‹ La religion dans HomèreChapitre 56 sur 64 · M., IX · texte numérisé non relu

M., IX

Ses compagnons avaient profité de son sommeil pour tuer les bœufs du Soleil, sacrilège qu'ils devaient cruellement expier. Il racontait sa douleur, quand, à son réveil, il vit ce qui s'était passé.

« Je m'adressai en gémissant aux dieux immortels : O père Jupiter, et vous tous. Bienheureux qui vivez éternellement, c'est pour ma perte que vous m'avez plongé dans un néfaste sommeil, car mes compagnons, pendant ce temps, méditaient un grand forfait. » (i)

Priam disait à Hélène :

« A mon avis, ce n'est pas toi, ce sont les dieux qui sont coupables, eux qui m'ont attiré cette guerre des Grecs qui fait couler tant de larmes. » (2)

Certains éditeurs mettent ce passage entre crochets, comme s'il était interpolé. Sans doute, il leur paraît détonner sur le reste. On peut, cependant, expliquer ce langage du vieux roi par une sorte de ménagement à l'égard de l'amante de son fils.

D'autre part, ajoutons que les dieux furent à ses yeux les auteurs véritables de la guerre, en ce sens qu'ils voulurent châtier ainsi tout un peuple pour la faute d'un seul homme, ce qui pouvait lui sembler disproportionné.

(1) Orf., XII, 370.

Achille, au moment même où l'on allait lui apprendre la mort de Patrocle, se disait, le cœur agité d'un triste pressentiment :

« Hélas! Pourquoi les Grecs chevelus fuient-ils ainsi vers les vaisseaux, éperdus par la plaine ? Les dieux n'auraient-ils pas réalisé les cruels soucis de mon âme, car, autrefois, ma mère me prédit formellement que le meilleur des Myrmidons, moi vivant, serait privé parles Troyens de la lumière du jour? » (i)

Déjà, le poète s'était écrié, en apostrophant le vaillant guerrier:

« Quel fut celui que tu immolas le premier, quel le dernier, ô Patrocle ! quand les dieux t'appelèrent à mourir ? » (2)

Télémaque disait à Minerve, déguisée sous les traits de Mentes, en parlant de sa propre demeure et d'Ulysse :

« Cette maison devait être opulente et honorable autrefois, lorsque ce héros l'habitait; mais, maintenant, il en est autrement, car les dieux, dans leurs funestes desseins, l'ont rendu le plus ignoré des hommes. » (3)

(2) M., XVI, 692. Cf. p. 232.

(3) Od., I, 232.

De son côté, Ulysse imputait aussi ses malheurs au ciel. II venait d'aborder l'île des Phéaciens.

« Le démon m'a jeté ici, disait-il à Nausicaa, pour y souffrir quelque nouvelle épreuve, car je n'espère pas être quitte : les dieux accompliront encore beaucoup de choses auparavant. » (i)

Il tenait un langage analogue à la mère de Nausicaa, qui [lui demandait le récit de ses aventures :

« Il m'est pénible, ô reine! de raconter au long mes maux, car les dieux m'en ont envoyé beaucoup. » (2)

Alcinoos dit au héros qu'il avait surpris pleurant, en entendant Démodocos chanter la guerre deTroie :

« Parle, pourquoi ces pleurs, ces gémissements, au récit du sort des Grecs et d'Ilion? Les dieux le voulurent; ils décrétèrent la mort de ces guerriers pour qu'elle fût un sujet de chants aux générations futures. » (3)

Ulysse racontait qu'étant allé aux champs Gimmériens consulter Tirésias, il avait vu, entre autres

(1) Od., VI, 172.

(2) /</., VII, 241. Enée à Didon qui l'invilail, elle aussi, à raconter son histoire :

Infandum, regina, jubés renovare dolorem»

jEn., II, 3.

(3) Id., VIII, 57-.

héros, Ajax, fils de Télamon, toujours furieux contre lui, « parce que les Troyens et Minerve lui avaient adjugé les armes d'Achille » (i).

Il observait que « les dieux avaient fait de ces armes un fléau pour les Grecs » (2).

Débarqué sur le rivage d'Ithaque, Ulysse se rendit à la porcherie de son fidèle Eumée. Comme il approchait, les chiens se jetèrent sur lui ; mais Eumée les chassa à coups de pierres et dit à l'étranger qu'il ne pouvait reconnaître sous son déguisement :

« O vieillard! un peu plus et ces dogues te déchiraient, ce qui m'eût déshonoré. Les dieux, pourtant, m'ont assez donné de sujets de larmes et de gémissements. » (3) Et il lui parla de son maître absent qu'il n'espérait plus revoir, car « les dieux empêchaient son retour » (4).

Invité à raconter ses aventures par son serviteur qui voyait en lui, comme dans tous les étrangers et les pauvres (et il lui paraissait l'un et l'autre), un hôte que Jupiter lui adressait (5), le héros lui dit :

« Une année entière ne me suffirait pas, si je te

(Il Od., XI, 547. Cette mention des Troyens au lieu des Grecs rend ce vers suspect à certains éditeurs qui l'enferment entre crochets.

(2) Ibid., 555.

(3) /d., XIV, 37.

(4) Ibid., 61.

(5) Cf. ibid., 57.

racontais tous les maux que j'ai endurés par la volonté des dieux. » (i)

Eurynome conseillait à Pénélope, sa maîtresse, qui pleurait continuellement son époux, de se laver le visage et de se parfumer avant de paraître devant les prétendants :

« Ne me parle point de cela, lui répondit Pénélope ; les dieux ont détruit ma beauté, depuis que ce héros s'est embarqué sur les vaisseaux. » (2)

Quelques instants plus tard, elle tenait le même langage à l'un des prétendants.

« Eurymaque, mon bonheur, ma beauté, mes attraits, les dieux les ont anéantis, le jour où les Argiens firent voile vers Ilion, et, avec eux, mon époux Ulysse. » (3)

Elle redit la même chose à Ulysse, en personne, qu'elle ne reconnaissait pas (4).

Une nuit que la douleur venait de l'éveiller, elle invoqua Diane et l'adjura de la faire mourir, en la perçant de ses flèches. Elle lui rappela, à ce sujet, la mort des filles de Pandarée, enlevées dans un tour-

(1) Od., 196.

(2^ Id., XVIII, 180.

(3) /Aid., 251.

(4) Id., XIX, 124.

billon, et précédemment celle de leurs parents que les dieux avaient fait périr (i).

« Puissent les habitants de l'Olympe me frapper ainsi ! » s'écria-t-elle (2).

Philétios, à la vue du mendiant inconnu, remarqua son air majestueux :

« L'infortuné, dit-il à Eumée, il a le port d'un roi ! C'est que les dieux peuvent bien affliger les gens sans domicile, eux qui envoient le malheur même aux souverains. » (3)

On a vu que la divinité dispose jusque de la volonté humaine (4).Ajax disait à Achille qui se refusait obstinément à venir au secours des Grecs :

« Les dieux placèrent dans ta poitrine un cœur inflexible, mauvais. » (5)

De même Ulysse à Pénélope qui ne voulait point le reconnaître :

« Malheureuse ! plus qu'à toutes les autres femmes, les dieux t'ont donné un cœur dur. » (6)

Surtout les dieux disposent de la raison de

(1) Cf. 0(i., XX, 67.

(2) Ibid., 79.

(4) Cf. suprà, 181.

(6) xTJp ocTépajJLvov, littéralement un cœur qui ne peut être cuit, amolli par la cuisson. Od., XXIII, 166.

l'homme. Anténor, pour mettre un terme à une guerre qui leur allait devenir funeste, proposait aux Troyens de rendre Hélène. Tel n'était pas le sentiment de Paris.

« Anténor, ce que tu dis ne me plaît pas... S'il est vrai que tu parles sérieusement, c'est que les dieux t'ont enlevé le sens. » (i)

Hector tenait un langage analogue à l'un de ses plus braves et plus sages compagnons qui l'invitait à la prudence.

« Polydamas, lui disait-il, les dieux t'ont privé de raison, toi qui me conseilles d'oublier les préceptes de Jupiter. » (2)

Il ignorait que le ciel le poussait lui-même à sa perte.

Eumée disait pareillement à Ulysse, déguisé en mendiant, au sujet de Télémaque :

a Quelqu'un des dieux a troublé son jugement, sain (jusqu'ici), ou quelqu'un des hommes, car il est parti pour Pylos prendre des informations sur son père. » (3)

Quand Euryclée lui apprit l'arrivée d'Ulysse et la mort des prétendants, Pénélope lui répondit :

« Chère nourrice, les dieux t'ont rendue folle, eux

(d) IL, VII, 357.

(2) Id., XII, 254.

(3) Od., XIV, 178.

qui peuvent faire du sage un insensé et de l'insensé un sage. Ils ont égaré ton esprit auparavant si judicieux. » (l)

Dans le fragment du Margitès, attribué à Homère, on lit au sujet de ce personnage dont le nom signifie le fou :

« Il savait beaucoup de choses, mais il les savait mal. Les dieux ne l'avaient point fait vigneron, ni laboureur. Il n'était habile en rien ; il manquait absolument d'industrie. » (2)

Pour ce pauvre Margitès, si les dieux ne lui avaient pas ôté le sens, c'est qu'ils ne le lui avaient point donné.

Voici un passage de Xlliade qui peut servir de conclusion à ce paragraphe.

Enée, à la vue des exploits de Diomède, disait à Pandaros :

« Peut-être est-ce un dieu irrité contre les Troyens qui auront négligé de lui sacrifier ; elle est redoutable la colère d'un dieu ! » (3)

Et Pandaros de répondre :

. « Je crois reconnaître le fils de Tydée à son bouclier, son casque et ses chevaux ; toutefois, j'ignore si c'est un dieu. Supposé que ce soit le guerrier que

(2) 'ATrosTradiv-aTia eTcûv, a

je dis, ce n'est pas sans un dieu qu'il exerce une telle furie. L'un des immortels se tient près de lui et détourne les traits qu'on lui lance. Oui, quelque dieu est irrité contre nous. » (i)

Morale : gardons-nous de la colère des dieux, et pour cela ne leur ménageons ni les oblations, ni les sacrifices.

Maux envoyés par Jupiter

Après avoir parlé des maux envoyés par les dieux, en général, nous dirons ceux que les hommes éprouvent plus spécialement de la part de Jupiter.

Thétis venait d'arracher à son père la promesse qu'il vengerait Achille de l'outrage qu'il avait reçu d'Agamemnon, en retardant la prise de Troie, que de plus il ferait payer aux Grecs le plus cher possible. Le dieu alors envoya au monarque un songe trompeur lui dire que Junon avait décidé les dieux à laisser périr Troie incontinent, et que Jupiter réservait auxTroyens de grandes calamités. Agamemnon, charmé de ce songe, crut qu'il s'emparerait de la ville, le jour même.

« L'insensé, s'écrie le poète, il ne savait pas ce que préparait Jupiter qui ménageait encore des

(1) Ibid., 183.

maux et des gémissements aux Grecs et aux Troyens, dans de cruelles mêlées! » (i)

Hector disait à Hécube, sa mère, au sujet de son frère Paris :

« Que la terre ne l'engloutît-elle, car le roi de l'Olympe l'a élevé pour être le fléau des Troyens, de Priam et de ses (autres) enfants ! » (2)

Lorsque Glaucos échangea ses armes d'or contre les armes d'airain de Diomède, c'était, on s'en souvient, que Jupiter lui avait ôté la raison (3).

Achille, en repoussant les présents qu'Agamemnon lui faisait offrir par Ulysse, disait aussi que le dieu l'avait privé de sens (4).

Lors de l'épreuve de l'arc, Télémaque, songeant à la mort prochaine des prétendants, se prit à rire, et pour leur donner le change sur la véritable cause de cette hilarité qui pouvait leur paraître intempestive, il s'écria :

« Hélas ! Jupiter m'a rendu fou ! Voici que ma mère aimée parle, elle si sage, de suivre un autre (époux), après avoir déserté cette maison, et moi, je ris, je me réjouis dans l'âme comme un insensé. » (5)

(1) IL, II, 38. Cf. siiprà, p. 156.

(2) Id., VI, 281.

(3) Ibid., 234. Cf. p. 276.

(4) Id., IX, 377.

(5) Od., XXI, 102. Cf. id., XX, 345.

J'ai déjà noté cette pensée du poète que Jupiter enlève à l'homme la moitié de sa vertu quand le jour de l'esclavage se lève pour lui (i).

Agamemnon, à qui Achille délivrait tout à l'heure si libéralement ce qu'on me permettra d'appeler familièrement un brevet de démence, n'était pas loin de se l'attribuer lui-même, lorsqu'il disait à Nestor :

« Le fils de Saturne, Jupiter qui porte l'égide, m'a voué au malheur en me jetant ainsi dans des querelles et des disputes sans fin. » (2)

Après cette inutile démarche, qui n'avait fait qu'affermir Achille dans son obstination, Agamemnon, à l'aspect des Troyens campés près des vaisseaux, s'arrachait de désespoir les cheveux jusqu'à la racine, en incriminant Jupiter (3). Il alla trouver le même Nestor, dans sa tente, au milieu de la nuit, et lui dit, en l'éveillant :

« O fils de Nélée, reconnais l'Atride Agamemnon que Jupiter a plongé dans des maux inconnus des autres hommes. » (4)

De même, Pénélope s'estimait la plus malheureuse des femmes :

« Ecoutez, amies, disait-elle, un jour, à ses suivan-

(1) Od., XVII, 32>. Cf. p. 194.

(4) Ihid., 89.

tes, le dîeu de l'Olympe m'envoie plus de soucis qu'à toutes les femmes nées et nourries avec moi. » (i)

Agamemnon disait à son frère Ménélas, au sujet de leurs mutuelles épreuves :

« Jupiter, dès notre naissance, nous prédestina à cette calamité pesante. » (2)

Nestor venait de signaler à Agamemnon la situation critique des Grecs :

« Voilà ce qui se passe et Jupiter lui-même ne pourrait faire qu'il en soit autrement. Elle est renversée la muraille que nous regardions comme un rempart inexpugnable pour nos vaisseaux et pour

nous. » (3)

Découragé, l'Atride parlait de profiter de la nuit pour remettre à la voile et s'enfuir. Cette proposition fit bondir Ulysse :

« Quelle parole s'échappe de la barrière de tes dents! s'écria-t-il. Malheureux, tu devrais commander une armée sans honneur, et non régner sur nous, destinés par Jupiter, depuis notre jeune âge à la vieillesse, à supporter les rudes combats jusqu'à ce que chacun de nous succombe ! « (4)

(1) Od., [V, 722. Le texte dit : << nourries et nées avec moi » ; c'est la figure connue : {Jffxepov Trpoxepov. Cf. p. 223.

(3) Id., XIV, 53. Cf. p. 127.

(4) Ibid., 83.

Les Latins connaissaient les terreurs paniques, ainsi appelées parce qu'ils les attribuaient au dieu Pan. Qu'il s'agisse d'épouvantes subites ou non, Homère les met toutes à l'actif de Jupiter.

Ulysse, abandonné de ses compagnons saisis d'un effroi soudain, s'écriait :

« Ah! qu'est-ce que j'éprouve ? Ce serait un grand mal de fuir la multitude (de mes ennemis) ; ce serait pire encore, seul, de tomber entre leurs mains, puisque Jupiter a frappé les autres de terreur. » (1)

Les Grecs commirent donc une grande faute, on l'a vu, lorsqu'ils construisirent un mur d'enceinte pour protéger leur flotte, sans avoir préalablement offert aux dieux les hécatombes d'usage en pareil cas. Aussi, plus tard, fut-il ruiné de fond en comble. Apollon et Neptune détournèrent les fleuves de leur cours pour le battre en brèche, comme autant de puissants béliers ; la mer roula contre lui d'énormes vagues ; Jupiter fit tomber des averses continuelles.

Pour l'instant, celui-ci se contenta de multiplier les maux des Grecs et de les dompter par son fouet ^ suivant l'énergique expression du poète (2).

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