IL, IV, 1S
(2) Ihid., 234^
Commettre l'injustice, manquer de loyauté, c'est s'attirer, sans faute, la haine du ciel et sa vengeance ; à plus forte raison outrager la divinité elle-même directement.
Sur le point d'en [venir [aux mains avec Glaucos, qui s'avançait à sa rencontre, Diomède, étonné de son audace, frappé, sans doute aussi, de son air majestueux, fut pris de scrupule et lui parla en ces termes :
« Qui donc es-tu, que je ne t'ai pas encore aperçu dans la mêlée ?... Si tu es quelque dieu, venu du ciel, je ne combattrai point les divinités. Car il ne vécut pas longtemps, le fils de Dryas, le vaillant Lycurgue, pour s'être attaqué à elles. Il poursuivait, un jour, les nourrices de Bacchus sur le mont sacré de Nysa. Toutes jetèrent leurs instruments de fête sur le sol, battues par Lycurgue de sonaiguîllon à bœufs. Bacchus, effrayé, se plongea dans la mer où Thétis le reçut en son sein, tout tremblant devant les cris d'un homme. Les dieux furent indignés et Jupiter le rendit aveugle ; il survécut peu, après s'être ainsi attiré la haine du ciel. Je ne veux donc point me mesurer avec les dieux. Mais, si tu es l'un de ces mortels qui se nourrissent des productions de la terre, approche davantage, afin que plus vite tu atteignes les frontières de la mort. » (i)
La Discorde était la messagère du courroux céleste (i).
Bien que Jupiter lui eût promis la victoire, Hector évitait la rencontre d'Ajax, fils de Télamon, « car le dieu se fût irrité s'il se fût attaqué à meilleur que lui ». (2)
Cependant, Jupiter, aussitôt après, frappa Ajax d'épouvante. Le héros s'arrêta stupéfait, puis, jetant son large bouclier sur son épaule, il recula (3). Le poète nous montre parfois ces terreurs soudaines, ces paniques inspirées aux plus braves par la divinité.
Si Dieu dispose à son gré du courage des guerriers, les éléments sont aussi à sa disposition. Le poète nous représente la terre gémissant sous le poids d'une tempête suscitée par Jupiter, irrité contre les hommes qui, à l'agora, prononcent abusivement des jugements tortueux et avilissent la justice, sans craindre la punition du ciel (4).
Quand Patrocle eut tué son fils Sarpédon, le dieu répandit une nuée épaisse sur le champ de bataille, « afin, dit le poète, qu'une lutte meurtrière s'engageât autour du cadavre ». (3)
(1) Cf. id., XI, 3, el alias.
(2) Ibid., b43. Ce vers ne se trouve pas dans certaines éditions.
(3) Ibid., 544.
(4) Cf. 7/., XVI, 384 elsiiiv.
(5) Cf. ibid., 06S.
Hector, se croyant assuré de la bienveillance de Jupiter, jusqu'alors, disait-il, irrité contre lui, rejeta les conseils de prudence de Polydamas, et décida de poursuivre jusqu'au bout l'ennemi (i). Il s'illusionnait sur la durée et les limites de cette bienveillance, puisqu'il succomba bientôt devant Achille. Toutefois, Jupiter n'entendait pas que celui-ci abusât de sa victoire.
Thétis vint le trouver de sa part et lui dit la colère des dieux, la sienne surtout, en présence de son obstination à ne pas vouloir rendre le corps du héros troyen. Achille répondit qu'il le rendrait, puisque telle était la volonté du maître de l'Olympe (2).
Tels sont, dans Xlliade, les passages les plus caractéristiques sur la justice divine.
XJOdyssée n'a pas une autre théologie, cette fois encore.
On nous y apprend qu'il était défendu, par crainte des dieux, d'empoisonner les armes (3).
Jupiter se plaignait, un jour, devant les dieux, des hommes qui leur imputaient tous les maux dont ils étaient accablés, parfois même contre le destin (4), c'est-à-dire contre la volonté du ciel, alors que ces
(1) Cf. //., XVIII, 291 et suiv.
(2) Cf. //., XXIV, 133.
(3) Cf. Od., I, 262.
(4) Û7:£p[Jiopov.
maux étaient dus à leur propre perversité. Il leur rappelait à ce sujet le meurtre d'Agamemnon commis par Egisthe, à l'instigation de Clytemnestre, bien qu'il eût dépêché Argus aux coupables pour les détourner de ce crime, en les menaçant de la vengeance d'Oreste (i).
Ainsi, Jupiter parfois respectait la liberté humaine, tout en prévenant ceux qui en voulaient abuser du châtiment qui les attendait. Oreste ici fut, sans qu'il s'en doutât peut-être, l'instrument de la justice divine. Dans ce cas, on ne saurait pas plus incriminer celleci, au sujet des punitions qu'elle inflige directement ou indirectement et des maux qui les accompagnent, que la justice humaine, au sujet des châtiments dont elle frappe les criminels. Ceux-ci doivent s'en prendre à eux-mêmes, la justice du ciel et celle de la terre ne faisant que rétablir l'ordre.
C'est en vertu de ce principe que Télémaque adjurait les prétendants de cesser leurs torts à son égard, sous peine d'encourir le courroux des dieux vengeurs. îl faisait appel à Jupiter et à ïhémis, la déesse de l'ordre et de l'équité (2).
Si la fatalité s'abattit sur la plupart des Grecs, à leur retour ; si Jupiter en fit même périr un grand
(1) Od., 1, 32.
(2) Cf. id., II, 66.
nombre, «. c'est que tous, racontait Nestor, n'avaient pas été sages ni justes ». (i)
Nous avons vu comment Jupiter vengea le meurtre des troupeaux du Soleii. Il brisa le vaisseau qui emportait Ulysse et ses compagnons : seul le héros échappa (2). C'est que seul il n'avait pris aucune part à ce méfait. Et encore se sauva-t-il à grand'peine devant la colère de Jupiter et du Soleil (3).
Quand Ulysse se présenta de nouveau devant Eole, qui lui avait, une première fois, accordé ce qu'il lui demandait : un vent favorable, grâce rendue inutile par l'imprudence de ses compagnons, le dieu des vents refusa de l'écouter davantage :
« Fuis loin de mon île, ô le plus haïssable des vivants ! Il ne m'est pas permis d'accueillir, ni d'assister un homme détesté des dieux. » (4)
La haine des dieux, voilà ce qu'il fallait éviter par-dessus tout, si l'on voulait échapper aux pires catastrophes. Ulysse implorait la pitié de Polyphème, au nom de Jupiter, le défenseur, le vengeur des suppliants et des hôtes (5). Le Cyclope lui répondit : ' <( Tu es un insensé, étranger, et tu viens de loin,
(1) Of/., III, 133. Cf. I\\ 173.
(2) W., VII, 249. Cf. h/., XII, 349.
(3) Id., XIX, 275. Cf. id., XIV, 305.
{i)Id., X,72.
(5) Cf. id., IX, 270. Cf. id., XIII, 213.
toi qui m'invites à craindre les dieux et fuir (leur colère). Les Cyclopes ne se soucient nullement de Jupiter, non plus que des (autres) dieux, car nous sommes de beaucoup les plus forts. Ce n'est donc point pour éviter la haine de Jupiter que je t'épargnerais, ainsi que tes compagnons. » (i)
On sait comment le héros se vengea du monstre en lui crevant son œil unique, avec l'appui de Minerve et de Jupiter aussi, l'on n'en saurait douter.
Cette colère divine, dont l'impie Polyphème ressentit les coups, après l'avoir si insolemment bravée, Ulysse la redouta toujours et l'évita soigneusement, comme le plus grand des malheurs. Elpénor ne l'ignorait pas, lorsqu'il la lui rappelait, en lui recommandant sa sépulture (2).
Agamemnon, qu'Ulysse venait de rencontrer aux enfers, lui raconta ses malheurs. Ulysse lui répondit :
« Hélas, il faut que Jupiter au vaste regard poursuive la race d'Atrée d'une haine violente, dès l'origine, en employant les desseins (criminels) des femmes. Beaucoup d'entre nous ont péri à cause d'Hélène, et voilà que la perfide Clytemnestre préparait (ta mort), durant ton absence. » (3)
(2) Cf. id., XI, T3. [3] ILifJ., 436.
Jusque dans les enfers, Ajax avait emporté son ressentiment contre Ulysse à qui les Grecs avaient attribué les armes d^Achille qu'il croyait lui être dues.
« Ajax, fils de l'irréprochable Télamon, lui dit le héros, tu ne devais donc pas, même dans la mort, oublier ton courroux contre moi,ausujet decesarmes funestes, fléau préparé aux Grecs par les dieux !... Il n'y a point d'autre coupable que Jupiter, qui était grandement irrité contre leur armée et t'infligea ainsi cette Moira ? » (i)
Ajax ne répondit pas. Ulysse aperçut ensuite Minos, chargé par Jupiter, dont il était le fils, de juger les morts en son nom ; puis Tityos, précisément l'une des victimes de cette justice divine. Le géant gisait sur le sol dont il recouvrait une étendue de neuf plèthres. Deux vautours, se tenant chacun de son côté, lui rongeaient le foie, après en [[avoir déchiré l'enveloppe. Il expiait l'outrage commis envers Latone, la glorieuse épouse de Jupiter (2).
Il semble que les autres divinités aient eu besoin du consentement de leur chef pour se venger des injures qu'elles croyaient avoir reçues. C'est ainsi que l'on voit Neptune solliciter de son frère la permission de punir les Phéaciens qui venaient de
(1) Ibid., 553.
(2) Id., XI, 577.
La Religion dans Homèi'c. 13
rapatrier Ulysse dont il avait à se plaindre, depuis qu'il avait crevé l'œil de son fils Polyphème, ne pouvant exercer plus longtemps sa vengeance sur le héros lui-même. Jupiter y consentit et le navire phéacien fut pétrifié, au retour, avec son équipage (l).
Parfois, Jupiter chargeait les Harpies de châtier ceux qui s'étaient attiré son inimitié, sa haine (2). Toutefois, les instruments habituels du courroux divin étaient bien plutôt ces Erinnyes dont Ulysse menaçait Antinoos (3).
Ce ne sont, au demeurant, ni les instruments de vengeance, ni les moyens de punition qui manquent à Jupiter.
Les maux qu'il envoie prennent mille formes. Parmi ces maux, le bon Eumée signalait l'esclavage. Il disait à Ulysse :
« Jupiter enlève la moitié de sa vertu à l'homme, quand il lui ôte sa liberté. » (4)
Il n'eût pas tenu ce langage à celui qu'il considérait toujours comme le meilleur des maîtres, mais il ne le reconnaissait pas, moins perspicace que le fidèle Argos qui mourut de joie en le revoyant (5).
(1) Cf. 0(/., XIII, 127.
(2) Cf. ici., XIV, 371.
(.3; Cf. à/., XVII, 47;).
(4) ld„ XVII, 322. • (5; Ih\d., 325.
Ulysse, qui s'apprêtait à châtier les prétendants, appelait sur eux la colère céleste (i), qu'ils provoquaient par leurs insolences. *
« Ils ne craignent point la vengeance des dieux », disait Philœtios (2).
C'est aussi ce que le héros leur reprochait en termes énergiques, au moment où il venait de frapper Antinoos :
<. Chiens, qui ne craignez pas les dieux, habitants du vaste Olympe... Vous allez tous franchir le seuil de la mort. » (3)
Pénélope, qui se refusait à croire au retour d'Ulysse, mais qui trouvait tout naturel un pareil châtiment, pensait que celui-ci venait directement du ciel :
« Quelqu'un des immortels aura tué les prétendants, indigné de leurs insolences et de leurs excès ; ils ont subi la peine de leur perversité. » (4)
Le vieux Laërte, de son côté, voyait dans cette punition providentielle une preuve de l'existence de la divinité.
Lorsqu'on lui apprit l'événement, il s'écria :
« O père Jupiter, et vous, dieux de l'Olympe, vous existez certainement toujours, s'il est vrai que les
(1) Cf. ifl., XX, 169.
(2) Ibid., 21b.
(3) Ifl., XXII, 39.
prétendants ont expié l'énormité de leurs forfaits. »(i) Ulysse, toutefois, s'exposait à outrepasser le droit de vengeance en massacrant les parents des coupables. Minerve l'en avertit :
« Cesse, lui dit-elle, de peur d'irriter Jupiter. » (2) Dans la Batrachomyomachîe, attribuée, comme on sait, à Homère, il est' question de Dieu et de son œil juste (3).
Enfin, l'hymne à Gérés mentionne aussi cette crainte des dieux (4) qui, on le voit, est et sera toujoius le commencement de la sagesse (5).
;i) w., XXIV, 3ui.
(2) lbii\., S44.
(3) 'i'fZK ôïl; s/.Stxov oaao;, V, 97.
(5) Ps.W., ex, 10.