CHAPITRE III
Prières et Sacrifices
Prières
^ C'est surtout par les prières et les sacrifices que les hommes entrent en relations avec les dieux. Pour déterminer Achille à pardonner aux Grecs et à venir à leur secours, Phénix lui tenait ce langage :
« Achille, dompte ton grand cœur ; il ne faut pas avoir une nature inflexible; les dieux eux-mêmes se laissent fléchir, bien que supérieurs en vertu, en dignité, en force. Par les sacrifices, les prières ardentes, les libations et la graisse (des victimes), les hommes les apaisent, quand quelqu'un a transgressé (leurs ordres et les a) off'ensés. Car les Prières sont aussi les filles du grand Jupiter. Boiteuses, ridées, les yeux hagards, elles s'attachent aux pas d'Até. Mais Até est robuste et agile ; c'est pourquoi
elle les dépasse toutes de loin et les devance par la terre entière, en affligeant les hommes ; celles-ci viennent ensuite guérir (ses méfaits). Celui qui révère, à leur approche, ces filles de Jupiter, elles lui sont grandement utiles, en exauçant sa demande ; mais celui qui les repousse et les chasse avec dureté, elles conjurent le fils de Saturne, qu'elles vont retrouver, d'attacher Até à sa suite, afin qu'elle les venge, en lui nuisant. >> (i)
Achille refusa d'écouter les Prières, il lui en coûta la vie de Patrocle et sa propre vie. Il avait été mieux inspiré le jour oii il céda aux instances de Minerve envoyée par Junon lui dire : « Celui qui obéit aux dieux, les dieux l'écoutent. » (2)
Tous les dieux sont enclins à la pitié, tous, moins un, celui des enfers : « Pluton est inexorable, disait Agamemnon au même Achille, aussi de tous les dieux c'est celui que les hommes haïssent le plus. » (3)
Toutefois, ils ne se laissent pas fléchir aisément (4). . Pisistrate en parlant de Télémaque faisait à Mentor, qui n'était autre que Minerve, cette observation :
(3) Id., IX, 158.
(4) Ocl.,m, 147.
« Je pense que lui aussi prie les immortels, car tous ont besoin des dieux. » (i)
Sur son invitation, la déesse prit la coupe d'or qu'il lui présentait pleine de vin, puis elle conjura Neptune d'accorder ses faveurs à Nestor et ses fils ainsi qu'à Télémaque. « Ainsi pria-t-elle, ajoute le poète, et elle accomplit tout elle-même. » (2)
Alors, elle passa la coupe à Télémaque pour qu'il fît aussi sa prière avec des libations.
Diomède allait atteindre Hector, quand Apollon le déroba à ses coups :
« Tu viens d'échapper à la mort, chien, lui dit-il avec mépris... Apollon te sauve présentement, c'est probablement que tu le pries, quand tu vas au combat. » (3)
« Père Jupiter, s'écriait Nestor, en voyant les Grecs fléchir, si jamais dans Argos quelqu'un, brûlant des cuisses grasses de bœuf ou de brebis, t'adjura de lui accorder de revenir (dans ses foyers), si tu le lui as promis et assuré par serment, souviens-toi de lui. (Souviens-toi) de nous, dieu de l'Olympe, éloigne de nous le jour fatal, et ne permets pas que les Achéens soient ainsi domptés par les Troyens. »
Telle fut sa prière. Jupiter l'écouta et tonna forte-
(2) Ibid., 62.
ment. Les Grecs, lorsqu'ils entendirent ce fracas de Jupiter qui porte l'égide, s'élancèrent sur les Troyens et se ressouvinrent de leur vaillance (i).
Le dieu envoyait de la sorte un signe pour mon-^' trer qu'il accueillait les vœux de ses suppliants.
Quand il les repoussait, il l'indiquait également, s'il faut s'en rapporter à un passage de Xlliade qui cependant a paru suspect aux éditeurs. Minerve, suppliée par les femmes troyennes de prendre en pitié leur ville et leur famille, son image aurait fait de la tête un geste de refus (2). Elle avait à Troie un temple que gardait la prêtresse Théano, épouse d'Anténor (3).
Le vieux Priam étant résolu, en dépit de ses instances pour l'en empêcher, de se rendre près d'Achille lui réclamer le corps de leur malheureux fils, Hécube lui mit dans la main une coupe pleine de vin et lui dit :
« Offre avec cette (coupe) des libations au père des dieux et prie-le qu'il te ramène du camp ennemi, puisque tu veux aller vers les vaisseaux, malgré moi. Invoque l'assembleur de nuages, Jupiter Idéen, dont le regard embrasse Troie tout entière. Demande-lui un présage, prompt messager, celui des oiseaux qui
(2) Cf. id., VI, 311.
(3) Ihid., 298.
lui est le plus cher et dont la force est la plus grande ; (qu'il le montre) à droite afin que, le reconnaissant de tes yeux, tu t'en ailles avec confiance vers les prompts navires des Grecs. Que si Jupiter à l'œil étincelant ne t'envoie pas son messager, je ne te conseillerai point de te rendre près des vaisseaux grecs, bien que tu le désires. »
Priam au divin aspect lui répondit: « O femme, je ne négligerai pas ton avis et je tendrai mes mains suppliantes vers Jupiter, s'il me prend en pitié. » A ces mots, le vieillard presse son intendante de lui verser sur les mains une eau pure. La servante se tient près de lui, tenant dans ses mains le bassin et l'aiguière. Priam se lave les mains, reçoit la coupe que lui tend son épouse, puis se met en prière au milieu de la cour (de son palais). Il fait une libation de vin, les yeux levés au ciel, et s'exprime en ces termes :
« Père Jupiter, de l'Ida oijtu règnes plein de gloire et de grandeur, donne-moi près d'Achille un accueil favorable et compatissant. Envoie-moi un augure, rapide messager, l'oiseau qui t'est le plus cher et dont la force est la plus grande. (Envoie-le moi) à droite, afin qu'en le reconnaissant de mes yeux, je m'en aille confiant près des vaisseaux grecs. »
Telle fut sa supplique. Jupiter dans sa bienveillance l'accueillit. II envoya soudain le plus accompli des volatiles, l'aigle chasseur, nommé Percnos. Aussi
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large s'ouvre (à deux battants) la porte de la chambre haute d'un homme opulent, aussi larges se déploient, de chaque côté, les ailes (de cet aigle) qui s'élance à droite, au-dessus de la ville. Tous, en le voyant, se réjouirent et dans les poitrines les cœurs furent heureux (i).
L'idée d'un dieu universel qui régit tous les peuples, si elle existait, n'excluait point celle de dieux nationaux. Ainsi nous voyons les Grecs, au début même de l'expédition, invoquer leurs dieux, « chacun le sien », pour les conjurer « de les sauver de la mort et du tumulte de Mars », c'est-à-dire des combats. « Le roi des hommes, Agamemnon, immola au puissant fils de Saturne un bœuf de cinq ans. » (2)
Il semble qu'il y ait ici une opposition entre Jupiter, le souverain des dieux, et ces derniers, comme entre Agamemnon, le général en chef, et les autres généraux.
Dans un passage, Hector ordonne à toutes les femmes de Troie « d'invoquer les dieux sans tarder, car des malheurs étaient imminents » (3).
Ici, toutes les divinités paraissent mises sur le même pied. Ailleurs, le héros parle ainsi : « Je prie-
(2) Id., II, 400. — Cf. /onas, I, 5, etc.
(3) Id., VI, 240.
rai avec confiance Jupiter et les autres dieux de chasser d'ici ces chiens (les Grecs), messagers des Parques. » (i)
Jupiter vient en tête.
Ajax, désigné par le sort pour combattre Hector, dit à ses compagnons : « Priez Jupiter, mais en silence, de peur que les Troyens ne s'en aperçoivent. » C'est-à-dire de peur qu'ils n'attribuent à la crainte ces suppliques; telle est la pensée du guerrier. Mais il se ravise aussitôt : « Ou plutôt non, (priez le) ouvertement, car nous ne craignons personne. » (2)
Plus tard, les Grecs acculés à leurs vaisseaux « tendaient leurs mains vers tous les dieux et priaient chacun à haute voix » (3). C'est manifestement le péril qui les fait agir ainsi, et ce péril est tel qu'ils invoquent tous les dieux, comme s'ils n'étaient pas trop de tous pour les en sortir, et cela ouvertement, à haute voix, sans aucun respect humain.
Les deux Ajax disaient: <( Puisse Jupiter Olympien nous donner de repousser l'ennemi et de brûler sa ville ! » (4) Cela ne les empêchait pas de dépenser tout ce qu'ils avaient de force et de courage, en vertu de l'adage : « Aide-toi, le ciel t'aidera. »
(1) /c'., VIII, 526.