‹ La religion dans HomèreChapitre 55 sur 64 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Maux envoyés du ciel

Dieux, en général

Si les dieux, en général, et tout spécialement Jupiter, sont les distributeurs des biens de ce monde, ce sont eux aussi qui en répartissent les maux.

Achille qui pleurait la mort de son ami Patrocle disait au vieux Priam pleurant celle de son fils Hector dont il venait réclamer le cadavre :

« Vivre dans la peine, tel est le sort fait aux infortunés mortels par les dieux qui, eux, en sont exempts. Deux tonneaux sont placés sur le seuil de Jupiter, remplis, l'un des maux, l'autre des biens qui nous arrivent. Jupiter, en mêlant (ce qui s'y trouve, puise, tour à tour, dans l'un et dans l'autre). Voilà pourquoi on reçoit de lui tantôt le mal, d'autres fois le bien. Celui à qui il envoie les afflictions, il le voue aux outrages. La faim dévorante le fait

errer partout. Dans sa course vagabonde, il n'est honoré ni des dieux, ni des hommes. C'est ainsi que les dieux comblèrent Pelée de beaux présents, dès sa naissance. Il l'emporte sur tous les hommes en magnificence et en richesses ; il règne sur les Myrmidons. Bien que mortel, ils lui donnèrent une déesse pour épouse. Cependant, à lui aussi Dieu envoie l'épreuve, en ce qu'il n'a point dans ses palais une lignée de fils opulents, car il ne lui est né qu'un fils qui doit vivre peu. Je ne soigne pas sa vieillesse, puisque me voici loin de ma patrie, à Troie, pour ton malheur et celui de tes enfants. Et toi, vieillard, nous avons appris que tu étais heureux auparavant... Tu l'emportais sur tous par tes trésors et tes fils. Mais depuis que les habitants de l'Olympe ont déchaîné ce fléau, ce n'est plus autour de ta ville que batailles et massacres. Prends courage. N'éternise pas le chagrin dans ton cœur. » (i)

Dans ce passage que j'ai voulu citer au long, nous avons toute la doctrine d'Homère sur la répartition des biens et des maux de ce monde.

\J Odyssée renferme un autre exposé de la même doctrine qui explique le précédent. C'est Ulysse qui parle :

« L'homme est le plus misérable de tous les êtres

(1) IL, XXIV, 525. Cf. suprà, 72.

qui respirent et qui rampent sur la terre. Il se croit à l'abri du malheur, tant que les dieux lui donnent la force et que ses genoux se meuvent. Mais si ces Bienheureux lui envoient l'infortune, il la subit malgré lui, l'amertume dans le cœur. L'esprit de l'homme varie avec le jour que lui ménage le Père des hommes et des dieux. Et moi aussi, je dus être heureux parmi les hommes; mais je commis souvent l'injustice dans l'enivrement de ma force et de ma puissance, confiant dans l'appui de mon père et de mes frères. Que personne donc ne s'adonne à l'iniquité, mais qu'il jouisse en silence des biens que les dieux lui accordent. » (i)

Si donc Jupiter puise tour à tour dans les deux fameux tonneaux, ce n'est pas indifféremment, ni sans discernement; mais il se détermine suivant les mérites et les démérites des hommes, du moins le plus habituellement, car il se réserve sans doute le droit d'éprouver les justes, ou d'accorder ses faveurs sans qu'on ait rien fait pour les mériter. Invité par son hôte Alcinoos à raconter ses aventures, Ulysse lui dit :

« Par où commencer, par où finir? Si nombreux sont les maux que m'ont envoyés les dieux du ciel ! » (2)

(1) Od., XVIII, 130

Page 1