‹ La religion dans HomèreChapitre 18 sur 64 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Unions humaines de Jupiter et leurs fruits

« Vénus, raconte le poète, égare l'esprit même de Jupiter, roi de la foudre, le plus grand des dieux, honoré des hommes les plus illustres. Elle trompe à son gré cet esprit plein de prudence et l'unit à des femmes mortelles, en lui faisant oublier Junon, sa sœur et son épouse, qui par sa beauté l'emporte sur toutes les déesses. » (i)

C'est ainsi que le roi des dieux s'unit à Laodamie, fille de Bellérophon, qui le rendit père de Sarpédon (2).

Ces unions d'ailleurs ne pouvaient être stériles, comme le disait Neptune à Tyro qu'il venait de séduire (3).

(1) III, Hymne à Vénus, 36.

C'était un grand honneur dont ces femmes, telle Antiope, se vantaient volontiers (l).

Alcmène fut aussi aimée de Jupiter, comme on sait (2). Ce fut la mère d'Hercule.

Il paraît que, de son côté, le dieu ne tenait pas à publier ses faiblesses. « Le fils de Saturne s'unit à la nymphe Maia aux beaux cheveux. Ce fut à l'entrée de la nuit, pendant que Junon dormait. Il se cachait ainsi des dieux et des hommes. » Maïa enfanta Mercure (3).

Jupiter ne pratiqua pas toujours cette réserve, comme on l'a vu précédemment (4).

Parmi les fils de Jupiter, on compte Pirithoos (5) et Dardanos (6). Idoménée se vantait d'être issu du dieu, lui aussi (7).

L'un de ceux qui jouent un assez grand rôle dans \ Iliade, tout en restant un personnage d'importance

(Ij Ihid., 260.

(2) IhlL, 268.

(3) II, Hymne à Mercure, 6, etc. Voir encore XVII, le fragment d'un autre hymne à Mercure.

(4) Cf. p. 37, où sont rappelées quelques autres de ses épouses de rencontre.

(6) Id., XX, 215.

(7) 7f/., XIII, 448.

secondaire, est Sarpédon, allié des Troyens, qui se rencontre dans la mêlée avec le fils d'Hercule, Tlépolème, auxiliaire des Grecs. Suivant l'usage, les deux guerriers, avant d'en venir aux mains, commencent par s'injurier. Tlépolème dit à Sarpédon : « Ils mentent, ceux qui te disent issu de Jupiter, car tu es bien inférieur à ces hommes des premiers temps qui naquirent de lui. » (i) Cependant Tlépolème tomba sous les coups de son adversaire qui ne fut que blessé, son père ayant écarté de lui la mort (2). C'est qu'il était son fils, tandis que Tlépolème n'était que son petit-fils. Après avoir plusieurs fois détourné ainsi de Sarpédon le trait fatal et lui avoir donné d'accomplir de grands exploits, Jupiter permit qu'il fût tué par Patrocle à qui d'ailleurs cette victoire devait devenir funeste (3). « Le plus brave des héros est mort, s'écria Glaucos, Sarpédon, fils de Jupiter, qui n'a pas secouru son enfant. » (4)

Le dieu pourtant n'oubliait pas l'infortuné. Quand celui-ci eut été dépouillé de ses armes par Patrocle, il donna l'ordre à Phœbus-Apollon de prendre soin du cadavre et de le faire transporter par le Sommeil

(2) Ibid.,&6l.

(3) Id., XVI, 480.

(4) Ibid., 521.

— io3 —

et la iMort en Lycie, où il devait avoir de pompeuses funérailles (i).

Hector regrettait de n'être pas issu de Jupiter, afin de pouvoir, en cette qualité, détruire tous lesArgiens, mais il aurait voulu pour cela avoir Junon pour mère- Il savait que pour être immortel il fallait, en effet, naître d'un père et d'une mère eux-mêmes immortels, c'est-à-dire d'un dieu et d'une déesse (2). Etre fils de l'un ou de l'autre ne suffisait pas : l'exemple de Sarpédon le prouvait.

Apollon, pour donner du cœur à Enée qu'il engage à combattre Achille, lui rappelle qu'il est né de Vénus, fille de Jupiter, tandis que la mère d'Achille est fille du vieux dieu marin Nérée, par conséquent déité inférieure à Vénus (3).

Dans les filiations divines, il y avait des degrés, toute une hiérarchie. Achille lui-même le rappelait, un jour, à Astéropée, fils de Pélégon et petit-fils du fleuve Axios, après l'avoir blessé à mort :

« 11 t'est difficile de lutter contre les fils du puissant Jupiter, bien que tu sois issu d'un fleuve... Moi, je me vante d'être de la race du grand Jupiter. Le guerrier qui m'a engendré, c'est Pelée, fils d'Eaque, et son père est né du roi des dieux dont la race ne

(1) Ibid., 666.

(3) Id., XX, 10b.

l'emporte pas moins sur celle des fleuves que lui sur ces divinités. » (i)

^ Si les fils de Jupiter sont invincibles, ils ne sont pas exempts de souff^rir ; témoin, avec beaucoup d'autres. Hercule qui, racontant ses travaux et ses peines à Ulysse lorsqu'il vivait sur la terre ajoutait : « Et pourtant, j'étais fils de Jupiter ! » (2)

Nous ne sommes d'ailleurs plus à apprendre que les divinités homériques, bien que d'une race transcendante, sont sujettes à toutes les passions des hommes et, sauf la mort, presque à toutes leurs infirmités. S'il en est ainsi des dieux, à plus forte raison en est-il de même des demi-dieux.

Hélène, comme on sait, était la fille de Jupiter (3). Or, Protée, contraint de lui dire ce que lui réservait l'avenir, tenait à Ménélas ce langage : « Parce qu'en épousant Hélène tu es devenu gendre de Jupiter, tu n'es point condamné à mourir, ni à subir le destin dans Argos. Les dieux t'enverront dans les Champs- Elysées, aux confins de la terre oîjl déjà réside le blond Rhadamante. En ces lieux, la vie est facile aux hommes ; ils ignorent les neiges, les longues pluies, les frimas, et toujours l'Océan, pour les

H)ld., XXr, 184.

(2) Orf., XI, 620

(3) Cf. //., III, 418.

— io5 —

rafraîchir, exhale la douce haleine de Zéphyre. » (i)

La mère d'Hélène était Léda qui avait encore eu de Jupiter Clytemnestre et les deux jumeaux Castor et Pollux, appelés plus spécialement les Dioscures.

Homère nous apprend que ceux-ci, « sous la terre même, continuent d'être honorés du dieu. Vivant et mourant tour à tour, ils participent aux honneurs divins » (2).

Jupiter enleva Ganymède, à cause de sa beauté, pour . servir d'échansonauxdieux(3). Il s'était transformé en aigle, à cette occasion. En échange, il donna des chevaux à Tros, son père, qui se consola d'autant plus facilement que le jeune homme prenait rang parmi les immortels (4).

Jalouse, sans doute, de l'exploit paternel, l'Aurore enleva Cletos, lui aussi à cause de sa beauté dont elle était éprise, afin que pareillement il fût mêlé aux immortels (5).

La même déesse, on le sait, enleva de plus Tithon, mais pour l'épouser. Elle obtint de Jupiter qu'il ne mourût pas, non plus, mais elle oublia de lui demander en même temps qu'il restât toujours

(1) Od., IV, S63.

(4) III, Hymne à Vénus, 203, Cf. //., V, 265.

(5) OJ., XV, 250.

— io6 —

jeune, de sorte que le temps garda tous ses droits sur le malheureux qui finit par être changé en cigale, à force de décrépitude (i).

Dans ce même hymne, attribué à Homère et qui remonte peut-être, en effet, aux temps dits homériques, on lit que Jupiter inspira au cœur de Vénus le désir ardent de s'unir avec un mortel, afin qu'elle ne fût pas affranchie de certaines faiblesses, car elle se vantait souvent avec un malin sourire d'avoir uni des déesses à des hommes et des dieux à des femmes qui donnaient ainsi des fils mortels à des immortels (2).

La déesse s'éprit d'Anchise. Le héros la croyait une simple mortelle. Quand il reconnut son erreur, il la conjura d'avoir pitié de lui et de ne point le laisser vivre sans force parmi les hommes, « car, dit-il, le mortel qui s'est uni aux déesses immortelles ne garde pas longtemps la vigueur de la jeunesse » (3).

Vénus se sentit humiliée d'avoir cédé à l'un de ces caprices qu'elle reprochait, en les y poussant, aux autres divinités. Tout en accueillant le vœu d'Anchise, elle lui dit :

« Si, dans un moment d'imprudence, tu disais que

(1) III à Vénus, 223. Cf. p. 12.

(2) Id., 45. Cf. p. 57.

(3) W., 190. L'expression BioOàXpoç ne se trouve pas, que je sache, dans VIliade ni VOdyssée.

tu t'es uni d'amour à la belle Cythérée, Jupiter furieux t'écraserait de sa foudre brûlante... Ne me nomme jamais et crains la vengeance des dieux immortels- » (i)

Le fruit de cette union fut Enée, le Terrible^ ainsi nommé par sa mère qui prétendait avoir ressenti une douleur terrible en partageant la couche d'un mortel (2).

On sait la passion inspirée par ,Ulysse à Circé et à Calypso. Celle-ci le considérait et le choyait comme un dieu (3). Quand Mercure vint lui ordonner de renvoyer le héros, elle se répandit en récriminations. Après avoir rappelé Jason frappé de la foudre pour avoir répondu à l'amour de Cérès, elle ajouta : « C'est ainsi, ô dieux, que vous êtes jaloux de me voir chérir un mortel. » (4)

(3) Od., VIII, 453.

Page 1