‹ La religion dans HomèreChapitre 21 sur 64 · II., XI · texte numérisé non relu

II., XI

(5) W., XXIII, 545. Cf. ibid., 863, etc.

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L'idée est claire : le succès n'est possible, lors même que tous les éléments qui le peuvent assurer sont réunis, qu'avec l'aide des dieux.

Nestor, sur le point d'aller trouver Achille afin de l'adjurer de renoncer à sa colère et de secourir enfin les Grecs, se fait apporter de l'eau pour se laver les mains, ainsi que ses trois compagnons Phénix, Ajax, fils de Télamon, et Ulysse ; puis il ordonne que l'on prononce des paroles de bon augure, afin d'apaiser Jupiter, avant d'apaiser Achille lui-même, et de voir si le dieu aura pitié d'eux (i). ^ C'est donc Jupiter qu'il s'agit tout d'abord de désarmer. Comme celui-ci refusa, pour le moment du moins, d'agréer leur supplique, le héros se montra inflexible. C'est que Dieu n'exauce les suppliants qu'à l'heure choisie par lui, ou ne les exauce pas du tout ; aussi Asios s'oubliait-il jusqu'à le qualifier de trompeur (2).

Une croyance répandue au moins chez les Phéaciens, c'était qu'un dieu pouvait, à la sollicitation d'un mortel, descendre du ciel près de lui et se mettre, pour ainsi dire, à sa disposition (3).

Nous ne sommes plus à apprendre la conduite, sous

(1) //., IX, m.

(2) cpiXo-j/euBv];. M., XII, 164.

(3) 0(i., VI, 280.

ce rapport, de Minerve avec Ulysse et son fils Télémaque.

Afin, sans doute, de nous montrer que la prière doit être persévérante, le poète nous parle de la sorte de violence qu'Eumée fit au ciel pour obtenir le retour de son maître (i).

Achille pleurait Patrocle, récemment tombé sous les coups d'Hector. Thétis vint le trouver et lui dit :

« Mon fils, pourquoi pleures-tu ? Quelle douleur te pénètre l'âme ? Parle, ne me cache rien. Il est accompli le vœu que tu formais en levant les mains vers Jupiter, lorsque tu le priais de punir les Grecs de leur injustice à ton égard et de leur infliger des maux cruels près de leurs vaisseaux. »

Achille lui répondit avec de profonds soupirs : « Ma mère, le dieu de l'Olympe m'a exaucé, il est vrai, mais quelle satisfaction m'en revient-il, puisque mon cher compagnon est mort, Patrocle, que j'aimais plus que tous les autres, à l'égal de ma propre vie ? » (2)

Achille avait demandé la défaite des Grecs sous les murs de Troie ; Dieu la lui avait accordée. La mort de Patrocle n'en était que la confirmation; c'est ce que, dans sa prière indiscrète, le héros vindicatif n'avait pas prévu.

(1) Cf. Oc/., XIV, 421 ; XX. 238 ; XXI, 203.

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Ulysse et ses compagnons, dans la grotte de Polyphème, tendent en pleurant les mains vers Jupiter, eux aussi (i). Ils attendaient leur secours du ciel. C'est alors que vint à l'idée du rusé prince l'expédient qui les devait sauver.

Pressé par Hector et ses compagnons, Automédon, qui voudrait ramener au moins le cadavre de Patrocle, tout en faisant appel aux deux Ajax ainsi qu'à Ménélas, invoque Jupiter qui le remplit de force et de vaillance. Il savait que les dieux disposent les choses à leur gré, ou plus exactement, car il précise, que tout dépend de Jupiter (2).

Ainsi pensait Hector quand il priait Jupiter et les autres dieux de rendre son fils vaillant comme luimême, reconnaissant par là que c'était du ciel que venaient la force et l'héroïsme (3).

Ajax, fils de Télamon, défiant Hector victorieux des Grecs, accablés moins par les coups des Troyens que domptés par le fouet de Jupiter, lui prédisait que l'heure approchait où il supplierait les dieux et spécialement leur roi de rendre ses chevaux plus vites que des faucons, tant il aurait hâte de sortir de la mêlée, pour se mettre à l'abri des remparts de Troie (4).

(2) Il.,XVn, 498; 514.

(3) Id., VI, 476. Cf. ic/., IX, 49.

(4) Id., XIII, 812.

La vie et la mort sont aux mai ns de Dieu. Laërte, dans le désespoir où le jetaient la mort de son épouse Anticlée et l'éloignenient d'Ulysse, conjurait Jupiter de le faire mourir à son tour (i).

Lors de l'épreuve de l'arc, après leurs tentatives infructueuses, Antinous dit à ses amis que leur insuccès vient de ce que ce jour était la fête d'Apollon, et qu'en pareille occurrence nul ne pouvait tendre un arc (2). Ulysse, qu'ils ne reconnaissent pas, les engage à ne plus rien essayer, en effet, ce jour-là, et à s'en remettre aux dieux qui le lendemain accorderaient la victoire à qui bon leur semblerait (3).

Dans ce passage, il est surtout question d'Apollon dont c'était la fête, comme si chaque dieu participait à la puissance de Jupiter, les jours qui lui étaient consacrés.

Observons, de plus, qu'Apollon semble avoir été, parmi les dieux, l'archer par excellence ; mais par ses flèches on entendait surtout les fléaux déchaînés du ciel : telle la peste qui décima l'armée grecque. Elle est décrite au premier chant de \ Iliade (4). Ce fut à la prière de Chrysés qu'Apollon dont il était le prêtre punit ainsi les ravisseurs de Chryséis, sa fille (5).

(1) 0(f., XV, 353.

(2) Id., XXI, 288.

(3) Ihid., 279.

Ulysse, débarqué avec ses richesses sur le rivage d'Ithaque, rencontre Minerve sous les traits d'un jeune homme. Il ne reconnaît pas la déesse et croit avoir aflfaire à un simple mortel. Il lui dit : « Sauve mes biens, sauve-moi ; je t'implore comme un dieu et me jette à tes genoux. » (i)

Hélène vient de prédire à Télémaque le retour de son père. « Puisse Jupiter le vouloir, s'écrie le jeune héros, et je t'invoquerai désormais comme une divinité. » (2) ^ C'est ainsi que la prière est considérée comme l'hommage réservé aux dieux, hommage de reconnaissance, comme ici, ou bien supplication dans la détresse, comme bien souvent ailleurs.

Dans l'île de Thrinacie oij paissent les troupeaux du Soleil, Ulysse, en proie avec ses compagnons à la disette absolue, s'écarte d'eux, gagne un endroit abrité des vents, calme, se lave les mains, puis invoque à voix haute les dieux de l'Olympe. Ceux-ci lui envoient un sommeil fatal durant lequel, cédant aux conseils d'Euryloque et aussi à la fatalité, les affamés se repaissent sacrilègement de la chair des bœufs sacrés. Le Soleil se plaint à Jupiter de cet attentat et menace de se retirer chez Pluton, s'il ne châtie pas les

(1) Od., XIII, 230.

(2) Id., XV, 180.

impies. Emu de cette menace, Jupiter promet à Hélios de le venger (i).

Ce passage que nous connaissons nous renseigne sur deux points importants, la façon de prier à l'écart, après s'être lavé les mains (2), et l'espèce d'ultimatum que le plus grand des dieux se laisse poser par un subalterne.

Tout à l'heure, nous avons vu Minerve se présenter sous la forme d'un adolescent à Ulysse, débarqué à Ithaque par les Phéaciens. Le héros s'informait où il était. Minerve se fit connaître et lui affirma qu'il était de retour chez lui. « O déesse, s'écria Ulysse, au nom de ton père, par tes genoux que j'embrasse, je t'adjure de me dire s'il est bien vrai que je suis dans ma patrie. » (3)

Il ne pouvait croire à tant de bonheur et s'imaginait que la déesse voulait le tromper.

Jupiter, on a pu s'en convaincre, était parfois associé à d'autres divinités dans les prières ainsi que dans les sacrifices. En réalité, c'est à lui qu'on adressait les uns et les autres, comme à leur terme ultime. Ménélas s'écriait devant Télémaque, en parlant d'Ulysse : « O père Jupiter, ô Minerve, ô Apollon,

(1) Od., Xll, 333. Cf. p. 48.

(2) Cf. //., VI, 266.

(3) 0(f., XIII, 324.

puisse-t-il être tel qu'il fut autrefois à Lesbos quand il lutta contre le fils de Philomèle ! » (i)

Dans son hymne à Vesta, le poète unit le nom de la déesse à celui de Jupiter (2).

Les dieux inférieurs ont aussi recours à la prière envers les dieux supérieurs. Ainsi Thétis, au dire d'Agamemnon, sollicita de ceux-ci et obtint d'eux les riches présents dont elle décora les funérailles de son fils (3).

Le roi Psicharpax voue en mourant à la vengeance de Dieu le perfide Physignathe qui l'avait laissé tomber dans l'onde où il se noyait (4).

Ernesti, cité par Giguet, voyait dans ce passage oii il est question de Dieu et de son œil vengeur, l'une de ces idées qu'Homère, suivant lui, avait puisées dans la Bible (5).

Sacrifices

Le sacrifice n'était pas moins indispensable que la prière dont il était même la forme la plus parfaite. On n'entreprenait rien sans oblation ou sacrifice préa-

(1) Oc/., XVII, 132.

(3) Od., XXIV, 85.

(4) Batrachomyomachie, 93 et suiv.

(5) Giguet. Œuvres complète* d'Homère, traduction nouvelle (HacheUe,1870), p. 648, note.

lable. Achille disait à Ulysse qu'étant décidé à ne plus combattre, son intention était de partir dès le lendemain, après avoir sacrifié à Jupiter et à tous les dieux (i).

Le plus souvent, en eflfet, on immolait des victimes^ en l'honneur de l'Olympe tout entier, bien que cependant Jupiter, en sa qualité de roi, fût particulièrement visé. Hector, après avoir parlé à Paris des murmures qu'il excitait chez les Troyens qui lui reprochaient sa nonchalance, ajouta :

« Plus tard, nous accommoderons cela, si Jupiter nous donne de remplir dans nos palais un cratère de délivrance en l'honneur des dieux éternels, quand nous aurons repoussé les Grecs de Troie. » (2)

Ainsi, bien que l'on attendît sa délivrance de Jupiter surtout, les actions de grâces devaient aller à tous les dieux.

Les Troyens venaient d'immoler aux immortels des hécatombes entières. Le poète observe que les vents en portèrent jusqu'au ciel \ agréable fumée (3). Pourtant, si délicieuse que fût cette odeur, les dieux qui avaient décidé la perte de Priam et de Troie n'en voulurent point, suivant une leçon qui d'ailleurs n'est pas généralement admise. C'est que, même lorsqu'ils repoussaient les suppliques, les dieux, le

(2) /rf., VI, 526.

poète nous le dit quelque part, acceptaient quand même les offrandes. Comment s'en étonner, puisqu'ils en vivent ? Jupiter expliquait à Junon que Hector, bien qu'il ne dût pas jouir après sa mort d'autant d'honneurs qu'Achille, n'en serait cependant point privé. Il en donne la raison :

« C'est que jamais, dit-il, Hector ne laissa mon autel dépourvu de mets convenables, de libations, de graisse odorante, notre lot à nous. » (i)

C'est aussi le témoignage que Priam rendait à son malheureux fils, en présence de Mercure qu'il ne reconnaissait point sous son travestissement :

« Jamais mon enfant, tant qu'il exista, n'oublia les dieux, aussi se souviennent-ils de lui, même lorsqu'il est devenu la proie de la mort. » (2)

On se servait d'une coupe ou d'un hanap, c'est-àdire d'un vase à pied, pour les libations. Ménélas disait à Télémaque :

« Je te donnerai une belle coupe, afin que tu fasses des libations en l'honneur des dieux immortels, et que tu te souviennes de moi tous les jours. » (3)

De même, Alcinoûs invitait la reine Arété à donner une coupe à Ulysse « afin qu'il se souvienne de moi,

(2) Ibid., 426.

observait-il, quand il fera des libations à Jupiter et aux autres dieux » (i).

On oflfrait aux dieux les prémices des repas, de sorte que parfois les sacrifices étaient aussi nombreux que ceux-ci. Eumée dit à Ulysse, qu'il ne reconnaît point, en parlant des prétendants :

« Toutes les nuits et tous les jours que nous envoie Jupiter, ils sacrifient, non pas une fois, ni deux fois seulement : ils épuisent le vin, à force de boire sans mesure. » (2)

De son côté, Ulysse lui parle de ses compagnons en ces termes :

« Six jours durant, ils festinent ; je leur fournis de nombreuses victimes pour immoler aux dieux et se préparer eux-mêmes leurs repas. » (3)

A Ithaque, on voit les Grecs chevelus conduire par la ville au bocage ombreux d'Apollon une sainte hécatombe destinée aux dieux (4).

Télémaque invitait sa mère à quitter ses habits de deuil et à en revêtir de brillants pour, après s'être baignée préalablement, offrir à tous les dieux de complètes hécatombes, afin que Jupiter exerçât sur

(i) Orf., VIII, 431.

(2) /(/., XIV, 93. Cf. ibid.. 446.

(3) Ibid., 249.

(4) Id., XX, 276.

les prétendants une vengeance également complète (i ). Pénélope s'empressa d'obéir.

■^ Une fois de plus, bien que le sacrifice s'adresse à tous les dieux, c'est du seul Jupiter qu'on en attend le fruit, et comme Télémaque désire une vengeance entière, il faut qu'on immole d'entières hécatombes.

Ulysse, sur le conseil de Circé, s'en alla dans le pays des Cimmériens consulter le devin Tirésias sur l'avenir qui lui était réservé. Tirésias lui dit les voyages qu'il devra faire, et il ajoute :

« De retour à la maison, tu immoleras de saintes hécatombes aux dieux immortels, à tous successivement. » (2)

^ Il y avait donc des sacrifices offerts à tous les dieux, en général, et d'autres à chacun d'eux, en particulier ; c'est du moins ce qui semble ressortir de ce passage.

Dans ce dernier cas, on courait le risque d'en oublier quelqu'un et alors on avait lieu de s'en repentir. C'est précisément ce qui arriva au roi des Etoliens, Œnée, le père de Méléagre.

« Diane envoya un fléau aux Etoliens, car elle était irritée de ce qu'Œnée ne lui eût point consacré les prémices de sa moisson ; les autres dieux eurent part aux hécatombes ; seule, la fille du grand Jupiter

(1) Od., XVII, 48. Cf. id., IV, 352.

(2) Id., XI, 132. Cf. id., XXIII, 279.

fut exceptée, soit par oubli ou par ignorance ; en tout cas, il pécha grandement dans son âme. » (i)

Les Grecs, on se le rappelle, avaient entouré d'un mur leur campement, mais ils négligèrent, en le construisant, d'offrir aux dieux des hécatombes ; il fut ainsi bâti sans leur aveu, aussi le poète remarque qu'il ne dura pas longtemps (2).

Tout travail, pour réussir, devait commencer par la prière et le sacrifice : ce double passage suffirait à nous le démontrer.

Précédemment, on a vu qu'il fallait, avant de sacrifier, se laver les mains et revêtir des habits nets. Hécube recommandait à Hector, qui revenait du champ de bataille, d'offrir aux dieux une libation avant de boire la coupe de vin qu'elle lui présentait. Le héros lui répondit :

« Ne puise pas pour moi le vin délectable, vénérable mère, de peur de m'énerver et de me faire oublier courage et vaillance ; je crains d'ailleurs de faire à Jupiter avec des mains non lavées des libations de vin noir ; car il n'est point permis d'implorer le fils de Saturne, quand on est souillé de sang et de poussière. » (3)

Avant de commencer le repas qu'il donne à ses

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