‹ La religion d'IsraëlChapitre 57 sur 62 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La prise et la destruction de Jérusalem par l'armée de Nabuchodonosor, en 586, ont mis fin à la nationalité juive. La courte période d'indépendance et de prospérité sous les princes asmonéens n'est qu'un intermède dans l'histoire d'un développement tout religieux. Comme cette monarchie nouvelle était un pontificat, elle eut ses difficultés intérieures presque aussitôt qu'elle fut constituée, et l'on peut se demander si elle réalisait les conditions normales d'un État fait pour durer. Ce qui avait fait survivre Juda était sa religion; et c'était sa religion qui le conservait au milieu d'un monde où il ne jouait plus qu'un rôle politique insignifiant. La religion elle-lnéme se soutenait par une foi inébranlable dans lé Dieu d'Istaêl et dans les destinées qu*il réservait à là

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nation de son choix. On vient de voir comment répreuve de la foi consistait précisément dans la contradiction que les faits apportaient à la doctrine, quand on osait examiner celle-ci sans partipris, et qu'on voulait étendre Tapplication de son principe au sort des individus. Mais on gardait, malgré tout, l'espoir d'un triomphe pour la nation qui n'existait plus, par le moyen de la religion qui servait maintenant de lien aux restes de l'ancien peuple. Le rêve était contradictoire, ce qui ne l'empêcha pas d'être fécond, puisque le christianisme en est sorti. Il convient de s'y • arrêter maintenant.

L'idée messianique est en germe dans le sentiment de confiance qui inspire la prière, surtout dans celui qu'un groupe religieux, tribu ou nation, nourrit à l'égard de son patron céleste ; elle s'identifie, en son principe, à l'espérance de protection divine qui est au fond de tout culte. L'attente de glorieuses destinées pour Israël cor-

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respond à la haute idée qu'on se faisait de lahvé. Ou ne pouvait concevoir un dieu très puissant dont le peuple n'aurait pas été favorisé d une fortune brillante. Mais si l'attente d'Israël n'avait consisté qu'en cette persuasion, elle n'aurait pas beaucoup différé de la confiance que les Assyriens plaçaient en leur dieu Asbur, Nabucbodonosor en son dieu Marduk, les Romains dans les dieux du Capitole et le génie^de Rome éternelle.

lahvé n'était pas seulement un très grand dieu, il était un dieu juste, que ne satisfaisait pas le service extérieur du culte, mais qui avait ses principales exigences dans l'ordre moral. C'est pourquoi, dès que l'on voit nettement se dessiner l'espérance de glorieuses destinées pour Israël, l'accomplissement de cette espérance est subordonnée à une condition morale, celle de la justice pratique, ou plutôt l'annonce du triomphe est subordonnée à celle d'un châtiment. Celle-ci même a précédé, à ce qu'il semble, celle-là, et elle a tenu beaucoup plus de place dans la prédication des prophètes jusqu'à la chute du royaume de Juda. Il y aura un grand jugement de lahvé sur son peuple infidèle : quand ce peuple aura été dûment écrasé, les justes, peu nombreux, qui auront survécu à la tourmente, jouiront en paix de leur dieu, et goûteront sur la terre un bonheur

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sans mélange, le trouble ayant été banni de ce monde avec Tiniquité.

Cette conception de Tavenir d'Israël se manifeste chez les prophètes du viii« siècle. Mais il est évident que, dans les premiers temps de leur histoire, les Israélites comptaient beaucoup plus sur la protection de lahvé dans les combats, nonobstant les défaites, et sur ses faveurs temporelles, nonobstant les fléaux de la nature, qu'ils ne songeaient aux conditions morales de ses bienfaits. L'espérance ne pouvait pas être plus pure que la religion. Longtemps sans doute on fut persuadé que de grasses victimes étaient le plus sûr moyen de mériter Fappui divin. L'idée messianique a eu son évolution comme l'idée de Dieu, et parallèlement à celle-ci.

Le règne messianique a pour objet définitif la félicité des justes; mais il est conçu avant, tout comme le règne de Dieu, et d'abord, comme la suprême victoire de lahvé. Et lahvé n'avait-il pas toujours été un dieu de combats glorieux ? Les prophètes n'ont pas cessé tout à fait de le considérer comme un guerrier redoutable. C'est lui qui brise, au moment voulu, sans effort, mais avec éclat, l'orgueil des conquérants, qu'ils s'appellent Sennachérib, Nabuchodonosor ou Antiochus. Dans les menaces d'Isaîe à l'adresse du roi

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d'Assur, dans celles des prophètes qui ont annoncé la mine de là puissance chaldéenne, dans la description de la défaite que, selon Ézéchiel, devra subir en Palestine le fabuleux fiog, roi de Magog, dans les prévisions de Daniel touchant la mort d'Antiochus Épiphane, lahvé se montre comme l'adversaire invincible du roi païen. Dieu jaloux de sa gloire, il est Tennemi des puissances idolâtres ; dieu d'Israël, il est vengeur de son peuple. C'est toujours le même dieu, que le cantique de Débora fait accourir du Sinaï, à travers les monts de Séïr et la plaine d'Édom, pour combattre avec Israël contre Sisara. Le point de vue s'est élargi ; mais c'est le même sentiment de religieuse et patriotique confiance qui a inspiré le vieux cantique et les prophéties plus récentes.. C'est pourquoi l'expression même de ce sentiment se transmet avec lui de siècle en siècle, avec l'image de lahvé-sebaoth, le dieu des combats victorieux.

Il est une autre victoire que lahvé a remportée à l'origine du monde, et qu'il poursuit encore chaque jour : c'est celle qui apparaît dans l'ordre de la nature. On sait que les anciennes légendes de la création ne craignaient pas de mettre en scène lahvé domptant les monstres du chaos.

Cette lutte n'était pas finie ; car les récits hébreux

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de la création, comme les autres cosmogonies de ranliquité, n'étaient au fond qu'une transposition, dans le passé le plus lointain, des expériences que l'on faisait dans le présent. La succession du jour à la nuit, celle du printemps à Thiver, la mort de la nature et sa résurrection annuelle étaient des œuvres divines : c'était par la puissance de divinités bienfaisantes, pi us fortes que les esprils des ténèbres et de la mort, que la lumière, Tordre et la vie se produisaient dans le monde. La création n'était pas autre chose que ce grand œuvre h son début, quand les dieux avaient fait sortir des ténèbres le premier jour ; que les contours du ciel et de la terre s'étaient pour la première fois dessinés ; que pour la première fois la végétation printanière était sortie du sol ; que les poissons avaient pris possession de l'eau, les oiseaux de l'air, les animaux et l'homme du continent terrestre, malgré l'obstacle suscité dès lors, et avec une audace d'autant plus grande qu'il n'avait pas encore été vaincu, par les monstrueuses déités du chaos. lahvé, lui aussi, avait vaincu Rahab et ses auxiliaires; il tenait la mer enchaînée. Quand viendrait le grand jour de sa gloire, il achèverait son œuvre dans la nature, et plus rien de ténébreux, de funeste, de malplaisant n'y subsiste^ rait.

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C'est pourquoi Isaïe dépeint les animaux féroces transformés subitement en bêtes innocentes, comme on se figurait sans doule qu'ils avaient été au commencement ; les anonymes de la captivité font fleurir le désert uniquement pour saluer le retour des exilés ; Ézéchiel fera de la Terre sainte un paradis où il y aura même l'arbre de vie et, ce qu'on ne trouve plus dans nos récits de la Genèse, une source de vie ; Daniel annonce un prodige plus grand, la victoire de lahvé sur la mort, et la résurrection des justes; le voyant de l'Apocalypse ira plus loin encore et fera détruire à la fin des temps la mer elle-même, dernier reste de l'océan chaotique, patrie du Dragon vaincu, et qui ne lui servira plus désormais de refuge, puisqu'elle aura disparu et que le Dragon sera jeté dans le feu.

L'oppresseur d'Israël apparaissait comme le représentant du monde païen soulevé contre lahvé ; il était dans l'ordre politique et religieux, dans l'histoire contemporaine, ce qu'était Tiamat- Rahab dans Tordre de la nature et dans la légende cosmogonique. Il lui fut naturellement comparé, puis identifié. Ce n'est pas arbitrairement, par un caprice de poète symboliste, que Daniel décrit les empires païens sous la figure d'animaux. Ils font suite, pour ainsi dire, aux monstres que la

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tradition cosmogonique avait relégués aux tron« tières de la création, et qui rentraient avec eux dans rhistoire pour recevoir le coup de grâce par la main du Dieu tout-puissant. Lorsque ce fut Satan lui-même qui, à meilleur titre encore, fut identifié avec Tantique ennemi, l'empire idolâtrique et persécuteur fut toujours la Bête, le monstre qui repi^sentait sur la terre la puissance du Dragon et qui devait avoir part à sa ruine comme il avait part à son orgueilleuse impiété.

Le rôle de Satan grandit au cours des siècles. Satan apparaît au retour de la captivité' Alors ce n*est qu'un membre de l'assemblée céleste, qui a son rang parmi les fils de Dieu, les êtres qui composent la cour de lahvé. Il exerce sur les hommes une sorte de surveillance qui n'a rien de tutélaire, car il est au tribunal divin Taccusateur des coupables et l'avocat du châtiment. Il incarne en quelque sorte un aspect de la divinité que le caractère de lahvé a fini par exclure, à savoir l'espèce de curiosité jalouse qui épie les faiblesses humaines et qui leur prépare des épreuves pour les rendre manifestes plutôt que pour fournir à l'homme l'occasion de les surmonter. Tel il apparaît dans le livre de Job. Et l'on dirait que son métier de critique plutôt malveillant tend à le transformer en ennemi déclaré de ceux qu'il

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accuse; finalement il deviendra Fennemi de Dieu même, étant opposé à ses desseins miséricordieux sur son peuple et sur Thunlanité. On l'identifiera au serpent d'Éden et au monstre du chaos, en sorte qu'il représentera dans le monde et dans l'histoire la puissance du mal, qui s'oppose au règne^,d® Dieu. Ils deviendra le chef des mauvais esprits. Tous les éléments de son personnage sont mythologiques, mais ils sont pris de divers côtés, et, si, dans la dernière phase de son évolution, il ressemble à l'Ahriman du dualisme persan, ce n'est pas à dire que l'influence de la Perse doive l'expliquer tout entier. Cette influence a plutôt aidé à le définir qu'à le créer.

Amos, comme il a été dit plus haut, parait s'être arrêté à la perspective d'un jugement de lahvé sur Israël. C*eût été une victoire sans lendemain, avec toutes les apparences d'une défaite. Osée prévoit une réconciliation de lahvé avec son peuple après le châtiment. Isaïe attend l'instauration d'un règne de justice, où le petit nombre des élus sera gouverné par un roi selon le cœur de Dieu. Jérémie a été surtoutle prophète de la punition ; mais il ne croyait pas à la ruine définitive de son peuple. Lorsque le terrible siège qui devait se terminer par la destruction de l'état juif était déjà commencé, il achète uq

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champ situé dans sa ville natale, et fait rédiger le contrat dans toutes les foriues* pour signifier que Juda revivra et qu'il y aui*a encore à l'avenir un peuple de lahvé. Le prophète semble y avoir associé les restes d'Éphraîm aux i-estes de Juda. lahvé réunira ses enfants dispersés, sous un prince de la maison de David, qui fera régner le droit. Dans ces rêves de félicité, les nations n'ont point de part : les étrangers devaient être tenus en respect, détruits par le dieu d'Israël, éloignés par la crainte, ou ravis d^admiration devant la puissance de lahvé. De conversion proprement dite il n'est pas question.

Lorsque Jérusalem eut succombé, et que la restam*ation de la monarchie davidique apparut comme impossible ou peu désirable, l'idéal messianique se modifia dans sa forme. Ézéchiel n'attribue qu'un rôle très effacé au prince de l'Israël à venir ; il se complaît dans l'idée d'une société religieuse, vivant autour du temple, pour ainsi dire consacrée au culte, heureuse à l'écart du monde, royautoe de félicité liturgique dont Néhémie, Esdras, la Loi même essaient de procurer l'avènement ; les nations ne réussiront pas à le troubler ; l'invasion de Gog, roi de Magog, figure une entreprise dernière du paganisme çriental contre le royaume des saints, et ce trait,

querauleur de l'Apocalypse johanniqne reprendra plus lard, est comme un intermède tragique dans le bonheur des élus, que rien dans la suite n'inquiétera plus.

Chez le second Isaie, le triomphe de lahvé se confond avec le retour de l'exil et la restauration de Jérusalem ; Dieu guidera son peuple à travers le désert ; les nations s'associeront à la joie d'Israël, mais plutôt comme clientes et tributaires qu'admises à une participation directe du bonheur messianique. Cependant les morceaux du livre où il est question du Serviteur de lahvé présentent l&i\iël comme le missionnaire de Dieu auprès des Gentils et annoncent leur conversion. Par ses douleurs, l'Israël idéal et juste a satisfait pour l'Israël historique et pécheur. lahvé va rentrer dans Sion, et ses fidèles y reviendront avec lui. Nul incirconcis ne foulera plus le sol de la cité sainte. Plus de douleurs ni de larmes. Jérusalem sera le paradis de Dieu.

Le roi messianique reparait dans la seconde partie du livre de Zacharie :

Réjouis-toi grandement, fille de Sion.

Pousse des cris d'allégresse, fille de Jérusalem !

Voici ton roi qui t'arrive;

Il est juste et victorieux,

Humble et monté sur un âne.

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Sur on ànon, poulain d'&nesse,

Il fera disparaître les chars d'Éphraîm,

Et les chevaux de Jérusalem,

Et l'arc de combat sera détruit.

Il dira la paix aux nations.

Sa domination s'étendra de la mer à la mer,

Et du fleuve aux extrémités de la terre i«

La faillite de ces magnifiques espérances ne décourageait pas la foi. Stimulé par ses réformateurs, Israël s'engageait résolument dans la pratique de la Loi, persuadé que les promesses divines s'accompliraient quand lui-même serait à la hauteur de sa vocation providentielle. Surtout dans les moments critiqués, on interrogeait les anciens livres, afin d'y puiser une consolation pour le présent et une espérance pour l'avenir. On ne croyait pas qu'une seule parole de ces oracles dût tomber, et l'on attendait avec une sorte d'impatience anxieuse leur accomplissement toujours retardé. La façon dont Daniel interprète les soixante-dix ans que le livre de Jérémie assignait comme durée à la captivité montre comment on appliquait aux situations nouvelles, par le moyen d'une exégèse symbolique, les prophéties d'autrefois : les soixante -dix ans de la captivité, qui devaient aboutir au règne de Dieu, sont soixante-dix se-

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