CHAPITRE X
Jupiter et les hôtes
\^ Odyssée, par son caractère même, devait parler de? lois de l'hospitalité, puisqu'il y est sans cesse question de voyageurs, assis au foyer d'autrui, si je puis ainsi dire, et en parler plus que \ Iliade, où l'on ne voit guère que luttes et combats.
Le poète établit, en principe, que « tous les hôtes et les pauvres viennent de Jupiter » (i). Maxime admirable et digne de l'Evangile.
Ulysse abordant, après un naufrage, sur une plage inconnue, à l'embouchure d'un fleuve, invoquait en ces termes le génie du lieu :
« Accueille-moi, Seigneur, qui que tu sois; je t'aborde après de nombreuses prières... Certes, les dieux immortels respectent le malheureux qui, comme moi, est errant... Je viens à tes genoux, apiès
(1) Od., VI, 2Û7.
avoir beaucoup souffert. Pitié, maître! Je me glorifie d'être ton suppliant. » (i)
La divinité fluviale l'exauça. 11 convenait aux dieux, en effet, de donner l'exemple.
Ulysse était dans l'île des Phéaciens dont Alcinoos était le roi. On sait comment Nausicaa, la fille de celui-ci, le conduisit au palais paternel. En arrivant, le héros implora d'abord la protection de la reine Arété, puis il alla s'asseoir « dans les cendres du foyer », en présence de tous.
Echénéos, le plus ancien des Phéaciens, dit alors au prince : "
« Alcinoos, non, cela n'est pas bien ; il n'est pas séant qu'un hôte soit assis à terre, au milieu des cendres du foyer. Nous sommes là qui attendons impatiemment que tu parles. Mais, allons ! relève ton hôte et fais-le asseoir sur un trône au velours d'argent. Ordonne aux hérauts de mélanger le vin, afin que nous fassions des libations en l'honneur de Jupiter-Tonnant, qui accompagne les suppliants vénérables. » (2)
Le poète insiste sur cette pensée (3). Ainsi, l'hôte n'est pas seulement l'envoyé de Dieu ; quand il vous
(1) /f/., V, 44rj.
(2) Oi]., VII, 159.
La ReliaioTi dans Homèro. \\
arrive, il n'est jamais seul, Dieu lui-même l'accompagne.
Les Hindous, qui se plaisent tant à recommander, dans leurs écrits, les devoirs de l'hospitalité, n'ont pas trouvé, pour le faire, d'expression plus belle.
Quand Ulysse se présenta devant Alcinoos et sa cour, il était vêtu d'habits somptueux, ceux des frères de Nausicaa. Mais ce n'est pas son costume qui rend l'hôte vénérable, c'est son caractère même. Le bon Eumée ne voulait pas qu'on s'y méprît, et quand son maître, tout déguenillé, cette fois, le remerciait de son cordial accueil, il lui répondait en redisant la maxime connue :
« Il ne me serait pas permis, même s'il s'en présentait de plus misérable que toi, de mépriser un hôte, car ils viennent tous de Jupiter, les étrangers et les pauvres. » (i)
En sa double qualité de pauvre et d'étranger, Ulysse se recommandait donc doublement à son hospitalité.
Le héros était rentré dans son palais sous un déguisement de mendiant, pour ne pas être reconnu des prétendants qui, d'ailleurs, devaient être bien jeunes, lorsqu'il était parti, vingt ans auparavant,