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IL, IV

(3) Od., Vlll, 167.

(4) Georf/., II, 109.

si déjà les dieux m'abattront par les mains des Grecs. » (i)

C'est qu' « il est facile aux habitants de l'Olympe d'élever un mortel, aussi bien que de l'abaisser », suivant la remarque d'Ulysse à Télémaque (2).

Lorsque le ciel veut honorer quelqu'un, il commence par le faire naître de parents illustres. Voilà pourquoi, d'après Minerve qui devait le savoir, les dieux donnèrent Pénélope pour mère à Télémaque (3), sans parler de son glorieux père.

Dans sa reconnaissance pour son accueil empressé, Ulysse souhaitait à Nausicaa « tout ce qu'elle désirait dans son cœur », et c'est les dieux que, naturellement, il chargeait d'accomplir son vœu (4).

C'était parfois imprudent. Ainsi les prétendants ne s'attendaient guère à ce qui leur était destiné lorsqu'ils disaient en riant à Ulysse, vainqueur d'Iros :

« Puisse Jupiter t'accorder, étranger, ainsi que les autres dieux, ce que tu désires le plus, ce que tu as à cœur! » (5)

Ils ne se doutaient pas, les insensés, qu'ils appelaient ainsi la malédiction du ciel sur leurs têtes. En

(2) Od., XVI, 2H.

(3) Id., I, 222.

{i)Id., VI, 180.

effet, ce qu'Ulysse, qu'ils ne reconnaissaient pas, avait le plus à cœur, ce qu'il désirait le plus, c'était se venger d'eux et les mettre à mort. Ils s'en aperçurent trop tard.

Comblé de présents par Alcinoos, Ulysse demandait tout d'abord aux dieux qu'ils lui permissent d'en jouir et qu'ils rendissent le roi lui-même heureux avec tous les siens (i).

« Les dieux procurent la fortune, » faisait-il observer au mendiant Iros (2).

A Euryale qui lui disait : « Puissent les dieux te donner de revoir ton épouse et ta patrie ! » Ulysse répondait : « Et toi, ami, réjouis-toi; que les dieux t'accordent le bonheur! » (3)

Les Cretois formulaient le même vœu pour Apollon qu'ils ne reconnaissaient pas (4).

Nemo dat quod non habet, dit le proverbe. Or, les dieux sont désignés, le plus souvent, sous le nom d'heureux, Ot Màxapeç. C'est le pendant de l'épithète de Bhagavat : Celui qui a la bonne part, que leur donnent les Hindous.

(1) Ofl.. XIII, il. — CI. VII, 148.

(2) Id., XVIII, ]9.

(3) 0(/., VIII, 410. — Cr. XXIV, 402.

(4) Cf. 1, Hymne à Apollon, 466.

Comme tout dépend des dieux, on leur attribue les incidents de la vie, quels qu'ils soient. Rien n'arrive que par leur permission.

Ulysse, narrant l'un de ses voyages au roi des Phéaciéns, s'exprimait ainsi :

« La dixième nuit, les dieux me firent aborder l'île de Calypso, divinité redoutable. » (i) Il dit l'accueil empressé, peut-être même trop empressé, que lui fit la déesse dont il eut tant de peine à s'éloigner.

Pendant que Télémaque s'oubliait un peu luimême à la cour du roi Ménélas avec son compagnon Pisistrate, le fils de Nestor, Minerve, qui veillait sur lui avec une sollicitude vraiment maternelle, le vint trouver directement de l'Olympe, une nuit qu'il ne dormait pas, à l'inverse de ce qui se produisait habituellement, ces sortes d'apparitions ayant lieu durant le sommeil, en songe (2). Elle l'engagea à retourner aussitôt près de sa mère et lui dit, entre autres choses, au cas où Pénélope se remarierait :

« Tu confieras le soin de ta maison à celle de tes servantes qui te paraîtra la plus sage, en attendant que les dieux t'aient choisi une belle épouse. » (3)

(1) L'île d'Ogygie. 0</., VII, 253. - Cf. kl., XII, 441

(2) Cf. supra, 155 et suiv.

(3) Od., XV, 24.

Elle l'avertit, en même temps, de l'embuscade préparée par les prétendants à son retour. Elle ajouta :

« Mets à la voile, durant la nuit ; il t'enverra une brise favorable (i), celui des immortels qui te garde et te protège. » (2)

Cette divinité tutélaire, c'était elle-même.

Eumée, qui ne le reconnaissait pas, racontait à son maître comment les dieux fortunés avaient accru les troupeaux dont il avait le soin (3).

Quelques instants plus tard, quand, demeuré seul avec lui, Ulysse se fit reconnaître de Télémaque, il lui apprit les richesses qu'il apportait. 11 lui dit les avoir déposées dans les grottes de l'île avec r agrément des dieux (4).

Ulysse disait à Eumée, qui le conduisait dans son propre palais, toujours sans savoir à qui il avait affaire :

« Voici, sans doute, la demeure opulente d'Ulysse... Je m'aperçois que des gens nombreux y préparent .un festin, car il s'en exhale un fumet de viandes, et

(1) Littéralement un vent arrière.

(2) Ibid., 34.

(3) Od., XV, 372.

l'on y entend les accords de la lyre que les dieux donnèrent pour compagne aux banquets. » (i)

Un autre détail assez piquant se rencontre un peu plus loin. Eurynome parle à Pénélope de Télémaque, tout en l'engageant à sécher ses pleurs :

« Ton fils est tel aujourd'hui que tu demandais aux immortels de le voir : il a de la barbe ! » (2)

C'est que des dieux dépend la vie humaine, dans tous ses stages, toutes ses phases.

Achille, après l'outrage qu'il avait reçu d'Agamemnon, était décidé à s'en retourner. Il s'en ouvrait à Ulysse, mais en ayant soin d'ajouter : « Si les dieux me conservent, et que je regagne ma maison. » (3)

Et quand Ulysse se fut fait connaître de son épouse, elle lui dit : « Les dieux t'ont ramené dans ta demeure et ta patrie. » (4)

Les dieux, maîtres de la vie humaine, semblent disposer aussi, parfois du moins, de la personne les uns des autres. Patroclevenaitde tomber sous les coups

(1) Od., XVII, 264.

(2) Id., XVIII, 175.

(4) Od., XXIIl, 258. Figure nommée "ucxspov TTp(iT£pov, qui Consiste à intervertir Tordre des mots et mettre le premier celui qui devi-ait être le dernier, comme, par exemple, celte autre tournure, assez fréquente chez Homère, pour désigner les parents de quelqu'un : « Ceux qui rélevèrent et qui l'engendrèrent. »

d'Hector, qui l'avait dépouillé de ses armes; c'étaient celles mêmes d'Achille, qui l'en revêtit de ses propres mains, avant de le laisser partir au combat. Lorsque la déesse de la mer, Thétis, vint pour consoler son fils désolé de la mort de son ami, il lui dit en sanglotant :

« Patrocle, que j'aimais plus que tous mes compagnons, autant que ma vie, je l'ai perdu ! Hector, après l'avoir tué, s'est emparé de ces armes mei-veilleuses à voir, que les dieux donnèrent à Pelée, le jour où ils t'introduisirent dans la couche de ce mortel. » (i)

Lors des jeux institués en l'honneur de Patrocle dont il venait de célébrer les funérailles, Achille donna une coupe au vieux Nestor qui l'accepta avec joie et lui dit : « Puissent les dieux, en échange, t'accorder leurs faveurs ! » (2)

C'est ainsi qu'il chargeait le ciel d'acquitter sa dette de reconnaissance.

A la course, trois concurrents entrèrent en lice : Antiloque, le jeune fils de Nestor, Ulysse et Ajax, fils d'Oïlée, le plus agile des Grecs, qu'une chute priva du premier prix qui fut remporté par Ulysse.

{i) IL, XVIII, SI.

(2) Id., XXIII, 60O.

Ajax attribua sa mésaventure à Minerve que celui-ci avait invoquée:

« Ah ! dit-il, c'est la déesse qui m'a fait glisser, elle qui, depuis déjà longtemps, se tient comme une mère auprès d'Ulysse et lui vient en aide. » (i)

Il dut se contenter du second prix, tandis qu'Antiloque n'obtint que le dernier. Il ne s'en étonna pas autrement.

« Amis, s'écria-t-il, vous le saviez déjà et vous le voyez une fois de plus : les immortels honorent nos aînés. » (2)

C'est du ciel que viennent les faveurs, c'est de lui que vient aussi le secours, le salut. Les Phéaciens avaient débarqué Ulysse, durant son sommeil, sur la terre d'Ithaque. A son réveil. Minerve lui apparut sous un déguisement ; il ne la reconnut pas plus qu'il ne reconnaissait son pays. Elle se montra ensuite dans tout l'éclat de sa beauté :

« Tu ne reconnais donc pas, lui dit-elle, Pallas- Athéné, la fille de Jupiter, qui toujours, dans toutes tes épreuves, me suis tenue près de toi et t'ai ' sauvegardé. C'est moi qui t'ai valu les bonnes grâces des Phéaciens. Maintenant, je viens ici pour me concerter avec toi sur le moyen de cacher les trésors qu'ils t'ont donnés à mon instigation, et t'apprendre

(1) Ibid., 782. Cf. ibid., 862 et suiv.

(2) Ibid., 787. Vide suprà, p. 203.

tout ce qu'il t'est réservé de souffrir dans ton palais. Résigne-toi à la nécessité. »

Ulysse lui répondit :

« II est bien malaisé, déesse, même au plus avisé, de te reconnaître au premier abord, car tu prends toutes les formes. Je sais bien qu'autrefois tu m'étais secourable, lorsque les Grecs assiégeaient Troie. Mais depuis que nous avons renversé cette ville superbe et que nous nous sommes rembarques, un dieu nous a dispersés. Je ne t'ai plus revue alors ; je n'ai pas senti ta présence sur mon navire, pour détourner de moi l'épreuve. Le cœur angoissé, j'errai perpétuellement jusqu'au moment où les dieux m'ont tiré de misère. Cependant, lorsque j'arrivai chez les Phéaciens, tu me rassuras par tes discours et me conduisis toi-même à la ville. Maintenant, par ton père, me voici à tes genoux, je ne puis croire que je suis à Ithaque, mais je me retrouve errant dans une autre contrée. Tu te joues de moi, je pense, tu me trompes. Dis-moi s'il est vrai que je suis dans ma patrie bien-aimée. » (i)

Minerve lui affirme qu'il est dans Ithaque dont elle lui montre les sites principaux, tout en dissipant le brouillard qui l'enveloppait. Ulysse reconnaît enfin le sol natal qu'il baise avec transport.

(1) 0<L, XIII, 299. Cf. suprà, 120, cl infrà, 302.

J'aî voulu citer cet épisode, un peu au long, pour montrer d'abord avec quelle familiarité Minerve en usait avec Ulysse, et prouver, de plus, que le sentiment, l'amour de la patrie n'est pas aussi moderne qu'on se l'imagine quelquefois et surtout qu'on se plaît à le dire.

Quelques instants plus tard, le héros était assis dans la cabane d'Eumée qui le prit pour un étranger, et il lui fit un récit fantaisiste, au cours duquel il parla de la facilité avec laquelle les dieux l'avaient délivré des liens où l'avaient jeté de cupides navigateurs (1), mêlant le vrai et le faux dans une proportion que ne pouvait discerner le porcher crédule. Les dieux, en effet, l'avaient sauvé de périls autrement grands que celui qu'il imaginait ainsi. Il était leur favori, moins Neptune toutefois, qui lui en voulait toujours d'avoir privé de la vue son fils Polyphème.

Télémaque, lui aussi, était aimé des dieux. Antinoosle constatait publiquement, lorsqu'il revint près de ses compagnons, sans avoir réussi dans son embuscade :

« De quel mal les dieux n'ont-ils pas délivré cet homme! » (2) s'écria-t-il tout d'abord, et il leur racoi>ta

(1) Od., XIV, 348.

(2) Id., XVI, 364.

la surveillance extrême qu'il avait exercée pour qu'il ne lui échappât point. Ce fut en vain. « Le démon, dit-il, l'a ramené chez lui. » (i)

C'est ainsi que le ciel, qui donne la vie, le premier de ces biens dont il est le distributeur magnanime, sait aussi la conserver.

Lorsqu'il se fut fait reconnaître de son épouse, Ulysse lui apprit les épreuves réservées à ses vieux ans, d'après Tirésias qu'il avait consulté aux enfers. Pénélope lui fit cette observation :

« Si les dieux t'accordent ainsi une verte vieillesse, il y a espoir que tu seras délivré de ces maux. » (2)

Il semble que les dieux, qui dispensent ainsi les biens ou délivrent des maux extérieurs, aient voulu laisser à l'homme le soin de gouverner lui-même son âme.

Pélée disait à Achille, au moment où il partait pour Troie :

« Mon fils, Minerve et Junon te donneront la puissance, si elles veulent, mais toi, garde un cœur magnanime dans ta poitrine. » (3)

(1) Ibid., 370.

(3j //., IX, 254.

Horace disait, de même, avec, en plus, une pointe de présomption :

Sed satis est orare Jovem qu;o donat cl aufert :

Det vitam, det opes ; œquum mî animum ipso parabo (\).

Jupiter distributeur des biens de ce monde

Parmi les passages nombreux qui relatent la munificence du roi des dieux à l'égard des hommes, je choisirai ceux qui me paraîtront les plus caractéristiques, suivant la méthode que je me suis imposée, dès le début de cette étude.

Le poète, tout d'abord, établit en principe que ^ Jupiter donne à chacun ce qu'il lui plaît de lui donner (2).

Nausicaa disait à Ulysse :

« Jupiter répartit la fortune entre les hommes, les bons et les méchants, à chacun, comme il lui plaît. » (3)

Nous savons d'ailleurs qu'il récompense les '^ uns et punit les autres proportionnellement à leurs bonnes et mauvaises actions. Nous avons traité ce point au chapitre de Jupiter justicier (4).

(1) I Epist., XVIII, 106.

(2) Cf. Od., I, 349.

(3) Id., VI, 188.

(4) Cf. p. 184 et suiv.

Observons de plus qu'il est libre de ses dons, et se réserve le droit de les accorder et de les refuser, ou de les retirer, suivant son bon plaisir. Il ne doit de compte à personne, et le mot du poète, odieux chez tout autre, est toujours de mise chez lui :

Hoc volo, sic jiibeo, sil pro ralione vohintas (1).

D'autant plus que la volonté divine, étant toujours sainte (je ne parle plus ici de celle de Jupiter), ne saurait être déraisonnable.

Provoqué par Achille, fier de sa force, Enée, celui que Virgile appellera le pieux Enée, pius Mneas, l'invitait à plus de modestie.

« Jupiter, lui dit-il, donne aux hommes la vaillance ou la leur retire, comme bon lui semble, car il est le plus puissant. » (2)

Les moindres dons viennent du ciel, à plus forte raison les autres. Ulysse disait :

« Le cœur du roi, nourrisson de Jupiter, est grand, parce qu'il tient de lui sa dignité et qu'il en est aimé. » (3)

Il ajoutait : « Ce n'est pas une bonne chose que le gouvernement de plusieurs. Qu'il n'y ait qu'un chef,

fl) Juvenal, Sal. VI, 224.

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