CHAPITRE IV
Serments, Promesses et Imprécations
Avant de dire les serments prêtés en présence de Jupiter ou des dieux en général, je parlerai de ceux faits par Jupiter lui-même, car c'est de lui que je m'occupe spécialement sinon exclusivement, puisqu'au demeurant lui seul personnifie la divinité dans son essence intégrale, d'après les poèmes que nous étudions.
Agamemnon, découragé après neuf ans d'efforts inutiles devant Troie, convoqua les chefs de l'armée grecque pour prendre conseil d'eux et savoir s'il fallait continuer le siège ou se rembarquer.
« Jupiter, le fils de Saturne, leur dit-il, a jeté sur moi les liens d'une lourde fatalité. Le cruel qui auparavant me promettait, m'affirmait par serment que je ne m'en retournerais qu'après avoir détruit
Ilion, le voilà qui songe à me tromper méchamment ; il m'ordonne de retourner dans Argos, sans gloire, après avoir perdu beaucoup de monde. Tel est, sans doute, le plaisir du tout-puissant Jupiter qui ruina de nombreuses citadelles et en ruinera encore, car sa force est supérieure. » (i)
Ulysse n'était point d'avis que l'on abandonnât l'entreprise, et il rappela à ce sujet l'heureux présage qui leur fut envoyé par Jupiter. J'en parlerai plus tard (2).
Nestor partageait le sentiment d'Ulysse. Il ne voulait pas que l'on s'embarquât avant de s'assurer si la promesse de Jupiter était un leurre ou non :
« J'affirme, ajouta-t-il, que le tout-puissant fils de Saturne nous fit un signe d'assentiment, le jour où les Argiens montèrent sur leurs vaisseaux rapides pour porter aux Troyens une mort fatale. Il lança des éclairs à notre droite, nous montrant (ainsi) des présages favorables. » (3)
Le signe dont il est question, nous le connaissons. C'était une inclination de tête, accompagnée d'un froncement de sourcils dont tout l'Olympe était ébranlé.
(1) //., II, m.
(2) Ibid., 308.
(3) Ibid., 350.
Annuit et totum nutu tremefecil Olympum (1), traduira plus tard Virgile.
Jupiter ménageait toujours aux Grecs le triomphe final, puisqu'il le leur avait promis avec serment, mais il le retardait pour dégager la parole qu'il avait donnée à Thétis (2) de venger l'outrage fait à son fils par Agamemnon, en laissant les Troyens remporter quelques succès partiels. Il se tiendrait dégagé le jour oii Hector parviendrait à mettre le feu sur un vaisseau ennemi. La vue de la flamme en serait le signal. A partir de ce moment, il s'appliquerait à remplir son premier engagement vis-à-vis des Grecs (3).
L'épisode est assez caractéristique. Il s'agit d'un serment fait dans un autre, pour ainsi dire, et à son encontre. Deux promesses contraires de victoire, accomplies toutes les deux, la première étant provisoirement suspendue pour rendre possible la réalisation de l'autre.
Phénix disait à Achille qu'il ne pouvait l'abandonner, pas même si Dieu lui promettait de lui ôter
(2) Voir ci-dessus, p. 58.
sa vieillesse pour le rendre jeune et vigoureux comme autrefois (i).
ALes serments des dieux étaient inviolables ; ceux des hommes, pour le devenir, semblaient avoir besoin d'être contractés en leur présence.
Les Grecs et les Troyens venaient de suspendre les hostilités. Il s'agissait, non pas seulement d'un armistice, mais d'une paix entre les deux peuples. Seuls Ménélas et Paris devaient se battre, le vainqueur assurait aux siens tous les avantages de la paix.
Priam et Hector s'en vont trouver Agamemnon à la faveur de la trêve. On amène deux agneaux, l'un blanc, l'autre noir, destinés à être sacrifiés à la Terre et au Soleil. Un troisième devait être immolé à Jupiter. Les hérauts mêlent du vin dans une coupe et versent de l'eau sur les mains des rois. Agamemnon de son poignard tond sur la tête des agneaux quelques touffes de laine que les hérauts répartisssent entre les chefs des Troyens et des Grecs, comme gages de l'alliance qu'ils s'apprêtaient à conclure, puis l'Atride, les yeux et les mains levés au ciel, prononce ces paroles :
« Père Jupiter, qui règnes sur l'Ida, très glorieux et très grand, et toi. Soleil, qui vois tout et entends