M., XVII
Lorsqu'il apprit la mort de son ami, qu'il vit son cadavre, Achille ne se contint plus de rage et de douleur. A peine revêtu des armes que sa mère Thétis était allée lui chercher près de Vulcain, lequel les avait forgées tout exprès, il voulut courir sus à l'ennemi, sans permettre même à ses troupes de prendre le repas du matin. Ulysse lui objecta que la lutte serait longue et rude, quand Dieu aurait soufflé l'ardeur guerrière dans les deux armées, et que, par conséquent, il ne fallait point laisser ses soldats partir à jeun (1). Le héros se rendit à l'observation.
Longue et rude fut, en eff"et, la bataille au cours de laquelle Dieu jeta aux mains d'Achille l'infortuné Lycaon qu'il avait épargné une première fois, avant la mort de Patrocle. Mais depuis, il avait juré de n'accorder la vie à personne, l'infortuné Lycaon en fit la cruelle expérience (2) ; il eut beau implorer la clémence du vainqueur, celui-ci fut inexorable.
« Avant que Patrocle eût vu le jour fatal, lui dit-il, je me faisais un plaisir d'épargner les Troyens ; nombreux sont ceux que je pris vivants et que je vendis; mais, dorénavant, nul n'échappera à la mort, de ceux que Dieu me jettera dans les mains, devant Ilion, surtout quand il s'agira des fils de Priam. Allons,
(2) //., XXI, 47. — Cf. supra, 82.
ami, meurs aussi toi ; pourquoi ces lamentations? Il est bien mort, lui, Patrocle, qui valait beaucoup plus que toi. » (i)
Jupiter n'inspirait pas seulement le courage, ainsi qu'on l'a vu précédemment, mais aussi la crainte, l'épouvante, de sorte qu'il disposait entièrement du cœur, de Tame des hommes.
C'est ainsi qu'on nous apprend qu'Ajax, fils d'Oilée, n'avait pas son pareil, quand il poursuivait des fuyards en qui Zeus jetait la terreur (2).
Glaucos invectivait Hector et lui reprochait de n'ayoir pas même osé regarder Ajax en face. Le héros se contenta de lui répondre ;
« Tu prétends que je n'ai point tenu tête au vaillant Ajax. Je n'ai jamais redouté les combats..., mais toujours la pensée de Jupiter l'emporte, lui qui sème l'épouvante dans l'âme du plus brave et lui enlève aisément la victoire, quand il ravive la lutte. » (3)
Achille, de son côté, imputait à Jupiter les égarements des hommes ; il lui attribuait spécialement l'outrage qu'Agamemnon lui avait fait, cela dans l'intention de causer la perte d'un grand nombre d'Achéens (4).
(1) //., XXI, lOM.
(2) /f/., XIV, 1)22.
(3) Id., XVII, 174.
(i) M., XIX, 270.
Lu Religion dans Homère. 1'2
Ainsi donc tout vient de Dieu, le mal comme le bien. Et ici, qu'on ne s'y trompe pas ; il ne se contente point de permettre l'un et l'autre, de laisser faire ; il pousse, il excite, il détermine l'homme à agir. Telle est, sur ce point, la théologie de \ Iliade ; celle de XOdyssée n'est pas autre, comme on va s'en convaincre, et il ne paraît pas que ce soit chez Homère une façon de parler, comme si souvent dans la Bible.
En apprenant les insolences des prétendants, Nestor demandait à Télémaque : « Dis-moi, leur cèdes-tu sans résistance, ou es-tu en butte à la haine du peuple qui obéirait en cela à la voix de Dieu ? » (i)
Pénélope s'informant du motif qu'avait eu Télémaque de la quitter à son insu, le héraut Médon lui dit:
<( J'ignore si quelque dieu l'y a engagé ou si de luimême il est allé à Pylos s'enquérir si son père doit venir ou s'il est mort. » (2)
Ulysse racontait ses pérégrinations à Alcinoos et lui parlait d'un dieu qui les avait conduits, lui et ses compagnons, au milieu d'une nuit sombre, dans l'île des Cyclopes (3).
C'est ainsi qu'il attribuait à la divinité les hasards
(1) Oc/., III, :2i4.
(2) 7rf., IV, 712.
(3) Cf. i(/., IX, 142.
de sa navigation. Chacune de ses aventures lui semblait, pour ainsi dire, marquée au coin de la Providence et voulue du Ciel.
« Un dieu nous conduisait », redisait-il encore (i), plus tard, au sujet de l'île de Circé, celle d'^Ea. Grande était la détresse des naufragés. Un dieu eut pitié d'eux et il envoya sur le chemin du héros un cerf qu'il abattit d'un javelot pour se nourrir de sa chair, ainsi que les siens (2).
Les moindres incidents étaient réglés par une volonté supérieure.
Lorsque, dans sa descente en Egypte, le héros se vit entouré d'une foule menaçante qui le voulait mettre à mort, pour venger les excès de ses compagnons, Jupiter lui inspira la pensée de jeter ses armes pour se prosterner aux pieds du roi et implorer sa clémence. Le prince la lui accorda malgré son peuple, car il voj'ait en lui un suppliant du dieu (3).
Il déclarait à Eumée que, malgré les souflrances qu'il avait endurées et les périls qu'il avait courus, toutes ces expéditions guerrières lui furent chères, parce que c'était Dieu qui les lui avait mises dans l'esprit (4).
(2) /(/., hL, 158.
(3) Id., XIV, 273.
(4) Ibid., 227.
Sur le point de combattre les prétendants, il ordonne à son fils de mettre sa panoplie hors de leur portée. S'ils lui demandent pourquoi il agit de la sorte, il leur répondra que ces armes ont besoin d'être nettoyées, et, s'ils insistent, il ajoutera que la vraie raison, c'est de crainte qu'ils ne se querellent sous l'influence du vin et qu'ils ne se blessent à l'aide de ces armes, car le fer attire l'homme. Voilà pourquoi Jupiter lui avait mis cela dans l'esprit {\).
L'expression se retrouve encore ailleurs, quand Euryclée, qui lui lavait les pieds, sur l'ordre de Pénélope, reconnut son maître à la cicatrice de sa jambe.
« Puisque tu m'as reconnu, lui dit Ulysse, et que Dieu te Va jeté dans l'esprit, tais-toi. » (2)
J'ai cité ailleurs ce passage (3).
Les prétendants insultaient Ulysse qu'ils ne reconnaissaient pas sous ses habits de mendiant. La plupart, d'ailleurs, ne l'avaient probablement jamais vu. Télémaque leur dit :
« Insensés, vous extravaguez, vous ne dissimulez même plus les effets de l'orgie, de l'ivresse ; quelque dieu, sans doute, vous excite. » (4)
A son retour de Lacédémone, le jeune héros racon-
(Ij Id., XVI, 291.
(2) 0(/., XIX, 485. ©siç'çaêaXs Ouaco. CI. XXIII, 2G0.
(3) Cf. ci-dessus, 88.
(4) Id., XVIII, 4oe.
tait à sa mère qu'il avait vu Hélène l'Argienne, à cause de qui « Grecs et Troyens, à l'instigation des dieux, avaient tant souffert. » (i)
Et, plus tard, Pénélope disait à Ulysse, au sujet de la même Hélène, contre qui, semble-t-il, elle aurait dû garder quelque ressentiment pour l'avoir si longtemps privée de sa présence:
« Dieu l'incita à commettre une mauvaise action, à laquelle auparavant elle ne pensait même pas. » (2)
Quelques instants après, Ulysse lui racontait comment Jupiter et les autres dieux l'avaient retenu, malgré lui, loin de sa patrie (3).
C'est que la volonté divine est maîtresse absolue de la volonté humaine. Dans ce passage, Ulysse fait ce qu'il ne veut pas. Lorsque Jupiter le détermina à prendre les armes pour combattre et exterminer les prétendants, il obéissait à la volonté de Dieu, tout en suivant sa propre impulsion, le désir de se venger (4).
Des marins crétois se rendaient à Pylos, quand Apollon, métamorphosé en monstre marin, les contraignit à débarquer à Crissa. Il prit alors une forme humaine et leur demanda ce qu'ils venaient faire en ce pays. Le capitaine lui répondit que, partis
(1) Id., XVII, 119.
(2) /cf., XXIII, 222.
(3) Cf. ibid., 352.
(4) Cf. irf., XXIV, 164.
de Crète, leur patrie, ils se rendaient à Pyîos et qu'ils avaient abordé dans ces parages, malgré eux. Il ne songea point à rendre responsables de cette erreur le vent, les courants, ni le pilote : « Quelque dieu, dit-il, nous a conduits ici malgré nous. » (l)
Les éléments, comme les volontés, obéissent à l'impulsion divine.
A côté de la divinité se trouve le démon ou Sa-jj-cov qui ne paraît pas s'en distinguer. Je relève les passages suivants où il en est question.
Phénix disait à Achille à qui il venait de raconter l'histoire de Méléagre et de son funeste ressentiment :
« Ne te mets point de pareilles choses dans l'esprit et que le démon ne te dirige pas de ce côté. » (2)
Ulysse racontait son aventure chez Polyphcme et la façon dont il avait crevé l'œil unique du Cyclope pour le punir de sa cruauté :
« Je tirai le pieu du feu, mes compagnons étaient là près, le démon nous inspira une grande audace. » (3)
Ulysse, qui ne voulait pas tout d'abord se faire reconnaître de lui, narrait à son vieux père Laërte un voyage imaginaire, sous un faux nom :
(1) Hymne à Apollon, 473. Cf. suprà, 132.
(3) Od., IX, 380.
« Je m'appelle Epérite, lui dit-il, le démon m'a conduit du pays des Sicaniens ici. » (i)
Maintenant, est-ce intentionnellement que le poète, dans ces passages, emploie le terme oxîuon et non plus celui de Q^o,-, ou l'a-t-il fait indifféremment, les deux mots lui paraissant synonymes ? Lui seul, sans doute, aurait pu le dire ; mais j'admettrais assez volontiers la seconde hypothèse.
(1) Oil., XXIV, 300.