CHAPITRE ni
Jupiter, Neptune, Pluton, Cérès et Proserpine
Indignée de voir la partialité de Jupiter pour les Troyens, Junon était allée se plaindre auprès de Neptune et lui dire que si lui et les autres divinités favorables aux Grecs voulaient s'entendre, ils sauraient neutraliser cette conduite de leur aîné, et le laisser seul assis sur l'Ida ou l'Olympe. Neptune, poussant un soupir, lui répliqua :
« Téméraire, que dis-tu là? Je ne voudrais pas combattre Jupiter, fussions-nous tous (contre lui seul); car il est de beaucoup le plus fort. » (i)
•Les Grecs venaient de construire une muraille pour mettre leur flotte à l'abri d'une surprise du côté de terre. Ils oublièrent d'offrir aux dieux des hécatombes. Neptune en fit la remarque à Jupiter, en
ajoutant que ce rempart ferait oublier celui qu'Apollon et lui-même avaient construit autrefois pour Laomédon avec beaucoup plus de peine que de profit et de gloire. Jupiter lui répondit de ne point s'inquiéter à ce sujet et qu'il lui permettait, une fois les Grecs rembarques, d'abattre ce mur et de combler le fossé creusé au pied, de sorte qu'il n'en restât plus trace (i). J'en reparlerai plus tard.
Il résulte de ce passage que Neptune était, aussi bien que les dieux inférieurs, dans la dépendance de son frère et qu'il ne pouvait rien sans son autorisation.
Remarquons de plus qu'un travail entrepris sans prières ni sacrifices était d'avance condamné à périr.
Neptune avait pitié des Grecs, mais il ne pouvait rien pour eux, car Jupiter alors favorisait leurs adver" saires; son indignation contre lui demeurait impuissante (2), et s'il secourait ses protégés, c'était sous un déguisement, en cachette et sans grand résultat. Sa colère était d'autant plus violente que tous deux étaient de même race, de même père, mais Jupiter, né le premier, l'emportait en science (3) comme en puissance.
(1) //., VII, 446 et suiv.
(2) Cf. //., XIII, 15.
(3) Cf. ibid., 354.
Junon, pour détourner l'attention de Jupiter, avait usé d'un artifice auquel j'ai fait allusion plus haut et que nous verrons plus loin. Le Sommeil était de complicité avec elle. Aussitôt qu'il se fût emparé du maître des dieux, il alla trouver Neptune pour l'avertir qu'il pouvait secourir impunément les Grecs.
« Va les aider, lui dit-il, procure-leur la gloire, ne fût-ce qu'un moment, pendant que dort Jupiter, car je l'ai plongé dans un doux assoupissement. » (i)
A son réveil, Jupiter s'aperçut de ce qui se passait; vite il députa Iris vers les dieux qui avaient enfreint ses ordres et spécialement vers Neptune, en leur enjoignant de sortir de la mêlée, sous peine d'encourir sa disgrâce. Neptune reçut cet ordre avec indignation :
« Quoi, s'écria-t-il, moi, son égal, user de contrainte à mon égard ! Nous sommes trois fils de Kronos, enfantés par Rhéa : Jupiter et moi, le troisième est Pluton qui règne sur les morts. L'univers fut divisé en trois : chacun de nous eut sa part. Après qu'on eut agité les sorts, la mer écumeuse m'échut, comme séjour habituel ; Pluton eut l'empire des ténèbres et Jupiter le vaste ciel, dans l'espace et les nuées. La terre demeura indivise entre nous trois, comme aussi l'Olympe. Ainsi, je ne vis point sous la dépendance
de Jupiter. Bien que violent, qu'il reste en paix dans sa part d'héritage et qu'il n'essaie pas de m'eifrayer de ses poings, comme si j'étais un lâche. Il ferait bien mieux de garder ses menaces pour ses fils et ses filles qui devront écouter ses exhortations, bon gré, mal gré. » (i)
Toutefois, sur le conseil d'Iris qui lui rappela que les Erinnyes se rangent toujours du côté des aînés (2), il jugea prudent d'obéir, tout en continuant de maugréer.
Jupiter, comme on l'a vu ci-dessus, avait enfin permis aux dieux de descendre dans la plaine de Troie pour se mêler aux combattants, chacun suivant ses préférences. Neptune rappelait à son neveu Apollon, qu'il rencontra dans les rangs des Troyens, l'indigne traitement qu'ils avaient subis tous les deux autrefois de la part de Laomédon, quand, sur l'invite de Jupiter, ils se mirent à ses gages durant une année, Apollon pour garder ses troupeaux, et lui pour entourer sa ville de remparts inexpugnables (3).
Précédemment, Neptune parlait d'im mur construit avec Apollon dont il ne mentionnait nullement le rôle pastoral (4).
(1) //., X\^, 185, Pic. Cf. ci-dessus, p. 15.
(2) Ibid., 204.
(4) Cf. IL, VII, 452.
Nous voyons par ce double passage que Jupiter usait largement de son droit d'aînesse, sans négliger son autorité paternelle.
L'hymne à Cérès, que l'on f>eut rapporter, ainsi que la plupart de ces vieux chants, aux temps homériques, sinon à Homère lui-même, jette un singulier jour sur la moralité de tous les dieux. On y voit Jupiter favoriser l'enlèvement de Proserpine,en décidant la Terre à produire le narcisse.
Pendant que la jeune fille, tentée par la beauté de cette fleur nouvelle qu'elle ne connaissait point, s'était écartée avec les Océanides, ses compagnes, pour la cueillir, Pluton l'enleva sur son char, malgré ses cris. Elle eut beau invoquer Jupiter, son père, qu'elle ignorait être de complicité avec son ravisseur, le dieu, occupé dans un temple à humer le fumet de grasses victimes, demeura sourd à ses plaintes.
Furieuse de la disparition de sa fille, Cérès fit obstacle à la germination des plantes ; c'était la mort à brève échéance pour la race divine comme pour la race humaine. Les hommes, privés des produits de la terre, allaient périr d'inanition, de même que les dieux qui vivent des sacrifices, puisque personne ne resterait pour leur en offrir. Jupiter
en vain somma Cérès de le venir trouver, elle s'y refusa et il lui fallut entrer en composition avec elle. Il fut convenu que Proserpine passerait un tiers de l'année près de Pluton et le reste avec sa mère. La terre alors reprit sa fécondité. Désormais les dieux étaient rassurés contre les dangers de la famine.
J'observe, au passage, que les dieux de l'Inde, eux aussi, se nourrissaient d'offrandes, et qu'ils étaient également intéressés à la conservation des hommes d'où la leur dépendait.