PRÉFACE III
De nos jours on se passionne, et avec raison, pour Texactitude minutieuse des détails. On redoute, et cela est fort sensé, les généralisations trop hâtives et mal appuyées. L'érudition se montre sous la plume des savants contemporains aussi pointilleuse qu'elle était jadis de contentement facile, et cela est excellent. Cependant on abuse de tout, même des meilleures choses, et il ne faudrait pas qu'à force d'étudier les arbres et d'éplucher les petites herbes, on se privât du plaisir de contempler les forêts. J'estime que les travaux de généralisation et les recherches d'érudition doivent marcher de front, se prêtant un mutuel appui. Car si les vues synthétiques doivent être soutenues et continuellement rectifiées par rétude analytique des petits faits, ceux-ci, en revanche, ne produisent que de la poussière aveuglante, sans utilité comme sans intérêt, si l'on ne tâche pas de les relier en les rattachant à des idées générales et organiques. Les unes et les autres, sur le domaine de l'histoire, doivent d'ailleurs être toujours considérées comme des essais per-
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pétuellement soumis à révision. Mais c'est leur oonoomitance, c^est leur action mutuelle qui fait avancer la science historique. Après tant d'études laborieuses d'un mérite incontestable^ roulant sur les faits principaux et sur de nombreux points de détail de l'histoire chinoise, il était bon, c'est du moins ma (conviction, qu'un travail d'ensemble, fortifié par l'habitude et l'étude prolongée des questions religieuses, coordonnât les résultats que l'on peut tenir pour acquis. J'ai eu la hardiesse de le tenter ; il ne m'appartient pas de dire si j'ai réussi.
Les spécialistes sur tous les domaines de l'érudition ont droit certainement à toute notre reconnaissance. Mais ce n'est pas en atténuer l'expression que de signaler un danger qu'ils courent souvent et dont ils sont quelquefois les victimes. Par celamême qu'ils s'emprisonnent dans les mines qu'ils fouillent avec tant d'ardeur, il leur arrive de temps à autre d'ignorer les trouvailles faites ailleurs, sur des champs voisins, et dont la connaissance, en leur évitant bien des peines, eût éclairé d'une vive
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lumière les points dont ils désespéraient de dissiper l'obscurité (1). Sur le terrain surtout de l'histoire religieuse, je prétends qu'aucune recherche de détail ne peut se passer de la comparaison. Ce qui rassort en effet de plus certain de l'ensemble imposant des travaux dont l'histoire religieuse a été l'objet au cours de ce siècle, c'est que partout l'esprit humain, en proportion de son savoir et sous l'impulsion d'un idéal progressif, c'est-àr-dire toujours plus pur et plus élevé, a obéi en religion aux mêmes lois fondamentales. Les diversités proviennent soit de l'inégalité dans le développement intellectuel, moral et social ; soit de l'impuissance finale de principes ayant donné tout ce qu'ils contenaient, aboutissant en quelque sorte à des impasses, mais persistant en vertu de la force d'inertie ; soit enfin des
(1) On peut trouver dans le présent livre, pages 390-391, une preuve remarquable de ce que j*avance. Ni les Pères missionnaires, ni Âbel-Rémusat n'auraient dépensé inutilement tant d'érudition pour retrouver, les uns la Trinité, l'autre le nom de Jahvé dans le Tao-té-King, s'ils avaient été mieux renseignés sur l'histoire du dogme trinitaire et celle du tétragramme sacré.