‹ La religion dans HomèreChapitre 2 sur 64 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les Dieux

Leur origine

Dans l'un des hymnes attribués à Homère et dont il ne reste plus que quelques vers, le poète invite la Muse, fille de Jupiter, à lui chanter les louanges de la mère de tous les Dieux et de tous les hommes, à qui dès lors il donne une commune origine.

« Le bruit des sonnettes et des tambours, le son des flûtes lui agrée, dit-il, comme aussi le hurlement des loups et le mugissement des lions aux yeux luisants, de même que les échos des montagnes et des vallons sylvestres. »

On devine qu'il s'agit de Cybèle ; il ajoute :

« Je te salue de mon chant, ainsi que toutes les déesses (i). »

(1) Hymne XIII.

Cybèle, personnification des forces de la nature, fut d'assez bonne heure identifiée à la mère de Jupiter, Rhéa ou Rhée, qu'Homère ne fait que mentionner en passant (i).

Leur nature

Lesdieux,ayantlamêmeoriginequeleshommes,sont pourvus comme eux d'un corps, et jamais notre poète n'eut la pensée d'en faire des êtres immatériels. Les éléments dont ce corps est composé sont moins grossiers, sans doute, ainsi qu'on nous le dira tout à l'heure, mais leur nature est identique.

Ces dieux d'Homère, comme ceux de l'Inde, changent de forme à volonté : ils sont Kàmarûpas. Ainsi, pour ne citer que cet exemple entre vingt. Minerve et Apollon, travestis en vautours, se réfugient sur la cime d'un hêtre, dit hêtre de Jupiter, sans doute à cause de ses proportions colossales (2). J'observe, en passant, que les Hébreux appelaient, de même, montagne de lahvé, arbre de lahvé, toute montagne, tout arbre de dimensions extraordinaires.

Le dieu marin Protée se changeait même en eau, en feu et en arbre (3). Jupiter, pour séduire Danaé, se

H) Cf. IL, XIV, 203, et XV, 187.

(3) Odijs., IV, 418, 458. - Cf. Vihg., Géorg., IV, 408, 441,

transforma en pluie d'or, suivant une tradition ignorée d'Homère.

Toutefois, malgré leurs déguisements, ils sont aisés à discerner, s'il faut en croire Ajax, fils d'Oïlée, qui, apercevant Neptune sous les traits empruntés de Galchas, le reconnut à la trace de ses pas (i).

Leur nourriture

Diomède, dans la mêlée, venait d'effleurer avec sa javeline la main de Vénus ; l'épiderme fut entamé.

« Alors, dit le poète, jaillit le sang immortel de la déesse, cette liqueur limpide que laissent couler les fortunés dieux, car ils ne mangent pas un pain (comme le nôtre) et ne boivent point (notre) vin. Aussi n'ont-ils pas (notre) sang (épais) et sont-ils appelés immortels (2). »

Les dieux boivent le nectar et mangent l'ambroisie. Ils boivent surtout, et, à la fin du premier livre de \ Iliade, on les voit, dans l'Olympe, vider à la régalade, au milieu de rires inextinguibles, la coupe que Vulcain, clopin-clopant, leur tend à chacun, en commençant par Junon (3).

(1) II., XIII, 71 — Vera. incessu paiuil dea. En., I, 405.

Leur séjour

Voici comment on nous décrit la demeure olympienne :

« L'Olympe est, dit-on, le séjour, plein de sécurité, des dieux ; les vents ne l'ébranlent pas, la pluie ne l'inonde point et jamais la neige n'y tombe; une atmosphère sans nuage l'enveloppe et une blanche clarté le recouvre. Là se réjouissent les fortunés dieux, tous les jours (i). »

Il s'agit de la montagne de ce nom, située en Thessalie. Ses plus hauts sommets sont couverts de neige perpétuelle et constituent l'unique glacier de la Grèce ; d'où cette blanche clarté dont parle le poète.

L'Ida était une montagne de Crète très fréquentée aussi de Jupiter qui y fut nourri par la chèvre Amalthée. Homère en parle à diverses reprises, mais sans insister.

S'il est permis de comparer parfois les splendeurs d'ici-bas à celles de là-haut, il faut se donner bien garde de les égaler.

Télémaque, à la vue du palais de Ménélas, invitait Pisistrate, son compagnon, à partager son admiration.

(1) 0(f., VI, 42.

« Vois donc, ô fils de Nestor, dans ce palais, l'éclat de l'airain, de l'or, du vermeil, de l'argent et de l'ivoire : ainsi doit être à l'intérieur celui de Jupiter Olympien. Que de merveilleuses choses! J'en ai la vue enchantée ! »

Ménélas, qui l'entend, réplique aussitôt :

« Chers enfants, certes nul mortel ne peut rivaliser avec Jupiter ; immortelles sont ses demeures et ses possessions (i). »

Il y avait à Ithaque une grotte qui servait à la fois aux dieux et aux hommes.

Elle avait deux entrées, une au nord à l'usage des hommes, et l'autre au midi pour les dieux ; nul homme ne passait par celle-ci, elle était réservée aux immortels (2).

L'Olympe, cependant, n'était pas le domaine exclusif de Jupiter, bien que ce fût son séjour préféré. Neptune, un jour, racontait comment, la succession paternelle étant ouverte, on agita les sorts pour savoir la part de chacun des fils de Saturne, Junon étant exclue. Jupiter eut le ciel, lui, Neptune, eut l'océan et Pluton l'empire des ténèbres, le Tartare. La terre et l'Olympe restèrent indivis (3).

(1) Od., IV, 71.

(2) Od., XIII, 109.

Leur immortalité

Les dieux vivent toujours (i). Ils sont éternels (2), nous dit-on ; ce qui n'empêche qu'ailleurs on nous parle de leur naissance (3). On nous assure aussi qu'ils ont la vieillesse en horreur (4), sans doute parce qu'ils ne savent pas toujours s'en préserver. L'histoire de Tithon nous prouve qu'en tout cas, s'ils accordaient parfois l'immortalité aux hommes, ils ne les sauvaient pas de la vieillesse, ni de la décrépitude (5). Aussi Vénus, qui racontait cette histoire à Anchise, s'autorisait de cet exemple pour ne pas lui accorder un privilège aussi fâcheux (6).

Le nectar, l'ambroisie, voilà, on l'a vu, ce dont s'alimentent les immortels. Des colombes portaient cette nourriture à Jupiter et aux autres dieux. Elles avaient, pour se rendre sur l'Olympe, à traverser un passage dangereux, celui des Roches-Errantes, comme les dieux les appelaient. Toujours il en périssait quelqu'une, mais Jupiter la remplaçait aussitôt,

(1) Orf.,I, 378 ; III, 147.

(2) Od., XXIV, 373.

(3) Cf. Hymne à Mercure, 428, et les passages déjà indiqués, //., XIV, 203, et XV. 187.

(4) Hymne à Vénus, 247.

(5) îbid., 229 et suiv.

(6) Ibid., 240.

car leur nombre, comme celui des Immortels de Darius, devait toujours rester le même (i).

Leur beauté

Si les dieux avaient un corps pareil à celui des hommes, il va de soi qu'il était beaucoup plus beau. II semble toutefois que chacun d'eux l'emportât sur les autres par quelqu'endroit. C'est ainsi que l'Atride Agamemnon était comparé à Jupiter pour les yeux et la tête, à Mars pour la ceinture, et à Neptune pour la poitrine (2).

Achille était aussi égalé aux dieux par son précepteur Phénix, mais celui-ci ne précisait pas autrement la ressemblance (3).

Ulysse admirait la beauté du vieux Laërte, au sortir du bain ; elle lui paraissait rivaliser avec celle des dieux, à qui d'ailleurs il l'attribuait (4).

Lui-même était comparé à Jupiter pour l'intelligence (5) ; Hector aussi (6).

(t) Od.^ XII, 60 et suiv. Ces Roches-Errantes IlXa^xTOct' -irèxpa'. étaient placées à l'entrée du détroit de Sicile.

Page 1