‹ La religion dans HomèreChapitre 31 sur 64 · M., IX · texte numérisé non relu

M., IX

(2) Cf. id., XIII, 242.

l'Eubée pour éviter une catastrophe. Un vent frais soufflait. » (i)

Il n'y eut pas d'autre signe que cette brise favo- ^ rable; c'était, d'ailleurs, la plus caractéristique, dans la circonstance.

Pendant que Télémaque narrait au devin Théoclymène les méfaits des prétendants, un faucon parut à leur droite ; il déchirait une colombe dont les plumes ensanglantées retombèrent près d'eux. Le devin lui dit :

« Télémaque, non certes, ce n'est pas sans la volonté de Dieu qu'un oiseau vole à droite; à sa vue je reconnais manifestement un augure. » (2)

Agamemnon, voyant ses troupes plier de toute part, s'écria :

« O père Jupiter! quel (autre), parmi les puissants rois, frapperais-tu d'une pareille infortune etdépouillerais-tu ainsi d'une gloire immense '* J'affirme, cependant, que je ne suis point passé outre près de l'un de tes autels, en venant ici avec ma flotte pour mon malheur ; mais je t'ai off'ert la graisse et les cuisses des taureaux sur tous ceux que j'ai rencontrés sur la route de Troie. O Jupiter! accorde-moi du moins

(1) Orf., III, 173.

La Religion dans Homère. H

cette grâce pour les Achéens, qu'ils puissent fuir et échapper aux mains des Troyens. » (i)

Le poète ajoute que Jupiter, ému de pitié, lui montra qu'il était exaucé. Il lui envoya un aigle, le plus parfait des augures (2), tenant entre ses serres le faon d'une biche, qu'il précipita au pied de l'autel du dieu où sacrifiaient les Grecs. Ceux-ci sentirent renaître leur confiance à la vue de l'oiseau, car ils savaient qu'il venait du roi des Immortels. L'aigle était l'oiseau de Jupiter, en effet; aussi, son apparition était-elle toujours un sujet d'émoi. ^ Voici un passage significatif où le présage de l'aigle est minutieusement décrit.

Pisistrate avait conduit Télémaque à la cour de Ménélas. Au moment où, prenant congé du prince et déjà sur leur char, ils recevaient ses paroles d'adieu, en présence d'Hélène, apparut à leur droite un oiseau : c'était un aigle qui enlevait une oie blanche et grasse de la basse-cour du roi. Hommes et femmes de le poursuivre de leurs cris. L'aigle, cependant, se rapprocha d'eux et prit son essor à droite des chevaux. A cette vue, leur joie fut grande. Pisistrate demanda à Ménélas à qui Dieu envoyait ce présage, à eux ou à lui. Ménélas allait répondre, mais Hélène le prévint :

(2) Ibid., 247. Cf. id., XXIV, 315.

« Ecoutez-moi, dit-elle ; je vous dirai ce que les Immortels m'inspirent et ce qui arrivera, comme je crois. De même que cet aigle, accouru de la montagne où est son aire avec ses petits, s'est emparé de cette oie, engraissée dans la maison, ainsi Ulysse, après avoir beaucoup souffert, beaucoup erré, reviendra chez lui exercer sa vengeance. Déjà, il est de retour et projette de punir les prétendants. » (l)

Ulysse, de retour, en effet, était, quelques jours plus tard, reconduit dans son palais par son fils à qui il s'était fait connaître, mais sans être reconnu de Pénélope qui lui raconta le songe qu'elle venait d'avoir et dont j'ai déjà parlé. Elle avait rêvé qu'au moment où vingt oisons de sa basse-cour mangeaient du blé, un grand aigle des montagnes avait fondu sur eux et les avait tués. Elle avait alors pleuré, et l'aigle, s'arrêtant sur le faîte du palais, lui avait dit de se calmer, que cette vision n'était pas un vain songe, mais qu'elle s'accomplirait. Lui-même était son époux, et les oisons, les prétendants qu'il allait mettre à mort.

Elle s'était alors réveillée et, cherchant du regard ses oies, elle les avait aperçues qui mangeaient tranquillement (2).

Ulysse n'eut pas de peine à expliquer ce songe.

(1) Oc/., XV, 172.

(2) Id., XIX, 535.

Les prétendants étaient avertis du sort qui les attendait, depuis le jour où, en plein agora, Télémaque, se refusant à renvoyer sa mère pour l'obliger à se choisir un mari parmi eux, les avait menacés d'un châtiment céleste. A peine avait-il fini de parler qu'un signe parut dans les airs.

« C'étaient deux aigles que Jupiter, au vaste regard, envoyait du sommet d'un mont. Ils prirent leur vol en «'abandonnant au souffle des vents, déployant leurs ailes, l'un près de l'autre. Arrivés au-dessus du centre de l'agora bruyant, ils se mirent à tournoyer avec force battements d'ailes, le regard attaché sur les spectateurs dont ils présageaient ainsi la mort ; ils leur égratignèrent de leurs serres les joues et le cou, puis ils s'élancèrent à droite (1) par la ville et leurs demeures. Tous furent stupéfaits à la vue des oiseaux, se demandant en eux-mêmes ce qui devait arriver. Alors, le vieil héros Halithersès, fils de Mastor, prit la parole. Il excellait parmi ses contemporains dans la science des augures et l'interprétation des présages. » (2)

Il leur expliqua donc le sort qui les attendait, les maux qui allaient fondre sur eux et tout spécialement sur les prétendants, lors du prochain retour

(1) Peut-être faut-il traduire ici Beçtw par agiles, à moins qu'il ne s'agisse de la droite de Télémaque.

(2) Odys., II, 146.

d'Ulvsse. ÏI engageait ceux-ci à cesser leurs agissements coupables, sinon il invitait ses concitoyens à les y contraindre par la force et à les chasser.

L'arc-en-ciel était aussi un présage plutôt funeste, au lieu d'être celui que l'on sait, depuis sa première apparition, après le déluge (i). Dans Homère, il annonce soit la guerre, soit la tempête (2).

Le tonnerre en était un autre, mais généralement favorable, on le sait.

« Trois fois Dieu tonna des sommets de l'Ida pour annoncer aux Troyens que la victoire tournait (de leur côté). » (3)

Il est probable, et plus que probable, que les Grecs, eux aussi, entendirent la foudre; mais, comme ce n'était point pour eux qu'elle retentissait, ce leur était un signe de malheur. Ils ne durent pas s'y méprendre. Du moins, Hector ne s'y trompa-t-il pas, car il cria à ses troupes :

« Troyens, Lyciens et Dardaniens vaillants, soyez hommes (4). Mes amis, rappelez votre valeur impétueuse. Je m'aperçois que Jupiter me promet le

(1) Gen., IX, 13.

(2) IL, XVII, 547. Cf. id., XI, 28.

(3) //., VIII, 170. Cf. supra, 160.

(4) Esto vir est une expression semblable qu'on rencontre plusieurs fois dans la Bible. Cf. I, Reg. IV, 9; XVIII, 17.

triomphe et une grande gloire, tandis qu'il réserve aux Grecs la ruine. » (i)

De retour dans son palais, Ulysse adressa cette prière à Dieu, en levant les mains :

« O Jupiter, si c'est de votre plein gré (2) que vous m'avez ramené dans ma patrie, après m'avoir fortement éprouvé sur terre et sur mer, que quelqu'un de ceux qui veillent dans l'intérieur prononce une parole de bon augure, et qu'au dehors m'apparaisse un présage céleste! » (3)

Telle fut sa prière. Dieu l'entendit. Il tonna soudain de l'Olympe brillant, dans un ciel sans nuages, à la grande joie du divin Ulysse. Et de l'intérieur du palais une esclave, occupée à tourner la meule, s'écria :

«( Jupiter, ô mon père, quel formidable coup de tonnerre vient de retentir dans le ciel étoile, sans nuages! C'est un signe que tu envoies à quelqu'un. Accorde-moi, dans mon infortune, ce désir que j'exprime! Que les prétendants, pour la suprême et dernière fois, prennent en ce jour, dans le palais d'Ulysse, un repas délectable, eux qui m'imposent

(2) Ulysse emploie le pluriel, bien qu'il n'implore que Jupiter. Peut-être vise-t-il tous les dieux, ou se sert-il de ce que l'on nomme parfois un pluriel de majesté.

(3) Odys., XX, 98.

ce travail fatigant..., que ce soit leur dernier festin! » (i)

Ulysse se réjouit à la fois de cette parole et du coup de tonnerre.

Ce passage est assez caractéristique, en ce sens que l'on voit Ulysse exiger, pour ainsi dire, un double signe : un signe intérieur et un signe extérieur, comme si un seul lui eût paru insuffisant.

Peu après, quand le héros banda l'arc, Dieu fit encore éclater sa foudre et paraître des présages qui le comblèrent de joie (2).

Plus tard enfin, après le massacre des prétendants, Jupiter, pour empêcher celui de leurs parents, accourus les venger, lança son tonnerre au milieu des combattants et mit ainsi un terme à la lutte (3).

D'autre fois, au contraire, il tonnait pour donner le signal du combat (4).

Patrocle, que la funeste inaction d'Achille désolait, lui demanda, sur le conseil de Nestor, nous l'avons vu, s'il avait eu par Thétis communication de quelque fâcheux présage qui le tenait ainsi écarté du

(1) Ibid., H2.

(2) Id., XXI, 413.

(3) Id., XXIV, 539.

(4) Cf. Iliade, XX, 56, et aussi, si l'on veut, la BatrachomyomsLthie, 204.

champ de bataille. Achille lui répondit que sa mère ne lui avait transmis aucun présage de la part de Jupiter, et il lui rappela sa querelle avec Agamemnon (i).

Le terme dont se servent ici les deux héros est OeoTrpoTTtYi, littéralement, ce qui sied aux dieux, ce qui leur plaît, et par conséquent ce qu'ils ont décidé.

Quand Jupiter voulait détourner quelqu'un d'une entreprise, il lui envoyait des présages défavorables. Ainsi fit-il pour le peuple de Mycènes qui venait de promettre à Tydée et à Polynice un corps d'auxiliaires contre Thèbes (2), expédition qui devait être fatale à ceux qui l'entreprirent. Le poète ne nous dit pas en quoi consistaient ces signes.

Woici encore quelques exemples de présages :

Ulysse rappelait à l'Atride Agamemnon, qui ne pouvait l'avoir oublié, le spectacle dont ils avaient été les témoins à Aulis, au moment de s'embarquer pour Troie. Ils sacrifiaient au pied d'un platane, près d'une fontaine. Voilà que, soudain, un affreux dragon, envoyé par Jupiter Olympien, sort de l'autel et s'élance sur l'arbre. A la cime, dans un nid caché par le feuillage, gazouillaient huit jeunes passereaux. Le hideux reptile dévore impitoyablement la tendre

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