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CHAPITRE IV

Jupiter et Junon

Thétis étant venue trouver Jupiter et le prier de venger l'outrage fait à son fils Achille par Agamemnon, le dieu poussa un profond soupir et, tout en lui accordant sa demande, il lui dit qu'elle lui attirerait par là, sans faute, une querelle avec Junon. Gela ne manqua pas, en effet. Junon le prit de haut avec son auguste époux qui le prit de plus haut encore ; il la menaça presque d'un divorce, en tout cas de sa colère, si elle continuait d'épier ainsi sa conduite et d'exiger qu'il lui rendît compte de tous ses faits et gestes. , La dispute entre les deux époux avait lieu devant leurs enfants. Gela parut intolérable à Vulcain. II leur reprocha de se quereller au sujet de mortels chétifs, et de jeter, à cause d'eux, le trouble dans l'Olympe. Les mets les plus savoureux devenaient insipides, par suite de ces scènes de ménage ; on ne goûtait plus aucune joie, aucun plaisir. Il fit remarquer, en

particulier, à sa mère, qu'elle n'était point de taille à lutter contre son père, et il lui rappela qu'autrefois, pour avoir voulu prendre sa défense, dans une querelle de ce genre, celui-ci l'avait saisi par un pied et lancé du haut de l'Olympe sur la terre. Il était resté boiteux depuis lors (i). Pour conclure, Vulcain remplit une coupe de vin et leur présenta à boire à tous, en commençant par sa mère. 11 parcourut tous les rangs, clopin-clopant, ce qui provoqua chez tous le rire, devenu proverbial, dont j'ai déjà parlé (2). Jupiter et Junon ayant ri étaient désarmés. Ils se réconcilièrent provisoirement et allèrent se coucher (3), ce qu'ils avaient certainement de mieux à faire. Si, dans la circonstance, l'Olympe manque un peu de prestige, du moins la scène ne manque-t-elle pas de pittoresque.

Hector exerçait d'affreux ravages dans les rangs des Grecs avec la connivence de Jupiter, qui voulait dégager, en l'accomplissant, la parole qu'il avait donnée à Thétis. Junon et Minerve s'indignèrent de sa conduite.

(1) Dans l'Hymne à Apollon, v. 317, Junon s'accuse d'avoir ellemême estropié son fils, dès sa naissance, en le lançant dans la mer.

Ceci tendrait à prouver que cet hymne au moins ne serait pas de l'auteur de VIliade.

(2) Cf. ci-dessus, p. 5.

Minerve le taxait d'ingratitude à son égard, elle qui avait tant de fois arraché au péril son fils Hercule, si cruellement persécuté par Eurysthée.

« Et il parlera encore de sa chère Glaucopis ! » s'écriat-elle (i). De ce pas, elle revêtit son armure, pendant que Junon attelait elle-même son char, et toutes deux s'apprêtèrent à descendre sur le champ de bataille. Jupiter qui les aperçoit du haut de l'Ida s'imagine qu'elles viennent l'attaquer. Il députe Iris leur intimer défense d'aller plus loin, sous peine de recevoir des coups de son tonnerre dont elles ne guériraient certes pas en dix ans. Il ajouta ce trait caractéristique :

<i Minerve saura ce qu'il en coûte de combattre son père. J'en veux moins à Junon, je suis moins courroucé contre elle, car elle est accoutumée à me contredire. » (2)

Iris remplit aussitôt son message. Junon engagea Minerve à céder et laisser son père décider à son gré entre les belligérants. Toutes deux rejoignirent les autres divinités sur l'Olympe où s'était rendu Jupiter lui-même qui, les voyant affecter de s'écarter de son siège et de ne point lui parler, leur adressa une verte admonestation, leur rappelant que sa force l'emportait sur les forces réunies de tous les dieux et

(2) Ihid,, 406.

que, pour elles, si elles avaient eu l'audace de s'attaquer à lui, il Jes eût frappées de sa foudre et bannies de l'Olympe (i).

Puis, s'adressant à Junon spécialement, il lui déclara qu'il donnerait la victoire aux Troyens jusqu'à ce qu'Achille sortît de son inaction pour venger Patrocle : car tel était V arrêt du destin (2). D'ailleurs, elle pouvait s'en aller 011 bon lui semblait, il méprisait sa colère, et, pour conclusion : « Personne n'a plus de cynisme que toi », lui déclara-t-il (3).

Plus tard, on retrouve les dieux assis de nouveau près de leur roi. Hébé, non plus Vulcain, leur présente à boire, pendant qu'ils contemplent les plaines d'Ilion où se battent Grecs et Troyens. Jupiter lance à Junon et à Minerve des traits sarcastiques et leur reproche de n'avoir pas su défendre Ménélas, tandis que Vénus protégeait Paris. D'ailleurs il se déclare décidé à pacifier les belligérants. Les Troyens rendront Hélène et leur ville subsistera. Ce langage avait uniquement pour but d'irriter les déesses. Junon fit entendre des plaintes particuliè-

(Ij Ihid., 447.

(2) Ihid., 477.

(3) Ou (T£0 xùvxepov àXXo. Ihid., 483.

rement amères, car elle avait juré la ruine de Troie. Jupiter consentit à la laisser exercer sa vengeance sur cette malheureuse cité qui pourtant lui était chère par les sacrifices que Priam lui offrait, mais à la condition qu'il détruirait, de son côté, telle ou telle des villes qui lui étaient consacrées, sans qu'elle s'y opposât. La déesse accepta, en lui faisant observer qu'aussi bien il agissait toujours suivant son bon plaisir, car il était le plus fort (i).

Un autre jour, ce sont ces mêmes déesses qui se raillent de Jupiter et lui lancent des paroles mordantes (2), dit le poète qui en cite quelques-unes, peu méchantes à coup sûr, de Minerve. Vénus aurait eu plutôt le droit de s'en fâcher ; elle venait d'être blessée à la main par Diomède :

« Zeus, mon père, dit Minerve, ne vas-tu pas t'irriter de ce que je te dirai ? Sans doute, Cypris, en poussant quelque Grecque à suivre les Troyens pour qui elle montre tant d'affection, en caressant quelqu'une de ces femmes aux beaux voiles, aura déchiré avec une agrafe d'or sa main délicate. »

' Jupiter se mit à sourire ; il appela Vénus : « Mon enfant, lui dit-il, les exploits guerriers ne

sont point ton partage, mais bien plutôt les plaisirs

(2) xspTOjxlotç. //., V, 419.

de l'hymen. Laisse toutes ces choses à Mars et à Minerve. » (i)

J'ai déjà dit un mot de la ruse employée par Junon pour endormir Jupiter et permettre à Neptune de secourir les Grecs. Elle était allée trouver Vénus pour lui emprunter ses charmes séducteurs. Vénus lui prêta sa ceinture (2). Munie de ce talisman, elle se rendit ensuite près du Sommeil, le prier d'endormir son époux. Le dieu hésita. Il lui rappela que jadis, pour avoir endormi Jupiter sans son aveu, déjà sur son désir à elle, il avait dû, pour fuir son courroux à son réveil, chercher un asile près de la Nuit. Par égard pour celle-ci, le Maître des dieux ne voulut pas le poursuivre jusque-là, mais il eut bien de la peine à lui pardonner, et elle voudrait qu'il provoquât de nouveau sa colère ! Junon insista et lui promit, s'il consentait à son désir, la main de Pasithéa, l'une des plus jeunes Grâces, qu'il voulait épouser. Le Sommeil accepta, mais il exigea qu'elle jurât par le Styx d'observer la convention. Tous deux se rendirent à l'Ida où était Jupiter. Le Sommeil se cacha au milieu de l'épais feuillage d'un pin, sous la forme d'un oiseau dont le poète, sans doute par amour de l'exactitude, nous donne le nom dans la

(1) Ibid., 421.

langue des dieux et des hommes (i). Parée de la ceinture magique, la déesse enflamma le cœur de son époux qui s'endormit à ses côtés (2). Le Sommeil courut avertir Neptune du succès de la ruse. A son réveil, lorsqu'il vit l'armée des Troyens en déroute, Jupiter devina le stratagème de sa rusée moitié qu'il tança vertement. Il finit par s'apaiser lorsqu'elle lui eût juré, toujours par le Styx, qu'elle n'était pour rien dans l'affaire et que Neptune, en secourant les Grecs, n'avait fait que suivre l'impulsion de son cœur (3).

Le bon Jufyin, comme eût dit La Fontaine, crut l'effrontée menteuse à qui le parjure coûtait si peu. Il lui confessa même ingénument que, si elle s'accordait toujours ainsi avec lui, Neptune ne saurait longtemps lui tenir tête (4). C'est alors que Junon envoya Iris prévenir celui-ci qu'il eût à sortir de la mêlée.

La pauvre déesse se montrait d'autant plus docile que Jupiter, tout en lamenaçant de la rouer de coups, lui avait rappelé le châtiment qu'il lui avait infligé précédemment pour avoir persécuté Hercule; il l'avait suspendue dans les airs, devant tout l'Olympe, les mains

(1) //., XIV, 291. XaXxiç et KùatvSiç, « oiseau à plumage cuivré », dit Alexandre, dans son dictionnaire.

(2) Voir, pour tout le passage, //., XIV, 153 et suiv. — Cf. page 25.

(4) Ihid., 49.

garrottées de chaînes d'or et une enclume à chaque pied. Un dieu ayant voulu prendre sa défense (c'était Vulcain), il l'avait saisi par une jambe et lancé sur la terre (i).

Quelques instants après s'être reconciliée avec son mari, Junon allait se plaindre auprès de Thémis de son orgueil et de sa cruauté (2). Puis elle dépêcha Iris près d'Achille, à l'insu de Jupiter et aussi des autres dieux, lui dire de descendre dans la mêlée et de venger Patrocle (3).

Jupiter l'en blâma. Junon, qui était à la fois sa sœur et son épouse, observe ici le poète (4), lui répondit qu'il lui serait humiliant d'échouer là oui un simple mortel réussirait, elle qui se vantait d'être la plus grande des déesses, à la fois par sa naissance et sa qualité d'épouse du plus grand des dieux (5). Jupiter ne répliqua point. Diane, que Junon, dans la lutte, avait désarmée et souffletée légèrement de ses propres flèches, en riant et en la faisant pirouetter sur elle-même, alla pleurer dans le giron de son

(1) Ibid., 18 et suiv.

(2) Ibid., 94.

(3) //., XVIII, 166 et suiv. ; 184 et suiv.

(4) Ibid., 356. Cf. Hymne XI à Junon, vers 3.

(5) Ibid., 362, Virgile lui fait tenir le même langage:

Ast ego, quee Divum incedo legina, Jovisque Et soror et conjux, etc.

père, qui se contenta de la caresser comme une petite fille (i), sans se mêler davantage de cette nouvelle affaire. VOdyssée est muette sur ces querelles de ménage, si fréquentes dans Vlltade. Le sujet, d'ailleurs, ne s'y prétait pas.

Autres épouses de Jupiter

Parmi les autres épouses de Jupiter, aucune ne joue, dans VIliade ni l'Odyssée, un rôle qui mérite d'être signalé. Ce ne furent guère, du reste, que des unions passagères. On sait que Jupiter ne se piqua jamais de fidélité conjugale. Lorsqu'armée de la ceinture de Vénus, Junon vint le trouver pour réveiller ses sens, il lui énuméra avec une parfaite impudence les nombreux coups de canif qu'il avait donnés à leur contrat de mariage, comme on dirait aujourd'hui. 11 lui parla de la femme d'Ixion dont il eut Pirithoùs; de la fille d'Acrise, Danaé, qu'il avait rendue mère de Persée; de celle de Phénix qui lui enfanta Minos et Rhadamanthe; d'Alcmène, la mère d'Hercule ; de Sémélé, celle de Bacchus, sans oublier Cérès ni Latone (2).

(2) //., XIV, .3J7etsuiv.

Un pareil cynisme a ému certains éditeurs qui ont mis entre crochets, comme s'ils étaient interpolés, les vers où se trouve cette énumération. S'ils n'ont pas d'autre raison... philologique, cela me paraît bien insuffisant pour rejeter le passage.

Mercure dit à Latone qui s'avançait dans la mêlée pour le combattre :

« Je ne lutterai point contre toi, ô Latone ; il serait malséant de s'en prendre aux épouses de Jupiter, l'assembleur de nuages. Vante-toi, en présence des dieux immortels, de m'avoir vaincu par ta vaillance supérieure. » (i)

Je devrai rappeler ces nombreuses infidélités conjugales quand je parlerai des relations des dieux et des hommes ; ce sont là de ces redites presque inévitables dans un pareil sujet.

Si les dieux pouvaient s'unir à des mortelles, on vit aussi des hommes s'allier à des déesses, de sorte qu'au demeurant dieux et hommes avaient la même nature.

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