CHAPITRE VI
Prédictions, Oracles Songes et Présages
Nestor adjurait Patrocle de décider Achille à sortir enfin d'une immobilité si funeste aux Grecs. Il ajouta :
« Si, dans son âme, il évite une prédiction que sa mère lui aurait transmise au nom de Jupiter, qu'au moins il t'envoie avec les Myrmidons, au secours de Tarmée. » (i)
C'est ce qui eut lieu, pour la perte du pauvre Patrocle.
Ulysse disait à Démodocos, après l'avoir entendu chanter les malheurs, les travaux des Grecs, sous les murs d'Ilion :
« Je te révère plus que tous les autres hommes, que tu aies été instruit par la Muse, fille de Jupiter, ou par Apollon. » (2)
(2) Od., VIII, 487.
En effet, observe le poète, Démodocos était inspiré du dieu (i).
Alcinoos avait promis au héros de le rapatrier. A ce sujet, il lui raconta que son père Nausithoos lui avait prédit que Neptune, mécontent de voir les Phéaciens reconduire ainsi chez eux les naufragés qui abordaient leur île, détruirait un jour un de leurs navires, au retour de l'une de ces expéditions, et ferait surgir devant leur ville une montagne qui la masquerait.
« Ainsi parla le vieillard, ajouta-t-il ; le dieu accomplira cette prédiction ou ne l'accomplira point, comme il lui plaira. » (2)
Pour lui, il avait donné sa parole à Ulysse, il la tiendrait.
La tranquillité avec laquelle les prétendants dévoraient les biens d'Ulysse, étonnait le bon Eumée. Il s'en expliquait ainsi au héros lui-même qu'il ne reconnaissait pas :
« Les ennemis, lorsqu'ils envahissent une terre étrangère que Jupiter leur permet de dévaster, après avoir rempli leurs navires et s'en être retournés chez eux, éprouvent dans leur âme une grande frayeur
(1) Ibid., 499. Cf., trf., XVII, 518.
(2) Id., VIII, b70.
pour l'avenir ; mais pour ces (prétendants), il faut qu'ils sachent quelque chose et que Dieu leur ait révélé la mort de (mon) infortuné (maître), puisqu'ils ne veulent pas agir convenablement, ni retourner dans leurs demeures, et qu'avec une tranquille effronterie ils grugent ses richesses, sans ménagement. » (i)
Parfois dieu parlait, non directement, et pour ainsi dire bouche à bouche, mais par certains intermédiaires, tels, par exemple, que le chêne de Dodone, consulté par Ulysse, au sujet de son retour dans sa patrie (2).
Lors du massacre des prétendants, Phémios, leur aède, mais qui n'avait point pris part autrement à leurs excès, adjurait Ulysse de l'épargner, en sa qualité de poète inspiré du ciel (3). Le héros se laissa fléchir.
Songes
« Le songe aussi vient de Jupiter », disait Achille à Agamemnon (4).
(1) Oc?., XIV, 85.
(2) Ibid., 328 ; XIX, 297.
(3) Od., XXII, 347.
Ce fut toujours l'opinion des Orientaux, pour ne parler que d'eux. Aujourd'hui encore, ils sont persuadés que les songes ont leur signification. Le tout c'est de savoir les interpréter. La clef des songes n'est pas à la portée de tous.
Il y avait des songes favorables et d'autres qui ne l'étaient pas ; tous étaient qualifiés de divins (l).
Voici, à ce sujet, un passage assez curieux. Jupiter venait de promettre à Thétis de venger l'outrage fait à son fils par les Grecs. Maintenant, écoutons le poète :
« Les autres dieux et les guerriers dormirent toute la nuit; mais le doux sommeil ne visita point Jupiter. Il délibérait en son esprit comment honorer Achille, en perdant sur leurs vaisseaux un grand nombre d'Achéens. Le projet qui lui parut le meilleur, ce fut d'envoyer à l'Atride Agamemnon un songe. Il l'appela :
« Va, Songe funeste, vers les navires des Achéens; rends-toi dans la tente d'Agamemnon, transmets-lui fidèlement mes paroles. Ordonne-lui d'armer en masse les Grecs ; c'est maintenant qu'il va s'emparer de la ville de Troie aux larges rues. Il n'y a plus de discussions parmi les immortels habitants de l'Olympe. Junon les a tous fléchis par ses instances.
(d) Orf., XIV, 495.
Pour les Troyens, de grands malheurs sont imminents. » (i)
Le Songe, sans tarder, s'en alla trouver l'Atride dans sa tente ; il lui apparut sous les traits de Nestor et lui redit les paroles de Jupiter.
Ainsi donc, tous les songes viennent du dieu et^ non pas seulement ceux qui sont véridiques, qui se réalisent; non pas les favorables seulement, mais les autres aussi.
« Le dieu (Sat^wv), disait Pénélope, m'envoie des songes fâcheux. » (2)
Elle se trompait dans l'espèce, mais elle montre quelle était sa croyance à cet égard et aussi la croyance générale.
Elle racontait à Ulysse, qu'elle ne reconnaissait toujours point, le rêve qu'elle avait eu des vingt oisons de sa basse-cour enlevés par un ^igle qui lui avait adressé ces mots : « Aie confiance, fille d'Icare, ceci n'est pas un songe, mais une vision heureuse qui s'accomplira. Les oisons, ce sont les prétendants, et moi, l'aigle de tout à l'heure, je suis ton époux qui, de retour, vais infliger à tous les prétendants un trépas déshonorant. » (3)
Ici se trouve la distinction entre Svap et ^^"^p, entre
(1) IL, II, initio.
(2) Od., XX, 87.
(3) Id., XIX, 546.
un vain rêve auquel ne répond aucune réalité et celui qui, au contraire, se réalise et dès lors constitue à proprement parler une vision, bien qu'aperçue, elle aussi, pendant le sommeil.
D'ailleurs Pénélope s'explique là-dessus en ces termes :
« Etranger, certes les songes sont difficiles à interpréter, étant confus, et tous ne se réalisent pas. Il est deux portes par où ils s'échappent : l'une de corne et l'autre d'ivoire ; ceux qui passent par celle-ci sont illusoires, ce ne sont que de vaines promesses, tandis que ceux qui viennent par la porte de corne produisent leur effet. » (i)
Les premiers appartiennent au genre ovap et les autres au genre ù^Tap.
Il y a ici, dans le texte, un double jeu de mots par à peu près qu'une traduction ne saurait rendre et que Virgile lui-même a dû négliger dans la sienne (2).
Présages
Oracles, prédictions, songes et présages ont la même origine : la divinité. Minerve, cachée sous les
(1) Ibid., 560.
(2) éXécpavTOç... sJvEcpa^povTai... xepàcov.... xpa^voudi. Cf. £^n, VI, 892.
traits de Mentes, fils d'Anchiale, exprimait cette vérité devant Télémaque en ces termes :
« Je te prédirai ceci, comme les dieux le jettent dans mon âme et comme il en arrivera, je crois, bien que n'étant pas devin, ni un habile interprète des songes. » (i)
Favorables ou non, ces présages inspiraient une foi absolue, et Télémaque traduisait le sentiment de tous quand il disait à son père qu'il avait confiance dans le succès de son entreprise, « s'il était vrai qu'il eût reçu un signe de Dieu » (2) .
Sthénélos, fils de Capanée, répondait à Agamemnon qui lui reprochait, ainsi qu'à ses compagnons, de n'avoir pas la vaillance de leurs pères :
« Nous nous glorifions d'être bien meilleurs que nos pères, car nous avons forcé l'entrée de Thèbes aux sept portes, avec une armée moins nombreuse. C'est que nous eûmes confiance dans les présages des dieux et dans l'aide de Jupiter, tandis qu'ils périrent (victimes) de leur impiété. » (3)
Capanée et ses compagnons ne croyaient, en effet, qu'à la valeur de leurs bras et se moquaient des dieux.
(1) Od., I, 200.