‹ La religion dans HomèreChapitre 12 sur 64 · M., XX · texte numérisé non relu

M., XX

(4) Id., XX, 367.

(5) /c/., XXI, 264.

\J Odyssée ne tient généralement pas un autre langage que Y Iliade, sur ce point comme sur tous les autres. Minerve, sous la forme de Mentes, roi des Taphiens, ancien hôte d'Ulysse, vient trouver Télémaque qui lui parle de la situation pénible que lui fait l'absence de son père, qu'il ne reverra jamais peut-être. Mentes l'encourage et lui rappelle que « toutes les choses sont aux genoux des dieux « (i), vérité que, quelques instants plus tard, Eurymaque, l'un des prétendants, lui redit dans les mêmes termes (2).

Eidothée engageait Ménélas à interroger son père Protée sur ce qui l'intéressait, mais elle l'avertissait qu'il eût à l'y contraindre, en le chargeant préalablement de liens. « Un dieu, répondit le héros, est difficilement dompté par un mortel. » (3) Eidothée lui apprit comment il pourrait s'emparer par ruse du vieillard dont par la force, en effet, l'on ne saurait venir à bout.

' Il en coûtait cher de braver la puissance divine. Le même Protée racontait à Ménélas, qui venait de le dompter par ce moyen détourné, comment périt Ajax, fils d'Oïlée. En rentrant dans sa patrie avec ses navires, ce guerrier fit naufrage près des rochers des

(1) Od., I, 267.

(2) Ibid., 400.

(3) Od., IV, 397.

Gyres, non loin du cap Capharée, en Eubée. Neptune, qui l'y avait jeté, le sauva toutefois des flots.

« Il eût échappé à la Parque, bien que haï de Minerve, continua le vieillard, s'il n'eût proféré une parole audacieuse et ne se fût ainsi rendu grandement coupable. Il dit que, malgré les dieux, il échapperait au naufrage. Neptune entendit cette insolence. Aussitôt, saisissant son trident de ses mains puissantes, il en frappa la roche et la fendit ; une partie resta debout, l'autre s'abîma dans la mer, celle sur laquelle était assis Ajax quand il avait blasphémé ; elle l'entraîna avec elle dans le gouffre sans fond. » (i)

Les divinités inférieures, cela va sans dire, demeuraient subordonnées aux autres. Calypso disait à Ulysse, sur le point de s'embarquer:

« Je vais t'envoyer un vent arrière qui te conduira sain et sauf dans ton pays, si toutefois les dieux qui habitent le ciel y consentent, car ils sont plus forts dans leurs prévisions et dans leurs actes. » (2)

Mercure, afin de fournir à Ulysse le moyen de se préserver des charmes de Circé, arracha du sol, pour la lui remettre, une plante dont la racine était noire, mais la fleur blanche comme du lait. En racontant cet incident, le héros ajoutait :

(1) Od., IV, 502.

(2) /rf.,V,167.

« Les dieux l'appellent moly ; les mortels ne l'arracheraient que difficilement, mais les dieux peuvent tout. » (i) J'aurais dû observer plus tôt que, lorsque le poète parle de difficulté, en pareille occurrence, c'est impossibilité qu'il veut dire.

Circé détaillait à Ulysse les périls qui l'attendaient au retour. Elle lui apprit, entre autres, qu'il aurait à déplorer la perte de plusieurs de ses compagnons qui seraient infailliblement dévorés par Scylla, quand son navire passerait près de son antre, et comme Ulysse se déclarait prêt à combattre le monstre dont les dieux eux-mêmes évitaient la rencontre (2), elle s'écria :

« Insensé !..., tu ne céderas donc pas même aux dieux immortels ? Scylla n'est point sujette à la mort ; c'est un immortel fléau, terrible, indomptable, farouche ; on ne saurait non plus le combattre que lui échapper ; le fuir est ce qu'il y a de mieux. » (3)

Et pourtant Ulysse était un homme de ressources. Minerve, àqui,unjour, il essayait de donner le change, car il ne la reconnaissait pas, lui dit en riant :

« Celui-là serait bien habile et bien retors qui parviendrait à te vaincre en stratagèmes, fût-ce un dieu. » (4)

(1) Od., X, 30b.

(2) Id., XII, 88.

(3) 7(f., XII, 116.

(4) /cf., XIII, 291.

Le bouvier Philétios disait à Ktésippe, qu'il venait de blesser mortellement, le punissant ainsi de son insolence récente à l'égard d'Ulysse (il lui avait jeté un pied de bœuf à la tête, avec des injures) (i):

« O fils de Polythersès, trêve de bravades ; cède aux dieux qui sont de beaucoup les plus forts. » (2)

Cérès s'étant déguisée en vieille mendiante, un enfant dans les bras, ne fut point reconnue des filles de Céleos, par la raison, dit le poète, que les mortels ne sauraient reconnaître les dieux quand ils se cachent (3). Elle se lamentait devant les quatre sœurs et leur racontait ses épreuves. Callidice, l'une d'elles, lui répondit :

« Grand'mère, ce que les dieux nous envoient, il faut nécessairement le subir, car ils sont de beaucoup les plus puissants. » (4)

Métanire, l'épouse de Céleos, quelques instants après, lui répétait le même propos, en ajoutant : « Leur joug pèse sur notre cou, à nous autres humains. » (5)

Tant de textes accumulés pour démontrer que, du temps de X Iliade et de \ Odyssée, on croyait à la

(1) Cf. OJ., XX, 296.

(3) Hymme IV, à Gérés, lld.

upériorité des dieux sur les hommes, pourraient paraître superflus, s'il n'était nécessaire, par leur répétition, de faire voir combien ce dogme était universellement admis, et quelle est l'erreur de ceux qui s'imaginent que les dieux ne furent que des hommes divinisés. On les croyait non seulement plus puissants que les hommes, mais d'une autre race aussi, c'est ce que prouvent péremptoirement les passages cités. D'autre part, les critiques qui placent plusieurs siècles entre la rédaction de ces deux poèmes sont forcés d'admettre que, durantcettepériode, la croyance, sous ce rapport, n'avait point changé.

Pouvoir de Jupiter

Homère avait évidemment dû chanter Jupiter avant et plus que tous les autres dieux, si tant est que les hymnes donnés sous son nom soient véritablement de lui. On n'a conservé que le début de l'un d'eux, le voici :

« Je chanterai Jupiter, le plus grand et le plus illustre des dieux, Jupiter dont la foudre retentit au loin, dieu puissant par qui tout s'accomplit et qui donne à Thémis, assise près de lui, des conseils

pleins de sagesse. Sois-nous favorable, très grand et très illustre fils de Saturne. » (i)

Dans ces chants plus ou moins fragmentaires, et surtout plus ou moins authentiques, il est souvent question de Jupiter; bien qu'adressés à d'autres dieux, on l'y voit toujours à la tête : c'est leur père, c'est leur roi.

Dans un hymne à Bacchus se trouve le passage suivant :

« Le fils de Saturne abaisse ses noirs sourcils, en garantie de sa promesse ; la chevelure du roi des dieux s'agite sur sa tête immortelle ; le vaste Olympe en est ébranlé. » (2)

C'était le geste familier du dieu, quand il donnait sa parole irrévocablement : cela équivalait au serment par le Styx pour les autres.

Dès le début de V Iliade, on le voit accompagner ainsi, sur sa demande d'ailleurs, car, sans cela, elle se fût méfiée de sa parole, la promesse qu'il fait à Thétis àhonorer son fils Achille en accordant, provisoirement du moins, la victoire aux Troyens (3).

Si d'un seul froncement de sourcils Jupiter ébranlait tout l'Olympe, Junon en faisait tout autant quand elle s'agitait sur son trône (4).

(1) Hymne XXII.

(2) Hymne XXVI, 13.

(3) Cf. //., I, 528. -^ i-"') (4) /</., Vin., 199. .J.,\\r]

Vénus, blessée par Diomède, disait à Mars, pour lui peindre l'audace du guerrier : « Le fils de Tydée combattrait Jupiter lui-même. » (i)

C'eût été manifestement le comble de la folie.

Jupiter intima aux autres divinités défense absolue de prêter secours aux Grecs qu'il voulait humilier. Minerve lui répondit au nom de toutes, et en s'inclinant devant sa volonté :

« O notre père..., nous savons bien que ta force est irrésistible. » (2)

Nous retrouverons ce passage plus loin.

Jupiter étant tout-puissant, il n'est rien qu'avec son aide on ne puisse se promettre. C'est ainsi que le vaillant Hector se proposait de disperser les Grecs, à la condition toutefois d'être soutenu par Jupiter (3). C'était aussi le sentiment d'Idoménée, qui pensait que le même Hector arriverait difficilement à incendier les vaisseaux des Grecs, « si Jupiter lui-même ne lançait sur eux une torche enflammée. » (4)

Dans l'effroyable mêlée où devait périr Patrocle, les Troyens ne parvinrent à dompter Ajax, fils de Télamon, qu'avec la connivence du dieu (5).

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