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CHAPITRE II

Jupiter et les Dieux

Avant de parler des rapports spéciaux de Jupiter avec telle ou telle divinité, voyons brièvement ses relations générales.

Notons, tout d'abord, que Jupiter, bien que né de Saturne et frère de Neptune et de Pluton, sans parler de Junon, est appelé couramment le père des dieux et des hommes, c'est-à-dire leur chef.

Quand Jupiter fait son entrée dans l'assemblée des dieux, et dans ce que l'on pourrait appeler la salle du trône, <* tous se lèvent de leurs sièges pour aller audevant du Père ; personne n'oserait l'attendre assis, mais tous vont à sa rencontre » (i), insiste le poète. Ils attendent qu'il soit assis, pour se rasseoir euxmêmes.

Il est leur maître et il tient à le leur faire sentir. Tout d'abord, il leur avait prescrit la plus complète

neutralité entre les Grecs et les Troyens. Entouré de toute sa cour, sur le plus haut sommet de l'Olympe, il tint ce langage:

« Ecoutez-moi, vous tous, dieux, et vous toutes, déesses, que je vous dise ce que mon cœur me dicte dans ma poitrine. Qu'aucune déesse, que nul dieu n'essaie d'enfreindre ma volonté, mais que tous de concert acquiescent à l'œuvre que, sans tarder, j'accomplirai. Celui que je verrai s'écarter des autres pour porter secours aux Troyens ou aux Grecs, reviendra dans l'Olympe, frappé de coups peu honorables ; ou bien je l'empoignerai et le précipiterai dans le Tartare ténébreux, au plus profond du gouffre souterrain, là où des portes de fer et un seuil d'airain s'enfoncent aussi avant dans le palais de Pluton que le ciel (s'élève) au-dessus de la terre. Il apprendra ainsi de combien je l'emporte en puissance sur tous les dieux. Allons, faites-en l'essai, afin que tous le sachent. Suspendez un câble d'or au ciel et tous, attelez-vous-y, dieux et déesses ; vous ne pourrez attirer du ciel vers la plaine (terrestre) le (seul) Jupiter, même si vous redoublez d'efforts, tandis que si moi je voulais par jeu vous attirer (vers moi), j'attirerais en même temps la terre elle-même et la mer aussi. Puis, j'attacherais la corde à une cime de l'Olympe, et tout resterait ainsi suspendu en l'air,

tant je l'emporte sur tous les dieux et sur tous les hommes ! » (i)

La neutralité prescrite à son entourage par sa volonté, Jupiter entendait bien ne la point observer pour son compte. 11 lui plut d'accorder aux Troyens la victoire dans plus d'une rencontre. Les dieux amis des Grecs murmuraient, mais lui, sans plus se soucier de leur mécontentement, affectait de se tenir à l'écart et de contempler fièrement la ville de Troie et la flotte grecque (2).

Patrocle venait de tomber sous les coups d'Hector. Achille résolut de le venger. Dans sa douleur, il s'écria :

« Périsse la discorde du milieu des dieux et des hommes, périsse la colère qui pousse le sage lui-même à commettre des folies ! » (3)

Il regrettait, mais trop tard, sa querelle avec Agamemnon. Les dieux devaient eux-mêmes éprouver, à leur dam, la justesse de sa réflexion.

Ils étaient, en effet, partagés en deux camps. Bossuet écrit à ce sujet :

« Du côté de l'Asie était Vénus, c'est-à-dire les plaisirs, les folles amours et la mollesse ; du côté delà Grèce était Junon, c'est-à-dire la gravité avec l'amour

(1) //., VIII, a etsuiv.

conjugal. Mercure avec l'éloquence, Jupiter et la sagesse politique. Du côté de l'Asie était Mars impétueux et brutal, c'est-à-dire la guerre faite avec fureur; du côté de la Grèce était Pallas, c'est-à-dire l'art militaire et la valeur conduite par l'esprit. » (i)

Jupiter ne descendit point dans la mêlée, comme l'insinue le grand écrivain dans cette période plus éloquente qu'exacte. Il se contenta, du sommet de l'Olympe où il se tenait toujours assis, de donner aux dieux le signal d'une lutte à laquelle il assista en simple spectateur (2).

Précédemment, il avait envoyé la Discorde les exciter les uns contre les autres et semer l'épouvante dans leurs rangs. Pluton lui-même avait tremblé sur son trône, du fond de son palais ténébreux (3).

Ce passage est cité comme l'un des plus beaux du poète dans le genre sublime ; Boileau et Chateaubriand, dont la poétique est d'ailleurs si différente, se rencontrent ici dans une commune admiration.

Jupiter, tant ce spectacle l'amusait, riait de tout son cœur, du haut de l'Olympe, en voyant ainsi les dieux se prendre de querelle et combattre les uns contre les autres (4).

(1) Discours sur l'histoire universelle, III, Yt. (â) IL, XX, 155.

(3) Cf. ibid., 55 et suiv.

Le combat fini, tous de remonter vers l'Olympe, « les uns humiliés, les autres radieux », et de reprendre leur place auprès de leur chef(i).

Telle est l'attitude des dieux, en général, à l'égard de Jupiter : elle est assez humble, avouons-le. Voyons, en particulier, ce que fut vis-à-vis de lui la conduite de quelques-uns d'entre eux.

Jupiter et Saturne

Lorsque Junon s'en alla trouver Vénus, afin de lui emprunter sa ceinture pour séduire et tromper son négligent époux, elle lui raconta comment celui-ci avait autrefois banni Saturne du ciel, en le reléguant au loin sous la terre et la mer (2), ou du moins à leurs derniers confins, avec Japet (3).

Homère n'insiste pas davantage sur cet incident et tait le traitement ignominieux que préalablement Jupiter avait fait subir à son père qui ne joue, dans V Iliade, qu'un rôle des plus efiacés, et que V Odyssée ne. mentionne même pas.

Il semble, du reste, qu'en appelant couramment Jupiter le père des dieux et des hommes, le poète

(1) Ibid., 319.

(3) Cf. id., VIII, 479,

ait voulu accentuer cet effacement de Saturne ou Kronos, le Temps, le Kâla des Hindous qui, par contre, lui accordent une si grande place dans leurs spéculations philosophico-religieuses.

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