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CHAPITRE IX

Amour des dieux

pour les hommes

Achille, outré contre Agamemnon qui le menaçait de lui enlever sa captive Briséis, allait le percer de son épée, quand Junon, qui les aimait tous les deux également (i), lui dépêcha Minerve pour calmer sa fureur. Le héros finit par céder : « Celui qui obéit aux dieux, dit-il, en est écouté. » (2) J'ai déjà cité cette belle maxime (3).

C'est, en eflfet, la condition pour être écouté et aimé des dieux que l'obéissance.

Eumée tenait un langage analogue à Ulysse, lorsqu'il s'exprimait ainsi :

« Les dieux bienheureux n'aiment pas les actions

(1) //., I, 1% et 209.

(3) Cf. p. 109.

mauvaises, tandis qu'ils ont en estime la justice et les bonnes œuvres des hommes. » (i)

Nausicaa, rassurant ses sei-vantes effrayées de la présence d'Ulysse, leur affirmait que nul mortel ne songeait à porter la guerre chez les Phéaciens, « parce qu'ils étaient les amis des dieux » (2).

D'autre part, le poète nous donne Eoîe comme étant « cher aux immortels » (3).

Agamemnon racontait à Achille les splendides funérailles que les Grecs lui avaient faites et les enjeux merveilleux que Théîis, sa mère, avait mis à cette occasion à leur disposition. ïl lui donnait la raison de tant de magnificence : « C'est, lui dit-il, que tu étais chéri des dieux. » (4)

Anchise venait de s'unir à Vénus qui s'était donnée pour une simple mortelle. Son erreur dissipée, il redouta de voir sa jeunesse flétrie avant le temps, suivant le sort résen'é aux mortels qui, comme lui, s'unissaient à des déesses, d'autant plus que celles-ci étaient souvent les premières à se venger sur eux de leur propre faiblesse. Vénus le rassure :

« Ne crains rien, lui dit-elle, ni de moi ni

(1) Orf., XIV, 83.

(2) Id., VI, 203.

(3) Id., X, 2.

(4) Id., XXIV, 92.

des autres bienheureuses divinités, car tu leur es cher. » (i)

Pénélope s'affligeait du départ de ïélémaque qui s'en était allé, à son insu, chercher à Sparte des nouvelles de son père. Minerve la consola durant son sommeil.

« Tu dors, Pénélope, lui dit-elle ; ton pauvre cœur est affligé. Cependant, les dieux ne veulent point te laisser pleurer, ni t'attrister, car ton fils te reviendra. » Et elle lui en donne la raison :

« C'est qu'il n'a en rien offensé les dieux. » (2)

Ainsi donc, éviter d'offenser le ciel, c'est le bon moyen de s'attirer sa protection, ses faveurs.

Ulysse, racontant à Eumée ses prétendues aventures, lui parlait d'un mauvais pas d'où les dieux l'avaient tiré sans peine Q), se donnant de la sorte pour leur favori, afin de lui inspirer confiance à luimême qui ne le reconnaissait pas.

Non seulement les dieux comblaient de biens ceux qu'ils aimaient parmi les hommes, mais s'ils ne pouvaient les soustraire à la mort qui les guette tous, du moins versaient-ils, parfois, des larmes sur leurs restes.

(1) Hymne à Vénus, <9b. Cf. p. 106.

(2) Od., IV, 804.

(3) 1(1., XIV, 3b7.

Agamemnon, décrivant à Achille ses propres funérailles, lui disait :

« Durant dix-sept jours et dix-sept nuits, nous te pleurâmes, les dieux immortels et (nous autres) mortels. » (i)

Amour de Jupiter pour les hommes

C'était souvent, on se le rappelle, pendant qu'ils dormaient que Dieu communiquait aux hommes ses volontés; aussi le sommeil, "Ovc-poç, était-il l'un de ses messagers habituels. Nous vo3'ons 'Ovîtpo; intimer la volonté du ciel à Agamemnon endormi :

« Tu dors, fils du belliqueux Atrée, dompteur de chevaux ! 11 ne doit point dormir des nuits entières, le chef qui gouverne des peuples, et à qui de si grands intérêts sont confiés. Maintenant, écoute-moi sans retard. Jesuis l'envoyé de Jupiter qui, bien qu'éloigné, s'occupe de toi, dans sa sollicitude. » (2)

Dans rénumération des guerriers qu'on lit au 1 1^ chant de VJ/t'ade^je relève le nom du chevalier, ?~:roTa, Philée, « l'ami de Jupiter » (3). Or, s'il faut en

(1) Id., XXIV, 63.

(3) /Aie/., 628.

croire Agamemnon qui pouvait, qui devait s'y connaître :

« Il vaut toute une armée, l'homme que Jupiter chérit en son cœur. » (l)

Nous ne sommes plus à apprendre les bénédictions répandues d'en haut sur les favoris des dieux ; le poète nous les redit assez. Ménélas félicitait Pisistrate d'avoir pour père précisément l'un de ces favoris du ciel .*

« Elle est aisée à reconnaître la race de l'homme à qui Jupiter donne d'être heureux dans ses alliances et ses enfants, comme il le fait pour Nestor, tous les jours, en lui accordant une vieillesse paisible, dans son palais, entouré de lils pleins de sagesse et guerriers d'élite. » (2)

Dans sa divine équité, Jupiter avait des amis aussi bien chez les Troyens que chez les Grecs. S'il aimait Achille, il aimait pareillement Hector (3).

Ce héros étant sur le point d'engager avec Ajax, fils de Télamon, une lutte qui devait rester indécise, les Grecs, les yeux levés au ciel, priaient Jupiter de donner la victoire à leur champion :

« Toutefois, ajoutèrent-ils, si tu chéris aussi Hector

iï) IL, ]X, i!6.

et que tu le protèges, accorde aux deux héros égalité de force et de gloire. » (i)

C'est ce qui eut lieu. Aussi, après plusieurs passes d'armes aussi brillantes qu'inutiles, le héraut Idœos dit aux combattants : « Cessez, chers fils, cessez, car Dieu vous aime tous les deux. » (2)

Ce qui avait valu à Hector, en particulier, l'afifection de Jupiter, c'était sa piété. Jamais il n'oublia de lui faire des sacrifices et des offrandes de choix, comme le dieu lui-même, nous l'avons vu, le disait un jour à Junon (3).

Aussi le ciel poursuivit-il le héros de sa sollicitude, si je puis m'exprimer ainsi, jusque par delà le tombeau ; c'est ce qui faisait dire à Hécube, sa mère :

« Hector, de beaucoup le plus cher à mon cœur de tous mes fils, certes, durant ta vie, tu fus aimé des dieux. Ils prennent encore soin de toi dans la mort. » (4)

n était surtout le favori de Jupiter.

Ulysse et Diomède, lors de leur expédition nocturne dans le camp des Troj'ens, revinrent près de leurs vaisseaux en ramenant les magnifiques chevaux du roi des Thraces, Rhésos, qu'ils avaient tué durant

,i;7/,, VII, 20i.

(3; Cf. p 124. Cf. IL, XXIV, 69 cTsuiv.

(4j IL, XXIV, 74«.

son sommeil. Emerveillé de la beauté des coursiers, Nestor, qui n'en avait jamais vu de pareils, interrogea les deux guerriers :

« Allons, dis-moi, Ulysse, comment possédez-vous ces chevaux ? Est-ce en pénétrant dans les rangs troyens ? Ou quelque dieu vous les a-t-il amenés ?... Je le croirais plutôt, car Jupiter vous aime tous les deux, ainsi que sa fille Minerve.

« — O Nestor, répondit Ulysse, un dieu, s'il le voulait, nous en donnerait aisément de bien plus beaux encore, puisque les dieux sont de beaucoup les plus puissants. » (i)

Lors des jeux funèbres organisés par Achille en l'honneur de Patrocle, Nestor fit ses recommandations à son fils Antiloque, qui s'apprêtait à disputer le prix de la course en char. Il lui dit tout d'abord :

« Certes, malgré ta jeunesse, Jupiter et Neptune t'aimèrent et t'enseignèrent toutes les règles de l'équitation. Je n'ai donc pas besoin de t'instruire à ce sujet. » (2)

Il le fait cependant et même assez longuement.

Le trait à relever dans ce passage, c'est la jeunesse,' donnée, pour ainsi dire, comme un obstacle à l'affection du ciel. Les dieux d'Homère ne semblent pas avoir été les amis des enfants. Aucun d'eux ne se

fût avisé de dire : « Sinite parvulos venire ad me. )>(l) Ce n'est pas pour nous surprendre.

Ulysse souhaitait à Eumée qui, sans le reconnaître, lui accordait les honneurs de l'hospitalité, qu'il fût aussi cher à Jupiter qu'il l'était à lui-même pour tous ses bons offices (2). Il insistait :

« O Eumée, lui dit-il, puisses-tu devenir l'ami de Jupiter comme tu es le mien, toi qui mets fin à mes courses errantes et à ma misérable situation ! » (3)

Le même héros parlait de Minos comme d'un familier (oapiTTv-î) de Jupiter (4), ce qui, au demeurant, ne doit point nous étonner, puisque Minos était son fils, né d'Europe, son épouse de rencontre comme il en eut tant. S'il fut un homme aimé de la divinité, c'était lui, Ulysse. Nestor disait à Télémaque :

« Non, je n'ai jamais vu les dieux aimer aussi ouvertement quelqu'un que Minerve Ulysse. » (5)

\J Iliade et \ Odyssée, \ Odyssée surtout,nous représentent cette déesse comme la protectrice attitrée du héros, pour ainsi dire, veillant sur lui sans cesse, le sauvant de tous les périls et lui ménageant tous les succès, ce qui tendrait à diminuer ses mérites, si nous

(t) Mnrc, X, 14.

(2) Cf. Oc/., XIV, 440.

(3) 7rf., XV, 341.

(4) /rf., XIX, 179.

(5) 7f/., III, 221.

ne savions qu'il s'attira les bonnes grâces de la déesse précisément par sa dévotion, son culte pour elle.

C'était de Pallas que parlait Médon aux Ithaciens, pour les engager à faire leur paix avec le meurtrier des prétendants, leurs fils, qu'ils s'apprêtaient à venger :

«Ecoutez, leur dit-il, ce que j'ai à vous dire. Ce n'est pas sans la volonté des dieux qu'Ulysse a fait cette action. Moi-même, j'ai vu une divinité qui se tenait auprès de lui, sous les traits de Mentor. Oui, un dieu immortel se montrait, tantôt devant Ulysse pour l'encourager, et tantôt pourchassant les prétendants par le palais. » (i)

Les insensés ne voulurent pas le croire. 11 fallut que la déesse vînt en personne leur ordonner de cesser une lutte funeste pour eux. Ils cédèrent alors (2).

Quand Nestor rappelait à Télémaque l'affection toute spéciale de la déesse pour son père, il lui souhaitait d'être aussi aimé d'elle (3).

Il en fut ainsi, comme on le voit dans le cours du poème. Ce qui faisait dire à Eumée, en généralisant, que les dieux l'avaient nourri comme un jeune arbre (4).

(1) Od., XXIV, 443.

(:i)Cf.(J.. !II, 223.

(4) Cf. id., XIV, 173.

Télémaque s'attardait chez Ménélas, au gré de Mmerve qui lui apparut, une nuit qu'il ne dormait pas, note le poète, car les soucis que lui causait son père le tenaient éveillé. On sait que le plus habituellement ces apparitions, surtout les apparitions nocturnes, avaient Heu pendant le sommeil et comme en rêve(i).

La déesse mit le jeune fils d'Ulysse au courant de ce qui se tramait à Ithaque, durant son absence ; elle lui apprit les intrigues des prétendants et les embûches qu'ils lui tendaient à son retour. Elle lui indiqua ce qu'il avait à faire pour y échapper, tout en l'assurant qu'il n'avait rien à craindre, parce qu'un dieu le protégeait et le gardait (2).

Elle ne crut pas devoir ajouter que cette divinité tutélaire, c'était elle-même.

Plus tard, Antinoos, l'un de ces prétendants, disait à ses amis, en réponse à Télémaque qui venait de leur adresser des paroles de reproche :

« Conformons-nous, Achéens, à ce discours de Télémaque bien que sévère. Il nous parle sur un ton menaçant. Jupiter ne l'a pas voulu, autrement nous eussions, dans ce palais, déjà mis un terme à son éloquence, » (3)

(1) Cf. p. 1115.

(2) OrL, XV, 35.

(3)/f/., XX, 271.

La protection du dieu, son amitié même, ne sauvaient pourtant pas toujours de la mort prématurée.

« Amphiaraos, dit le poète, était le favori de Jupiter et d'Apollon, qui le chérissaient de tout leur cœur ; cependant, il n'atteignit pas le seuil de la vieillesse, mais il périt, dans Thèbes. » (i)

C'est que, nous le savons, nul n'évite le destin auquel Jupiter lui-même est soumis.

Achille, dans la prairie d'asphodèles où il venait de le rejoindre, disait à Agamemnon, tombé sous les coups d'Egisthe :

« Atride, nous te pensions le plus cher de tous les hommes au dieu qui aime la foudre..., et néanmoins elle devait tout d'abord se présenter à toi, la Moira meurtrière que nul n'évite, une fois né. » (2)

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