IL, I
(3) Id., XI, 276.
Jupiter de laisser périr ici les Grecs, sans gloire, loin d'Argos. » (1)
Agamemnon tenait plus tard à Nestor le même langage (2).
Diomède racontait que son père Tydée, après avoir longtemps erré, était venu se fixer à Argos : « Ainsi le voulut Jupiter avec les autres dieux », observa-t-il (3).
Ajax, fils de Télamon, soutenait, lors d'un violent assaut des Troyens, tout le poids de la lutte ; ses forces s'épuisaient, il était accablé de traits. II était dompté par la volonté de Jupiter et par les Troyens (4). Hector brisa son javelot.
« Le guerrier comprit dans son cœur valeureux, et il en frémit, que c'était là l'œuvre des dieux, et que Jupiter, en lui ôtant ses armes, voulait le triomphe des Troyens. » (5)
A un moment, ceux-ci pliaient. Apollon, prenant la forme du vieux Périphas, le serviteur de son père Anchise, dit à Enée :
« Jupiter veut notre victoire, bien plutôt que celle des Grecs, et voilà que vous êtes pris d'une peur indicible qui vous empêche de combattre. »
(i) IL, XIII, 225.
(2) Cf. id., XIV, 69.
f3) Ibid., 120.
(4) W., XVI, 102. Cf. p. 239.
(5) Ibid., 119.
Enée, en le dévisageant, ajoute le poète, reconnut Apollon. Il cria aussitôt à Hector :
« Hector et vous tous, généraux Troyens ou auxiliaires, à notre déshonneur les Grecs vont escalader Ilion ; nous cédons à notre lâcheté ! Et pourtant un dieu qui se tient près de moi m'affirme que Jupiter, souverain arbitre (des batailles), est notre appui.» (i)
S'il n'est rien qu'on ne puisse avec l'aide de Jupiter, il n'est rien non plus qu'on puisse sans lui. C'est ainsi qu'Achille n'espérait point que Patrocle renversât Troie, en aucune façon, car sa mère le lui avait souvent répété en secret (2).
Cependant, après avoir un instant favorisé les Troyens, Jupiter envoya Minerve rendre courage aux Grecs : « Sa volonté, observe le poète, se retournait vers eux. » (3)
Apollon que nous venons de voir réveiller la valeur d'Enée, se présenta de nouveau devant lui, mais sous les traits de Lycaon, fils de Priam. Il le poussait à se mesurer avec Achille qui venait de faire son apparition sur le champ de bataille. Enée qui, cette fois, ne reconnut pas le dieu sous ce déguisement, lui rappela qu'il avait eu à lutter contre ce héros ; or, il eût succombé infailliblement si Jupiter ne
(!) //., XVir, 331. Cf. p. 236.
(2; Ibid., 406.
(3) Ibid., 546.
lui eût donné de la vitesse dans les jambes. C'est que Minerve combat toujours aux côtés d'Achille. Que Dieu veuille seulement tenir la balance égale entre eux deux, et certes Achille n'aura pas facilement raison de lui, bien qu'il se vante d'être d'airain tout entier (i).
Xanthe, furieux de voir son cours entravé par les nombreux cadavres qu'y jetait Achille, lui dit :
« Les dieux en personne te protègent toujours. Si le fils de Saturne t'a donné d'exterminer tous les Troyens, du moins éloigne-les de moi, et accomplis dans la plaine tes exploits terribles. » (2)
Après avoir hésité, Hector se décida à combattre Achille : « Il vaut mieux en venir aux mains, pensa-t-il, que nous sachions au plus tôt à qui des deux le dieu de l'Olympe destine le triomphe. » (3)
On se souvient que le Ciel entier s'émut au sujet de la destinée d'Hector sur qui s'apitoya Jupiter lui-même, tout en laissant les événements suivre leur cours, soit qu'il ne pût ou ne voulût le changer.
Près de recevoir le coup fatal, le héros troyen dit à son adversaire :
« Je ne fuirai plus pour ne pas être atteint dans
(<) Cf. //., XX, 00.
(2) /(/., XXI, 21b.
le dos. Mais je vais droit à ta rencontre ; frappe-moi en pleine poitrine, si dieu te l'accorde. » (l)
A bien des siècles de distance, un autre héros dit, en montrant son cœur aux soldats qui allaient le fusiller :
« Visez-là, c'est là qu'on doit frapper un brave. » (2)
Dans ce duel entre Achille et Hector, Jupiter joua un rôle purement passif. Il permit que le héros troyen, qu'il aimait pourtant, reçût le coup mortel, et après sa mort il livra sa tête aux outrages, c'està-dire ici encore qu'il laissa faire le vainqueur farouche (3).
Plus tard, le malheureux Priam vint réclamer le corps de son fils. Dans cette suprême entrevue dont la beauté poétique atteint au sublime, Achille, bien que touché de la douleur du vieillard — il venait de baiser cette même main qui avait tué son Hector — dit que s'il lui rendait le cadavre de ce fils bien-aimé, c'est qu'il en avait reçu l'ordre de Jupiter (4).
Nestor attribuait à Jupiter les maux qui avaient assailli les Grecs à leur retour (5). Lui aussi voyait dans tous les événements humains la volonté divine, tantôt agissant et tantôt laissant faire.
(2) Charette.
(3) Cf. ibid., 403.
Ménélas de même : « Plaise à Jupiter de nous préserver du malheur à l'avenir !» s'écriait-il (i).
Médon disait à Pénélope : « Les prétendants méditent maintenant un bien plus grand mal (que tout ce qu'ils ont fait jusqu'ici). Puisse Jupiter ne point T accomplir ! Ils complotent de tuer Télémaque. » (2)
Ainsi tout ce que peut l'homme, c'est de méditer, préparer un acte : l'acte lui-même, son succès, son accomplissement est attribué à Dieu.
Eurymaque, de même, disait à Ulysse, en parlant d'Antinoos que le héros venait d'abattre d'une flèche :
« Il ne désirait pas si vivement épouser (Pénélope) ; il avait d'autres desseins que Jupiter n'a pas accomplis. » (3)
Ces desseins, c'était la mort de Télémaque et l'usurpation de son trône.Dansle même ordre d'idées, Nestor disait : « Jupiter n'accomplira point tous les projets d'Hector. » (4)
Antinoos, en effet, avait eu le premier l'idée de fréter un navire pour tuer le jeune prince, à son retour de Pylos, sous prétexte que celui-ci, tôt
(1) Orf., IV, 3i.
(2) Ibid., 699.
ou tard, se vengerait de leurs excès. Il s'était écrié :
« Puisse Jupiter lui ôter la force, avant qu'il ne nous nuise !» (1)
Sur l'ordre que Jupiter lui fit transmettre par Mercure, Galypso s'en alla trouver Ulysse pour l'avertir qu'il eût à sécher ses pleurs et qu'elle ne s'opposait plus à son départ (2). Elle lui tut l'ordre du dieu.
Plus tard, en narrant cet incident au roi des Phéaciens, le héros observait que la déesse l'avait enfin laissé partir, soit qu'elle y fût contrainte par Jupiter, ou qu'elle eût changé de sentiment à son égard (3).
C'est également à la volonté du grand Jupiter qu'Ulysse attribuait la guerre de Troie (4). Ici, comme ailleurs, comme toujours et partout, les hommes n'avaient été que des instruments.
Les moindres incidents de l'existence, le héros les regardait comme providentiels. Il venait de débarquer dans un îlot voisin de la terre des Gyclopes. Les
(1) Od., IV, 667.
(2) Cf. id., V, 146.
(3) Cf. id., VII, 263.
(4) Id., VIII, 82. — Cf. id., XIV, 23b.
chèvres sauvages y foisonnaient. Il partit à la chasse avec ses compagnons :
« Dieu nous accorda, disait-il plus tard, une chasse abondante. » (i)
Il énumérait devant Polyphème tous les pays qu'il avait parcourus en cherchant le chemin de sa patrie.
« Ainsi, sans doute, le voulait Jupiter », ajouta-
t-il (2).
Le cruel Cyclope, en rentrant ses troupeaux, le soir même où le héros allait venger ses compagnons dévorés par lui, ne laissa pas les mâles dehors, comme il en avait l'habitude : « Soit à dessein, racontait Ulysse, ou que Dieu l'eût ainsi ordonné. » (3)
Sur le point de franchir le détroit, connu aujourd'hui sous le nom de détroit de Messine, et de passer entre Gharybde et Scylla, Ulysse disait à ses compagnons, sans leur laisser soupçonner toute l'étendue de ce double péril :
« Puisse Jupiter nous donner de fuir la mort, d'y échapper ! » (4)
(1) Orf., IX, 158.
(2) Ibid., 262.
(3) IbiJ., 339.
(4) Id., XII, 215.
Eumée faisait observer à Ulysse, en lui parlant des excès des prétendants :
« Les ennemis qui envahissent un pays et à qui Jupiter accorde un butin, emplissent leurs navires et s'en retournent, pendant qu'ils ressentent dans leur cœur une crainte extrême d'un châtiment divin, mais ces gens-là doivent savoir quelque chose ; ils auront entendu quelque dieu leur annoncer la mort de ce (héros) qu'ils restent ainsi à dévorer ses biens. » (1)
Ménélas disait à Télémaque : « Puisse Jupiter t'accorder un retour au gré de tes désirs ! » (2)
Antinoos voulait chasser Ulysse, déguisé en mendiant : « Cela, que Dieu ne le fasse jamais ! » (3) s'écria Télémaque. On retrouvera la même expression ci-dessous. Toujours la même doctrine : l'homme ne peut que vouloir ceci ou cela; l'acte dépend de Dieu, c'est Dieu qui agit par l'homme.
Eumée venait de dire à Ulysse, toujours sans le reconnaître, que Jupiter prive de la moitié de sa vertu l'homme qu'il condamne à l'esclavage (4). De son côté, le héros attribuait aussi à Dieu la prétendue déchéance où il était tombé. Il n'avait pas toujours été ce mendiant misérable, obligé de laisser tout
(1) Od., XIV, 85.