhisme, comme nous* l'avons vu au chapitre précédent, avaient, été officiellement reconnus par l'État comme religions légitimes. Malgré cette reconnaissance ofïïcielle, depuis lors, dans ces réunions qui se tiennent publiquement aux jours de pleine et de nouvelle lune sous la présidence des fonctionnaires impériaux (voir p. 228), le peuple chinois est averti de la part de l'empereur qu'il doit s'abstenir de prendre part aux fêtes bouddhistes, que les prêtres bouddhistes sont des insectes malfaisants qui vivent paresseusement du travail des autres et que les tidèles sujets du Fils du Ciel feraient sagement de ne leur accorder aucune espèce de contiance. Ce qui n'empêche pas le bouddhisme d'être la forme religieuse la plus populaire et la plus recherchée par ceux, et ils sont d'innombrables légions, à qui le confucéisme officiel ne suflU pas. De là cette situation paradoxale d'une nation qui, sans être bouddhiste d'adhésion formelle et de profession générale, a pourtant des préférences marquées pour le rituel et le clergé bouddhistes, recourt continuellement à l'un et à l'autre, et en même temps trouve tout naturel que son gouvernement les condamne périodiquement avec la dernière àpreté. Il est vrai que ce blâme officiel reste platonique et laisse les bonnes gens bouddhistiser très librement (1).
Nous demandons grâce pour ce néologisme puis-
(1) Beal, Buddhism in China^ pp. 96-97.
qu'il définit bien la situation réelle de la Chine par rapport au bouddhisme. La nation chinoise n'est pas, comme telle, une nation bouddhiste. Elle possède un clergé bouddhiste h côté du clergé taoiste et plus nombreux, des monastères bouddhistes à côté des monastères taoïstes, et un très grand nombre de Chinois « bouddhistisent », c'est-à-dire qu'ils prennent part selon les temps, leurs besoins, les occasions, au culte rituel des divinités bouddhiques célébré par les prêtres bouddhistes. Il y a des pagodes bouddhistes dans toutes les villes et dans beaucoup de villages. Elles sont fréquentées beaucoup moins par des bouddhistes déclarés que par des Chinois qui vont y chercher des charmes, des guérisons, des moyens de conjurer le mauvais sort ou de s'assurer les avantages d'une bonne réussite dans leurs affaires. Cette fréquentation dépend de la renommée qui s'attache à tel ou tel sanctuaire ou à la personne de tel ou tel bonze. Il y a des revirements de popularité ou d'abandon, comme chez nous dans le culte des saints. Mais le Chinois, qui a été faire ses dévotions dans un sanctuaire bouddhiste, va sans aucun scrupule en faire d'autres dans un temple de Confucius ou d'une divinité taoiste. C'est de la même manière qu'un Romain des trois premiers siècles de notre ère pouvait rendre un culte fervent à Isis, à la déesse de Syrie, ou à toute autre divinité importée d'Orient, sans se croire tenu pour cela de renoncer à l'adoration de ses dieux indigènes. C'est un syncrétisme polythéiste qui oublie volontiers les oppositions pour ne songer qu'aux ressemblances. Par exemple, le
bouddhisme réprouve toute espèce de meurtre animal. Si Ton entend vivre conformément à sa règle stricte, on doit s'abstenir de toute chair; par conséquent il ne faut pas non plus en offrir aux ancêtres ni aux dieux. Mais alors il en résulterait Tabolition de tous ces sacrifices qui sont si fréquents et si copieux en Chine, particulièrement dans le culte impérial. C'est ce qu'un Chinois ne saurait admettre. Il veut bien recourir aux bons offices du clergé bouddhiste, invoquer Bouddha, ses lieutenants, ses saints et ses saintes, mais il immole avec non moins de dévotion les animaux comestibles qu'il compte ofi'rir à ses parents morts, à ses dieux, et qu'il mangera luimême; Bouddha en dira ce qu'il voudra. Il serait fort difficile d'évaluer en chiff'res quelque peu précis le nombre des Chinois vraiment et délibérément bouddhistes; mais, d'après tout ce que nous savons, ce nombre doit être restreint, relativement à l'énorme masse du peuple chinois.
Ce qui est moins discutable, c'est que cette masse a fini par être influencée dans son ensemble par l'enseignement bouddhiste. Ce sont surtout les doctrines bouddhistes de la transmigration des âmes, de l'enfer et du paradis qui ont pénétré dans les croyances populaires, et tout permet de supposer que le bouddhisme est plus estimé que le taoisme dans les rangs inférieurs de la société chinoise. Il faut seulement ajouter que cette estime vise, non pas les théories des deux systèmes, dont le peuple se préoccupe fort peu, mais le clergé bouddhiste et son rituel qui paraissent plus recherchés que les autres.
En revanche, dans l'opinion des classes supérieures, le bouddhisme est à peine moins discrédité que le taoisme. Ses moines mendiants n'exercent plus de prestige. On les accuse de paresse et de rapacité, tout aussi bien que leurs émules taoïstes. Depuis longtemps, ils ont cessé d'étudier le, sanscrit, leur langue sacrée, et ils récitent leurs interminables litanies dans une langue qu'ils ne comprennent pas. Ils ne se recrutent plus que dans les rangs inférieurs et leurs adversaires prétendent que c'est parmi eux qu'on rencontre Içs plus déterminés fumeurs d'opium. Deux choses seulement les maintiennent encore comme clergé en possession d'une certaine influence. Ce sont d'abord les besoins religieux des pauvres et même de quelques riches que le confucéisme ne satisfait pas. C'est en second lieu le fait qu'aucun Chinois, à moins qu'il ne soit très instruit et de caractère ferme, n'échappe entièrement au prestige des arts occultes, des recettes prétendues surnaturelles, des opérations magiques, dont le clergé bouddhiste se vante de posséder les secrets. Il n'est pas très rare de voir un confucéen, qui tient le bouddhisme pour une secte ridicule et charlatanesque, recourir, s'il est malade ou inquiet, aux sortilèges mystérieux du prêtre bouddhiste (1). Il nous
(1) Cette appréciation générale de la situation réelle du bouddhisme chinois est la résultante de tout ce que nous racontent MM.Edkins, Religion in CAma ; Thomson, Land and People of China ; Eitel, Three Lectures on Bvddhism ; Beal, Chinese Buddhism; De Groot, les Fêtes d^Emoui, et des renseignements puisés auprès de Chinois séjournant en Europe. Il faut toutefois ajouter
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faut maintenant entrer plus avant dans Texamen des croyances et des pratiques spéciales au bouddhisme chinois.
qu^il y a dans le bouddhisme chinois plusieurs nuances, plusieurs écoles, et que, nous le verrons plus loin, il en est qui valent mieux que les autres religieusement et moralement.