‹ La religion dans HomèreChapitre 53 sur 64 · W., XV · texte numérisé non relu

W., XV

(3) Id., XVII, 399.

(4) Ihid., 322. - Cf. suprà, p. 194.

sentiment de dignité pour soutenir sa chétive existence. Autrefois, lui aussi avait été riche, puissant. Jupiter avait détruit son bonheur, car telle était sa volonté (i).

Tout est au pouvoir de Dieu, les biens et les maux, la vie et la mort. Pénélope, à ce sujet, rappelait aux prétendants les paroles de son époux, à son départ pour Troie.

« J'ignore, lui avait-il dit, si Dieu me renverra ici, ou si je périrai là-bas. » (2)

Télémaque se disait prêt à laisser sa mère suivre celui des prétendants que son cœur choisirait; mais quant à la contraindre à quitter la maison d'Ulysse, il rougirait d'agir ainsi : « Gela, que Dieu ne le fasse jamais! » (3) dit-il, comme plus haut, en imputant à Dieu un acte qui pourtant aurait été médité et voulu par lui-même.

Sans l'aide divine, avons-nous vu, rien n'est possible. Le poète, après avoir parlé de la nécessité du secours des dieux, en général, insiste spécialement sur celle du secours de Jupiter.

Agamemnon, faisant allusion à ce qu'il considérait comme une félonie de la part des Troyens qui, suivant lui, avaient injustement dérobé Paris au châti-

ai) Od., XVII, 424; XIX. 80.

(2) Id., XVIII, 265.

ment que Ménélas s'apprêtait à lui infliger, dit aux Grecs que certainement Jupiter ne se constituerait pas l'auxiliaire de ces perfides (1). Toutefois, il les engageait à ne point oublier leur vaillance, ni attendre auprès de leurs vaisseaux que Dieu vînt leur tendre une main secourable (2).

S'ils voulaient que le ciel les aidât, ils devaient s'aider eux-mêmes.

Achille disait des Troyens que son éloignement du champ de bataille remplissait d'audace :

« Jupiter aux vastes regards leur a tendu la main et ils ont repris confiance. » (3)

Hector se disposait à donner l'assaut aux retranchements grecs. Polydamas estimait la tentative périlleuse :

« Cependant, observait-il au héros, si dans sa résolution d'exterminer les Grecs, Jupiter veut secourir les Troyens, je voudrais que ce fût à l'instant même, et qu'ils périssent sans gloire, loin d'Argos. ))(4)

Neptune avait profité du sommeil de son frère aîné pour voler à l'aide des Grecs. Les Troyens reculaient en désordre. A son réveil, Jupiter envoya Iris

(2) Ibid., 249.

(3) M., IX, 419. — Cf. ibid., 686.

(4) Id., XII, 67.

lui intimer l'ordre de s'éloigner; puis il députa Phébus-Apollon près d'Hector défaillant, pour lui rendre force et courage (i). Apollon s'acquitta de son message. Le héros troyen, qu'Ajax avait frappé en pleine poitrine d'une énorme pierre, sentit le souffle lui revenir, la sueur s'arrêter. L'esprit de Jupiter le ranima, et il put s'élancer au combat de nouveau (2).

Thoas, le plus brave des Etoliens, fut étonné de revoir Hector reprendre ainsi sa place à la tète de ses troupes. Il observa :

« Ce n'est point sans l'aveu de Jupiter qu'il reparaît au premier rang avec une telle ardeur. » (3)

Hector repoussa l'ennemi à son tour. Il crut tenir la victoire et donna l'ordre aux siens :

« Apportez le feu !... Le voici, le jour heureux entre tous que Jupiter nous a donné pour brûler les navires qui sont venus ici malgré les dieux et nous ont apporté tant de maux par la faute des vieillards ; mon désir était de porter le combat à la poupe des vaisseaux (grecs), mais ils m'en empêchaient et retenaient l'armée. Si Jupiter alors nous frappa

(2) Cî.ibid., 241.

(3) Ibid., 292.

de démence, aujourd'hui il nous encourage et nous protège. » (i)

Au sujet de Télémaque parti à la recherche de son père, Eumée disait à celui-ci, sans le reconnaître :

« Ou il sera pris (par les prétendants), ou il (leur) échappera, c'est qu'alors Jupiter lui tendra la main. » (2)

Nous connaissons l'expression.

Ulysse, quelques instants après, racontait à Eumée son naufrage. La tempête venait de briser son navire.

« Dieu écarta (de moi) la mort ; oui, Jupiter luimême, dans ma détresse, mit à portée de ma main le grand mât du vaisseau et j'échappai au péril. » (3)

La faveur de Jupiter était parfois strictement limitée. Xanthe adressait ce reproche à Phébus- Apollon :

« Fils de Jupiter, tu ne gardes pas ses ordres, lui qui te recommanda fortement de te tenir près des Troyens, de les secourir, jusqu'aux dernières lueurs du crépuscule, quand la terre se couvrirait de ténèbres. » (4)

Euryclée venait de reconnaître son maître à sa

(2) Od., XIV, 183.

(3) Ibid., 309.

fameuse cicatrice; le héros lui fit cette recommandation :

« Puisque tu me reconnais, grâce à l'inspiration de Dieu, tais-toi ; que personne, dans le palais, ne sache (ma présence). » (1)

Télémaque faisait cette observation au sujet du prétendant Eurymaque :

« Il désire vivement épouser ma mère et posséder le bien d'Ulysse. Mais Jupiter sait ce qui adviendra, et si avant cette union il ne lui fera pas faire une mauvaise fin. » (2)

Diomède se battait avec Glaucos, lorsqu'il reconnut en lui un hôte paternel. Tous deux sautent alors de leur char, se serrent la main et se jurent une amitié inviolable : « Assez d'autres Troyens ou d'alliés, avait dit Diomède, sont là pour que je tue celui que Dieu me fera rencontrer et que j'atteindrai à la course ; de ton côté, de nombreux Grecs s'offriront à tes coups. » (3)

Ils firent alors un échange. Jupiter ôta la raison à Glaucos qui céda ses armes d'or pour les armes d'airain de Diomède : « la valeur de cent bœufs contre

(1) Od., XIX, 485. — Cf. suprà, 73.

(2) Id., XV, 521.

celle de neuf », observe le poète, afin de mieux marquer sa folie (i).

C'est ainsi que Dieu agit à sa guise avec les hommes. Lorsqu'il eut résolu d'accorder à Hector, avant sa mort, un triomphe passager, il permit que les Grecs opposassent à leurs autres adversaires un courage indomptable. Asios, fils d'Hyrtace, s'écria découragé :

« Père Jupiter, toi aussi tu te plais à tromper. » (2)

Et cela parce que les deux Lapithes, Polypœtès et Léontée, se tenaient à la porte du camp grec, repoussant tous les assauts. Le poète ajoute :

« Ainsi parla-t-il, sans pouvoir se faire écouter de Jupiter qui réservait le succès à Hector. » (3)

Quelques instants plus tard, en effet, Hector lançait une pierre contre la porte et en brisait les deux battants.

Achille racontait à Priam comment les douze enfants de Niobé étaient restés neuf jours sans sépulture, Jupiter changeant en pierres ceux qui tentaient de les ensevelir. Le dixième jour, les dieux les inhumèrent (4).

Nous avons déjà vu que le ciel n'aide que ceux qui

(1) Ibid., 234.

(2) //., XII, 164. cf,ao'|/£uo-;iç

(3) Ibid., 173.

(4) Id., XXIV, 610.

s'aident eux-mêmes. Un passage caractéristique sous ce rapport nous montre les Troyens, dont Jupiter voulait le triomphe momentané, sur le point cependant de se laisser battre, grâce à leur mollesse et à leur lâcheté. Le poète nous dit que les Grecs auraient vaincu, malgré la volonté du dieu, à force de courage et de constance, quand Apollon, sous un déguisement, vint stimuler Enée et ses compagnons qui ressaisirent la victoire, prête à leur échapper (i).

Plusieurs fois on associe, dans une commune invocation, les noms de Jupiter, d'Apollon et de Minerve. Agamemnon disait aux deux Ajax qu'il voyait pleins d'ardeur, tandis que d'autres semblaient se relâcher :

« Plût au père Jupiter, à Minerve et Apollon qu'un coeur pareil (au vôtre) fût dans toutes les poitrines ! » (2)

Nestor, se rappelant ses prouesses d'autrefois, formulait ce vœu :

« Plût au père Jupiter, à Minerve et Apollon que je fusse encore jeune, comme, lorsqu'aux bords du Céladon impétueux, les Pyliens et les Arcades se combattaient sous les murs de Phée, au confluent du Jardanos ! » (3)

(11 Cf. II., XVII, 320 et suiv.

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