‹ La religion dans HomèreChapitre 14 sur 64 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Destin

Nous allons parcourir Xlliade et VOdyssée pour voir comment le poète entend le destin, et s'il s'agit pour lui, oui ou non, d'une volonté indépendante des dieux.

Ménélas et Paris allaient se mesurer en présence des deux armées. Le vieux Priam ne voulut pas être témoin d'un duel dont nul ne pouvait prévoir l'issue.

« Jupiter sait, dit-il, et les autres dieux immortels, celui des deux à qui la mort est destinée. » (i)

Il semblerait ici que le destin soit autre que la volonté divine, bien qu'il soit connu des dieux.

Hélène se plaignait à Hector de son sort. Après lui avoir dit que les maux, arrivés à son occasion aux Troyens et aux Grecs, avaient été décrétés par les dieux, elle ajouta en précisant :

« Jupiter nous a donné (à Paris et à moi) une destinée funeste, afin que, par la suite, nous devenions un sujet de chant pour la postérité. » (i) Ici le sort dépend de Dieu. >((i-

Plus tard, lorsque, pour répondre aux provocations d'Hector, il s'agit de désigner, parmi les neuf héros grecs qui se présentèrent, celui qui le combattrait, on s'en remit au sort. Pendant qu'on agitait les noms déposés dans le casque d'Agamemnon, l'armée faisait cette prière :

« Jupiter, ô notre père, puisse le sort tomber sur Nji^ Ajax, ou sur le fils de Tydée, ou encore sur le roi de la riche Mycènes. » (2)

Ils furent exaucés et Nestor, qui remuait le casque, en fit sortir le nom d'Ajax, fils de Télamon (3).

Les deux combattants étaient dignes l'un de l'autre. Après plusieurs passes d'armes plus brillantes les unes que les autres, les deux maîtres de la joute, comme on dira plus tard, le héraut troyen Idéos et le hérautgrec Talthybios, firent cesser le duel. Hector dit à Ajax :

(i) // , VI, 357

(2) Id., VII, 179.

(3) Voir dans Sophocle, Ajax Porle-fouel, vers 1282 et suiv., édil. Tournier, 1869, le curieux passage où Teucer, le jeune frère d'Ajax, accuse Agamemnoa de fraude à ce sujet. Le prince aurait déposé dans son casque qui servait d'urne une motte de terre humide pour éviter le périlleux honneur de se mesurer avec Hector.

« Plus tard, nous nous battrons de nouveau, jus- k qu'à ce que le démon décide entre nous et donne la victoire à l'un des deux. » (i)

Le vieux Priam, en chargeant Idéos de porter un message aux Grecs, pour demander une suspension d'armes, afin de leur permettre de brûler leurs morts, se servit des mêmes expressions et leur fit dire qu'après la trêve ils recommenceraient la lutte, jusqu'à ce que le Satywv en eût décidé (2).

Comme s'il voulait s'en remettre lui-même au hasard, mot qui cependant devait être vide de sens pour lui, on voit Jupiter saisir ses balances d'or, y '^ mettre deux sorts (3), celui des Grecs et celui des Troyens. Il la tint par le milieu; le jour fatal des Grecs l'emporta. Deux vers, intercalés ici, nous apprennent que le sort des Grecs s'abaissa vers la terre, tandis que celui des Troyens s'élevait au ciel (4).

Alors le dieu tonna avec fureur du haut de l'Ida ; les plus braves parmi les Grecs étaient glacés d'épouvante. Tous fuient. Seul, Diomède avec Nestor tente encore la fortune, mais la foudre tombe aux pieds de ses chevaux ; Nestor lui conseille la retraite.

(1) Ihid., 291.

(2) Ihid., 377.

(3) Le poète oublie de nous décrire ces poids d'un nouveau genre.

(4) Cf. II., VIII, 69.

« Ne vois-tu pas, lui dit-il, que Dieu ne te prête pas son appui? C'est Hector qu'il favorise aujourd'hui. Une autre fois, ce sera notre tour, s'il le veut, car nul homme, même le plus vaillant, ne détournerait l'esprit de Jupiter ; il est de beaucoup le plus fort. » (i)

Ul3^se connaissait les balances de Jupiter, l'arbitre 'i'" des combats (2).

Dans la lutte suprême, engagée entre Achille et Hector, lorsque ce dernier fuyait devant son rival, à travers la plaine de Troie, aidé par Apollon dans sa course, Jupiter tendit ces mêmes balances et mit dans les plateaux, comme la première fois, ce que le poète appelle les destins de la mort qui étend tout ^^ du long (3), celui d'Achille et celui d'Hector. Gomme la première fois, il saisit la fatale balance par le milieu, pour bien montrer, semble-t-il, son impartialité. Le jour funeste d'Hector l'emporta et pencha vers Hadès. C'était la condamnation de l'infortuné. Apollon le comprit et s'éloigna de lui aussitôt. Quelques instants après, il tombait sous la javeline d'Achille dont ainsi la destinée empruntait le bras (4).

Hector n'ignorait pas ces balances fatales, lui qui

(1) Ibid, 140.

(2) Cf. id., XIX, 223.

(3) xTÎps TavTjXeYéoç ôavotTOio.

(4) Cf. //., XXII, 210.

peu auparavant ordonnait aux Troyens de fuir devant Patrocle, parce qu'il voyait qu'elles penchaient alors en sa faveur (i).

Le poète personnifie la fatalité, c'est la déesse Até qui plonge ses victimes dans l'égarement. Agamemnon lui attribuait la faute qu'il croyait avoir commise en entreprenant le siège de Troie, sur la promesse que d'ailleurs Jupiter lui avait faite de s'en emparer. Dieu l'avait jeté dans ses liens et il ne s'en pouvait dégager (2).

Dans ces passages la fatalité est au service de Jupiter. Une première fois, le dieu écarta les Parques de son fils Sarpédon (3) ; mais ce ne fut pour ainsi dire que provisoirement, car il était destiné à succomber plus tard sous les coups de Patrocle. Quand le jour fatal fut arrivé, grande fut la douleur paternelle.

« Hélas ! dit-il à Junon, Sarpédon, qui m'est le plus cher des hommes, le sort veut qu'il soit dompté par Patrocle. Mon cœur, dans son trouble, est hési- .tant entre deux projets. Ou je vais le retirer de la lutte qui fait couler les pleurs, pour le transporter dans le pays plantureux de Lycie, ou je le ferai tomber sous les coups du fils de Ménétios. »

(1) Cf. //., XVI, 658.

(2) Cf. id., II, IH ; IX, 18.

(3) Cf. id., XII, 402.

-2 jt^*-3

Junon lui répondit : « Redoutable fils de Saturne, quelle parole as-tu proférée ? Un mortel de tout temps destiné à la mort, tu voudrais le dérober à ses atteintes ! Fais-le, mais nous tous, les autres dieux, nous ne t'approuverons pas. » (i)

Jupiter se rendit aux raisons de son épouse et laissa le destin suivre son cours.

/^e passage nous le montre, à la fois, semble-t-il, maître et esclave de ce même destin qui agit par lui malgré lui ; et dès lors, on voit dans quelle mesure sont exactes ces paroles que lui adressait, un jour, Ménélas : « Toutes choses dépendent de toi. » (2)

Tel n'était pas le sentiment de Nestor, lorsqu'il déclarait à Agamemnon qui se plaignait de ce qui se passait : « Cela est ainsi, Jupiter lui-même ne pourrait faire qu'il en soit autrement. » (3)

Ecoutons maintenant le langage d'Achille.

Thétis venait de lui prédire qu'il survivrait de peu à Hector dont il avait juré la perte afin de venger Patrocle.

« Que je meure à l'instant même, puisque je n'ai pu sauver mon compagnon ! Je recevrai la Parque (KTîoa) quand il plaira à Jupiter ainsi qu'aux autres dieux. Le vaillant Hercule lui-même ne l'a pas évitée,

(3) Cf. id., XIV, 53.

quoiqu'il fût le bien-aimé de Jupiter, mais il fut dompté par le destin (Motpx) et par le ressentiment de ^ Junon. » (i)

En réalité, Patrocle était mort victime de sa fougue inconsidérée, car malgré le conseil d'Achille lui-même, il s'était obstiné à poursuivre les Troyens, loin des vaisseaux. S'il eût écouté son ami, affirme le poète, v^. il eût évité la Parque, « mais toujours la volonté de Jupiter prévalut sur celle de l'homme » (2), et Jupiter avait décrété sa mort.

Ici la volonté de Dieu se confond avec le destin. ^ -^

Ailleurs, elle s'en distingue nettement, comme encore dans le passage suivant.

Agamemnon s'excusait de la faute qu'il avait commise en outrageant Achille, faute que les Grecs avaient si cruellement expiée.

« Je ne suis point coupable, dit-il, mais bien plutôt Zeus et la Moira, ainsi que la ténébreuse Erinnys qui jetèrent dans mon âme la sauvage Até, le jour où j'enlevai à Achille sa captive. Que pouvais-je? Dieu a tout fait. Jupiter a pour fille aînée Até qui nous trompe tous. Ses pieds sont délicats, aussi ne touche-t-elle pas le sol, mais elle marche sur la tête des hommes pour leur nuire et les enlacer (dans ses filets). Jupiter lui-même fut (par elle) induit en

(n IL, XVIII, 99 et suiv.

(2) Id., XVI, 688.

erreur, lui que l'on dit être le meilleur des hommes et des dieux. » (i)

Il raconte ensuite comment Junon, aidée d'Até qui alors habitait l'Olympe, trompa son époux et fit naître Eurysthée avant Hercule, prématurément, ce qui valut à celui-ci, en vertu même du serment que venait de prêter Jupiter, d'être assujetti à son frère, né avant lui, bien que conçu après. Furieux, Jupiter saisit Até par les cheveux et la précipita sur la terre en jurant qu'elle ne rentrerait plus jamais dans l'Olympe, ni dans le ciel étoile.

Enée allait succomber sous les traits d'Achille avec qui il s'était imprudemment mesuré, lorsque Neptune le sauva en disant qu'il était destiné à '^ échapper (2). Il craignait de plus d'irriter son frère aîné, s'il laissait périr le héros qui descendait de lui, puisqu'il était fils de Vénus.

Lycaon était tombé derechef aux mains d'Achille qui, cette fois, ne devait pas l'épargner. Le jeune héros dit à son vainqueur:

« C'est la funeste Moira qui me jette en ton pouvoir : il faut que je sois haï du père Jupiter qui me livre à toi de nouveau. » (3)

(i) //., XIX, 86.

— SS- II attrihiTe^a jmnrt, font à la fois^ au destin et à 7^ Jupiter.

Le vieux Priam essayait de détourner Hector de lutter contre Achille :

« Aie pitié de moi que le père Jupiter, au seuil de la vieillesse, écrase sous une cruelle destinée. » (i)

Ici, le destin semble être aux Ordres du dieu/ C'est ainsi que les deux héros étant aux prises, Jupiter consulta les dieux pour savoir s'il devait sauver Hector ou le laisser périr sous les coups de son rival.

« Mon père, sécria Minerve, que dis-tu ? C'est un T^ homme, un mortel, depuis longtemps condamné par le destin, que tu veux soustraire à la mort. Fais-le, mais nous tous, les autres dieux, nous ne t'approuvons pas. » (2)

Nous connaissons cette formule pour l'avoir vue employée par Junon (3).

Achille venait de lancer son javelot contre Hector, en lui disant que l'heure était venue pour lui de payer de sa vie celle de tant de victimes immolées à sa fureur, tout spécialement celle de Patrocle. Hector ne fut pas atteint. Il répondit :

« Tu m'as manqué. Il n'est donc pas vrai, divin

(2)/rf., XXII, 178.

(3) Cf. id., XVI, 433.

Achille, que tu saches, comme tu t'en vantais, le sort que me réserve Jupiter. En parlant ainsi, tu voulais m'eflfrayer et me faire oublier ma vaillance. » (1)

Quelques instants plus tard, le héros troyen tombait :

« Meurs, lui cria son vainqueur, moi aussi je recevrai la Parque, lorsque Jupiter voudra me l'envoyer, ainsi que les autres dieux. » (2)

Telle est la f^^ctrine de \ Iliade sur le destin. Celle de VOdyssée n'est pas différente.

Nestor parlait à Télémaque de la protection spéciale de Minerve pour son père et lui disait que si elle lui assurait de même son appui, il aurait bientôt fait de punir les prétendants.

« Vieillard, interrompit le jeune héros, je ne crois pas à la réalisation de ta parole, elle est bien trop difficile ; je me désole, car malgré mon désir, cela n'arrivera pas, les dieux mêmes le voulussent-ils. »

Minerve, qui l'accompagnait sous les traits de Mentor et qu'il ne reconnaissait point, non plus que Nestor, lui répliqua :

« Télémaque, quelle parole vient de franchir la barrière de tes dents ? Un dieu peut aisément sauver

(2) Id., XXII, 365.

■^ un homme, même de loin... Toutefois, il ne saurait ju aL préserver de la mort, même un ami, quand la funeste Moira veut le coucher au tombeau. » (i)

D'après ce passage, la puissance divine est subor-^^""^ donnée au destin, du moins c'est Minerve qui l'affirme et on peut l'en croire. Cependant le jeune prince lui répond qu'il est inutile de prolonger cet entretien, attendu que les immortels ont condamné son père à la mort et à la Parque noire (2), comme si cette dernière était au service de ceux-là. C'est aussi l'opinion de Nestor qui parle de la Moira des dieux, au sujet de Clytemnestre (3).

De son côté, Ulysse connaissait ce qu'il nommait y^ le mauvais sort de Jupiter (4), c'est-à-dire les rudes épreuves auxquelles le dieu l'avait soumis.

Ailleurs, il racontait comment la fâcheuse Moira de Dieu avait jadis enchaîné le divin Mélampe et l'empêcha de dérober les bœufs d'Iphiclos, comme il l'avait promis à Nélée qui ne voulait lui accorder sa fille qu'à cette condition (5) :

« Ainsi, ajouta-t-il, s'accomplit le destin de Jupi-^ 1^ ter. » (6)

(1) Orf., III, 226.

(•>) Cf. ibid., 242.

(3) Ibid., 269.

(4) 0(f., IX, 52.

(5) Cf. irf., XI, 292, et XV, 230.

(6) Ihid., 297.

Quand Euryloque, malgré lui, eut décidé ses compagnons à relâcher dans l'île deThrinacie où ils devaient commettre à l'égard du Soleil, en immolant ses bœufs, le crime qui devait entraîner leur perte, Ulysse "^ reconnut, dans cette funeste résolution, la volonté du démon, c'est-à-dire de la destinée, du-^ort (l). ^^ C'est encore au démon qu'il attribuait, daiis un récit fantaisiste, l'imprudence qu'il disait avoir faite, en passant une veillée d'armes, vêtu de s^ seule tunique (2).

Le pâtre Eumée, accompagnant à la ville Ulysse qu'il ne reconnaissait pas, adressait aux Nymphes d'une fontaine voisine de son palais cette prière à son intention :

M^ « O fille de Jupiter, qu'il revienne ce héros, que

le démon l'accompagne ! » (3)

Pénélope, qui ne reconnaissait pas non plus son glorieux époux sous ses dehors sordides de mendiant, lui racontait comment le démon lui avait inspiré la pensée de tisser une vaste pièce de toile, destinée, disait-elle aux prétendants, à servir de linceul au vieux Laërte, mais, en réalité, pour tromper leur attente (4),

Quelques instants plus tard, le faux mendiant

(1) Orf., XII, 29b.

(2) Cf. ir/., XIV, 488.

(3) Jrf., XVII, 243.

Page 1